‹ Le Tong-kinChapitre 3 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La recherche des routes vers le Yun-Nan. — L'expédition du Mékong. — Reconnaissance poussée par Francis Garnier vers le fleuve Rouge - 11 voit Dupuia à Han-Kéou et lui conseille de diriger ses reclr ; vers le Tonsr-Kin.

Dès l'heure où la France occupa la Cochinchine, elle se posa comme l'Angleterre, qui occupait la Birmanie, un problème dont elle chercha la solution obstinément : « Comment arriver au sud-ouest de la Chine, par une voie courte et rapide ? >>

Bien des cours d'eau, ces chemins qui marchent et qui font marcher, avaient e'té suivis antérieurement, dans l'espoir de les utiliser comme voies de communication et de transit.

L'on avait compté sur le Yang-Tse-Kiang, le fleuve Bleu, la grande artère chinoise. Mais le long cours d'eau, après s'être étendu librement sur un parcours de 1,800 kilomètres environ jusqu'à Suei-Fou, cesse d'y être navigable. De là, jusqu'à la mer, à Shang-Haï, on compte deux mois et demi de descente. et il ne faut pas moins de cinq mois pour remonter le fleuve. Dp plus, la navigation du fleuve Bleu est barrée par des rapides, entravée par des règlements administratifs et fiscaux, par des guerres civiles incessantes. Français et Anglais ont donc renoncé au Yan-Tsé-Kiang.

Les Anglais se sont efforcés de trouver un passage propre à relier les riches provinces méridionales de la Chine à leurs colonies, et à faire dériver vers leurs possessions le courant commercial de ces opulentes contrées. Ils songèrent à utiliser les fleuves qui aboutissent aux golfes de Martaban et du Bengale, le Salouën, l'Iràwady, le Brahmapoutre, dont les della> sont soumis à la domination britannique. Ingénieurs et voyageurs, le général Arthur Cotton, le colonel Phayre, le capitaine Watson, l'ingénieur Fedden, les capitaines "Willams et Luard, î.ous conclurent, après maints projets et voyages, que l'établisse-

ment de semblables routes serait aussi difficile que coûteux, et par conséquent inaccessible à un commerce lucratif.

La vallée de l'Irawady surtout fut l'objet de tentatives réitérées et ne cesse de l'être encore. Les Anglais, occupant les bouches du grand fleuve, espèrent que Bhamô, cité de la Birmanie indépendante, située aux confins mêmes du Yun-Nan, deviendra un centre d'approvisionnement important. Les négociants de Rangoum, capitale de la colonie anglaise, auraient ainsi l'avantage d'échanger directement leurs produits manufacturés avec les produits du Yun-Nan et du Se-Tchouen, au lieu de les expédier par la voie longue et périlleuse des détroits qui contournent les iles de l'archipel indien. Mais, ni le major Sladen (1868), ni le colonel Horace Brown (1874) ne réussirent. Il leur fallut constater, dans la région montagneuse qui s'étend comme une barrière entre Momein et Ta-Li, que les transports s'y effectuent avec des difficultés extrêmes, par des routes de ravins, au milieu de gorges profondes, à dos de mulet. Le seulMargary découvrit la route de Bhamô sur l'Irawady à Momein dans le Yun-Nan, la moins impossible des routes qu'aient parcourues les Anglais; mais, de retour de voyage.il fut assassiné en territoire chinois. Quant à la construction par les Anglais d'un chemin de fer de Bhamô àMomein,puis de Momein à Ta-Li, capitale du Yun-Nan, d'où l'on peut gagner le Yang-Tse-Kiang, on doitla considérer comme irréalisable, car les obstacles créés par la nature sont insurmontables.

Du reste, le dernier explorateur anglais qui ait parcouru ces contrées, Colquhoun, la condamne. Il crut avoir enfin découvert la route la plus directe et la plus commode pour pénétrer dans la Chine méridionale. Il conseille aux Anglais la construction d'un chemin de fer qui partirait de Moulmein sur le golfe de Martaban, gagnerait Raheng sur le Meïnam, Xieng-Maï, Xieng-Sen sur le Mékong, Xieng-Tung, Xieng-Hung, et enfin Semao, ville chinoise située vers la frontière méridionale du Yun-Nan (1).

