SCÈNE V
(Le Théâtre représente le boudoir de Madame de Scnangcs). Madame de Siry, Madame de Sénanges.
Mme DE SiRY.
O mon Dieu ! que vous m'étonnez ! — jeune, belle, fêtée, je vous croyois heureuse; que vous manque-t-il donc pour l'être ?
La Vicomtesse.
Vous n'imaginez pas, mon cœur, combien la vie que je mène est loin de
l'idée qu'on s'en fait, elle a bien moins de charmes pour moi que vous ne pensez.
Le public est le juge le plus bizarre, le plus sévère, je lui sacrifie sans cesse ce qui
me plaît le plus et je ne le crains pas moins. Votre sort est bien préférable au mien.
M""- DE SiRY.
J'en suis contente, quoiqu'il ne soit pas brillant. M. de Siry n'est pas aimable, mais il a d'excellentes qualités qui dédommagent des agrémens qui lui manquent : une fortune honnête lui permet de passer les hivers à Paris, il habite le reste de l'année une jolie terre. J'ai un amant que j'aime à la folie et de qui je suis adorée, et excepté quatre mois qu'il passe exactement à son régiment, il ne nous quitte guère. Après une jeunesse assez orageuse, M. de Limeuil s'est dégoûté de tout ce qui est dangereux pour les gens de son âge, il sentie prix d'une femme franche et sensible, il fait cas de M. de Siry mon mari ; il lui a donné plusieurs marques d'amitié personnelles, ils s'estiment, ils se rencontrent sans répugnance
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et sans rien approfondir. M. de Siry a toujours approuvé mes liaisons avec
M. de Limeuil.
La Vicomtrssk.
Amies intimes dès le couvent, je n'eus jamais rien de caché pour vous, je suis au désespoir et dans la plus horrible situation où une femme puisse se trouver. J'ai épousé comme vous savez, M. de Sénanges sans l'aimer, et uniquement par déférence pour mes parens : on a voulu m'en dédommager en me laissant vivre dans le tourbillon de Paris, je n'ai bientôt eu d'autre ambition que d'être à la mode. De tous les gens qui m'ont rendu des hommages, M. de Marsal est le seul qui se soit introduit chez mon père. J'en ai entendu dire du bien, ses soins me flattèrent, je fis inconsidérément des dettes, je me crus perdue : par la médiation de M. de Marsal, elles furent payées, sans que je fusse grondée par personne. Il avoit sur moi tant d'avantages que j'ignorois qu'il en abusât, sans que je m'en défendisse, et je me trouvai plutôt un mari qu'un amant : Marsal éloignoit de moi tous les jeunes gens autant qu'il pouvoit. M. de Mirville fut celui dont il me dit le plus de mal : je le crus et le traitai mal, peut-être même impoliment. Beau joueur, recherché, allant partout, il étoit impossible que nous ne nous rencontrassions pas. Marsal partit pour la Prusse. Je n'appris pas sans quelque reconnoissance que Mirville louoit ma figure, mon esprit ; il n'avoit pas du tout l'air de la prétention. Il me dit un jour qu'il étoit fâché que j'eusse si mauvaise opinion de lui, qu'il ne la méritoit pas. Il commença une explication qui fut interrompue ; il me demanda de la continuer le lendemain, au bal de l'Opéra ; j'y fus seule avec ma femme de chambre ; il entra dans les plus grands détails; il ne me parut plus coupable, et demanda pour réparation la permission de venir chez moi, je la lui donnai ; il me dit bientôt après qu'il m'aimoit, je lui ôtai toute espérance, il prit ce moment pour quitter Madame de Selver ; j'en fus touchée, je trouvai dans ce procédé une bonne foi qui me charma. Mirville ne me parla plus de rien et vint prendre congé de moi. Il me dit qu'il alloit voyager : je voulus l'en détourner. Je ne pus supporter l'idée de son absence et je lui prouvai que je l'aimois. Mais les précautions qu'il a fallu prendre pour ma siîreté nous ont pour ainsi dire séparés. Depuis, je ne l'ai vu que des momens ; mon amant est mécontent. Marsal est revenu; il est impossible qu'il ne découvre pas tout ; il m'accusera de perfidie : par égard par le public, je perdrai l'homme que j'aime, et celui que je
n'aime plus me perdra.
Mme DE Siry.
Marsal est honnête homme, parlez-lui : il est raisonnable, je ne doute pas qu'il
ne se conduise bien. Mais voici du monde. Ah ! c'est le commandeur de Reynelle,
mon très cher oncle '.