ET LA
Le vieux comte de Beust, homme d'Etat de grands talents et de beaucoup d'esprit, qui avait connu dans sa carrière politique plus de mécomptes que de jsuccès, aimait à rappeler qu'il était le père d'une Constitution encore vivante, le compromis austrohongrois de 1867. Et il ajoutait finement : « Quandma constitution marche bien, personne ne se souvient que j'en suis l'auteur; mais qu'il s'y produise le moindre accroc, tout le monde s'écrie : C'est la faute à Beust! »
Il en va chez nous de la sorte pour la politique coloniale. Les préjugés violents, les furieuses rancunes que cette politique a déchaînés se réveillent au moindre accident ; mais des succès acquis,
des résultats consacrés, qui font tant d'honneur au génie de la France, le gros du public ne se soucie point. Ce n'est pas sa faute. Les journaux qui catéchisent sa complaisante crédulité ne parlent ordinairement des colonies que pour en médire. Quand le dénigrement n'est plus possible, on organise la conspiration du silence. On laisse par exemple dans une ombre discrète le grand œuvre accompli en Tunisie; mais pour peu qu'ij y ait du bruit dans le Delta, que des bandits se montrent vers la frontière chinoise, dans des régions où aucune civilisation n'a jamais pénétré, la presse bien informée inscrit aussitôt l'événement, • d'une main joyeusement indignée, au compte « des désastres » du Tonkin, et tout d'une voix s'écrie : C'est la faute à Ferry !
Le télégraphe, d'ailleurs, ne la laisse pas chômer. Avez-vous remarqué qu'on applique aux nouvelles du Tonkin un régime de publicité perfectionnée? Elles sont soumises à un procédé de grossissement aussi simple qu'infaillible. Le télégraphe veille sur les bords du Fleuve Rouge. Il ne nous fait grâce ni d'un coup de fusil, ni d'une paillette incendiée! Quand les journaux locaux, à leur tour, en apporteront le récit, plusieurs semaines se seront écoulées, puisqu'il faut compter déjà trente-cinq jours de traversée. Pour un fait divers, c'est le
temps de se faire oublier. Celui-ci renaît donc tranquillement de ses cendres : le courrier d'Hanoï et d'Haïphong touche d'abord à Marseille, oùragence Havas a des correspondants, c'est à eux qu'il se dévoile pour l£^ seconde fois. Nouveau télégramme, qui n'est que la réédition, un peu plus détaillée, de celui du mois passé. La troisième édition se tire à Paris des journaux eux-mêmes, et des correspondances particulières qui développent et rajeunissent la première dépêche. Est-ce la fin ? Point du tout. Voici venir la malle anglaise, qui a pris à Saïgon les feuilles de l'Indo-Chine; elles aussi rapportent l'aventure, et la presse parisienne, celle surtout qui se pique d'être bien renseignée, l'enregistre gravement pour la quatrième fois. On n'a jamais poussé plus loin l'art d'extraire d'un même sac plusieurs moutures...
Les journaux et les correspondants d'Hanoï ont souvent dénoncé cette débauche d'informations : elle recommence à chaque incident. Est-ce frivolité? Est-ce mauvaise foi? Souvent l'une et l'autre...
Ce n'est là qu'un détail, mais il montre le parti pris. La conquête du Tonkin a été, comme toutes les conquêtes coloniales, traversée par de doulou-
reuses épreuves. Les débuts ont été difficiles, tragiques parfois. Cette colonie, qui passionne, sans aucune exception, tous ceux qui l'ont visitée, ne s'est fait connaître d'abord à la mère-patrie que par des mécomptes. Depuis, le temps a marché, notre empire dlndo-Chine s'est assis, l'heure semblerait venue d'en parler de sang-froid, avec une attention curieuse, sinon bienveillante. Mais il importe aux ennemis du Tonkin de tenir l'opinion en haleine et de ne pas laisser croire qu'on puisse jamais, là-bas, sortir de l'âge de fer. Je lis encore de temps en temps, dans des journaux graves, cette phrase qui faisait le fond des discussions parlementaires de 1884 et de 1885 : vous ne possédez du Tonkin que la terre qui se trouve sous les pieds de vos soldats. C'est une ineptie, mais elle sert toujours.
Emile de Girardin disait du journalisme que c'est l'art de taper tous les jours sur un même clou. Les ennemis du Tonkin sont donc de grands artistes. Depuis cinq ans, ils n'ont pas changé leur thème. C'est avec le même marteau qu'ils frappent, sans se lasser, sur la même enclume. Les neuf dixièmes des lecteurs de petits journaux en sont restés aux images lugubres popularisées par un vaudevilliste vieilli dans l'insulte, le bouffon favori des faubourgs et des duchesses : « le Tonkin-marécage, le Tonkincholéra, le Tonkin-ossuaire. » Le plus surprenant,
c'est que les gens s'en contentent et n'en veulent pas savoir davantage. C'est comme un pli de l'esprit, une sorte de monomanie anticoloniale qui ne leur permet d'apprécier rien de ce qui se passe en Indo-Chine avec les règles ordinaires de la critique et du bon sens.
Nous en avons eu tout récemment un exemple frappant dans l'aventure de MM. Roque. L'enlèvement de ces deux riches négociants, colons tonkinois de la première heure, est un drame fort triste assurément, et qui aurait pu mal finir, mais qui pouvait aussi bien avoir pour théâtre les gorges du Magne ou de la Qalabre, voire même celles de l'Aveyron, où ces jours- ci un courrier était assassiné. Il me souvient que lorsque j'arrivai en Grèce, en 1872, l'Europe entière était sous le coup de l'attentat de Marathon, perpétré en plein jour, à quelques lieues d'Athènes, sur des attachés d'ambassade en tournée d'archéologie : ils avaient été enlevés, conduits dans la montagne et mis à rançon , comme les frères Roque. Mais le corps diplomatique n'en concluait pas que l'Attique fût retournée à la barbarie. On peut, en pleine capitale de la civilisation, supprimer un huissier avec tranquillité, et faire voyager un cadavre dans une malle de Paris à Lyon, à la barbe de la police, qui n'en eût jamais rien su, si Sa Majesté le Hasard n'avait daigné intervenir ; les con-
servateurs ne demandent pas pour cela qu'on mette Paris en état de siège. Mais qu'on assassine ou qu'on vole à quatre mille lieues, sur la route de Dong- Trieu, il semble que les pierres des chemins doivent se lever d'elles-mêmes ; tous les vieux clichés indignés reparaissent, et Ton remet sur le tapis la question d'évacuation.
Ce parti pris de pessimisme et de dénigrement est malheureusement contagieux. Il s'est communiqué inconsciemment, sans doute, et par une sorte de suggestion, aux partisans même de la politique coloniale. Tant est puissante l'action réflexe et ce qu'on peut appeler l'hypnotisme du mensonge chaque jour, à chaque heure répété î II en est un, par exemple, qui a cours en tous lieux, dans les journaux graves, comme dans les autres : on affirme que la conquête du Tonkin aurait coûté à la France un milliard et 35,000 hommes !
Il est affligeant de constater, me disait, il y a quel ques jours, un des plus sincères admirateurs de notre empire d'Indo-Chine, qu'un pays qui nous a coûté si cher soit si maladroitement exploité. — Et combien, interrompis-je, croyez-vous qu'il a coûté ? Est-ce un milliard, comme on l'imprime ? — Non, mais au moins cinq cents millions.
Ce n'est ni un milliard ni un demi-milliard, c'est le chiffre que je vais dire, et dont voici d'abord les éléments.
Les crédits votés pour TAnnam et le Tonkin dans les exercices 1883, 1884, 1885 et 1886 résultent de neuf lois spéciales : la première du 19 décembre 1882, et la dernière du 27 décembre 1885 ; — à partir de 1887, tout passe dans un article unique de la loi des finances, porté d'abord au budget des affaires étrangères, puis au budget des colonies, comme subvention globale de la métropole.
Les neuf lois de crédits extraordinaires représentent une somme de 327,698,680 francs, mais il s'en faut que la totalité des crédits votés ait été consommée. Si les sommes votées pour 1883 et 1884 furent intégralement dépensées, les crédits de 1885 et de 1886 laissèrent un excédent de 57,896,302. D'où il suit que sur les 327,698,680 francs votés il n'a été
dépensé, de 1883 à 1886 que 269,802,379 fr.
à quoi il faut ajouter la subvention
de 1887 30,000,000
la subvention de 1888 20,000,000
la subvention de 1889 15,000,000
Total des crédits consommés (i)
au 31 décembre 1889 334,802,379 fr.
