TROISIÈME POINT
Ce seroit un monstre, mes frères, si l'homme, dégénérant dans son entendement et ayant des affections si basses dans son cœur, il avoit des opérations plus nobles dans ses sens et dans son corps. La souveraine n'étant pas sur le trône, hé ! que deviendra la servante ? La raison ne se connoit plus, le cœur ne sait plus sa noblesse, hé ! comment est-ce que l'homme s'éleveroit par ses sens et qu'il ne mèneroit pas la vie commune des autres hommes ? Je me contente donc de vous dire qu'il y a autant de différence en ces jours pour l'usage des sens qu'il y en a dans le cœur pur ses affections et dans l'esprit pur ses pensées.
Il est donc question, messieurs, d'aller au remède, et pour cela, il faut monter en Jérusalem, et là, voir quel est l'état de la vie des sens. Il faut y voir la vie des sens condamnée et la vie de l'esprit établie. Je vous supplie de remarquer que l'apôtre saint Paul nous avertit que sur la croix, il y a deux hommes et deux crucifiés. Il y a le vieil homme et l'homme nouveau. Le vieil homme y est crucifié : Vêtus homo nosler crucifixus est. Il y a l'homme innocent : il y l'homme coupable. Ce vieil homme, c'est l'homme qui vit, comme parle saint Paul, selon les désirs de la chair : secundum desideria carnis ; le vieil homme, c'est celui qui vit selon la volonté de la chair : secundum voluntatem carnis, car toutes ces paroles sont de l'Apôtre. Là même, c'est-à-dire en Jérusalem, nous voyons cette vie des sens immolée sur la croix. Car, messieurs, qu'est-ce que la vie des sens? C'est lorsqu'on se trouve en une vie conforme à l'inclination. Or si nous remontons en Jérusalem, que verrons-nous sur la croix? Ah ! nous n'y verrons pas la vie des sens satisfaite dans cet homme innocent. Hé ! messieurs, où est cette vie des sens satisfaite en cet homme? S'il courbe les yeux en terre,
quelle satisfaction peuvent-ils avoir? Ils ne verront que des bourreaux. Où est le plaisir que peuvent prendre ses oreilles? 11 n'entend que des blasphèmes et des injures. Quel plaisir peut avoir son goût, puisqu'il ne sent que du fiel et qu'il ne goûte que du vinaigre, que pour endurer des souffrances et pour se soumettre à la mort. Velus homo noster, etc. Oui, ce vieil homme, oui, cet homme du siècle, oui, cet homme criminel et qui donne à ses sens tout ce qu'ils désirent est crucifié en Jérusalem. Ah ! c'est parce que cette vie du vieil homme étant criminelle, cette vie sur la croix y est punie et châtiée.
Car, hélas ! divin Sauveui-, nouvel homme que je vois devant mes yeux, pourquoi ces yeux sont-ils fermés à sa mort? Ah ! c'est pour punir les regards du vieil homme. Pourquoi ces mains sont-elles clouées ? Ah ! c'est pour punir la licence des mains du vieil homme. Pourquoi ces reins sont-ils déchirés ? Ah ! c'est pour punir les désirs qu'il voulut être puni et châtié lui-même. C'est donc cette vie des sens qui est punie et qui est condamnée. Hé ! chrétien, si tu montes donc en Jérusalem, ne dois-je pas prendre une autre vie et vivre d'une vie au dessus de l'homme ? Quoi, donc, mon Dieu, un seul de mes regards peut faire souffrir de la sorte vos yeux ! Quoi, donc, une seule de mes actions est punie en vos mains ! Enfin tout ce que je fais est donc puni en vous ! Ah ! je dois donc renoncer à la vie des sens et vivre de la vie de l'esprit ! Saint Paul ayant pesé tous ces raisonnemens, il tire cette conséquence, et il dit aux chrétiens fidèles : Evgo debitores sumus non carni ut secunduni carnem vivamus. Mes frères, ayant vu le Fils de Dieu sur la croix et en Jérusalem, je tire cette conséquence : je veux que vous viviez selon que vous aviez obligation de vivre. Voyez : si vous avez obligation à la chair, au corps, vivez selon le corps et selon la chair, mais si vous n'avez point d'obhgation aux sens et à la chair, ne vivez pas selon la chair et selon les sens. Ah ! quelle obligation avez-vous au corps pour vivre selon le corps ? Quelle obligation avez-vous aux sens pour vivre selon les sens ? Quelle obligation avez-vous à ces yeux qui virent ce fruit, à cette main qui le détacha, et à cette bouche qui le goûta? Quelle obligation avez-vous à ces oreilles qui entendirent la voix du serpent? Tout ce que vous en avez reçu, cest la perte
de la grâce et la misère. Hé quoi ! vivez selon la vie que vous avez reçue. Si vous n'êtes pas obligés au corps, pourquoi vivre selon le corps? Si vous n'êtes pas obligés aux sens, pourquoi vivre selon les sens? Fralres, debilores sumus non carni, etc. Mais, pardon, grand Apôtre, permettez, divin Paul, que je me serve de cette pensée pour faire voir aux chrétiens comme ils doivent vivre.
