‹ Le Ton de Paris, ou, Les amans de bonne compagnieChapitre 26 sur 44 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

Mademoiselle Berlin, Emilie, les précédens.

Emilie .

Madame, voilà Mademoiselle Bertin.

MiR ville.

Eh bien ! vous voyez bien.

La Vicomtesse .

Comment vous portez-vous. Mademoiselle Bertin ? je suis charmée de vous voir.

y Mlle Bertix.

Madame la Vicomtesse est bien bonne. J'apporte votre bonnet monté et vo^re

circassienne.

Vous êtes charmante... et qu'est-ce que cela ?

Mlle Bertix.

C'est un chapeau que j'ai fait pour vous, personne que moi n'y a touché.

La Vicomtesse.

Je n'en veux pas, je me suis ruinée en chapeaux ce mois-ci.

Mlle Bertin.

Voyez-le seulement; portez-le deux ou trois fois, et vous me le rendrez; je suis bien sûre qu''il y a vingt femmes qui voudront en avoir.

MiRVILLE .

Eh bien ! Mademoiselle Bertin, vous ne me dites rien, vous êtes bien fière !

Mlle Bertin.

Je vous demande pardon, M. le Marquis, je n'avois pas eu l'honneur de vous voir. Engagez donc Madame la Comtesse à essayer mon chapeau, elle sera si jolie avec.

MiRVILLE.

Vous ne la trouvez donc pas jolie sans chapeau ?

Mlle Bertin.

Oh ! Monsieur le Marquis, je ne vous croyais pas un si mauvais esprit; mais

Madame la Comtesse ne vous croira pas, elle sait bien que je quitte tout pour elle :

c'est ma protectrice, elle fait ma fortune, il suffit qu'elle porte une chose pour la

mettre à la mode... (à demi-voix) elle est si jolie, si bien faite, elle a tant de grâces !

La Vicomtesse.

Je vous dois bien de l'argent, Mademoiselle Bertin.

Mlle Bertin.

Je ne vous en demande pas, portez la première tout ce que je fais, voilà tout

ce que j'exige de vous. J'ai encore le temps. Que je vous essaye votre circassienne

et le chapeau.

La Vicomtesse.

Je le veux bien. M. de Mirville, tournez-vous. Qu'est-ce qu'il y a dans ce

paquet-là. Mademoiselle Bertin ?

Mlle Bertin.

C'est l'habit de la Reine, pour ce soir.

La Vicomtesse.

Et cela ?

Mlle Bertin.

C'est un collet monté, comme celui dont vous m'aviez donné le modèle ; j'en ai fait plus de cinquante cette semaine.

Mirville .

Comme Mademoiselle Bertin a un joli pied et une jolie jninbe !

LE TON DE l'.VniS OU LES AMANS DE BONNE COMI'AUNIE 1!]

Mlle BERTIN.

Point de mauvaises plaisanteries, je vous demande en grâce.

La Vk'umthsse.

M. de Mirville, ne regardez pas et continuez l'histoire que vous me contiez, quand Mademoiselle Bertin est venue. Ne nommez personne au moins.

Mirville .

Eh bien ! le roué en question venoit d éprouver quelque chose de sanglant d'une femme que vous connoissez.

La Vicomtesse.

Qui donc? dites tout bas. (Il lui parle bas). Oh ! oui, je suis bien bête.

Mirville .

II étoit brouillé avec les femmes sensibles ; tout naturellement il avoit une petite fille bien blanche, bien douce, bien bète, qui lui convenoit parfaitement. Notre Vestale le trouva à Chantilli, lui fit des plaisanteries, des avances auxquelles il ne répondit pas : enfin le jour de la fête à Sylvie — je ne sais — vous vous le rappelez, il y a deux ans, une déclaration en forme, et tout s'arrangea : il l'a gardée tout l'hiver par pure bonté d'àme, car il pouvoit mieux faire, ou plutôt il ne pouvoit pas faire pis : il l'a quittée en partant pour son régiment ; et en revenant, il a trouvé qu'elle lui avoit fait autant de noirceurs que s'il n'avoit pas à sa disposition cent lettres plus ridicules et plus mal écrites les unes que les autres.

La Vicomtesse.

Oh ! la vilaine créature î je ne savois pas un mot de tout cela.

Mirville .

Vous aviez commencé par juger, pourtant.

Mlle Bertin.

Voilà qui est fait. Madame la Vicomtesse est-elle contente ?

La Vicomtesse.

A merveille.

Mlle Bertin.

Je m'enfuis, car la Reine m'a dit d'être de bonne heure à Versailles : elle s'habillera tout de suite après dîner.

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