(1) Voir ci-après le tableau (page 385).
Ainsi les badauds disent un milliard, les gens sérieux un demi-milliard ; la comptabilité inexorable répond : 334,800,000 francs, en nombres ronds. Voilà ce que nous coûte le Tonkin à Theure présente.
Il est même permis d'ajouter, les rapports de la Cour des comptes à la main, que sur ces 334 millions il en est un certain nombre qui n'ont pas été dépensés pour l'expédition elle-même. La Cour des comptes a constaté que des dépenses de constructions navales, prévues et créditées au chapitre spécial qui les concerne, avaient été néanmoins imputées pour partie au compte du service du Tonkin ; elle fait entendre également qu'il est fort probable — bien que la Cour n'en ait pas acquis la preuve matérielle — que la comptabilité du ministère de la marine a porté au compte de l'expédition la totalité de la solde du corps expéditionnaire, alors qu'il en eût fallu déduire les dépenses normales d'entretien des troupes de la marine et de la guerre lorsqu'elles tiennent garnison sur le continent (1). Ce sont là des chiffres irréfutables. Nous attendons qu'on les nie, ou qu'on les discute.
Mais on ne les discutera pas. On aime mieux se rabattre sur les lieux communs tirés de l'usure de
(1) Discours de M. Deschanel sur le budget de la marine, du 29 octobre 1888, cité ci-après (page 338).
la flotte, de la détérioration du matériel, dont on
fait des tableaux aussi lugubres que mensongers.
La légende conte même que si nous manquons de cuirassés d'escadre, si Tltalie ou même l'Allemagne ont pu prendre sur nous Tavance dans la construction des navires de combat et des croiseurs de grande vitesse, la faute en est au Tonkin, qui a tout usé, tout mangé, navires et crédits. — C'est la faute à Voltaire ! c'est la faute à Rousseau ! — L'amiral Peyron, parlant au Sénat (1), a répondu victorieusement qu'aucun de nos cuirassés d'escadre n'avait pu s'user dans les mers de Chine, parla raison bien simple qu'aucun d'eux n'y est allé ; on devrait savoir d'ailleurs que ces grands bateaux de combat, construits pour l'Atlantique et pour la Méditerranée, ne sauraient franchir le canal de Suez.
L'amiral a ajouté que les cuirassés de croisière qui ont porté notre pavillon dans les mers de Chine, la Victorieuse^ le la Galissonnièrej le Bayard^ la Triomphante f le Turenne^ nobles engins quelque peu démodés, n'y ont pas rajeuni sans doute, sous les feux de la gloire qu'ils y ont conquise, mais qu'ils en sont revenus bien vivants, car il n'en a pas coûté plus de 5 à 6 millions pour opérer, sur les navires de retour du Tonkin, les réparations nécessaires. ' Personne n'a réfuté l'amiral Peyron.
(1) Séance du 28 mars 1888.
Pour le compte de nos pertes en hommes, les procédés sont les mêmes, et la légende s'édifie, se cristallise de la même façon.
Mais ici elle devient particulièrement odieuse.
Ce n'est pas des chiffres que les partis se soucient, c'est du sang qu'ils ramassent pour se le jeter au visage. Il s'agit de présenter à la foule les gouvernements comme des bourreaux, et les expéditions les plus nécessaires comme des assassinats. Quand, par un jour de mai 1883, la nouvelle de la mort de l'héroïque et charmant Rivière éclatait en pleine Chambre et en plein Paris, tous les partis voulurent venger Rivière. La guerre était sainte alors, et l'on pouvait signer les ordres de marche sans souiller ses mains et sa conscience. Mais pour peu que la lutte se complique et se prolonge, et que le pays conunence à s'en émouvoir, la guerre ne sera bientôt plus qu'un immense homicide.
La guerre aura contre elle tous ceux qu'elle a atteints, tous ceux qu'elle épouvante, tous ceux, plus nombreux encore, qui ne l'ont pas comprise. Le bella matribus detestata est vrai surtout des guerres lointaines. C'est un sujet qui prête aux calomnies sinistres, aux images macabres apposées aux murailles, à toutes les fables grossières dont une certaine presse alimente les veillées de nos villages. Dans ce milieu naïf, que la civilisation modifie si
lentement, et qui professe pour « ce qui est imprimé » un respect superstitieux, toutes les légendes trouvent une proie facile. Les procédés changent, le vieux fond de crédulité reste. La presse à un sou remplace le prêche et le double au besoin. Le parti clérical est en train de tirer, sans qu'on y prenne garde, de ce moderne instrument un engin formidable de réaction. En beaucoup de choses le gouvernement seul, par les informations dont il dispose, par l'autorité qu'il conserve sur les masses paisibles, pourrait lutter contre la calomnie. Il ne veut ou ne daigne, il est optimiste ou désarmé.
Pourquoi le gouvernement, qui détient tous les chiffres, n'a-t-il pas publié ceux des soldats morts au Tonkin ? Si douloureux qu'ils soient, ils sont tellement au-dessous de ce compte fantastique de 36,000 hommes, porté un jour à la tribune par M. Andrieux, qu'il y aurait profit à s'en expliquer.
Il n'est ni d'une arithmétique honnête, ni d'une habileté permise de porter au compte des pertes du Tonkin, au même titre que les morts, tous les soldats rapatriés. Ni les soldats renvoyés en congé de convalescence (1), ni ceux qui retournent en
(1) Les convalescents morts en congé, dont la Guerre tient exactement l'état, ne représentent, quoique l'on ait pu dire, que des unités dans la masse : 2,26 pour 1,000 de l'effectif total, en 1885, l'année des plus grandes pertes. Voir ci-après (page 360).
France parce qu'ils ont accompli la durée normale du temps de service aux colonies, ne sont des hommes sacrifiés. A ce compte, les belles troupes, et de si fière allure, que Paris acclamait en 1886, revenant du Tonkin, compteraient aussi parmi les morts
Ramenées à leurs véritables proportions par l'étude des documents officiels, les pertes des sept années qui viennent de finir (1883-1889) représentent à peu près le quart de ce total si savamment grossi (1).
Pourquoi enfler une statistique qui est par ellemême assez cruelle ?
Dans ces relevés affligeants, inséparables de toute opération militaire hors des zones tempérées, une part est à faire à la fatalité, une part à l'imprévoyance. Il y a des critiques légitimes, des comparaisons nécessaires, des enseignements surtout à recueillir pour le présent et pour l'avenir. La recherche en serait intéressante. On trouve plus commode de déclamer sur de gros chiffres qui sont faux.
(1) Voir les détails ci-après (page 361) .
— Vous perdez votre temps, nous disent de bonnes âmes : le Tonkin est impopulaire !
L'impopularité ! c'est pour une politique, comme pour un homme d*Etat, un crime impardonnable. Chacun s'écarte instinctivement, en notre âge héroïque, des hommes et des causes impopulaires. On disait au moyen âge : il est excommunié, et l'on n'en demandait pas davantage. L'impopularité est une sorte d'excommunication moderne prononcée par la foule et qui se motive aussi sommairement. Popularité, impopularité ! ce sont les forces brutales de la politique. Jamais les âmes libres n'ont reconnu ce despotisme capricieux.
On sait d'ailleurs, de science trop certaine, où et comment ces choses se fabriquent. Combien faut-il de journaux pour faire une popularité ?
Nous venons de voir aux prises la plus folle, la plus inouïe, la plus formidable des popularités avec
une impopularité quasi légendaire, celle du Sénat de la République. Il semblait que dans la main du nouveau César, que les foules hissaient sur leurs épaules, la Haute-Cour ne dût pas peser plus que rExtrôme-Gauche parlementaire. Si l'on eût écouté les habiles pour qui la politique n'est qu'un calcul de forces, on eût suivi le courant au lieu de le remonter. Il y a heureusement dans le monde moral autre chose que des courants. Il y a la conscience, il y a le devoir, il y a la raison.
