LE TON IM-: LA PHÊDICAT1(.)N
lorsque nous en trouvons dans ses pensées. L'Écriture Sainte même nous dit que l'un est la cause de l'autre, et à bien examiner, nous verrons ou que la corruption de la volonté fait celle de l'entendement, ou celle de l'entendement celle de la volonté. Que ce soit la corruption de la volonté qui fasse celle de l'entendement, nous le voyons par le témoignage du psalmiste, selon saint Augustin : Supercecidit ignis et non viclerunt solcm. Il s'est élevé de ce feu une fumée épaisse qui a obscurci le soleil de l'entendement et qui a corrompu l'esprit. Voilà la bassesse de la volonté qui fait celle de l'entendement : Supercecidit ignis, etc. Mais aussi la bassesse et la corruption de l'esprit fait celle de la volonté, selon cette parole de saint Paul : Evanuerunt in cogilationibus suis: ils ont eu des pensées indignes, ils ont eu des pensées criminelles et funestes qui ont obscurci leur cœur : obscuratum est insipiens cor eorum. Ils ont eu des pensées indignes de leur esprit, et ces pensées leur ont été funestes, et cet esprit a été contagieux pour elle : ohscuralum est cor eorum. Leur cœur a été aveuglé et obscurci. Et pourquoi. cela ? Eoanuerunt in cogitationibus suis. C'est parce qu'ils ont eu des pensées vaines et frivoles. Il est donc certain, messieurs, et c'est une funeste vérité que les hommes n'aient pas plus de nobles affections qu'ils ont de nobles pensées, et comme ils s'abaissent par les pensées de leur esprit : deprirnit sensum, ils s'abaissent aussi par les inclinations de leur volonté et par les affections de leur cœur. C'est en cela, chrétien, que Dieu exerce sur toi les châtimens qu'il exerce dans l'Écriture Sainte sur un prince criminel. Je veux, dit Dieu, lui arracher le cœur d'homme qu'il a et je mettrai en sa place un cœur de béte : Cor eius commutetur ab liumano et cor ferae dclur ei. Et s'il a un cœur de béte, quelles affections aura-t-il? Il aura des affections de bète, et vivel cum bestiis ierrae. Il prendra sa nourriture avec les bêtes de la terre : il sera toujours avec les bètes, il sera toujours bete. La pente de sa volonté et toutes ses inclinations seront terrestres. Que le voilà donc abaissé, le chrétien ! Il s'est abaissé dans ses affections et Dieu lui a arraché le cœur d'homme et le démon lui a mis en la place du cœur de l'homme un cœur de bote. Ayant un cœur de bête, il ne peut avoir que des affections sensuelles, basses et indignes de sa condition, et c'est pour cela que le
A\ANT lîorHDAI.ori': .*U'i
prophète s'écrie : Filii hominum, usfiue((iio gravi corde? Eii bien ! à eiifans des homrïies,qui vous a aveuglés de la sorte ? Qui est-ce qui a obscurci votre volonté, qui est-ce qui a tellement ravili votre cœur, que des choses vaines, des ombres, des images, dos fumées et des vapeurs, vous croyez qu'elles doivent le remplir : diligllis vanitatem. Encore cette fumée n'est rien, encore cette vapeur n'est rien : Et quaeritis mendacium. Encore si ce mensonge étoit quelque chose, encore si cet amour et ces affections étoient dignes de vos mérites, si cela vous dégageoit des choses de la terre et que vous ne rampassiez plus sur la terre ! El pars corum cum feris in ficrba lerrae ! Eh bien ! en ces jours, après avoir donné l'amour de votre cœur, que faites-vous de tous les mouvemens de votre cœ^ur ? Cor ferae delur ei. Tu en fais un cœur de béte. Tu t'arrêtes et tu te vautres dans l'herbe de la terre, et c'est ce que font les botes : cum feris in herba terrae ! Ah ! ne différons plus, chrétiens. Allons avec ce Dieu. Ah! ne nous rendrons-nous pas aux semonces de ce Père qui nous dit : Ecce ascendimus Jerosolymam ? Allons, allons en Jérusalem. Viens apprendre quels sentimens tu dois avoir dans ton cœur, viens apprendre quelle estime tu dois faire de ton cœur, viens apprendre quelle estime tu dois faire des affections et des mouvemens de ton cœur. Viens avec moi en Jérusalem, monte avec moi sur le calvaire, et apprends que ton cœur est le prix d'un Dieu sur la croix; apprends que ton cœur est la conquête de ce Dieu sur la croix; apprends que tu ne dois jamais abaisser les affections de ton cœur aux choses de la terre, apprends que ton cœur est un cœur de Dieu, mais que ce Dieu est le Dieu de ton cœ.ur.
Expliquons ces vérités et disons, messieurs, que tout le fruit, toute la recompense et tout le dessein de Dieu montant sur la croix, selon la pensée de saint Augustin, c'est la conquête du cœur de l'homme, mais pour en être le maitre. Ceci est élevé, chrétiens, mais il est solide. Saint Augustin dit que ce Dieu sur la croix a acquis l'homme et tout ce qui étoit à l'homme, mais qu'il y a des choses dans lesquelles Dieu se contente du droit et dont il en laisse la jouissance à l'homme. Tous les biens appartiennent à Dieu : il en a le droit, mais il en laisse la jouissance et la possession à l'homme. Mais il les a acquises sur la croix au prix de ses insultes, au prix de ses
314 LE TON DE LA PRÉDICATrON
ignominies, au prix de ses supplices, et de ses souffrances et de sa niort.