Mais Colquhoun n'a pas encore convaincu ses compatriotes, qu'il sait gens pratiques, et qui reculent devant les difficultés présentées par son projet: difficultés politiques, car il faudrait traverser des territoires de la Birmanie et du Siam indépen- ■ dants, habités par les sauvages tribus des Shanes ; — difficultés ' matérielles, car la région est montagneuse, coupée par des

(1) Voir La Chine méridionale, lar Archibald Colquhoun, tome II, chap. XVIII. (Lecèue et Oudin, éditeurs.)

vallées encaissées. Il est vrai que les difficultés politiques pourront bientôt disparaître, si l'Angleterre qui lutte en Birmanie parvient à s'en rendre définitivement maîtresse.

Si la Grande-Bretagne annexait la Haute-Birmanie, l'Inde anglaise ne serait plus séparée de la frontière chinoise que par quelques colonies clair-semées, et les navires de commerce, chargés de marchandises, pourraient remonter l'Irawady jusqu'à Bhamô. Cest comme route s'enfoncant dans la Chine que la Haute-Birmanie est d'une grande valeur pour l'Angleterre, aussi lutte-t-elle pour que la voie lui reste acquise et ouverte à tout prix.

Mais pendant que nos voisins essaient d'établir un vrai chemin commercial à travers les montagnes d'où s'échappent en tous sens les hauts aflluentsdes fleuves indo-chinois, qu'a fait la France ? Ne lui fallait-il pas. à elle qui commandait la Cochinchine, s'ouvrir des débouchés sur les provinces riches et civilisées de la Chine orientale ? N'avait-elle pas, elle aussi, à réaliser de vastes projets commerciaux et politiques, et à jeter les fondements d'un Empire franco-indien ?

Francis Garnier, officier de la marine française, inspecteur des affaires indigènes à Cholen, conçut le premier, en 1864, l'idée de tenter sur le Mékong l'essai que tentaient alors les Anglais sur le Salouen, le Meïnam et l'Irawady. Dans ses lettres, dans des brochures qui étonnent l'admiration , et par la largeur des conceptions, et par ce don de seconde vue qui n'appartient qu'aux talents supérieurs, il ne cessa de demander que le Mékong fût remonté, fût exploré jusqu'aux montagnes du Tibet. Le fleuve ne devait-il pas, en effet, s'il était navigable dans tout son cours, former une magnifique voie fluviale s'étendant entre la Cochinchine et la Chine méridionale ? Francis Garnier écrivait : a A une très faible distance de nos frontières actuelles cessent tous les renseignements, règne l'obscurité la plus grande. Il n'y a rien de chimérique à supposer que le jour où l'on aura pénétré ce chaos et créé des relations politiques avec ces riches régions, la route si commode et si sûre qui crée le Cambodge entraînera vers notre établissement tous les produits qui dévient aujourd'hui vers la Chine. »

Les suggestions du jeune officier furent bien accueillies à Paris ; une expédition fut décidée. Il n'était pas assez ancien de grade pour en être le chef , quoiqu'il en eût été l'initiateur. L'expédition fut mise sous les ordres du capitaine de frégate Doudard de Lagrée, et Francis Garnier en fut le second (1865). Déterminer géographiquement le cours du fleuve par une recon-

naissance rapide poussée le plus loin possible ; chemin faisant, étudier les mœurs des pays traversés, et rechercher par quels moyens efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine: tels étaient les objets que devaient poursuivre les explorateurs.

L'expédition partitau début de juin ; il est inutile de .a suivre à travers l'immensité de l'Indo-Chine ; il sulïit d'indiquer les résultats qu'elle obtint. Dès le mois d'août elle fut arrêtée par les cataractes de Khon, barrage naturel où la différence du niveau est de quinze mètres et où le fleuve se répand en mille bras au milieu d'une plaine immense. Le problème de la navigabilité au seuil même du Laos était résolu dans un sens négatif. Il fallait renoncer, dès le début, à admettre que le Mékong pût servir à porter des bateaux et à servir d'artère commerciale. II fallut laisser là les embarcations et se porterau nord des rapides pour en reprendre d'autres. La campagne s'ouvrait par un indéniable mécompte.