La politique coloniale, au dernier siècle aussi, était impopulaire. La popularité ne venait pas alors des foules, et les journaux n'en trafiquaient pas. C'était une certaine élite dirigeante de gens du monde et de philosophes, d'hommes de cour et d'hommes d'affaires, qui formait ce qu'on appelait alors pour la première fois l'opinion publique. ^ Cette société si libre d'esprit, et qui eut sur tant de choses de si grandes clartés, se montra généralement, pour ce qui touchait aux intérêts extérieurs de la France, à son rôle en Europe et dans le monde, aussi frivole qu'incompétente. La paix de 1763, qui livrait notre empire colonial à l'Angleterre et consommait l'abaissement de la France, n'arracha à sa légèreté qu'un soupir de lassitude. Elle ne vit dans le Canada, comme, hélas ! Voltaire lui-même, que « des arpents de neige » ; elle perdit
la Louisiane aussi gaiement qu'elle avait perdu
rinde. En cette même année 1763, le grand homme
qui avait devancé TAngleterre dans la conquête
de Tempire des Indes, Dupleix, mourait à Paris
pauvre et surtout impopulaire : « On s'intéressait
« peU; dit M. de Saint- Priest, un de ses historiens, au
« sort du conquérant deTInde : la fausse sensibilité
« du jour ne voyait en lui qu'un homme dur, un être
« peu sentimental, qui se bornait à prouver bruta-
« lement qu'il n'avait voulu qu'agrandir, enrichir
« et glorifier la France. Cela importait peu aux
€ salons du xviii® siècle. On s'y moquait des projets
« avortés de Dupleix, on ne voulait pas même
« croire à leur réalité, on en fit des opéras-comi-
« ques et des contes moraux. »
Il ne semble pas que l'expédition d'Alger ait été populaire. L'armée d'Afrique le devint seulement dix ans plus tard. Quant à la conquête elle-même, il fallut aux divers cabinets du roi Louis-Philippe un rare esprit de suite pour l'imposer aux hésitations, aux défaillances, aux vues bornées, à la politique étroite, ignorante ou déclamatoire des Chambres censitaires. C'était heureusement un point sur lequel M. Thiers et M. Guizot étaient d'accord. Mais pendant les dix-huit années que dura la monarchie de Juillet, le flot des critiques aveugles et des lâches conseils revint battre, chaque année, cette
glorieuse entreprise, où la France a trouvé, depuis ses revers, tant de consolation et tant d'espérances.
L'épreuve, pour le Tonkin, sera moins longue. Il a eu dans les chambres républicaines ses Desjobert ; il y a subi des assauts formidables que l'Algérie n'avait pas essuyés. Le Tonkin a été surtout le champ de bataille de nos discordes ; il a décidé du renversement d'une politique et de l'amoindrissement d'un grand parti ; il a servi de prétexte et d'instrument aux rancunes et aux haines des républicains radicaux contre les républicains modérés, de cri de guerre électoral à tous les partis coalisés contre la République. Mais dans l'assemblée de 1885 elle-même, la politique d'évacuation est restée à l'état de menace. Malgré les déclamations, les préjugés et les impostures, l'abandon apparaîtrait au pays comme un opprobre et une folie.
Un des adversaires les plus décidés, les plus persévérants et assurément les plus loyaux de la politique coloniale (il me pardonnera, j'espère, cette indiscrétion), me disait un jour, au sortir d'un débat sur les affaires d'Indo-Chine : «Je suis probablement le seul homme de mon parti résolu à signer l'ordre d'évacuation, et je sais que je deviendrais dès le
lendemain Thomme le plus impopulaire de France. » Mon ancien collègue voyait fort juste : nul ne songeait sérieusement à abandonner le Tonkin. Le ministère Floquet a été sur ce point aussi catégorique, aussi patriote que le ministère Brisson. On garde le Tonkin, mais on le boude.
Oui 1 on le boude. On n'en voudrait plus entendre parler. Au lieu de chercher à le mieux connaître, on récarte comme un hôte incommode. C'est à peine si cette opinion maussade et rancuneuse fait attention à la moisson de gloire récoltée là-bas par les armes françaises. La rentrée des troupes du Tonkin, il y a trois ans, un instant réveilla le vieux chauvinisme, et la foule couvrit de fleurs les défenseurs de Tuyen-Quan. Mais cet élan n'a pas duré. Il y a pourtant, dans notre histoire militaire, peu de pages plus brillantes que la double campagne des généraux Brière de Lisle et de Négrier, battant deux armées avec deux brigades, faisant face à tout avec7,000 hommes, poussantd'uncôté40,000Chinois bien armés, bien commandés , bien fortifiés , l'épée dans les reins, jusqu'à la porte de Chine ; de l'autre côté débloquant Tuyen-Quan et refoulant l'armée du Yun-Nan. Qui en parle et qui y songe? Mieux vaut
sans doute s'obstiner à croire, comme quantité de bons Français, que Négrier fut battu à Lang-Son, et que cette panique absurde, dont le cabinet, qui durait depuis deux années, subit le mortel contrecoup, fut le désastre de notre honneur et la perte de notre armée ! La politique a tout travesti dans cette histoire, tout exploité, tout perverti. C'est au point qu'on peut se demander si ceux qui ont élevé un monument au sergent Bôbillot songeaient plus à glorifier un héros qu'à flétrir une politique, et si l'amiral Courbet, que l'histoire tiendra certainement pour un grand homme de guerre, eût été exalté jusqu'à l'apothéose sans le malsain attrait de ses polémiques d'outre-tombe...
Ces colères, ces iniquités, ce déchaînement amer, pouvaient s'excuser au lendemain de luttes ardentes. Je n'entends nier ni le droit des passions, ni l'effet de certains mécomptes. Vous trouvez que le Tonkin a coûté trop cher ? C'est votre droit, encore qu'il ait coûté — nous l'avons vu tout à l'heure — beaucoup moins cher que vous ne dites. Mais il est là, sous votre main, et le bon sens, la probité politique, le devoir national, vous commandent d'en tirer parti. Il faudrait pour cela, avant toutes choses,
s'apaiser et s'éclairer. On ne veut faire Jii Tun ni l'autre. La presse conservatrice, boulangiste ou redicale clabaude comme au premier jour. Pendant la dernière législature, la tribune était si peu sûre, la majorité si vacillante, que les meilleurs amis du Tonkin s'étaient donné pour consigne d'en parler le moins possible. Les vrais ennemis du drapeau français, dans l'Extrême-Orient, ne sont ni dans les arroyos du Bay-Saï, ni dans les gorges de Cho-Moï. Ils sont en France, au milieu de nous. Un vote qui ne sauva les crédits du protectorat qu'à trois voix de majorité, un autre qui les réduisit de deux cent mille francs, ont fait plus de mal à la colonie naissante que tous les pirates du Loch-Nam, tous les out'laws de la frontière chinoise. Il n'y a pas de colonisation sans foi dans le lendemain, et ce qui manque le plus à nos pionniers d'Indo-Chine, c'est la confiance dans la mère-patrie.
Combien de temps doit encore durer cet état d'esprit paradoxal, contradictoire, d'uh pays qui aime mieux dénigrer ses propres œuvres que de les faire fructifier ? Persistera-t-on indéfiniment dans cette politique, qui consiste surtout à n'en pas avoir, et qui nous donne une pauvre attitude aux yeux de nos
voisins, de nos rivaux, de nos jaloux ? Croit-on rehausser de la sorte le renom de la démocratie française, et n'entend-on pas de tous les coins de l'Europe monarchique ce murmure dédaigneux et ces doutes qui s'élèvent sur l'aptitude du gouvernement républicain aux entreprises à longue portée, qui exigent de l'esprit de suite, de la patience et du bon sens ?
Il semble, à de certains symptômes, que l'heure de la réaction ne peut longtemps tarder. Tout passe et tout lasse, môme l'injustice. Des publicistes qui comptaient parmi les adversaires les plus enflammés de la conquête se prennent à dire qu'il vaudrait mieux, enfin, l'exploiter que la maudire. La grande industrie cotonnière, encouragée par des tarifs protecteurs, a appris le chemin de la vallée du Fleuve Rouge. On vient de trouver en France des capitaux importants pour fonder, au Tonkin même, une filature et un tissage. C'est pour la colonie un événement considérable. Si le Tonkin est calomnié, c'est surtout parce qu'il n'est ni assez connu, ni assez défendu.
On voudrait ici le faire mieux connaître, en appeler du jugement sommaire des partis à la raison et à la conscience de la mère-patrie. C'est une cause désormais « en état », comme on dit au Palais, et qui peut se juger, non avec des conjectures et des hypothèses, mais sur pièces, docimients et témoignages. Le voile mystérieux qui enveloppe à Porigine toute lointaine entreprise est déchiré ; T Annam . et le Tonkin sont entrés dans le domaine des enquêtes sérieuses et des notions positives. Au commencement, rinsuffisance des informations excusait tous les partis pris et semblait mettre à deux de jeu le scepticisme et l'engouement. A cette heure, les témoins abondent, et le nombre s'accroît de jour en jour de ceux qui parlent du Tonkin, non pour en avoir rêvé, mais pour l'avoir vu, exploré, pratiqué. Et plus ils sont nombreux, plus, sur l'ensemble^ ils sont d'accord. Cette terre tant décriée par la presse sédentaire laisse à tous ceux qui l'ont parcourue une même impression de beauté, de richesse et d'espé-
rance. Cette unanimité dans l'optimisme n'est pas un des traits les moins curieux de son orageuse histoire.
