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CHAPITRE VIII

L'amiral Courbet dirige seul les opérations au.Tong-Kin. — Prise de Son-Tay (décembre 1883).

L'amiral Courbet avait besoin de tout son talent et de toute son e'nergie pour lutter contre les ennemis qui surgirent au Tong-Kin, plus acharnés après le traité de Hué qu'auparavant. Le 2o octobre, l'amiral Courbet avait pris en main tous les pouvoirs civils et militaires. Il n'eut pas à goûter un long repos après sa nomination. Le 12 novembre, Haï-Dzuong fut attaqué par les Chinois. Le 17, la ville fut envahie par les Pavillons-Noirs. La canonnière la Carabine fut obligée de reculer devant les balles ennemies. Sans l'arrivage du Lynx qui dégagea la garnison, la citadelle aurait été prise. Enfin le 17 novembre l'amiral Courbet apprenait que le marquis Tzeng, ambassadeur de Chine à Paris, se décidait à déclarer officiellement la présence des forces impériales au Tong-Kin. Il fallait combattre les Chinois en même temps que le parti dissident de l'Annam.

L'amiral Courbet reprit alors le plan de Francis Garnier, de Rivière et de Bouet. Il songea à marcher sur Son-Tay qui avait échappé à tous ses prédécesseurs. Mais il avait besoin d'opérer par grandes masses. En décembre 1883, il reçut de puissants renforts amenés par le Bien-Hoa, le Tonkin et la Corrèze. Il eut ain>i sous ses ordres 9,500 hommes, sans compter 3,000 auxiliaires tonkinois et la flotte qui comprenait 3 cuirassés, 6 croiseurs, 2 avisos. Il prit un mois pour organiser les préparatifs de l'expédition. Il ne mit en mouvement que 6,800 hommes et 7 canonnières, quand il donna le signal du départ, le 13 décembre 1883. M. Rollet de l'Isle, dans son récent ouvrage : Au Tonkin et dans les mers de Chine (1), résume la prise de Son-Tay en quelques lignes qui ont un relief tout militaire.

(1) 1 vol. ia-8», chez Pion, 1S86.

« 21 décembre. — Baie d'Honegac. — Le 13 , départ « de Hanoï dans un tel secret que les officiers n'ont su que « l'on allait à Son-Tay, et non pas à Bac-Ninh, que par la

< route qu'on leur a fait prendre. Arrivée le 14 au confluent

< du Day avec le fleuve Rouge. Débarquement pour éviter « d'attaquer de front les défenses accumulées par les Pavilc Ions-Noirs entre le fleuve Rouge et la ville qui en est ( très rapprochée. Attaque des premières positions par les « turcos, l'infanterie de marine et les tirailleurs annamites. € Combat, toute la soirée du 14, dans lequel les turcos perdent <c énormément de monde, ainsi que dans un retour offensif de « l'ennemi dans la soirée. Cette tentative est repoussée. Mais le « combat, qui a lieu presque toujours à l'arme blanche dans un « angle formé par deux digues, est excessivement meurtrier ; « une compagnie entre autres perd 4 officiers sur cinq. Le 15, x attaque delà porte du nord de Son-Tay, simultanément par « les marins du commandant Laguerre et la légion étrangère. •( Pendant le combat, l'amiral s'esttenu à trois cents mètres des ■< remparts, sous le feu des assiégés, qui, l'ayant reconnu, « avaient planté dansla place, en face de lui, trois grands pavil- « Ions noirs. Les troupes l'ont acclamé avec enthousiasme. »

« 29 décembre, à bord du Bayard. — Baièd'Halong. — Quelques .< détails complémentaires sur Son-Tay, qui fait ici le fond de ii toutes les conversations. A l'attaque des forts du Phu-Sa, à « l'angle des deux digues, le 14, les turcos ont donné avec •i tant d'impétuosité que leurs officiers n'ont pas pu les retenir. <i Aussi se sont-ils fait ramener une fois ; mais en voyant l'infan- <( terie de marine qui allait les dépasser, ils sont repartis comme « des fous. Il y a eu dans cette première attaque 250 hommes « hors de combat, sur 358 dans les deux affaires, et surtout une « forte proportion d'officiers. De plus, quand, après avoir été « repoussés, lesturco sontpénétrédanslesretranchementsenne- « mis, ils se sont livrés à un carnage effroyable, exaspérés en « voyant décapités les cadavres de ceux de leurs camarades qui f étaient tombés dans la première attaque. La légion étrangère « s'est admirablement conduite ; et l'on a beaucoup remarqué « le calme etla bravoure du bataillon des tirailleurs annamites. « Sous le feu des remparts, il a exécuté une série de feux de * salve d'une précision qui a frappé nos officiers.

