CHAPITRE III
Dupuis et le fleuve Rouge.
Dupuis est originaire d'un petit village situé près de Roanne: Saint-Just-la-Pendue. Il eut de bonne heure la passion des aventures. En 1860, ilpartitpour l'Extrême-Orient, où la guerre de Chine e'tait décidée. Il s'établit à Han-Kéou sur le Yang-tsc- Kiang, y fit deux fois fortune, s'y ruina deux fois, reconquit son avoir et se créa d'importantes relations avec les mandarins des provinces méridionales. C'est là qu'en 1868, il reçut la visite de Francis Garnier, qui lui désignale Song-Koï commj la future artère commerciale destinée à faire communiquer le Yun-Nan avec la mer.
Dupuis n'hésita pas à suivre le conseil que lui donnait le hardi marin. Il voulut descendre le Song-Koï et parcourir le pays depuis le Yun-Nan jusqu'au Tong-Kin, pourt constater si décidément le fleuve était navigable. L'entreprise ne laissait pourtant pas de présenter de sérieuses difficultés. Le pays était presque inconnu ; de plus, des guerres ensanglantaient le Yun- Nan et le Tong-Kin, contrées qu'il fallait traverser.
Dans le Yun-Nan, la guerre civile se compliquait d'une guerre religieuse entre Boudhistes et Mahométans ; dans le Tong- Kin, les indigènes tonkinois qui s'intitulaient partisans de la dynastie nationale des Lé, étaient en lutte contre leurs oppresseurs, les Annamites, maîtres du pays depuis 1802. De plus, des pirates chinois organisés en bandes, les Pavillons-Jaunes et les Pavillons-Noirs, faisaient le dégât dans toute la région et pillaient indistinctement tyrans et révoltés.
En 1868, Dupuis fit un premier voyage depuis Han-Kéou jusqu'à Tali, la capitale du Yun-Nan. Les musulmans, qui avaient triomphé des Chinois, l'empêchèrent d'aller plus avant. Son titre de mandarin à boutons rouges, correspondant au grade de général de brigade, lui était utile auprès des fonctionnaires,
mais lui nuisait auprès des rebelles. Dupuis profita néanmoins de son séjour dans le Yun-Nan pour se mettre en relations avec les mandarins et pour les intéresser à son projet. Dès qu'il put sortir de Tali, où il fut bloqué avec les insurgés pendant un mois, il regagna Han-Kéou, d'où il expédia aux mandarins des canons et des munitions. Malgré ce secours, l'insurrection ne fut étouffée qu'en 1872, après la prise de Taii et après de sanglants massacres.
Au mois de septembre 1870, Dupuis, impatient de mettre à exécution son plan d'exploration, quitta de nouveau Han-Kéou et revint dans le Yun-Nan. Il partait, suivi de son escorte, de son secrétaire Ouarg et de son domestique Yu. Après bien des fatigues et des peines, le 23 avril 1874, il arriva devant un gouffre béant, au fond duquel, à 1,800 mètres de profondeur, coulait, entre deux parois abruptes et sauvages, une eau rouge et houleuse. Dupuis se trouvait devant le fleuve Rouge, devant le Song-Koï. Peu après, il arrivait à la ville de Manghao sur le fleuve. Abandonné par son escorte, et n'ayant pour compagnon que son fidèle Yu, Dupuis s'embarqua et descendit le fleuve au milieu du pays occupé par les Pavillons-Noirs. Il s'arrêta même à Lao-Kaï, leur quartier général, où il fut, du reste, bien accueilli. Ilparvint ainsi jusqu'à la frontière annamite, à Kouen-Ce. Il avait atteint son but; il avait reconnu que le fleuve était navigable depuis Kang-hao, à huit journées de marche de la capitale du Yun-Nan; il avait depuis Lao-Kaï parcouru 160 kilomètres en pays tout à fait inconnu. Aux avant-postes annamites, Dupuis arrêta son expédition, car il comprenait qu'on ne le laisserait pas passer. Il remonta le cours du fleuve, sans rencontrer de nouveaux obstacles. Mais il avait complété ses informations et il s'était assuré auprès des riverains que le Song-Koï ne cessait pas d'être navigable depuis Mang-hao jusqu'au golfe du Tong-Kin, dans la saison des hautes eaux. Il constata en outre que, pendant les basses eaux, il suffirait de quelques légers travaux pour débarrasser son lit des rochers qui l'obstruent en certains endroits, surtout entre Manghao et Lao-Kaï. La rapidité du courant pouvait, à sonavis, être surmontée par des barrages à chaînes de fer. Entre Lao-Kaï et Kouen-Ce on pouvait franchir facilement les chutes dès que les eaux montent. De Kouen-Ce à la mer, la navigation est toujours aisée.