Le lecteur en pourra juger en consultant les documents qui forment la seconde partie de cette étude. Cette encyclopédie de témoignages, rassemblés et classés sous mes yçux par M. Léon Sentupéry, avec un soin scrupuleux, aurait pu s'intituler le Tonkin d'après ceux qui Vont vu. Ce n'est point, en effet, un ouvrage de polémique, c'est une œuvre en quelque sorte impersonnelle, une enquête écrite, où viennent déposer les uns après les autres tous ceux c qui ont vu, » le Tonkin, — depuis les missionnaires qui y portaient, il y a cent ans, le christianisme et le nom français, jusqu'aux jeunes héros, savants et soldats tout ensemble, qui renouvelèrent de nos jours, en pays annamite, les audaces et les prodiges des Cortez et des Pizarre, — jusqu'aux témoins de l'heure présente, officiers, marins, fonctionnaires civils, agents consulaires, commerçants, industriels, médecins, colons, explorateurs qui viennent tour à tour dire aux Français de France, entre deux voyages, ce qu'ils ont vu là-bas, ce qui fait qu'ils croient, ce qui fait qu'ils espèrent, — sans toujours trouver malheureusement un ministre à qui parler, une porte officielle qui s'ouvre devant eux. ..
Ce qui caractérise l'ensemble de ces dépositions,
c'est la continuité du tableau, Pharmonie entre les premiers rapports et les plus récents témoignages. Sur les richesses du pays, sur le climat, sur la facilité des habitants, les premières explorations, — le curieux Exposé dressé par les missionnaires, il y a trente ans, pour Tusage du gouverneur de la Cochinchine et réédité fort à propos par M. Silvestre (1), — les reconnaissances de Garnier et de ses compagnons, les récits mêmes des enthousiastes, comme notre vaillant Dupuis, un peu plus préoccupé des pépites d'or que de raison, tout concorde ; les divergences sont rares, ne portent que sur les détails, et le Tonkin apparaît plus habitable à mesure qu'il est mieux connu.
Il faut reléguer, par exemple, au nombre des fables la distinction entre « le Tonkin où l'on mange' et le Tonkin où Ton ne mange pas », d'après laquelle on devait limiter aux plaines basses du Delta le domaine de la colonisation future. La région montagneuse, contrairement à ce que nous croyions noms-même, n'est pas celle qui offre aux colons français le moins grand avenir. La « fièvre des bois » qui lui a fait ce mauvais renom ne sévit pas partout. Ainsi, le pays de Cao-Bang, que Ton ne connaissait pas avant la reconnaissance opérée par le
(1) L'Empire d'Annam et le peuple annamite^ par J. Sylvestre. Chez Alcan, 1889.
lieutenant-colonel Servières, il y a deux ans, est, au rapport de cet officier aussi avisé qu'intrépide , un pays très riche, qui produit en grande abondance le coton, le riz, le blé noir dans le fond des vallées, un pays d'élevage surtout en ses verts pâturages, où les bœufs, très beaux, abondent.
La région des lacs Ba-Bé, occupée par une colonie de Chinois, mineurs et pêcheurs qui se sont soumis sans le moindre effort, lui est apparue comme une vaste oasis : on y cultive tous les fruits de France, et le travail des mines (le plomb argentifère de Nguan-Son) assure largement la subsistance de ceux qui l'habitent.
M. Pavie et le colonel Pennequin ont découvert tout le long de la rivière Noire, d'où cet admirable officier a fait déménager 2,000 Chinois sans coup férir, un pays riche, semé de villages, propre aux cultures les plus diverses. La richesse minière du haut Tonkin, qui n'était que soupçonnée il y a dix ans, est mieux connue de jour en jour. Les charbonnages qui enserrent et dominent la baie de Halung constituent, d'après les hommes de l'art, l'affleurement d'un massif houiller d'une énorme étendue, d'une qualité reconnue, et qu'il faudra des siècles pour épuiser. L'antimoine, le cuivre, le mercure, le plomb argentifère, apparaissent à leur tour. A côté d'un capital naturel aussi considérable,
la nature a placé la main-d'œuvre chinoise et annamite, si peu coûteuse, et les ressources d'un sol qui se prête à tout. Ce ne sont pas là des rêves, des conjectures : on en a pour garant l'esprit positif des Anglais de Hong-Kong, qui ne se seraient pas épris comme ils l'ont fait des charbons du Tonkin, et n'escompteraient pas si haut leur grand avenir. Les capitaux français, écartés, découragés par l'ignorance, l'esprit de dénigrement et de mensonge, laisserontils volontairement à nos rivaux les profits de cette terre que nos armes ont conquise? Toute affaire sérieuse en Annam ou au Tonkin trouve des bailleurs de fonds sur le marché de Hong-Kong — un des plus riches marchés de l'empire britannique. C'est que les Anglais savent ce que vaut le Tonkin ; les Français de la mère-patrie seront-ils les derniers à l'apprendre ?
Les sceptiques objecteront-ils que les renseignements leur font défaut?
Je leur recommande la lecture d'un document
tout récent inséré dans ce petit livre (page 246) : le rapport de M. Rocher, consul de France à Mongtzé, sur la voie commerciale du fleuve Rouge et sur les relations qu'elle nous ouvre dès à présent avec
le Yun-Nan et les provinces du sud-ouest de la Chine. Ce n'est pas seulement un document officiel, c'est un document précis. On le trouve dans le Journal officiel du 28 janvier dernier. Quelques jours après, un grand journal radical se raillait agréablement des « prospectus » lancés jadis à propos du fleuve Rouge et de ses merveilles. Il faut espérer, pour son honneur, qu'il n'avait pas lu le Journal officiel. Il y aurait appris — amère déconvenue I — qu'il n'y a plus de doute, à cette heure, sur la navigabilité du Song-Koï. L'ouverture du fleuve est un fait accompli... il est navigable sur tout son parcours, même aux plus basses eaux, dit M. Rocher, par des jonques dont il précise le tirant d'eau et le tonnage (12 tonnes). Un steamer de la Compagnie des Messageries fluviales l'a remonté de Hanoï à Lao-Kaï'; enfin il est accessible, en dépit des rapides, aux embarcations à vapeur, à condition d'établir celles-ci sur des mesures qui sont dès à présent connues et fixées. Les barques annamites font ensuite le service en territoire chinois, de Lao- Kaï à Man-hao.
Ainsi explorée, reconnue, détaillée étape par étape, et l'on peut dire pas à pas, cette voie de pénétration, qui n'avait été jusqu'à présent que devinée, pressentie par des hommes de génie comme Francis Garnier, des hommes de foi comme M. Dupuis,
CINQ ANS APRÈS i7
apparaît définitivement dans sa vivante réalité. C'est bienla route la plus courte (de mille kilomètres environ), la moins coûteuse, la plus libre de bandits et surtout de douaniers, de toutes celles qui mettent Hong-Kong, Canton et Shanghaï en rapport avec les riches provinces du Sse-Tchoan, du Koéi-Tchéou et le plateau du Yun-Nan. En attendant que le commerce français, pour lequel nous Tavons conquise, s'arrange de façon à tirer parti de ce que le consul de France appelle un « immense champ d'action», les Chinois, négociants incomparables, les plus fins, les plus souples qui soient au monde, profitent dès aujourd'hui des passes de transit qui leur permettent de réaliser une économie considérable sur leurs transports. Ils sont surpris, dit M. Rocher, de ne rien voir venir encore du côté du Tonkin. On voit bien qu'ils ne nous connaissent pas. La Chine classique, la Chine immobile et routinière ne reste plus accroupie
Au fleuve Jaune où sont les cormorans, mais les Français restent chez eux.
