‹ Le Tong-kinChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

M. Harmand. — Le général Bouet. (Prise de Haï-Dzuong.) — Prise de Hué par le contre-amiral Courbet. — Traité de 1883.

Trois hommes devaient à des titres différents exercer la direction des affaires: le général Bouet, le docteur Harmand, le contre-amiral Courbet. C'étaient trois représentants de grande valeur. Le général Bouet, esprit réfléchi et prudent, ne devait rien laisser au hasard; il introduisit la tactique européenne dans les combats qu'il livra aux Annamites. Il devait avoir le commandement des troupes. Il était à Saïgon au moment où il reçut sa nomination ; il arriva le 16 juin 1883 au Tong-Kin. Le docteur Harmand n'y débarqua qu'à la fin de juillet. Il était chargé d'organiser le protectorat; il avait le droit de lire les correspondances échangées entre les chefs de l'armée et de la flotte. Le docteur Harmand, ancien compagnon et ami de Francis Garnier, s'était fait connaître comme savant et comme explorateur. Doué d'une rare énergie, il avait su se montrer bon administrateur, lors de la première expédition. Quant au contre-amiral Courbet, il était encore peu connu. Sorti de l'Ecole polytechnique, ancien directeur de l'Ecole de Boyardville, où l'on s'exerce à la manœuvre des torpilles, récemment gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, il allait déployer des qualités supérieures comme marin, se couvrir de gloire, et assurer le triomphe de nos armes dans les mers orientales. Cependant, si le choix de ces trois chefs était individuellement excellent, il faut bien reconnaître qu'une parfaite entente entre eux ne pourrait s'opérer aisément. Leurs pouvoirs étaient mal définis; on ne s'étonnera donc pas que la mésintelligence se soit introduite dans leurs rapports et, dans la suite, ait séparé le docteur Harmand et le général Bouet.

Quand le général Bouet atteignit le delta, la situation y était mauvaise, sinon désespérée. Les Pavillons-Noirs harcelaient

nos troupes. Le général fit préparer des armements en grand nombre; il relia la pagode royale de Hanoï, occupée par une compagnie d'infanterie de marine, à la concession française, par une fortification continue. Il garnit Haï-Phong d'une nouvelle enceinte et dut se féliciter d'avoir muni la place, car elle dut repousser victorieusement une agression des Annamites, le 5 juillet.

A Nam-Dinh, la garnison française, commandée par le lieutenant-colonel Badens, tenait tête aux ennemis. Le 2!5 juin, dans une sortie, il leur enlevait quatre canons. Le 11 juillet, il les refoulait après un assaut malheureux. Le 19, il organisait une brillante et décisive sortie avec un renfort de 100 fusiliers. La petite expédition réussit à merveille. On incendia trois villages, on prit trois canons, quelques échelles, destinées évidemment à donner l'assaut à la place. Les Annamites, mis en déroute, perdirent 1,000 hommes, parmi lesquels cinq hauts mandarins, entre autres le De -Doc (général de division) et un général de brigade. Le 17 août, le lieutenant-colonel Badens opérait une dernière sortie qui dégageait la ville.

L'on résistait, mais l'on n'avançait pas. Enfin, au commencement de juillet des renforts arrivèrent sur Y Annamite, le Mytho et la Saône. L'effectif du corps expéditionnaire était porté à 2,500 hommes. De plus, le 20 juillet, le contre-amiral Courbet arrivait sur le Bayard, et à la fin du même mois le docteur Marmand , commissaire général civil, entrait à Hanoï. L'on allait pouvoir reprendre sur terre et sur mer l'offensive. Les trois chefs s'entendirent sur la direction à imprimer aux opérations militaires. Le général Bouet devait sortir de Hanoï, se porter vers le Nord, risquer une pointe sur Son-Tay. L'amiral Courbet devait s'emparer des forts Thuan-Hu, à l'embouchure de la rivière de Hué, pénétrer dans la capitale de l'Empire, imposer à Tu-Duc un traité de paix.

Au Tong-Kin, l'ondébuta par un combat infructueux, livré sur cette route de Hanoï à Son-Tay, où deux fois déjà nous avions échoué, où étaient tombés Francis Garnier et Henri Rivière. La route était occupée par les Pavillons-Noirs qui l'avaient fortifiée. Son-Tay formait le centre de leurs opérations ; tous les villages environnants devenaient le repaire des bandes pillardes. A Phu-Hoaï et àVé, notamment, les maraudeurs exerçaient leurs déprédations. Le général Bouet voulut les déloger de leurs positions.

Le 15 août, au point du jour, 1,500 hommes de troupes françaises se mirent en marche. Le général Bouet avait comme objeo

Le général Bouet.

tif Son-Tay et s'avançait en trois colonnes La première, à droite, sous le commandement du colonel Revillon, devait se rendre à Vé ; la seconde^ au centre, se dirigeait vers Phu-Hoaï et, après la prise du village, devait agir de concert avec la colonne de droite. Sur la gauche, la colonne de réserve devait veiller à ce que les communications avec Hanoï ne fussent pas coupées.

Le colonel Revillon s'approcha de Vé, en faisant reculer les Pavillons-Noirs, grâce aux canonnières qui l'appuyaient. Vé , fortifié à l'européenne, résista vivement aux assaillants; malgré trois charges à la baïonnette, le colonel Revillon ne put s'en emparer. Décidément la grande guerre commençait au Tong-Kin; les Annamites s'étaient habitués au tir des armes à feu, et ils ripostaient à la fusillade des Français. La nuit arrivant, le colonel Revillon bivouaqua devant Vé.