Je veux dune faire voir que vous êtes redevables à la chair, je veux que vous viviez selon cette chair. Vous êtes redevables à ce corps adorable de mon Sauveur? vivez donc selon ce corps. Voyez ce que vous devez à ce corps et à ces sens,, et vivez selon que vous êtes redevables à cette chair. Vous êtes redevables à ce corps déchiré, vous êtes redevables à cette chair meurtrie, vous êtes redevables à cette tête hérissée d'épines, vous êtes redevables à ces mains clouées. Vivez, mes frères, vivez selon ce corps, vivez selon cette chair. Faites paroitre toujours ces sentimens en vous-même : Semper mortificalionem lesu iu corpore vestro circumf éventes. L'apôtre saint Paul dit : Vivez en cet état, non seulement en carême et en ce temps, mais semper. Ne vivez pas seulement dans le temps de vos affaires, mais vivez-y en tout temps : scmper. Mais où faut-il porter cette mortification? Est-ce dans votre esprit? Non, in corpore. Il ne la faut pas seulement porter dans le cœur, in corpore (sic), il ne la faut pas seulement porter dans votre esprit, mais encore dans votre Lcorps] in corpore. Mais où est-ce qu'il le faut porter? Est-ce dans les reins? Circum fer entes. Il faut que les chrétiens en soient tout entourés : Circumferenles. Il faut qu'ils la portent dans leurs bouches, dans leurs mains, dans leurs yeux et dans leur corps : Semper mortificationem Christi, etc. Si vous en êtes là, chrétiens, si vous prenez cet état, si vous méditez ces vérités au pied de votre crucifix, dans votre cabinet, n'est-il pas vrai que vous vous élèverez au-dessus de la vie des sens et que vous vivrez de la vie de la grâce? Hé, mes frères, corrigez l'aveuglement de votre esprit, corrigez les deréglemens de votre cœur, mais mettez ordre aux inclinations de vos sens. Concevez des pensées plus sublimes, formez des sentimens plus nobles, mais élevez votre corps au-dessus de la vie des sens. Et c'est cette montagne qui vous doit servir d'asile durant ces jours, et je vérifierai, si vous le faites, en ces jours
ce que les anges dirent autrefois à Loth : ils avertirent.Loth que Dieu avoit dessein de perdre sa ville par le feu. Les anges lui donnèr[ent] avis de rassembler et de ramasser sa famille, et «■ venez vite avec nous. » Les gendres de Loth ne les écoutent pas et les anges dirent à Loth : Qu'ils se perdent, s'ils le veulent, mais pour vous, venez. Loth dissimule pour quelque temps, mais les anges lui font violence : Venez. L'un le prend par la main et l'autre prend sa femme par Tautre main. — Où faut-il aller ? — Il faut aller à cette montagne. In monte snlvum te fac.
Ah ! n'est-ce pas ce que l'Eglise nous dit en ces jours ? In monte satvum le fac. Mais en ce jour où le soufre, où le bitume des passions n'empôche ni les jeux ni les divertissemens, je vous dis, comme un autre ange dans cette chaire : In monte solvum te fac. Venez dans cette église, et venez-y pour trouver nn asile contre toutes vos passions. Ah ! il te faut tirer de la corruption ! Sors de cet abîme. 11 faut te tirer de ces torrens de feu et de llammes ! Pluet super peccatores laqueos. Ferez-vous, messieurs, comme Loth ou comme ses gendres et ses filles ? Vous entendez tout ce que nous disons et vous ne l'écoutez pas. Je vous fais violence, je vous prends par la main. Marchez. Gai, je prends ce sens et je lui dis : Tu en seras. Mais que je crains que le désordre public ne vous fasse tirer en arrière. Ah ! In monte salvum le fac. Ah ! c'est dans la croix, dans la méditation de la croix, c'est aux pieds du crucifix que tu te sauveras. O épouse de Jésus- Christ, c'est là que tu concevras ce que c'est que d'être épouse de ce Dieu et de s'épancher hors du sein de ce Dieu. C'est là que ton esprit concevra de plus hautes pensées, c'est là que ton cœur prendra de nobles sentimens, c'est là enfin que tes sens, comme les tilles de Loth, se sauveront en s'approchant de la croix. C'est ainsi que de cette montagne, vous passerez au mont du Seigneur et que de la montagne du Calvaire, vous passerez à la montagne de la gloire, où
vous conduise le Père, le Fils & le Saint-Esprit.
Amen.
Ce ne sont là, il le faut reconnaître, que des spécimens pris comme au hasard dans la masse des sermons inédits que la diligence intéressée des
copistes à gages nous a conservés. En attendant qu'un dépouillement patient de ces sermons perdus et oubliés le plus souvent à bon droit, nous restitue quelque chef-d'œuvre, il reste un profit plus immédiat à en tirer, c'est de saisir, sur le fait et telle qu'elle fut, la prédication du XVIP siècle. Les caractères généraux que nous avons dégagés de la somme des citations apportée ici seront peut-être confirmés, peut-être modifiés par une étude plus attentive des autres textes à découvrir ou à publier. En tous cas, les deux sermons de Cohon et de Le Boux ne sont pour démentir aucune des conclusions de notre essai sur le Ton de la Prédication armant Bourdaloue.
•(jnWersitas BIBUOTHECA Ottaviensi*.
La Bibliothèque.
Université d'Ottawa Echéance
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