Les premiers témoîgnages recueillis dans ce volume par M. Sentupéry remontent à près de deux siècles. Les premiers rapports officiellement noués entre la France et l'Empire d' Annam ont plus de cent ans de date. C'est un évêque français, M. Pigneau de Béhaine, c'est le roi Louis XVI, si judicieusement préoccupé, après le honteux abandon dont sa couronne portait le poids, de reconstituer la grandeur maritime de la France et la politique coloniale de Richelieu et de Colbert, qui signe avec le jeune roi d'Annam, l'aïeul de Tu-Duc, le traité de 1787. Ce sont des officiers français qui fortifient Hué, Tuan-An et Hanoï. Soixante-dix ans plus tard, l'attraction de ces souvenirs, aidés un peu par le hasard, conduisait à Tourane, puis à Saigon, l'amiral Rigault de Genouilly, et la Cochinchine était conquise. S'il est donc dans le monde une entreprise française, ayant ses racines dans le passé de la France, dans la tradition nationale, dans cet instinct qui pousse les peuples sur les routes ouvertes par
leurs ancêtres, c'est sans contredit la conquête de rindo-Chine.
Et pourtant les frénésies de la passion politique sont poussées si loin parmi nous que l'esprit de parti a senti le besoin d'expliquer cette entreprise par l'action occulte et les conseils machiavéliques d'une grande puissance continentale ! Il faut s'attendre à tout de la part des sycophantes de carrefour qui dénonçaient, il y a cent ans, les meilleurs citoyens comme des complices de Pitt et de Cobourg, et qui jouent aujourd'hui, dans la troupe du plus méprisable des conspirateurs, les Marat et les Père Duchesne. On ne discute pas avec les détrousseurs de grand chemin. Mais quand de pareilles billevesées se retrouvent sous la plume de diplomates en disponibilité, qui ont passé par les grandes affaires et qui prétendent écrire l'histoire contemporaine, il faut bien en dire un mot.
C'est le propre des esprits médiocres, qui ont des prétentions à la finesse, de chercher aux choses simples des explications compliquées, d'attribuer aux combinaisons secrètes, aux roueries diplomatiques un rôle démesuré et souvent imaginaire. Ce sont de dangereux historiens, que ces collectionneurs d'anecdotes, ces colporteurs de révélations prétendues, qui pullulent aujourd'hui, les
écouteurs aux portes de la politique .
Dans cette posture on s'expose à entendre de travers. C'est ainsi que certains anecdotiers du Congrès de Berlin ont composé cette scène absolument romanesque, où l'Allemagne apparaît comme un Don Juan colossal, coquettant avec l'Italie d'un côté, et de l'autre avec la France, et leur offrant à l'une et à l'autre le gâteau de la Tunisie. Je me suis expliqué ailleurs sur cette légende. J'ai dit, pièces en main, • qu'il y avait eu, en effet, à Berlin une entente à deux, en dehors du Congrès, un accord éventuel entre l'Angleterre et la France, M. Waddington ayant saisi fort à propos l'occasion du traité qui livrait l'île de Chypre à la Grande-Bretagne, pour obtenir de lord Salisbury la reconnaissance formelle de notre situation sur la côte africaine.
Et ce billet à vue serait resté, sans doute, longtemps en portefeuille, si les menées du cabinet de Rome, les intrigues du consul Maccio, l'acquisition de la ligne de la Goulette, par le gouvernement italien, sous le couvert de Rubattino, au mépris d'une promesse formelle (1), si tant d'empiétements
(1) Il avait été convenu entre les deux cabinets de Rome et de Paris, lorsque la première adjudication de la ligne de la Goulette à la Compagnie de Bône-Guelma eut été annulée par le juge anglais, que la nouvelle adjudication aurait lieu en dehors de toute intervention de l'un ou de l'autre gouvernement.
de détail, de menaces grandissantes qu'il est inutile de rappeler, mais qui appartiennent à Phistoire, n'avaient précipité les événements.
Voilà la vérité en regard du roman.
Mais pour le Tonkin, c'est pure absurdité, sans prétexte, sans excuse. M. de Bismarck nous a « poussé habilement » dans les expéditions du Tonkin et de Madagascar : c'est un ancien ambassadeur qui l'assure. Il le croit peut-être, tant est grande la badauderie qui sévit en ce mDnde et qui fait plus de ravages qu'on ne croit chez les gens d'esprit. Il y a aussi une badauderie diplomatique, qui ne veut voir dans tous les hommes d'État d'Europe, depuis vingt ans, que des marionnettes dont le grand Chancelier tenait les ficelles. Il faut donc le trouver aussi dans les affaires du Tonkin... Mais où ? Est-ce quand l'amiral Dupré signait le traité de 1874, ce traité boiteux qui fut le principe et la source de toutes nos épreuves ? Peut-être dans le cabinet Duclerc-Jauréguiberry, quand l'illustre marin préparait le projet d'expédition restreinte que nous ne fîmes que reprendre trois mois après, au mois d'avril 1883.? Il ne serait pas impossible non plus que ce Machiavel formidable fût pour quelque chose dans l'audace et dans les malheurs du noble Rivière, dans le soulèvement des Pavillons-Noirs aussi, —dans la catastrophe enfin qui changea en
aa LE TONKIN
ane guerre en règle une campagne engagée malgré nous ! En vérité, il est humiliant d'avoir à balayer de l'histoire contemporaine de tels contes à dormir debout.
Il est tout à fait exact que ni au Tonkin, ni dans les mers de Chine, ni à Formose, ni à Madagascar, l'Allemagne n'a entravé, contrarié, gêné, en quoi que ce soit, l'action militaire de la France. Il est très vrai que ces deux années de politique coloniale comptent parmi celles où la France eut le moins à se préoccuper de sa sécurité sur le continent. On a beaucoup dit, naturellement, que le prince de Bismarck se réjouissait de nos embarras. Dans tous les cas, le Chancelier ne fit rien pour les prolonger. Quand nous dûmes recourir, pour triompher des dernières résistances de la cour de Pékin, au blocus des riz, qui pouvait être considéré, dans l'état du droit maritime international, comme une nouveauté juridique, il fut le premier à adhérer à notre doctrine. Pourquoi? Parce que le commerce des neutres, que nous avions eu grand soin de ménager, même au risque de nous rendre à nousmêmes la tâche plus longue et plus difficile, aspirait ardemment à la paix. Il n'est besoin, pour expliquer toutes ces choses, de supposer des engagements inavouables, on ne sait quel pacte se.cret. N'est-ce pas au même mobile qu'obéissait le minis-
tère Gladstone, quand il nous offrait spontanément, en octobre 1884, une médiation qui, malheureusement, n'aboutit pas? Dans ce long épisode militaire et diplomatique, j*ose dire que la France a trouvé l'Europe constamment équitable, respectueuse de notre droit et plutôt bienveillante que tracassière. Il y avait de la confiance dans cette neutralité. On eût fait moins bon visage, à coup sûr, à un gouvernement capricieux, sans majorité et sans lendemain, ou à une politique vantarde et agressive, comme celle dont se targue une faction heureusement désarmée. La confiance de TEurope n'est point chose banale ; on peut être fier de l'avoir méritée. Il existe au milieu de nous beaucoup d'agités, pour qui ces idées sont lettre close. Ils forment une secte intolérante autant que tapageuse, où l'on rencontre beaucoup de bateleurs et quelques gens sincères. A leurs yeux, l'honneur, la dignité nationale, le patriotisme, consistent en des manifestations stériles, puériles parce qu'elles sont impuissantes , dangereuses parce qu on les exploite au dehors contre notre bonne renommée. Ces turbulents, pour qui l'univers est tout entier compris entre la Bastille et la place de la Concorde, sont incapables de conu)rendre qu'un pays qui travaille à son relèvement ne saurait se passer de l'estime du monde. Si la France suivait leur aveugle im-
pulsion, elle n'aurait plus qu'à choisir entre la folie ou l'abdication. Les plus fous ont, au fond, peu de goût pour cette folie, mais reffacement systématique a ses doctrinaires et ses apôtres. Je les tiens, je les ai toujours tenus pour des conseillers détestables.
La France républicaine ne saurait commettre de plus grande faute que de se renfermer dans un isolement découragé ou menaçant. Elle n'y gagnerait ni en sécurité, ni en dignité, ni en puissance. Quand ses plaies n'étaient pas pansées, quand elle n'avait qu'un commencement d'armée et des finances incertaines, elle pouvait demeurer seule à son foyer de veuve. Mais un peuple qui représente une force organisée de quinze cent mille baïonnettes, au centre de l'Europe, ne peut se désintéresser des affaires du monde.