« On a trouvé dans la ville de nombreux approvisionne- ( ments : riz, argent et munitions, et quelques canons rayés. « Les retranchements étaient formidables et, s'ils avaient eu « plus d'artillerie, on aurait eu de la peine à les approcher. »

La prise de Son-Tay fut un admirable fait d'armes, que nos troupes accomplirent glorieusement. Le détail de la journée est donné avec une grande précision par le correspondant du Temps. 11 est intéressant de connaître le récit de la mémorable victoire remportée par l'amiral Courbet :

« Toutes les troupes étaient réunies, le 14au matin, à l'ouest

L'Amiral Courbet.

du Day. Le même jour, à huit heures du matin, le signal de l'action est donné par un coup de canon tiré sur les retranchements établis sur une des digues de protection du fleuve. L'engagement se dessine sur toute la ligne de Dai-Dong à Coc, les canonnières escortant le corps expéditionnaire ; mais l'élan du côté des tirailleurs algériens est tel, que, malgré les instructions de l'amiral recommandant de leur ouvrir la route à coupsde canon, la flottille reste toujoursen arrière. Cependant, forçant de vapeur, elle arrive devant la batterie de Phu-Xa ou Phuce-Tha, où elle est reçue par une violente canonnade. L'ennemi a de nombreuses pièces en batterie, mais heureuse-

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ment un seul canon — il est d'assez fort calibre — manœuvre bien et touche le'gèrement la Fanfare et YEclair.

« Depuis le matin , les tirailleurs annamites, que l'un des transports a jete's à terre, sont aux prises avec l'ennemi: ils gagnent lentement du terrain ; mais, à une heure , les turcos viennent leur prêter main-forte pour enlever les fortins et les lignes barricadées qui sont en avant de Phu-Xa, et desquels l'ennemi, bien abrité, envoie une fusillade des plus meurtrières.

« C'était la deuxième colonne, commandée par le lieutenantcolonel Belin , du régiment de marche, qui arrivait à l'heure prescrite à l'emplacement désigné par l'état-major. Pendant sa marche, la colonne avait fouillé les bois et les villages autour de la digue qui servait de route. Le commandant Jouneau, en tète de colonne avec le 2e bataillon du régiment de marche du 19° corps (3e tirailleurs), avait rempli cette mission avec succès, en se servant avec habileté des feux de section et d'escouade ; mais, dans cette marche de 7 à 8 kilomètres, il n'y eut aucun engagement sérieux, l'ennemi battant en retraite à mesure que les tirailleurs gagnaient du terrain.

« Arrivé au point fixé par l'état-major , on forme les faisceaux , ce qui ne faisait pas l'affaire des turcos. Ceux-ci commencèrent à murmurer et à se plaindre qu'on ne faisait pas cas d'eux, qu'ils ne pourraient se mesurer avec l'ennemi. Il fallut l'intervention des officiers pour les calmer et les convaincre que, jusqu'à ce moment , il n'y avait eu en réalité qu'un engagement d'artillerie.

« A midi et demi , ils reprennent les armes : la colonne se met en mouvement et peu après elle recevait l'ordre d'enlever, avec l'infanterie de marine, les fortifications qui sont échelonnées du fleuve à la citadelle. L'infanterie de marine était massée à l'abri d'une digue très voisine du fleuve, et les canonnières dirigeaient un feu très violent sur toutes les positions. Les turcos étaient satisfaits.

« Le terrain qu'il s'agissait de franchir était entièrement découvert, battu par des feux croisés et inondé presque en entier. Le commandant Jouneau fait mettre la baïonnette au canon , les trois premières compagnies de turcos s'élancent de front, tandis que la quatrième tente un mouvement de flanc. En un instant, malgré un feu des plus vifs, les tirailleurs abordent le fortin et les barricades en bambous qui le flanquent , enlèvent l'ouvrage avec un entrain irrésistible. Tout cela en un éclair de temps.

t La redoute était défendue par neuf canons en bronze d'ancien modèle et de gros calibre. Pas une des pièces n'avait élé entamée par la canonnade; toutes étaient sur leurs affûts, prêtes à faire feu.