Si la Commission avait séjourné plus longtemps dans la région des chutes, peut-être aurait-elle moins facilement conclu à un échec complet de ce projet. Car dans la suite les plans deGarnier ont été repris non sans succès. D'audacieux officiers de marine croient à la navigabilité du Mékong. M. de Fesigny, lieutenant de vaisseau, a franchi les rapides dans une canonnière, et il tentera de les explorer bientôt à la saison des basses eaux. Il fera sauter des rochers etdes arbres. 11 compte placerdes balises et il espère que la navigation n'aura plus d'autres dangers que ceux qui sont dus à des courants violents et aux objets qu'ils charrient. Dansdeux annéesd'ici, si rien ne vient entraver les travaux de M. de Fesigny, le Mékong pourra être remonté jusqu'à Stung-Treng (Siam).

Quoi qu'il en soit, la Commission d'exploration ne put traverser les cataractes , et s'enfonça dans le Laos siamois. Quand elle parvint dans le Yun-Nan méridional, elle fit, le 20 novembre, une découverte subite, dont les conséquences devaient étredu plus haut intérêt pourlaFrance. En effet, en poussant des reconnaissances pour étudier les productions du Yun-Nan, elle arriva sur les bords du Hoti-Kiang, branche principale du haut Song-Koï, le fleuve du Tong-Kin. Que de pensées durent alors germer dans le cerveau des explorateurs ! Le Mékong, à leur sens, ne pouvait rendre aucun service, mais peut-être le Song-Koï était-il navigable ? Ne serait-il pas possible d'amener, grâce à ses eaux, les richesses du Yun-Nan à la mer en empruntant la direction de l'est, puisqu'il était interdit par la nature de les

écouler vers le midi ? Doudard de Lagre'e s'embarqua sur des pirogues, descendit jusqu'au premier rapide, comme pour prendre possession delà voienouvelle, et fit arborer le drapeau tricolore qu'on salua par un feu de mousqueterie.

Mais alors Francis Garnier, qui déjàétait tourmenté par l'idée qu'il devait tant préconiser dans la suite, qui songeait à se rendre un compte exact du cours suivi par le Song-Koi, Francis Garnier sollicita et obtint l'autorisation de se séparer de ses compagnons pour descendre le fleuve. Il convient de l'accompagner dans sa reconnaissance, car elle est le point de départ géographique, elle sera la cause qui amènera la conquête du Tong-Kin par la France.

Garnier s'enrbarqua dans un léger canot et se laissa aller au courant de la rivière, de conserve avec quelques barques de marchands. Il fut souvent contraint , par des rapides , de quitter l'embarcation. Un seul batelier y restait, les autres, rangés sur la rive, retenaient avec une corde la barque vide, puis, au moment opportun, ouvraient les mains, et le léger esquif franchissait comme une flèche le passage dangereux ; l'homme qui la dirigeait abordait en aval pour reprendre son chargement et son équipage.

Francis Garnier apprit des riverains que ces transbordements n'étaient nécessaires qu'à la saison sèche, mais qu'à la saison des hautes eaux le fleuve emplissait complètement son lit. Il fit l'ascension de l'une des hauteurs qui surplombent lefleuve. « Après trois heures et demie d'une ascension très fatigante, écrit-il dans son voyage d'exploration au Mékong, par des sentiers en zigzag dont les cailloux fuyaient sous Jes pieds pour aller, après mille chutes, rebondir dans les eaux du fleuve, j'arrivai au sommet de la falaise ; je pus embrasser de là tout un vaste panorama. Au sud, une haute chaîne calcaire s'élevait comme une barrière entre le Tong-Kin et la Chine et découpait l'borizon de ses sommets aigus qui atteignaient au moins 4,000 mHres de hauteur. Près de moi le Ho-ti-Kiang traçait son énorme sillon; ses eaux jaunâtres apparaissaient et disparaissaient tour à tour, à une profondeur de près de 1,000 m' très, courant avec impétuosité vers le sud-est. A l'est, une petite vallée, moins abrupte et moins profonde, montrait Bes rizières étalées et ses nombreux villages suspendus au-dessus des eaux limpides d'un affluent. Dans le nord, s'étendait un vaste plateau dont les longues ondulations, tantôt stériles et hérissées de rochers calcaires et de brèches rasées, qui les font ressembler à des vagues de marbre, tantôt recouvertes d'une