Il n'y a plus d'Europe, dit-on ; mais ne voit-on pas que c'est là justement notre faiblesse? Notre intérêt est qu'il y ait encore une Europe et d'être partout où elle se rassemble. Délibérant sans nous, il y aurait péril que ce fût contre nous. C'est pourquoi il fut souverainement politique d'aller, dès 1878, au premier Congrès de Berlin. C'est pourquoi nous n'avons fait aucune difficulté de prendre notre part d'initiative et de direction dans la Conférence africaine de 1884, destinée à régler pacifiquement la
répartition progressive du continent noir entre les puissances européennes. Et la France n'en est pas revenue les mains vides... Dans le même temps, la diplomatie française avait pu grouper dans la question d'Egypte les trois grands Empires du continent, la Russie en tête, marchant d'accord avec la France. La Russie, devenant garante d'un emprunt égyptien, entrait pour la première fois, par la commission de la dette, dans les affaires d'Egypte comme partie prenante. La question du canal de Suez se posait devant le concert européen reconstitué, en face de l'Angleterre, engagée par ses promesses. Derrière la neutralisation du canal, l'Egypte neutralisée apparaissait en perspective.
Les procès- verbaux de la Conférence, dite du canal, ouverte à Paris le 30 mars 1885, — qu'on a pu lire dans les livres jaunes, — montrent à quel point la partie était liée, et combien F entente franco-continentale pouvait devenir féconde. Malheureusement deux événements fortuits, le renversement du cabinet français sur un incident militaire dépourvu de réelle importance et, peu après, la chute du ministère de M. Gladstone, changèrent la trame de l'histoire.
Lahuntur anni ! En cinq ans, que d'aspects modifiés dans les affaires du monde. Il semble qu'en rappelant cette histoire d'hier on évoque un passé oublié et lointain. Le présent, l'avenir surtout, appar-
tiennent sans doute à d'autres combinaisons. Un grand pays comme le nôtre doit savoir profiter diplomatiquement de toutes celles que le temps fait surgir. C'est là le fond et l'essence de la Politique d'action.
Quant à la doctrine de l'effacement, elle a donné sa mesure en 1882, le jour où la Chambre des députés, sous la parole ardente de M. Clemenceau, laissa l'Angleterre seule en Egypte en tête à tête avec le khédive. Ce fut là le grand naufrage. On le voit plus clairement de jour en jour ; et lorsque le rêve nouveau de la grandeur anglaise se sera réalisé, lorsque le pavillon britannique, protecteur ou conquérant, flottera sur toute la vallée du Nil, d'Alexandrie aux grands lacs africains, et des grands lacs au Chiré et au Zambèze, la légèreté française comprendra peut-être quel dommage irréparable il a été fait à notre avenir, à notre race, à nos droits dans le monde par une politique à courte vue.
Pour nous, et pour tous ceux qui avaient gémi de cette faute irréparable, — pour Gambetta notamment, — l'occupation du Tonkin était d*abord une revanche de l'affaire d'Egypte.
Un mouvement irrésistible emporte les grandes nations européennes à la conquête des terres nouvelles. C'est comme un immense steeple-chase sur la route de Tinconnu. De 1815 à 1850, l'Europe était casanière et ne sortait guère de chez elle. L'expédition d'Alger n'était, à l'origine, qu^n acte de haute police méditerranéenne. Les archipels de l'océan Pacifique, les rivages de l'Afrique occidentale, se colonisaient pied à pied, timidement, et comme au hasard : c'était l'époque des annexions modestes et à .petits coups, des conquêtes bourgeoises et parcimonieuses. Aujourd'hui, ce sont des continents que l'on annexe, c'est llmmensité que l'on partage, et particulièrement ce vaste continent noir, plein de mystères farouches et de vagues espérances, que la papauté divisait il y a trois siècles d'un trait de plume et d'un signe de croix entre les deux couronnes catholiques d'Espagne et de Portugal, et sur lequel la diplomatie d'aujourd'hui trace avec une activité fiévreuse ce qui s'appelle, en jargon moderne, « la
limitation des sphères des intérêts respectifs. » Cette course au clocher date de cinq ans à peine, et d'année en année' se précipite, comme poussée par la vitesse acquise. Sur les pas des Livingstone, des Barth, des Brazza, des Stanley, des Gérard Rohlfs, de la nuée de héros connus et inconnus qui ont juré d'arracher à l'Afrique équatoriale tous ses secrets, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, se lancent au triple galop des bords dévastés et brûlants de la mer Rouge aux grands plateaux de l'Afrique centrale, des rivages plantureux et empestés de l'océan Indien à la région presque fabuleuse des grands lacs, entrevus hier à peine, d'où s'échappent ces artères colossales qui mettent la vieille Europe en rapport avec les mondes inconnus : le Nil, le Congo, le Zambèze ; la rivalité de l'Allemagne et de l'Angleterre remplit TOcéanie ; elles se partagent les archipels ; en Nouvelle-Guinée, en Polynésie, aux Carolines, aux îles Samoa, au risque de s'aliéner l'Espagne, ou de se faire une querelle avec les ÉtatsUnis, elles rivaUsent de vitesse et d'audace, de ruses diplomatiques et de capitaux, se poussant, se dépassant, se jouant l'une l'autre, se brouillant et s'accordant tour à tour.
La politique coloniale, et non pas seulement la politique de conservation coloniale, telle que nous l'avons pratiquée nous-mêmes à Tunis pour garder
l'Algérie, au Tonkin pour sauver la Cochinchine, à Madagascar pour veiller sur des droits séculaires, mais la politique d'expansion hasardeuse et systématique, la politique mégalomane — comme on dit en Italie — s'est emparée des États les plus sages, de ceux qu'on croyait le moins portés aux aventures par leurs doctrines et par leurs traditions, le plus attachés par destination à la politique continentale, le moins bien outillés du côté des finances et des soldats pour ces lointaines entreprises. Sans trop savoir où elle allait, l'Italie s'est jetée sur Massaouah, et de cette plage inhospitalière, elle a bondi jusqu'au plateau pastoral et féodal de la vieille Abyssinie. Quelle puissance semblait plus rivée, plus scellée au vieux continent que le jeune empire allemand, tout entier fondé sur l'hégémonie militaire d'un grand État central, pauvre en débouchés maritimes, pesant de tout son poids sur les territoires qui l'environnent? Qui mettait à plus haut prix que M. de Bismarck les os d'un grenadier poméranienl Et le jour où le fondateur de l'unité allemande, conduit par la force des choses, arriva à son tour à la politique coloniale, de quelles réserves, de quelles illusions n'avait-il pas paré cette politique, à ses yeux essentiellement germanique et complètement originale, qui devait prendre le contre-pied de la colonisation « à la française », et ne
pousser devant elle, au lieu de soldats et de canons, que des comptoirs pacifiques et des compagnies de marchands? Cette utopie a peu duré : les compagnies privilégiées ont déjà fait leur temps, mangé leur capital, engagé* le drapeau de l'Empire, exaspéré les populations qu'elles exploitaient sous prétexte de les civiliser, et c'est avec le concours du budget de TEtat, avec des vaisseaux et des troupes d'Empire que l'Allemagne fera triompher sur le continent noir, en dépit de la barbarie furieuse et soulevée, son drapeau, sa civilisation et ses alcools.
Dans un fait aussi général, aussi caractéristique, ne doit-on voir que le caprice ambitieux, les fausses conceptions des hommes ou des peuples, ou, au contraire, la manifestation impérieuse, la loi fatale d'un état économique commun à l'Europe entière?
La politique coloniale est fille de la politique industrielle. Pour les Etats riches, où les capitaux abondent et s'accumulent rapidement, où le régime manufacturier est en voie de croissance continue, attirant à lui la partie sinon la plus nombreuse, du moins ta plus éveillée et la plus remuante de la population qui vit du travail de ses bras, — où la culture de la terre elle-même est condamnée pour se soutenir à s'industrialiser, — l'exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique, et le champ d'emploi des capitaux, comme
la demande du travail, se mesure à l'étendue du marché étranger. S'il avait pu s'établir entre les nations manufacturières quelque chose comme une division du travail industriel, une répartition méthodique et rationnelle des industries, selon les aptitudes, les conditions économiques, naturelles et sociales des différents pays producteurs, cantonnant ici l'industrie cotonnière et là la métallurgie, réservant à l'un les alcools et les sucres, à l'autre les lainages et les soieries, l'Europe eût pu ne pas chercher en dehors de ses propres limites les débouchés de sa production. C'est à cet idéal que tendaient les traités de 1860. Mais tout le monde aujourd'hui veut filer et tisser, forger et distiller. Toute l'Europe fabrique le sucre à outrance et prétend l'exporter. L'entrée en scène des derniers venus de la grande industrielles États-Unis, d'une part; l'Allemagne, de l'autre, l'avènement des petits États, des peuples endormis ou épuisés, de l'Italie régénérée, de l'Espagne enrichie par les capitaux français, de la Suisse si entreprenante et si avisée, à la vie industrielle, sous toutes seis formes, ont engagé l'Occident tout entier, en attendant la Russie, qui s'apprête et qui grandit, sur une pente que l'on ne remontera pas.