Au centre, la colonne du général Bouet était plus heureuse. Elle entrait sans coup férir dans Phu-Hoaï, abandonné par ses défenseurs. Il est vrai qu'elle échouaitbientôtaprès devant le village de Yen et se voyait forcée de battre en retraite vers Hanoï. Le lendemain matin, le colonel Revillon entra dans Vé, que pendant la nuit les Pavillons-Noirs avaient déserté. Toutefois il lui fallut se replier sur Hanoï, abord des canonnières, car l'ennemi, débarrassé du général Bouet, se rabattait sur Vé et menaçait d'intercepter les communications de la colonne de droite avec la capitale. Certes ce n'était pas une défaite. La retraite du général s'était savamment opérée. Il arriva même que, pendant la nuit , les Pavillons-Noirs furent exposés au danger d'une crue subite qui leur fit perdre leur matériel ; mais c'était presque un insuccès, et la marche sur Son-Tay se trouva ajournée. Il fallait cependant y renoncer provisoirement, car la saison se joignait à l'ennemi pour rendre les routes impraticables.

Le demi-échec de la marche sur Son-Tay fut vite compensé parle général Bouet. La journée du 19 août fit oublier celle du 15. Haï-Dzuong fut prise par le lieutenant-colonel Brionval, qui s'était porté de Haï-Phong sur cette ville, avec deux canonnières, 600 hommes et une demi-batterie. Enfin, dans les journées du 1 et du 2 septembre, le général Bouet recommençait en partie sa tentative sur la ville de Son-Tay. Il s'emparait de toute la presqu'île formée en avant de Son-Tay par l'embranchement du fleuve Rouge et du Day. Les soldats français luttèrent avec intrépidité. Ils avaient de l'eau jusqu'aux aisselles ; ils étaient obligés de tenir leurs fusils en l'air pour que la culasse ne fût pas submergée ; ils avançaient sous un feu nourri des Pavillons-

Noirs; ils ne prirent pas moins d'assaut la position de Palan, sur le fleuve llouge, près de la naissance du Day.

Toutefois l'intérêt de la campagne n'était pas au Tong-Kin. Les coups décisifs furent frappés par l'escadre, en Annam. L'action principale avait lieu non devant Hanoï, mais devant Hue'. Bien que, le 17 juillet, l'empereur Tu-Duc, ennemi acharné de l'influence française, fût mort, le contre-amiral Courbet reçut ordre de donner suite aux opérations dont on était convenu et d'empêcher les mandarins annamites de faire passer la succession du souverain défunt en des mains hostiles.

Le contre-amiral se rendit à Thuan-Tu avec le Bayard, Y Affilante, le Château-Renaud, Y Annamite, le Drac, la Vipère et le Lynx. Le 16 août, les positions des Annamites furent reconnues; le 17, l'escadre fit ses préparatifs de combat. M. Harmand, qui se trouvait à bord de l'escadre, demanda la reddition des forts : on la lui refusa. Le 18, à 5 heures du soir, les opérations commencèrent. Après avoir soutenu un bombardement de deux jours, les forts de l'entrée de la rivière se rendirent. La Vipère et le Lynx franchirent alors la barre et s'avancèrent pour tirer sur la ville. Le 19 au soir, toutes les défenses du rivage étaient prises. Dans la nuit du 20, à3 heuresdu matin, un parlementaire se présenta et une suspension d'armes de quarante-huit heures fut accordée. Le 22, le Dr Harmand entrait à Hué. Tous les forts et tous les vaisseaux de guerre de Hué, entre autres le Scorpion cédé par la France en 1874, devaient être livrés aux Français jusqu'à la signature d'un traité qui devait être signé bientôt.

Le 25 août 1883, le traité était rédigé et conclu. Notre protectorat sur l'Annam et le Tong-Kin était entièrement reconnu ; la province de Binh-Thuan était annexée à la Gochinchine; les ports de Tourane et de Xuanday étaient ouverts au commerce. Un résident de France devait s'installer à Hué et avait le droit d'obtenir des audiences privées et personnelles auprès de l'Empereur. La France pouvait contrôler les douanes de l'Annam. Elle devait mettre les douanes du Tong-Kin entre les mains d'une administration entièrement française. Naturellement, le droit de circuler, de s'établir le long du fleuve Rouge, lui était reconnu; elle pouvait y élever des postes militaires, des fortifications là où on le jugerait nécessaire. Enfin un traité de commerce spécial devait compléterles avantages politiques concédés à la France. Gomme on le voit, la France prenait sous son protectorat effectif et l'Annam et le Tong-Kin.

Après la signature du traité, le Dr Harmand revint à Hanoï. C'est alors que de graves difficultés sMlevèrent entre le gouver-

neur civil et le commandant militaire. Le 18 septembre, le général Bouet rentra en France. 11 y venait sous couleur de renseigner le gouvernement sur les mesures à prendre au Tong- Kin ; en réalité, il s'éloignait pour couper court aux difficultés que faisait naître le protectorat. Le colonel Bichot prit le commandement provisoire des troupes. Mais, le 25 octobre, le commandement des forces de terre et de mer élaitconcentré entre les mains de l'amiral Courbet, et le Dr Harmand était autorisé à partir pour la France. L'unité de direction était établie au profit d'un homme qui allait combattre et vaincre sans tarder.

LU TOXO-KTK,

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