CHAPITRE V
La mission Philastre. — Les traités de 1874. — Les massacres au Ton-: Kin. — Les explorations (M. de Kergaradec. — M. Fuchs).
Le 29 décembre 1873, débarque en effet à Haï-Dzuong M. Philastre, lieutenant de vaisseau, inspecteur de la justice indigène, administrateur honnête et érudit, mais qui s'était engoué de la civilisation orientale, et « à qui on peut reprocher d'avoir perdu, pendant un long séjour à Hué et après son mariage avec une Annamite, la mesure exacte des difficultés de la situation et le sentiment des vrais intérêts de la patrie ». Il ne voit dans la prise d'Hanoï qu'une « odieuse agression », a un coup de Jarnac pour faire passer le gouvernement annamite par les Fourches Caudines ». A ses yeux, Dupuis n'est qu'un « forban » et qu'un « écumeur de mer ». Philastre est accompagné d'un ambassadeur annamite substitué par l'empereur Tu-Duc aux mandarins qui devaient traiter avec Francis Garnier.
Son premier acte fut odieusement maladroit. Partant de Haï- Phong, il rencontre à bord du d'Estrées qui le porte, de nombreuses jonques chinoises qui, à la nouvelle que le Tong-Kin vient d'être ouvert au commerce, étaient accourues, chargées de marchandises. Il accède à la demande de l'ambassadeur annamite, fait donner la chasse aux barques, dont 24 sont coulées; de plus, il fait exécuter 36 Chinois.
Aussitôt arrivé, il fait évacuer les citadelles prises par Francis Garnier et par ses émules : Haï-Dzuong, Nam-Dinh et Ninh-Binh. La rage au cœur, la honte au front, la glorieuse cohorte qui a obéi à Garnier, obéit à Philastre ; les fonctionnaires que les Français ont nommés sont destitués; les milices qu'ils ont formées sont dissoutes. Reste Hanoï : Philastre ordonne qu'on l'évacué. En vain M. Esmez élève de justes réclamations
contre une mesure qui livre, pieds et poings liés, les partisans de la France aux soldats de l'Annam; il est contraint d'obéir.
Quant à Dupuis, il est chassé d'Hanoï. Ses cinq navires sont bloqués dans le port d'Haï-Phong, gardés à vue pendant vingt mois par 300 fantassins et 36 artilleurs. Dupuis avait ordre d'attendre pour sortir d'Haï-Phong que le Song-Koï fût définitivement ouvert au commerce et qu'il leur fût possible de passer dans le Yun-Nan. Le grand négociant dut se débattre pendant cinq ans avant d'obtenir justice; il dut dépenser, pour lutter contre le malheur et aussi contre le mauvais vouloir de la marine, des trésors de courage et d'énergie. En 1879 seulement, un rapport de M. Bouchet, adopté par la Chambre des députés, admit ses réclamations ; mais on n'a pas encore fixé la somme qu'il devait recevoir pour compenser le séquestre de ses biens et de ses navires.
Le 5 janvier et le 6 février 1874, Philastre continuait son œuvre en signant deux conventions avec l'Annam. Si elles n'avaient pas comporté l'évacuation des citadelles par les garnisons françaises, si elles n'avaient pas sacrifié les Tonkinois, nos alliés, et Dupuis, elles eussent pu paraître acceptables, car elles transformaient en clauses quelques-unes des idées commerciales que Garnier avait préconisées. Elles pouvaient permettre d'attendre le traité définitif qui devait être conclu avec l'Annam. Mais Philastre avait le tort de se fier à la bonne foi annamite. Les conventions qui, sur le papier, assuraient amnistie pleine et entière à nos anciens auxiliaires devaient rester lettre morte.
L'on devine en effet quel fut et quel dut être l'épilogue de l'évacuation. Sous les yeux de notre résident à Hanoï, M. Rheinart, qui ne disposait que de trente hommes, les Annamites tirèrent vengeance avec une implacable cruauté des partisans de la France. Les lettrés, excités par les mandarins de Tu-Duc, massacrèrent avec acharnement chrétiens et Tonkinois.