De l'autre côté des Vosges comme au delà de
l'Atlantique, le régime protecteur a multiplié les
manufactures, supprimé d'anciens débouchés, jeté sur le marché de TEurope de redoutables concurrences. Se défendre à son tour en relevant les barrières, c'est quelque chose, mais ce n'est pas assez. M. Torrens a fort bien démontré, dans son beau livre sur la colonisation de TAustralie, qu'un accroissement du capital manufacturier, s'il n'était pas accompagné d'une extension proportionnelle des débouchés à l'étranger, tendrait à produire, par le seul effet de la concurrence intérieure, une baisse générale des prix, des profits et des salaires. (Torrens, Colonisation of South Australia (1).
Le système protecteur est une machine à vapeur sans soupape de sûreté, s'il n'a pas pour correctif et pour auxiliaire une saine et sérieuse politique coloniale. La pléthore des capitaux engagés dans l'industrie ne tend pas Seulement à diminuer les profits du capital, elle arrête la hausse des salaires, qui est pourtant la loi naturelle et bienfaisante des sociétés modernes. Et ce n'est pas là une loi abstraite, mais un phénomène fait de chair et d'os, de passion et de volonté, qui se remue, se plaint, se défend. La paix sociale est, dans l'âge industriel de l'humanité, une question de débouchés. La crise économique qui a
(1) Cité efc appuyé par M. Leroy-Beaulieu, dans son savant ouvrage sur la Colonisation chez les peuples moderneSt 2« partie, chap. II.
si lourdement pesé sur l'Europe laborieuse, depuis 1876 ou 1877, le malaise qui s'en est suivi, et dont des grèves fréquentes, longues, malavisées souvent, mais toujours redoutables, sont le plus douloureux symptôme, a coïncidé en France, en Allemagne, en Angleterre même avec une réduction notable et persistante du chiffre des exportations. L'Europe peut être considérée comme une maison de commerce qui voit depuis un certain nombre d'années décroître son chiffre d'affaires. La consommation européenne est saturée, il faut faire surgir des autres parties du globe de nouvelles couches de consommateurs, sous peine de mettre la société moderne en faillite et de préparer pour l'aurore du vingtième siècle une liquidation sociale par voie de cataclysme, dont on ne saurait calculer les conséquences.
C'est pour avoir, la première, entrevu ces lointains horizons, que l'Angleterre a pris la tête du mouvement industriel moderne. C'est en vue des mécomptes que pourrait, quelque jour, réserver à son hégémonie industrielle le détachement de l'Australie et des Indes, après la séparation des États-Unis de l'Amérique du Nord, qu'elle fait le siège de l'Afrique sur quatre faces : au sud par le plateau du Cap et
le Bechuana, à l'ouest par le Niger et le Congo, au liord-est par la vallée du Nil, à l'orient par Souakim, la côte des Somalis et le bassin des grands lacs équatoriaux. C'est pour empêcher le génie britannique d'accaparer à son profit exclusif les débouchés nouveaux qui s'ouvrent pour les produits de l'Occident, que l'Allemagne oppose à l'Angleterre, sur tous les points du globe, sa rivalité incommode autant qu'inattendue. La politique coloniale est une manifestation internationale des lois éternelles de la concurrence.
J'entends l'objection :
t Ces grandes entreprises ne sont permises qu'aux peuples forts. La France porte au flanc une plaie toujours ouverte ; c'est là qu'est le péril, la faiblesse et le devoir. Les luttes de T Allemagne et de l'Angleterre pour la conquête des mondes inconnus ne sont dangereuses ni pour l'une ni pour l'autre; elles peuvent les distraire, non les affaiblir. On peut leur appliquer le mot même de M. de Bismarck sur la rivalité de la Russie et de l'Angleterre : le combat de l'éléphant contre la baleine. Quant à l'Italie, elle ne s'avance dans les aventures coloniales qu'avec
l'appui de la triple alliance. Mais la France, accessible par tant de points, sans frontières assurées, sans alliances européennes, a-t-elle le droit de distraire, pour des conquêtes lointaines, peut-être chimériques, un soldat de son armée, un million de son trésor de guerre? »
Le thème est connu, et il est facile. Il caresse quelques-unes des fibres les plus profondes de Fâme française. Aussi devant la multitude assemblée, il réussit presque à coup sûr. Le démagogue le plus épais, rintrigant sans idées, le factieux saris scrupule, s'y taillent à l'envi des succès retentissants. La crédulité populaire est grande en toute matière ; en fait de politique étrangère, elle n*a ni fond ni rives. La foule a d'ailleurs l'oreille toujours ouverte à ceux qui crient à la trahison. C'était l'enfance de l'art de persuader aux patriotes échauffés de la salle Wagram ou de l'Elysée-Montmartre que l'expédition du Tonkin avait dégarni notre frontière de l'Est, et que c'était même pour cela que les « opportunistes » l'avaient entreprise. Car on ne dit plus à présent : c'est un mauvais ministère, c'est un ministère ennemi du peuple, — ces douceurs appartiennent à un autre âge, — on dit tout simplement : c'est un ministère prussien !
Il n'y a rien à dire aux faiseurs, aux tartufes de patriotisme. Mais à ceux qui sont sincères dans leurs
appréhensions, je réponds : Vous doutez trop de la France !
Il semble, en vérité, que de l'extrême présomption dont on a fait montre en d'autres temps, et que le pays a payée si cher, on soit tombé trop bas dans la défiance de soi-même et dans la peur des autres. Chaque fois que la politique française a fait mine, depuis dix ans, de reprendre son rang dans le monde, des voix françaises se sont élevées pour exagérer le péril, agiter le spectre de l'Europe armée et menaçante, troubler les esprits et glacer les cœurs. Derrière chaque campagne coloniale on a montré la guerre européenne. On reculait devant les bandes d'Arabi, que peu de temps après les bataillons anglais dissipaient, d'un geste, à Tell-el- Kébir. Aujourd'hui encore, à travers les verres grossissants de ces politiciens effarés, l'horrible nègre qui règne au Dahomey prend figure de puissance sérieuse, et la horde sanglante qui préside à ses boucheries entre en ligne comme une grande armée. Est-ce ainsi qu'on relève le moral d'un grand peuple impressionnable, déprimé par ses désastres ? Quand, à la nouvelle d'un accident de guerre, advenu sur la frontière chinoise, à quatre mille lieues de la mère-patrie, prodigieusement grossi, d'ailleurs, par une dépêche imprudente, la foule se ruait sur le Palais-Bourbon, poussant des
cris de mort, aussi éperdue que si Ton eût signalé les bandes chinoises sur les hauteurs de Montmartre, quelle idée Paris donnait-il au monde de son bon sens, de sa clairvoyance, de son sang-froid, s'il avait un jour à subir de nouvelles et formidables épreuves? Cette politique nerveuse, toujours aux aguets, cette politique de lièvre au gîte, qui voit gros et qui voit trouble, peut-elle être celle de la France?
Il n'est pas vrai que la France soit faible. Elle l'a été jusqu'en 1875-1876, quand la grande mutilée n'avait encore refait ni son armée ni ses finances. Elle pouvait se croire à la merci d'un coup de main ou d'un guet-apens. Même alors, comme on l'a si bien dit, elle demeurait une des plus grandes personnes morales qui soient dans le monde ; sa résurrection, après sa chute, fit l'admiration de l'Europe, et sa grandeur morale lui servit de bouclier.
Mais aujourd'hui la France est forte, et sa défensive est invincible. C'est parce qu'elle est forte qu'elle est respectée. C'est parce qu'elle est forte qu'on lui fait injure en jetant aux quatre vents de la polémique cette opinion, que personne au dehors, par bonheur, ne prend au sérieux : que ce grand État militaire ne peut, sans péril, entretenir dix
48r LE TONKIN
mille hommes en Indo-Chine ! C'est parce que la France est forte qu'elle ne doit abdiquer ni dans la Méditerranée ni dans l'Océan indien son rôle et
ses droits de grande puissance.
On n'est pas une grande puissance en restant terré chez soi.