Il s'est acquis à ce prix le cœur de l'homme. Il ne demande dans l'homme qu'une seule partie : c'est celle qui a été la dernière blessée en lui-même. Car, mes frères, nous voyons que sa tète a été percée d'épines. Hommes, ne retirez pas la vôtre, je n'en veux pas à votre tôte. Nous voyons que ses mains ont été percées de clous. Hé ! ne retirez pas vos mains; il ne les veut pas. 11 n'en veut point à vos épaules, point du tout. La dernière plaie qu'il a reçue de vous est celle qu'il veut faire en vous-mêmes. Le dernier coup qu'il a reçu en son corps est celui du cœur. C'est la dernière plaie qu'il veut vous donner, c'est le dernier coup qu'il veut vous faire sentir, et pour l'entendre, mes frères, écoutez ce qu'il vous dit : F'diy praebe mihi cor tuum; hé, mon fils, donne-moi ton cœur. Je sais que la vie de ton corps vient de ton cœur et qu'il en est le principe, et pour me rendre maître de ta vie et le souverain de ton corps, je ne demande que ton cœur. C'est à la conquête de ton cœur que je suis allé en montant en la croix. Vois donc Lestime que je fais de ton cœur. Vois l'estime que tous les hommes doivent par conséquent faire de leur cœur, puisque je le mets à un si grand prix et puisque je l'ai moi-même tant estimé. Ecce ascendimiis, etc. Oui, messieurs, si Dieu a mis votre cœur à tel prix, ce cœur ne peut plus servir aux créatures sans injustice. Cette pensée est de saint Paulin, expliquant ces paroles de saint Paul : Empi'i eslis fretio magno. Pour expliquer ces paroles de l'Apôtre, il se sert d'une comparaison. Saint Paulin demande pourquoi Dieu nous a achetés à si grand prix : Empli estis, etc. N'avez-vous jamais vu, dit ce grand Docteur, un homme qui se trouve en un lieu où on expose des choses à vendre. Il y en a une qui lui a donné dans la vue, qui s'est emparée de son cœur et qu'il veut avoir d'abord : il la met à un si grand prix qu'il en est l'acheteur. Mais il ne l'achète pas seulement : il en devient le possesseur toute sa vie, parce qu'il ne se trouve personne qui en donne davantage. Pourquoi en sera-t-il le possesseur? Parce que personne n'en donnera davantage que lui-môme. Pourquoi en est-il l'acheteur? Parce qu'il la met à un grand prix et qu'il en donne la valeur. Cette pensée est dévote, quoiqu'elle soit subtile. Le Fils de Dieu veut
AVANT lUM'HDAI.ori'; .'U')
gagner [votre cœur]. Je veux, dit-il, qu'il soit à moi; je veux ôtre l'acheteur de ce cœur. Je le mets au prix de mes affronts et de ma mort. Je le mets au prix de ma sueur et do mon sang. Je le mets au prix do la croix, des clous et d'une lance. Ah I qui viendra me disputer ce cœur ? Il devient donc l'acheteur : Empli estis, kc. Mais en mAme temps, il en doit être le possesseur, parce que l'ayant acheté à grand prix, nos cœurs ne sont plus à vendre, ne non solum amplius cendlti, sed etiam vénales essemus, dit ce Père. Il ne veut plus que nous soyons vendus. Non seulement ; mais il ne veut pas môme que nous soyons en état de les vendre. Nos cœurs ne sont aussi plus à donner, car qui en donnera davantage que ce Dieu ? Xe non solum amplius vcndili, etc. Ah ! divin Sauveur, vous en donnez beaucoup et vous les achetez plus que vous ne devez. Vous les achetez et personne n'en donnera davantage. N'aurois-je donc pas grand tort d'[attacher] (1) mes affections et les sentimens de mon cœur à la terre. Vous pensez en être l'acheteur et vous le donnerez aux choses de la terre. Il se dérobe de vous ; il se dégage de vous et il va se livrer et se vendre à ses passions, à une créature trompeuse, changeante et criminelle. Hé! bon Dieu, ne connoissons-nous pas l'élévation de ce cœur? Et voyant monter aujourd'hui le Fils de Dieu en Jérusalem, ne dirons-nous pas ce que valent ses affections, puisque pour les conquérir et pour les acheter, le cœur d'un Dieu meurt et expire sur une croix. Concevons donc des pensées plus nobles et des sentimens plus relevés de notre cœur. Disons que c'est Dieu seul qui mérite ses affections, aussi bien que c'est lui seul qui le peut remplir et satisfaire, l'out le reste n'est capable tout au plus que de l'occuper, mais il n'est pas capable de le remplir ni de le satisfaire. Que si môme tout le reste l'occupe, il n'est capable que de l'occuper pour un peu de temps. Dieu seul est capable de l'occuper pendant toute une éternité. Ah ! mon Dieu ! que je prenne donc le mérite de mon cœur sur le calvaire, et que je prenne son prix et sa valeur sur la montagne de Jérusalem, et ayant pris son mérite de la sorte, élevons ses sentimens et concevez une plus haute idée de ses affections. Mais allons, messieurs, à la partie la plus considérable
(1) Ms. d'acheter...
ÎUG J.K TON 1)K I.A PIJKDICAI'ION
quoique la plus courte, et disons qu'il faut même que nous élevions nos sens et notre corps, et apprenons aux chrétiens qu'ils ne doivent pas abuser de la vie des sens et du corps en l'abaissant aune vie du monde et à la vie des animaux, mais que nous devons l'élever par ses sentimens. C'est par où je termine ce discours.