« Dix jours durant, dit M. Romanet du Caillaud, le flot destructeur se répandit au loin, portant en tout lieu la terreur et la mort : les femmes et les enfants eux-mêmes n'étaient point épargnés. Traqués comme des bêtes fauves, les chrétiens cherchaient en vain un refuge dans la fuite; le carnage et l'incendie les poursuivaient de village en village. Les lettrés ne devaient s'arrêter qu'après avoir détruit les plus belles chrétientés, massacré un grand nombre de fidèles et dispersé les autres, sans abri, sans ressources, dans les montagnes.
a C'est principalement sur les chrétientés évangélisées parles missionnaires français qu'ils s'étaient jetés avec le plus d'achar-
nement. » Au dire de l'abbé Durand, 20,000 indigènes furent tués, 300 villages brûlés, 70,000 individus chassés de leurs demeures impitoyablement.
Enfin, le 15 mars 1874, fut signé à Saïgon un traité définitif avec l'Annam, au sujet du Tong-Kin. L'Assemblée nationale le ratifia le 4 août 1874. Il nous était avantageux; il contenait, à mots couverts, l'aveu de notre protectorat ; mais pouvait-il être plus fidèlement exécuté que les conventions précédentes, alors que la France s'était dessaisie de ses gages, des forteresses tonkinoises? Il n'est pas inutile d'en connaître les principaux articles :
Art. 2. — La France semble veiller sur l'Annam. — o Elle s'engage à lui donner gratuitement et sur sa demande l'appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l'ordre et la tranquillité, pour se défendre de toute attaque et pour détruire la piraterie qui désole les côtes du royaume. »
Art. 3. — «En reconnaissance de cette protection, S. M. le roi d'Annam s'engage à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne rien changer aux relations diplomatiques actuelles. »
Art. 11 et 12. — « Les ports Tinhaï(Quin-Hon, au sud de Hué), Ninh-Haï (Haï-Phong, dans le delta du Song-Koï) et Hanoï sont ouverts au commerce. Les sujets, français ou annamites, delà France, et les étrangers en général pourront, en respectant les lois du pays, s'établir, posséder, et se livrer librement à toutes les opérations commerciales et industrielles dans les villes ci-dessus désignées. Us pourront de même naviguer et commercer entre la mer et la province de Yun-Nan par la voie du Tong-Kin, moyennant des droits fixés. »
Ainsi donc, à ne considérer que les apparences, le traité du 15 mars 1874 était assez avantageux pour la France, puisque l'Annam reconnaissait notre protectorat, assurait la liberté du commerce; mais il ne fut pas exécuté à cause des fourberies intéressées des mandarins annamites. L'échange des ratifications fut pourtant fait. Le lieutenant de vaisseau Brossard de Corbigny a raconté avec beaucoup de verve dans le TourduMonde les incidents qui marquèrent la journée du 13 avril, date fixée pour la signature définitive. Le 31 août, un traité de commerce régla les intérêts des Français et des Annamites etarrêtales droits de douane à payer à l'entrée et à la sortie des marchandises. On les fixa à 5 0t0 de la valeur des marchandises.
Uks clause du traité conclu le 15 mars donnait à la France la faculté d'entretenir un consul assisté au plus de cent hommes.
A Hué, un résident français pouvait être nommé avec rang de ministre. M. Kheinart, ancien résident à Hanoï, fut accrédité auprès de l'empereur Tu-Duc à Hué. M. le chef de bataillon Dujardin fut installé à Haï-Phong.
M. Dujardin exécuta avec honnêteté et avec scrupule le traité de 1874. L'on avait promis aide et protection à l'Annam contre se? ennemis: M. Dujardin aida les Annamites à combattre et à vaincre les partisans des Lé, ennemis de Tu-Duc. Il employa la fin de l'année 1874 à étouffer cette sorte d'insurrection vendéenne qui ensanglantait le delta du Tong-Kin. Il finit par avoir raison des rebelles en les traquant dans les montagnes.
