CHAPITRE VI
L'expédition Rivière (1882-1883). — Prise des forts de Hanoï. — Prise de Haï-Phong. — Mort d'Henri Rivière, le 19 mai 1883.
Le capitaine de vaisseau Henri Rivière, que l'on venait d'envoyer au Tong-Kin, était un marin d'élite doublé d'un brillant écrivain. Il maniait la plume comme Garnier, comme Loti, car sa vue se portait comme la leur sur un horizon plus large et plus étendu que ne le peuvent embrasser les regards des littérateurs ordinaires, confinés dans les villes, loin de la vraie et puissante nature. A Paris, il fréquentait l'hôtel Pailleron, il était l'ami de Camille Doucet, d'Emile Augier, de Jules Sandeau. Il donnait des nouvelles et des romans à la Revue des Deux- Mondes. Il avait écrit Pierrot, Ca'in, la seconde Vie du DT Roger et bien d'autres œuvres empreintes d'une forte originalité. Comme marin, il avait fait ses preuves en 1878, en réprimant une révolte de Canaques à la Nouvelle-Calédonie, moins par la force que par la douceur et par la persuasion.
Henri Rivière avait reçu l'ordre d'agir avec prudence, de ne recourir aux armes qu'à la dernière extrémité « Toute ma « pensée, lui écrivait M. Le Myre de Vilers, peut se résumer en « cette phrase: Evitez les coups de fusil; ils ne serviraient qu'à « nous créer des embarras. » Le caractère du commandant répugnait aussi aux moyens violents ; néanmoins il lallut bien qu'il y recourût, comme jadis Francis Garnier, car les autorités indigènes l'accueillirent avec autant d'hostilité que son glorieux prédécesseur.
Henri Rivière partit de Saigon le 26 mars 1882, emmenant avec deux corvettes, le Drac et le Parseval, 500 hommes, tant soldats que marins. Le 2 avril, il atteignait Haï-Phong. Le lendemain il entrait en rade de Hanoï, à la grande joie des indigènes qui sentaient revivre leurs anciennes espérances. Mais les Annamites lurent exaspérés par le récent envoi de troupes
et firent des démonstrations malveillantes. Le Tong-doc (gouverneur) de Hanoï ne parut point ; il fit armer la citadelle. Rivière se vit bientôt, malgré qu'il en eût, forcé de recourir aux armes.
Il rassembla toutes les troupes dont il disposait, fit appel à la garnison de Haï-Phong et eut ainsi 600 hommes sous la main. Le 25 avril, il donnait assaut à la citadelle. A huit heures du matin, l'escadre ouvrit le feu contre le rempart et pratiqua de grandes brèches dans les murailles. Un peu avant midi, le signal d'escalade fut donné ; en moins d'une demi-heure la place était prise. Nous n'avions que quatre blessés; parmi eux se trouvait le second d'Henri Rivière, le commandant d'infanterie de marine Berthe de Vilers. Les pertes des troupes annamites étaient considérables : on rapporte que plus de 1,100 cadavresfurent enterrés par les vainqueurs. Le chef de l'expédition fit démanteler la citadelle, puis la remit aux Annamites, à l'exception de la pagode royale, où fut installée une compagnie d'infanterie de marine.
La prise de la citadelle de Hanoï produisitun grand effet dans le monde oriental. La Chine, qui voyait toujours, bien qu'à tort, dans l'Annam une province vassale, fit intervenir à Paris le marquis de Tseng, son ambassadeur près le cabinet du quai d'Orsay. La France refusa naturellement de s'engager dans des pourparlers avec la Chine, qu'elle tenait à écarter du débat ; mais l'Empire du Milieu résista, poussa la cour de Hué à la résistance et par l'intermédiaire de l'empereur Tu-Duc parvint à susciter des troubles dans la Cochinchine, à la fin de l'année 1882. « M.Bou- « rée, notre ministre à Pékin, disent MM. Bouinais et Paulus, « pensa alors à prévenir un conflit imminent entre la France et « le Céleste-Empire , et communiqua au ministère des affaires a étrangères un projet de convention qui, portant constitution « d'une zone neutre à délimiter entre la Chine et TAnnam, cédait « Laokay au Yun-Nan et contenait l'engagement pour la France de « respecter la souveraineté territoriale de l'empereur d'Annam. « Le projet de M. Bourée ne fut pas accepté par le gouverne- « ment de la République, et ce diplomate fut rappelé. »
Cependant; dans le delta du Tong-Kin, la situation, d'abord brillante, s'obscurcissait. Le commandant Rivière attendait des instructions précises et n'osait prendre sur lui d'avancer. Les Pavillons-Noirs et les bandes chinoises, profitant de son incertitude forcée, se répandirent, s'infiltrèrent en tous lieux, poussant des reconnaissances jusqu'aux avant-postes français. Henri Rivière demanda du renfort. Il obtint l'envoi du transport
Henri Rivière.
la Corrèze avec 800 hommes et le lieutenant-colonel Carreau : aussitôt il se mit en campagne.
Il occupa les forts de Haï-Phong, la clef même du Tong-Kin. Le 25 mars 1883, il se présentait devant Nam-Dinh, qui en 1873 avait si fortement résisté à Francis Garnier. Il somma le gouverneur de se rendre. Sur son refus, le 27 mars, au petit jour, l'escadre, composée de 8 canonnières, d'une chaloupière et de 4 grandes jonques, ouvrit le feu sur les forts. Les fusiliersmarins, avec quelques pièces de campagne, se mirent en marche sous le commandement du lieutenant-colonel Carreau. A la nuit tombante, le drapeau tricolore flottait sur les bastions de Nam-Dinh. Les pertes des Français étaient légères; malheureusement le lieutenant-colonel Carreau fut blessé au pied par un biscaïen et mourut peu de jours après. Henri Rivière laissa dans la place une garnison et revint à Hanoï.
Il y apprit que pendant son absence lesPavillons-Noirsavaient attaqué la pagode royale, gardée par les Français, mais qu'ils avaient été repoussés par le chef de bataillon Berthe de Vilers, rejetés sur l'autre rive du fleuve Rouge et chassés des villages environnants. Nos soldats avaient eu une dizaine de blessés; l'ennemi avait fait des pertes sérieuses.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans incidents fâcheux. Les canonnières françaises remontaient et descendaient le Song- Koï, partout nos soldats étaient bien accueillis. Mais les Pavillons-Noirs préparaient une nouvelle agression. Ils revenaient peu à peu, se glissaient dans les villages voisins de Hanoï, pénétraient jusque dans la ville marchande, Rivière craignit un moment d'être enveloppé. Il résolut de faire une sortie. Le 19 mai 1883, la catastrophe du 31 décembre 1873 se renouvela dans les mêmes conditions, presque au même endroit. M. Charles Baude de Maurceîey, ami intime du commandant Rivière, a tracé un tableau de la scène et la rend avec une rare énergie.
« Dans la nuit du 16 au 17 mai, des incendies s'allumèrent dans Hanoï. Des ennemis audacieux s'avancèrent jusque dans les rues. Les habitants craintifs s'enfuirent, abandonnant leurs demeures au pillage. Des clameurs montaient dans la nuit avec le ronflement des flammes et le crépitement des paillottes et des charpentes qui, de temps en temps, s'affaissaient avec un bruit sourd. Une panique emplissait la ville. Les plus timides venaient se grouper autour de la citadelle, bien que des coups de canon, partant de la rive gauche du fleuve, fussent dirigés contre ses murailles. A la clarté des feux qui dardaient l'horizon, on pouvait les voir étendus le long des fossés dans une grande frayeur.