30 LE TONG-KHT.

couche profonde de terre rouge, sur laquelle ondulent des champs de maïs et de seigles, se propageaient irrégulières dans la direction du nord-est. »

Francis Garnier parvint, en continuant son aventureuse excursion, à la ville de Lin-Ngan, où il fut en butte à l'insolence et aux mauvais traitements des indigènes, et où il ne dut son salut qu'à son revolver « qui tirait sans qu'on le chargeât », et à la prompte intervention de Doudard de Lagrée. Toutefois, par sa périlleuse entreprise, Garnier avait atteint le but que poursuivait le gouvernement français. Que cherchait-on? Une voie, une route commerciale, la plus courte de toutes, entre les possessions de la France et le riche marché de la Chine méridionale. Garnier, avec cette intuition profonde que donnent le talent et la réflexion, avait entrevu, pressenti, signalé le Song- Koï. Le Mékong échappait aux investigations, il échappait au commerce : Garnier le retrouvait dans le Song-Koï. Aussi Garnier pourra-t-il, quelques années après, écrire avec assurance :

« La reconnaissance de la vallée du Cambodge a prouvé qu'il est impossible d'espérer que ce grand fleuve puisse jamais servir de route à un commerce important... Au contraire, le fleuve du Tong-Kin, qui prend naissance au cœur du Yun- Nan, entre les vallées du fleuve Bleu et du Cambodge, est, suivant toute probabilité, beaucoup plus navigable que ce dernier, d'un cours beaucoup plus direct, et il présente, en outre, un immense avantage : l'unité de domination sur ses rives (1). »

Dès Tinstant qu'il eut fait sa magnifique découverte, Garnier n'eut de cesse que la France sût en profiter. Il signalera sans répit et sans trêve la vallée du Song-Koï à l'attention et au patriotisme de ses amis et de ses chefs.

Il eut, du reste, bientôt l'occasion de révéler son secret à un homme qui ne devait pas le laisser perdre. Quand, après avoir poussé une reconnaissance jusqu'à la ville de Tali, et après avoir perdu son chef regretté, Doudard de Lagrée, il prit le commandement de l'expédition et la ramena vers la mer par le Yan-tse-Kiang, à travers l'Empire chinois, il rencontra, au mois de juin 1868, dans la ville de Han-Kéou, un compatriote , le négociant Dupuis , qui allait devenir l'exécuteur de ses plans, qui allait donner un corps à ses idées, et fournir bientôt les preuves de ses hypothèses géographiques.

C'est en effet dans la ville de Han-Kéou que Garnier encou-

(1) Bulletin delà Société de géographie, février 1872 p. 155.

ragea le vaillant Dupuis à tenter le passage du Yun-Nan à la mer par la voie du Song-Koï. Du reste, l'officier avait trouvé un digne rival de gloire dans le commerçant qu'il poussait à une grandiose entreprise ; il confiait son œuvre à un homme qui était capable de la comprendre, de l'aimer et de la poursuivre jusqu'au bout. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Les voyages de Dupuis dans la vallée du Song-Koï ne sont que l'application des théories conçues parGarnier. S'ils ont amené la conquête duTong- Kin, s'ils ont doté la France d'une petite France unie à la métropole par les intérêts et aussi par la reconnaissance, c'est autant à Francis Garnier que notre patrie doit sa nouvelle possession qu'à Dupuis,

Page 1