Pendant que la France observait les termes de la convention, Tu-Duc les violait d'une façon flagrante. Ce ne fut que le 25 septembre 1875 qu'ilavisa ses mandarins annamites en résidence au Tong-Kin de l'ouverture du Song-Koï au commerce. Du reste, 1 ouverture du Song-Koï n'était pour lui qu'un vain mot. En sous-main, il aidait les Pavillons-Noirs qui écumaient le fleuve et qui interceptaient la navigation. Il donnait un titre officiel à leur chef Lin-Yinh-Phuoc; il leur payait une solde comme à ses propres soldats. Il les encourageait à la résistance; il les armait contre les Français. Il empêchait par sa duplicité les négociants, soit chinois, soit étrangers, de naviguer sur le fleuve Rouge.
Néanmoins les manœuvres et les perfidies de Tu-Duc n'empêchèrent pas le successeur de M. Dujardin à Hanoï, le lieutenant de vaisseau de Kergaradec, ainsi que des ingénieurs, des officiers et des savants, de s'aventurer sur le fleuve et, en le remontant, d'y recueillir sur le pays et ses habitants, sur ses ressources agricoles et industrielles, une ample provision de précieux renseignements. La période qui s'écoule de 1874 à 1883, date de la seconde expédition du Tong-Kin, fut féconde pour la science, si elle fut stérile pourlapolitique.
M. de Kergaradec, consul de France à Hanoï, brille au premier rang parmi les explorateurs. En 1876, il pénétra avec une chaloupe et cinquante hommes d'escorte jusqu'à Lao-Kaï, à 2230, de latitude, à 300 kilomètres nord-ouest de Hanoï. Mais les Pavillons-Noirs l'empêchèrent d'aller plus loin sur le Song- Koï.
L'année suivante, avec un bateau plus léger et à fond plat, il atteignit Manghoa, à 100 kilomètres au-dessus du confluent du Nan-Si-Ho (Rivière-Claire) avec le fleuve Rouge. A la jonction des deux cours d'eau, le Song-Koï forme un fameux bassin large de deux kilomètres. Au-dessus se trouvent d'étroits bancs de sable, mais le fleuve est navigable même l'hiver pour des jonques
plates et légères. M. de Kergaradec trouva à Manghoa de grandes ressources pour le commerce européen. Des marchandises anglaises arrivant par la Birmanie, des soies et du thé de la Chine étaient échangés librement contre le produit des mines de l'endroit, qui occupent plus de dix mille ouvriers. On y fait aussi un grand trafic de chevaux, surtout de petits poneys fougueux propres à gravir les hauteurs. Il constata aussi vers les côtes l'existence de gisements houillers. Or la houille est appelée à prêter une influence capitale à ses possesseurs : en cas de guerre, les houillères du Tong-Kin peuvent assurer à la France la prépondérance dans les mers asiatiques.
A côté de M. de Kergaradec il convient de citer d'autres voyageurs qui ont contribué à faire connaître à leur patrie l'étendue et les ressources de son futur domaine. MM. Edmond Fuchs et Saladin ont fait de longues recherches géologiques au Tong- Kin. Ils y ont découvert divers gîtes houillers, dont les produits mêlés au combustible de France et d'Angleterre rendront serviceà la marine et à l'industrie. Ils ont signalé surtout l'existence de deux bassins importants. L'un est dans la baie d'Alung, non loin de Hong-Haï: il suit le littoral; l'autre se trouve vers Mong- Haï, près de la frontière chinoise. Outre MM. Fuchs et Saladin, M. le Dr Moyet visitait le pays et le décrivait savamment; M. Mollart en dressait la carte. En 1881, MM. Villeroy d'Augis et Gourtin poussaient leurs investigations le long de la Rivière- Claire. Ils eurent à lutter contre les Pavillons-Noirs, près delà frontière chinoise. Ils durent rebrousser chemin à Vang-Gian, car ils ne purent franchir les chutes d'eau qui barrent la navigation. M. Courtin, atteint d'une méningite, mourut le 8 décembre. M. Villeroy d'Augis atteignit Hanoï sur une pirogue. La même année, M. Aumoitte arrivait à la frontière chinoise de TE. par les montagnes qui séparent Hanoï de Lang-Son, et il constatait que la ville et son cours d'eau se trouvaient non pas sur le versant tonkinois, mais sur le versant chinois.