« Le bataillon avait laissé beaucoup des siens sur le terrain. L'infanterie de marine , qui avait participé au combat et soutenu énergiquement les tirailleurs , était aussi très éprouvée. L'ennemi, fortement ébranlé, tente cependant un retour offensif et, profitant de sa connaissance du terrain, aborde , tandis que le gros de la colonne continue sa marche , un détachement d'arrière-garde, qui est forcé de se replier, lui blesse quelques hommes, se jette sur les blessés, que l'on retrouve plus tard les mains coupées et mutilés de la plus horrible façon, si horrible que la plume se refuse à le dire.

« La deuxième colonne avait continué sa route , en enlevant, sur une distance de 1,800 à 2,000 mètres , barricade sur barricade, jusqu'à 150 mètres du mirador de Son-Tay. La résistance était énergique, les Chinois ne lâchaient pied qu'au dernier moment.

« Turcos , infanterie de marine, tirailleurs annamites luttaient d'entrain et de bravoure. L'amiral avait donné l'ordre à la flottille de cesser le feu pour ne pas gêner le mouvement dans la direction de la citadelle, et en même temps il faisait évacuer les blessés sur le Rumiraru. Ils étaient déjà nombreux. La flottille avait tiré depuis le matin plus de trois cents coups de canon , coulé plusieurs jonques et démonté plusieurs pièces à l'ennemi.

« A sept heures, l'engagement est général. La plupart des ouvrages avancés de la citadelle sont enlevés , mais nos pertes sont grandes ; les tirailleurs algériens, les héros de la journée, ont eu leur commandant blessé à la tête de ses troupes , à l'attaque d'un des nombreux fortins. Sur quatre officiers d'une de leurs compagnies, trois sont hors de combat; il ne reste qu'un lieutenant pour la commander.

« Pendant la nuit, l'ennemi tente un retour offensif, mais , malgré son énergie , il est repoussé. La Fanfare, qui garde la rive gauche du fleuve Rouge, est également attaquée par les Pavillons-Noirs, qu'elle disperse par quelques feux de salve. La fusillade continue jusqu'au jour. La différence de son des fusils Remington et de nos armes nous permet de distinguer facilement les positions de l'ennemi , qui paraît se retirer sur la citadelle.

« Le 15 , à sept heures du matin , l'amiral et son état-major

vont se rendre compte de la position de Phu-Xa , sur notre droite , qui était observée depuis la veille par les tirailleurs annamites.

« A quatre heures du soir, l'infanterie de marine, les turcos et la légion étrangère s'élancent sur le fort . et , baïonnette au canon, malgré une vive canonnade , des bordées à mitrailles et une fusillade des plus nourries, la position est conquise.

« L'ennemi était décidément refoulé dans la citadelle; mais il ne voulait pas s'avouer vaincu ; ses troupes fraîches tentent encore de reprendre les positions. Feux de peloton, coups de canon , résonnent toute la nuit sans une seconde d'intervalle. En moyenne , les Français tirent quinze coups contre un tiré par l'ennemi.

« Le 16, les troupes avancent par un mouvement circulaire sur la citadelle. A dix heures, les fusiliers marins et la légion étrangère emportent d'assaut la grande pagode située à 200 mètres de la porte ouest de la citadelle. A sept heures du soir, l'amiral signale par télégraphe : « Marins fusiliers et légion étrangère ont bravement emporté à la baïonnette la première enceinte de la porte ouest. Grâce au terrain accidenté , nos pertes d'aujourd'hui sont minimes. »

« Une grande tranquillité règne pendant la nuit. Le 17 décembre , Y Éclair remonte le fleuve pour prendre position afin de contre-battre la citadelle elle-même, tandis que la Trombe descend jusqu'au Day pour barrer le passage aux renforts qui arrivent à l'ennemi. Mais, à neuf heures du matin, le corps expéditionnaire en entier reçoit le télégramme suivant du poste optique installé sur la tour de Son-Tay : t Pavillon français salue l'amiral ».

t Pendant la nuit , l'ennemi avait évacué la citadelle , et , le matin, le capitaine de frégate Laguerre, commandant le bataillon de marins fusiliers, en était avisé par un espion.

« Les marins étaient entrés dans Son-Tay le fusil sur l'épaule. — La veille, avec la légion étrangère , ils avaient fait un terrible massacre dans la grande pagode , où ils avaient réussi à cerner l'ennemi , auquel ils n'ont pas fait de quartier. — Les braves turcos mutilés par ces sauvages étaient vengés !