Peu après, Dupuis rentrait dans la capitale de Yun-Nan, où il fut reçu avec enthousiasme ; il était devenu Dupuis le grand homme : Dô-ta-jen. Les autorités chinoises, heureuses de son
succès, lui promirent de l'aider dans ses prochaines entreprises. Aux yeux des mandarins, la nouvelle route offrait l'utilité de pouvoir introduire facilement les armes européennes dont ils avaient besoin pour achever l'écrasement des rebelles musulmans, et aussi d'écouler les produits métallurgiques accumulés depuis de longues années dans le Yun-Naik Les mandarins chargèrent donc Dupuis d'acheter en Europe le matériel de guerre nécessaire pour une expédition et de le faire parvenir par la voie du Tong-Kin, la plus courte de toutes. Dupuis était accrédité comme agent officiel de la Chine auprès du gouvernement annamite. En échange de ce service, il devait recevoir une grande quantité de métaux et des concessions de mines dans la province. Muni des traités et des pouvoirs qu'on venait de lui accorder, l'intrépide voyageur revint à sa résidence d'Han-Kéou; il y arriva le 16 décembre 1871, après un voyage de quinze mois, et après avoir parcouru 8,600 kilomètres.
Dupuis aurait désiré établir sans tarder un service de bateaux à vapeur depuis Hong-Kong d'un côté et Saigon de l'autre jusqu'au Yun-Nan, en traversant le Tong-Kin. Les Anglais lui offraient des navires et l'argent nécessaires; Dupuis, par patriotisme, refusa leurs offres et voulut que la nouvelle route commerciale appartint à la France. Il se rendit à Paris au commencement de l'année 1872 et fit part de sa découverte et de sa mission au ministre de la marine, le vice-amiral Pothuau. La France était encore occupée par les armées allemandes; le gouvernement ne pouvait qu'encourager l'explorateur de ses sympathies et de ses vœux ; l'amiral promit toutefois de le faire accompagner par un navire de l'Etat, de Saigon à Hué.
Dupuis, après avoir pris sa cargaison d'armes et de munitions, partit pour la Gochinchine. Chemin faisant, il comprit que la pire des recommandations pour lui serait de se présenter sous pavillon français à l'Empereur d'Annam, et il se rendit à Hong- Kong. Il y acheta une flottille de bateaux à vapeur, recruta un personnel de 25 Européens, parmi lesquels on remarquait le second du commandant, M. Millot, négociant à Sang-Haï; un ingénieur, M. Ducos de la Haille; un conducteur, M. d'Ercourt; et environ 125 Asiatiques armés de fusils et de revolvers. Il appareilla pour le Tong-Kin.
Le 18 novembre 1872, il se rencontrait avec le capitaine Senez, commandant de Taviso le Bourayne, dans la baie d'Haï-Phong. à l'embouchure du Cua-Cam, près des rivières qui se jettent dans le golfe. M. Senez venait de donner la chasse aux pirates qui
38 LE TONG-KJN
infestent ces parages, avait coulé des jonques, et remonté le Song-Koï jusqu'à Hanoï. L'officier accueillit avec une sympathique bienveillance le négociant, et tous deux négocièrent avec les autorités annamites la question de l'ouverture du fleuve Rouge au commerce et le passage de la flottille Dupuis par le Tong-Kin. Les mandarins demandèrent un délai de dix-huit jours, le temps d'en référer à l'Empereur Tu-Duc et d'en recevoir une réponse. Le 20 novembre, M. Senez avait achevé sa mission et cinglait vers Saigon. Dupuis attendit le délai qui ne devait pas être dépassé, car il avait averti les mandarins qu'il n'accorderait pas une minute de plus.
