‹ Le Ton de Paris, ou, Les amans de bonne compagnieChapitre 25 sur 44 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

M. de Mirville, la Vicomtesse, Emilie.

La Vicomtesse.

Eh bien! marquis, qu'avez-vous fait hier chez M. de Genlis? Mon argent vous

a-t-il porté bonheur?

Mirville.

Comme ça. J'ai perdu 1200 louis, mais j'étois couché à trois heures.

La Vicomtesse.

Vous m'aviez promis que vous n'en perdriez que cent; d'honneur, c'est trop

extravagant.

Mirville.

C'est votre faute, vous n'avez pas voulu me laisser souper au Palais-Royal.

La Vicomtesse.

Pour cela non, il y a trois mois que vous n'y avez soupe sans moi, je ne veux pas qu'on dise que vous me suivez partout.

Mirville.

Si je vous suis, c^est assurément sans succès; car je suis l'homme du monde que vous voyez le moins, et puis je partirai, persuadé que vous ne m'aimez pas.

La Vicomtesse.

Je ferois peut-être mieux. (Lui tendant la main). Je ne le crois pas pourtant.

Êmlie.

J'avois oublié une lettre de M. de Marsal.

Mirville. Prenez garde, il est peut-être dedans.

La Vicomtesse.

\'oyons, ceci est sérieux. (Elle lii). « Si j'avois moins bonne opinion de vous,

10 LK TON DK PARIS 01' LES A.MA.NS DE liO-NNE COMPAGNIE

À ma chère Vicomtesse, votre conduite m'inquiéteroit ; mais je ne puis vous » supposer de mauvais procédés pour un homme qui vous aime tendrement et » qui ne les mérite pas, et l'estime qui a toujours suivi i>.

MiR VILLE.

Tenons-nous en à l'estime, croyez-moi : c'est \xn factum que cette lettre-là : le temps se passe, et j'ai mille choses importantes à vous dire.

La Vicomtesse.

Soit ; mais laissez-moi répondre à Marsal que je puis rencontrer chez tous mes parens, et je ne m'en tirerois jamais. (Elle sonne). La Fleur, donnez-moi mon écritoire. (Écrivant). «: Je suis bien fâchée, mon cher Comte, de ne vous avoir pas » vu ce matin : j'espère que vous m'en dédommagerez ce soir, et que vous ne » douterez jamais de ma tendre amitié ; nous pourrons causer en liberté ». Portez cela tout de suite chez M. de Marsal.

^NIlRVILLE.

Je ne fais pas de mémoire comme Marsal, mais je ne suis guère plus content, et cependant je me conduis mieux, de peur de vous compromettre et de nous faire remarquer. Vous m'avez défendu de souper dans la même maison que vous ; moyennant quoi, je me suis trouvé chassé tout d'un coup de la moitié de Paris. Pour prix d'une prudence dont je ne me serois pas douté moi-même, vous me promettez mille moyens de vous voir seule, et à quelque heure que je vienne, votre Suisse regarde mon arrivée comme le signal de laisser entrer tous les passans ; vous ne pouvez pas vous résoudre à faire défendre votre porte, et de bienséances en bienséances, je suis toujours chez; vous comme en grande loge ; depuis quinze jours, nous n'avons pas été dix minutes seuls. Avec une maîtresse comme vous, on peut mourir vierge et martyr.

La Vicomtesse.

J'en conviens, mon ami, et je vous en demande pardon, quoique ce ne soit pas ma tautc. Pensez-vous que je n'en sois pas aussi contrariée que vous^ et lorsque je l'ai pu, n'avez-vous pas été content de moi ? La manière, dont je me suis donnée à vous, l'avez-vous oubliée? Ai-je eu avec vous aucune de ces petites faussetés, de ces grimaces, auxquelles on s'attend avec toutes les femmes et que la légèreté des hommes autorise. Je me reproche souvent ce que j'ai fait; mais je ne m en repens pas, si cela vous rend heureux. Soyez raisonnable, si vous m aimez; le temps nous lionnera droit à plus de liberté ; je ne puis rien changer actuellement dans ma manière de vivre, sans tout découvrir, et sans mettre contre moi le public et tous mes parens : ma dissipation, ma porte ouverte toute la journée a tout le monde me mettent à l'abri de l'espionnage, des scènes, et de toutes les misères qui tourmentent une jeune femme soupçonnée. Rendez-vous justice, mon cher Mirville, si j'avois une liste, pourrois-je vous y mettre ?

MiR VILLE (l'embrassant).

Non ; mais au lieu de tout cela...

La ^'icomtesse.

Prenez donc garde, mes femmes sont là dedans.

LK TON IH: l'AUlS Ot LKS AMANS l>i: liUWr. (DM l'Ai, M K il

-Minvii.i.i:.

Je savois bien que j'avois encore un grave sujet de plainte, votre portrait, par exemple ; je le demande tous les jours. Je le vois faire : j'ai depuis un mois l'ennui de M. Campana, j'espère que c'est pour moi, et vous l'envoyez à une tante Abbesse qui vous a donné des pruneaux.

La Vicomtessr.

Croyez-vous que cette tante Abbesse me conseillât de donner mon portrait à un roué comme vous ?

MiRviLU-:.

Un roué comme moi ! cela m'impatiente, un roué comme moi est un homme plus raisonnable qu'on ne pense; qui ne met point de mauvais procédés après de grands mots, et qui n'a d'ennemis que les femmes qu'il n'a pas eues.

La Vicomtesse.

Si toutes celles à qui il a été attaché, le défendoient, il auroit une armée.

MiRvir.Li:.

Comment êtes-vous assez enfant pour dire cela ? c'est bien plus contre elles que contre moi. Si pas une ne se plaint, je n'ai pas de tort, apparemment: on sait que les femmes quittées ne sont pas indulgentes ; elles m'ont donc quitté; j'ai donc pris la chose en douceur; je n'ai donc été ni roué ni inconstant.

Vous verrez, par exemple, que M™^ de Vall^onne ne se plaint pas de vous.

MlR\'ILLE (dérangeant son ficliu).

Pour celle-là, il ne m'est pas difficile de répondre.

La Vicomtes.spl Qu'est-ce que vous faites donc ?

MlR-SlLLE.

Laissez-moi vous baiser la...

La Vicomtesse.

Non, fi donc.

>*IlR VILLE.

Oh! je vous en prie. Voilà Emilie. (Emilie ouvre la porte).

La Vicomtesse.

Eh bien ! vous voyez bien.

Page 1