.( On trouva dans la citadelle une centaine de chevaux, non dressés pour la plupart , des armes , munitions , etc., et de grandes richesses dans la grande pagode qui est au centre de l'ouvrage fortifié. »

L'amiral Courbet félicita aussitôt les troupes de leur belle conduite :

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« Soldats et marins ,

« Les forts de Phu-Xa et la citadelle de Son-Tay sont désormais illustrés par votre vaillance. Vous avez vaincu un ennemi redoutable et montré une fois de plus au monde entier que la France peut toujours compter sur ses enfants. Soyez fiers de vos succès, ils annoncent la pacification du Tong-Kin.

« Au quartier général de Son-Tay , 17 décembre 1883.

« Courbet. »

M Paul Bourde, l'auteur de Pans au Tonkin, visita Son- Tay au mois de février 1881. Il a tracé la description suivante de la ville telle que Pavait faite la guerre :

« La citadelle est aujourd'hui pleine du bruit et du mouvement de la garnison . mais la ville proprement dite, ces quartiers où les balafres de la guerre sont encore toutes fraîches, restent aussi mornes qu'au lendemain de l'assaut ; nous y avons erré quelques heures à respirer la tristesse des ruines. Les toits défoncés par les obus, les murs éventrés, bâillent par de béants trous noirs ; les maisons, que personne n'a ouvertes à l'étranger, ferment leur porte avec une obstination farouche; un silence de mort pèse dans les rues ; il semble qu'on y sente encore l'hostilité de ceux qui les peuplaient. La partie du village nord , entre la seconde enceinte et le fleuve , a été complètement détruite. Les bassins cimentés où l'on recueillait l'eau du ciel témoignent seuls de l'emplacement où furent des habitations; les briques mêmes ont été enlevées pour construire deux blockhaus, dont les tours rouges dominent cette plaine si bien rasée qu'on pourrait, suivant l'usage antique, y semer du sel.

« La grande pagode de Phu-Gni , qui s'élevait près delà, n'est plus qu'un monceau de décombres ; les tables des offrandes laquées de rouge et réchampies d'or, les panneaux couverts d'inscriptions, les boiseries ouvragées, broyées sous le talon des soldats , gisent mêlés aux briques des murailles. Une sorte de charnier de dieux était amoncelé dans une cour où les débris de statues de bois de la pagode avaient été jetés. Au milieu des membres rompus et des troncs mutilés, nous retrouvâmes intacte la tète de Bouddha, éclairée de cet ineffable sourire de détachement que les sculpteurs indous ont inventé ; et cette vue nous fit faire un retour sur ces doctrines qu'on nous

avait enseignées à Ceylan. Quelle chose chétive et insignifiante dans la mâchoire du néant que l'individu au milieu de ces grandes catastrophes! Notre établissement au Tong-King seracertainement marqué comme un progrès au bilan de l'humanité, et le malheur des pauvres gens dont nous inspections les demeures à demi détruites est le prix de cette transformation. Mais qui leur tiendra compte de leurs souffrances? Ils ont passé obscurément sous la meule du destin, et personne ne les a même entendu crier. »

La prise de Son-Tay eut un retentissement considérable dans tout l'Orient. La cour de Hué, qui venait d'être le théâtre de graves désordres, rentra dans le calme. L'empereur Hap-Hoa, successeur de Tu-Duc, avait été empoisonné parce que nous le protégions; il fut remplacé par un parent du ministre des finances dans l'Annam, un certain Kien-Phuoc ou Taï-Phu, qui se hâta d'obéir aux conseils du résident français, M. dé Champeaux, dès que Son-Tay se fut rendu.

Cependant l'amiral Courbet voulait compléter son succès et achever la guerre par la prise de Bac-Ninh, ville située à cinq kilomètres du Song-Koï, au N.-E. de Hanoï. Il avait demandé des renforts; il les attendait pour remporter une seconde et brillante victoire, quand il apprit que l'honneur de donner l'assaut à Bac- Ninh n'était pas réservé à la marine, mais à l'armée de terre. Près de 3,000 nommes furent envoyés avec des canons, des télégraphistes, des aérostatiers ; leur chef était le général de division Millot, assisté des deux généraux de brigade : Brière de l'Isle et Négrier. Parmi ses officiers d'ordonnance, le général Millot comptait Hautefeuille, devenu lieutenant de vaisseau, l'ancien compagnon de Francis Garnier. Du moins Courbet fut élevé au grade de vice-amiral et maintenu à la tète de la division navale. L'armée de terre et l'armée de mer vont rivaliser de courage et de gloire

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