Il profita de cette halte forcée pour étudier les bouches du Song-Koï, le delta du fleuve Rouge. Il cherchait la voie la plus courte pour remonter le courant jusqu'à Hanoï. Il se heurtait à des difficultés inouïes. Les mandarins avaient défendu aux habitants de répondre à ses questions ; il lui fallait donc voyager dans les bras du fleuve au hasard et reculer souvent devant des bancs de sables. Dupuis étudiait aussi les indigènes, tâchant de connaître leur état d'esprit ; il était aussi utile de saisir leur caractère que d'apprendre la topographie du pays.
Les riverains du Song-Koï appartiennent à deux partis politiques d'opinions bien différentes. Les Tonkinois, dont le pays a été annexé à l'Annam en 1802, après une lutte de quinze années, cherchent à reconquérir leur indépendance. Les Annamites n'ont pu, durant soixante-quinze ans d'occupation, gagner leurs sympathies et se fondre avec eux. Dans la crainte d'un soulèvement, ils tiennent les vaincus dans une servitude abjecte, réservent aux leurs le monopole de tous les emplois publics et de toutes les fonctions lucratives, exploitent, rançonnent, pillent à outrance pour s'enrichir plus vite; et les Tonkinois souffrent en silence, animés d'une sourde colère contre ces tyrans odieux, et ils attendent du dehors les libérateurs qui arracheront le Tong-Kin au despotisme. Les Tonkinois manifestent avec ardeur leur sympathie au courageux Français ; ils sont tous prêts, sur un signe de lui, à expulser les Annamites du Tong-Kin , et à replacer le pays sous l'autorité d'un roi tonkinois descendant de l'ancienne dynastie des Lé, qui vivait caché dans les montagnes. Les Annamites, au contraire, lui font un accueil douteux.
Dupuis attend pendant les quinze jours prescrits. Comme la permission n'est pas encore arrivée et qu'il veut ouvrir la voie du Song-Koï à l'influence et au commerce de sa patrie, il signifie aux maîtres du Tong-Kin qu'il entend remonter le fleuve Rouge
avec sa flottille, et qu'au besoin, il saura se frayer un passage par la force. L'autorisation attendue n'arrive pas. Dupuis tient parole. Il suit le Song-Koï et arrive à Hanoï, la ville la plus importante du delta, le 22 décembre 1872.
Les mandarins annamites prennent peur. Ils mettent la citadelle en état de défense. Dupuis, grâce à l'appui du peuple, ne redoute pas leur hostilité. Il laisse un instant ses navires à l'ancre devant Hanoï, sous le commandement de son ami et de son lieutenant, M. Millot, se rend au Yun-Nan, y conclut des marchés avantageux, et ramène avec lui huit grosses barques remplies de minerai et escortées par 150 soldats chinois.
A son retour, Dupuis est en butte à la haine des fonctionnaires annamites. On empoisonne son eau, on essaie de mettre le feu à ses navires, au moyen de jarres d'huile supportées par des bambous entrelacés et surnageant sur l'eau, on attaque ses hommes, on fait garder le Song-Koï par des soldats pour entraver toute communication, on met sa tête à prix, on persécute ses amis. La nuit, ce sont des assauts imprévus; le jour, des surprises, des embuscades; si les marins de Dupuis ont l'imprudence de s'écarter, ils sont aussitôt assaillis, abîmés de coups, traînés tout sanglants à la citadelle et livrés à d'effroyables tortures. Les Tonkinois soupçonnés d'entretenir des intelligences avec les Français et de leur fournir des vivres sont massacrés, et le grand maréchal Nguyen-Triphuong, gouverneur annamite du Tong-Kin, et ennemi féroce de la France, les menace, en cas de plaintes, « d'exterminer leur famille jusqu'à la racine ».
Poussé à bout, Dupuis fait prendre les armes à sa poignée d'amis etde compagnons, conquiert la ville d'Hanoï, enferme les Annamites dans la citadelle, et leur interdit d'en sortir.
C'est à ce moment qu'il apprend l'arrivée prochaine d'un officier français, investi d'une mission officielle pour terminer le différend qui s'était élevé entre lui et les fonctionnaires annamites. Le gouverneur de la Gochinchine, l'amiral Dupré, tenu au courant de la situation par M. Millot, que le courageux négociant lui avait dépêché, avait demandé un délai de trois mois pour prendre une décision. Il se décidait à envoyer à Hanoï un corps expéditionnaire sous le commandement de Francis Garnier.
Les deux grands hommes allaient accomplir ensemble leur œuvre héroïque.