Pendant que les explorateurs se lançaient dans toutes les directions, emportés par leur ardeur et par leur patriotisme, des difficultés s'élevaient entre la France et l'Annam. Le traité de 1874, en rangeant l'Annam sous le protectorat de la France, avait rompu les liens de vassalité qui unissaient le gouvernement de Hué à l'Empire du Milieu, liens de pur souvenir historique, qui n'étaient sanctionnés que par des ambassades de courtoisie envoyées à Pékin par les souverains annamites. Mais il était évident qu'un jour ou l'autre, un conflit devait s'élever o entre l'Annam, le Céleste-Empire et le gouvernement français.
« Ce conflit fut longtemps évité parla prudences desgouverneurs de la Cochinchine. M. Le Myre de Vilers, premier gouverneur civil, s'attacha en particulier à donner à notre intervention dans le delta du Song-Koï un caractère pacifique, sans rien abandonner toutefois des droits acquis par la France. Il croyait que des négociations, conduites avec fermeté et esprit de suite, pouvaient amener la cour de Hué à composition. Malgré sa duplicité, en dépit de ses intentions de recourir à l'appui de la Chine, son ancienne suzeraine, M. de Vilers pensait que le gouvernement annamite, en présence des faits acquis politiquement (1), pacifiquement et administrativement, serait obligé, un jour venant, de se jeter dans les bras de la France pour échapper à la ruine.
« D'un autre côté, le traité de 1874, signé après l'évacuation du Tong-Kin,ne donnaitpas à la France tous lesdroitsquidécoulent en général d'un protectorat. Le mot même de protectorat n'y était pas inséré. Il résultait de cette omission que les envoyés français, dans les ports ouverts au commerce, n'avaient d'autre autorité que celle reconnue par les lois internationales aux consuls de la carrière diplomatique et ne possédaient pas les pouvoirs de résidents. Ils étaient impuissants en présence des agissements dessujetsdespuissances étrangères, et celles-ci pouvaient demander à Tu-Duc d'accréditer près de son gouvernement des consuls, sans que le ministère français pût s'y opposer. Heureusement la présence d'une escorte près de nos consuls, donnante ceux-ci une autorité morale considérable, empêcha nos rivaux de profiter d'un droit diplomatique que nous n'aurions pu constater.
c La cour de Hué, craignant les entreprises de la France, se rapprocha de plus en plus du Tsong-Li-Yamen de Pékin (ministère des affaires étrangères chinoises) et renoua par des ambassades et par l'envoi de présents, l'antique vassalité de l'Annam vis-à-vis du Céleste- Empire, tombée depuis longtemps en désuétude. Des troupes chinoises franchirent à plusieurs reprises la frontière du Tong-Kin et intervinrent dans les affaires intérieures du pays. En même temps, Tu-Duc ne négligeait aucune occasion de se montrer hostile, et, à Paris, le marquis de Tseng, ambassadeur de l'Empire du Milieu, déclarait ne pouvoir reconnaître le traité du 15 mars 1874 et la complète indépendance du prince d'Annam, proclamée par cet instrument
(i) D,':pêchedu 17 janvier 1882au commandant Rivière-
diplomatique (1). M. Gambetta, alors président du conseil, répondit, le 1er janvier 1882, au plénipotentiaire chinois, que le traité existait depuis huit ans, que le Céleste-Empire n'avait pas protesté lors de sa notification, et que nous ne pouvions nou^ arrêter devant une réclamation tardive (2).
« Bientôt la situation de nos nationaux et de nos protégés devint intolérable sur le fleuve Rouge. Les Pavillons-Noirs dp. Lun-Vinh-Phuoc devenaient de plus en plus dangereux et étaient appuyés sous main par les vice-rois du Kouang-Si et du Yun-Nan. M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la Cochinchine, après maints avertissements adressés à la cour de Hué, put écrire une lettre énergique au roi Tu-Duc et envoyer à Hanoï le commandant Rivière. »
(1) Le marquis de Tseng a toujours affecté d'employer le mot prince et non le mot roi pour désigner Tu-Duc, afin de mieux marquer la vassalité de l'Annam.
(2) Livre jaune. Affaires du Tong-Kin, lre partie.