Gambetta l'avait bien compris. Quand, au mois de mai 1881, nous parvint la nouvelle du traité du Bardo, il en fut le premier avisé, et, en me félicitant « du fond du cœur », il ajoutait : « Il faudra bien que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout, La France reprend son rang de grande puissance. »
Aujourd'hui, l'épreuve est faite.
Sans compromettre la sécurité du pays, sans rien abandonner de ses souvenirs ni de ses espérances, les républicains ont donné à la France, en moins de dix ans, en Asie et en Afrique, quatre royaumes. Trois d'entre eux se rattachaient par le droit des contrats et par la tradition au patrimoine national. Le quatrième représente notre part de conquête pacifique et d'apostolat par la civilisation au cœur de l'Afrique équatoriale. Si la République avait professé, comme les doctrinaires de l'école radicale, que la patrie française finit à Marseille, en quelles fiiains seraient, à l'heure présente, la Tunisie, l'Indo- Chine, Madagascar et le Congo ?
Tunis est la perle de la Méditerranée ;— Bizerte, au prix de quelques millions habilement dépensés, deviendrait quelque chose comme le port de Malte doublé du port de Toulon. L'Italie à Tunis ou à Bizerte n'eût songé assurément ni à Massaouah ni à la pauvrç Abyssinie. — Assise sur la grande route des Indes, en face de cette côte de Zanzibar qui suscite tant de convoitises, Madagascar a sur sa voisine l'avantage d'élever à peu de distance du rivage enfiévré ses hauts plateaux tempérés, où s'acclimate l'Européen. La baie de Diego-Suarez, même à côté de celle de Delagoa, que vise le chauvinisme britannique, est la plus belle et la plus spacieuse des stations de la grande route des Indes. Il est probable que les grandes puissances qui pratiquent l'annexion à toute vapeur dans ces parages n'auraient pas plus respecté la reine des Hovas que le sultan Saïd Bargasch. Le Tonkin conviendrait à l'Angleterre au même titre que la Birmanie, et la possession de la voie du Song-Koi eût fait aux chambres de commerce britannique l'économie des chemins de fer de pénétration projetés vers le Yun-Nan, soit par Campbell , soit par Colquhoun, Il y aurait eu, d'ailleurs, au besoin d'autres preneurs, s'il faut en croire — et nous l'en croyons sans peine — l'amiral prussien Livonius, un des initiateurs de la politique coloniale allemande, qui a écrit, en 1884, ces
lignes éminemment suggestives : « Au temps de la « paix de Francfort, on insista de plusieurs côtés, et c spécialement dans les villes hanséatiques , sur € l'importance qu'aurait pour l'Allemagne la post session de la Cochinchine, et si, malgré l'impuisc sance de la France, ce vœu n'a pas été réalisé, c c'est uniquement parce que dans les cercles les « plus influents régnait alors un esprit d'antipathie € contre les colonies. »
Enfin il n'est besoin d'aucune conjecture pour savoir de quel empire dépendrait aujourd'hui le vaste territoire du Congo français, découvert par Brazza, reconnu et délimité par l'Europe entière, à la conférence africaine de Berlin de 1884-85. Le Portugal y représenterait le droit historique, l'Angleterre la puissance effective, et tout le cours du bas Congo serait tombé en son pouvoir, Stanley tenant déjà pour elle tout le Congo supérieur. (Traité angloportugais du 26 février 1884.) (1).
La politique qui sacrifie les acquisitions présentes et nécessaires aux revendications de l'avenir est une politique de duperie et d'imprévoyance. Elle
(1) Histoire de la coloniiation allemande y par M. Ch, Demay (Ch. Bayle, éditeur), pages 77 et s.
conviendrait A un peuple impétueux, pressé dej ouer la partie suprême, et non à la France pacifique et réfléchie, qui n'a pas cessé de croire à la justice immanente des choses, mais qui peut et qui doit attendre que l'heure sonne au cadran de la destinée. Cette heure, nul ne la connaît, nul n'oserait la déterminer. On sait seulement que la France ne la précipitera pas volontairement. Et cependant au dehors le monde marche, les intérêts se déplacent, les positions changent, de nouveaux groupements de forces se préparent ou s'organisent. Au nom d'un chauvinisme exalté mais à courtes vues, devionsnous acculer la politique française dans une impasse, et, les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges, laisser tout se faire, tout s'engager, tout se résoudre, sans nous, autour de nous? La politique des mains nettes, c'était de toute évidence l'Italie à Tunis, nous prenant à revers, l'Allemagne en Cochinchine, l'Angleterre au Tonkin, toutes deux à Madagascar comme en Nouvelle-Guinée, en un mot la banqueroute de nos droits et de nos espérances, un nouveau traité de 1763, sans l'excuse de Rosbach et de la Pompadour. Comment ceux qui ont épargné à la République et à la France cette humiliation suprême auraient-ils démérité de la République et de la Patrie?
Je défends l'œuvre, non les hommes.
Les hommes peuvent attendre, mais l'œuvre presse.
Quelque jour on écrira l'histoire militaire du Tonkin, comme a été écrite, de main de maître, son histoire diplomatique en un beau livre, lumineux et grave, autour duquel la presse hostile, grande et petite, s'est donné pour consigne défaire silence(i).
Cet historien, que j^attends avec confiance, fera la part des responsabilités ; sévère ou bienveillant, il ne me rendra, j'espère, responsable que de ce que j'ai fait. Entre le mois de février 1883 et le 6 avril 1885, depuis la présentation des premiers crédits jusqu'à la paix signée par M. Billot, je suis responsable. A la paix avec la Chine, mon action comme ma responsabilité s'arrêtent. Je demande à cet historien impartial, à ce juge inconnu, qui me lit peutêtre à cette heure, de relever avec soin toutes mes fautes, mais de ne pas porter à mon compte celles que d'autres ont commises. Il s'en prendra, j'espère, à d'autres qu'à moi de cette expédition après coup, qui fut conduite par le général de Courcy. La paix étant faite, signée, et, du côté de la Chine comme du notre, loyalement exécutée, on mettait 30,000 hommes et 1,800 marins dans les mains d'un homme
(1) L'Affaire du Tonkin, chez Hetzel, par un Diplomate.
de guerre qui n'était point, hélas ! un diplomate, et qui, ne trouvant plus de Chinois à combattre, imagina cette marche sur Ilué, si désastreuse par ses suites, car elle devait mettre tout TAnnam en feu, et infliger aux soldats de la France un an de guerre et d'épreuves de plus.
' Je n'en suis pas, du reste, dans cette affaire, à un jugement inique de plus ou de moins.
Quand un homme politique laisse après lui quelques œuvres durables, il doit savoir passer sa popularité par profits et pertes.
Malgré les hésitations, les incohérences, les changements incessants de personnes, de systèmes, de ministères, malgré la malveillance des uns, l'incapacité des autres, le peu de durée des meilleurs et des plus sages, le Tonkin se consolide et vit, ce qui prouve qu'il a la vie dure.
Un pays qui a vu s'accroître, à travers toutes les épreuves, les chiffres de son commerce extérieur de 11,500,000 francs en 1884 à 44,490,452 francs pour 1889, . — un pays qui exportait en 1883 pour 4,440,211 francs (je laisse à dessein de côté les années de guerre), et qui a exporté en 1888 pour
9,379,744 francs, en 1889 pour 18,370,485 francs, doublant ainsi d'une année à l'autre le montant de ses exportations, — peut envisager l'avenir avec une robuste confiance.
Depuis qu'elle l'a conquis, la mère-patrie ne l'a pas gâté.
C'est grâce à la ténacité de ses colons, si peu encouragés, si mal soutenus, et parfois de Paris même entravés, grâce à l'intelligente énergie de trois ou quatre résidents civils, à l'ouverture d'esprit d'un certain nombre de chefs militaires, qui ne sont pas seulement des hommes de guerre, et qui savent être aussi des administrateurs et des colonisateurs, c'est grâce enfin à une certaine force des choses, au tempérament essentiellement gouvernable d'une race paisible et laborieuse, que l'ordre s'est peu à peu rétabli, que le problème de la pacification a été résolu, et que la colonisation en est à ce point où un coup d'épaule suffirait pour lui faire prendre tout son essor.
Ce coup d'épaule, ce n'est pas même à la métropole qu'on le demande.
L'administration métropolitaine , en quelques mains qu'elle se trouve, a le tort de trop agir, de trop vouloir, de trop administrer. C'est une véritable infortune, pour une colonie naissante, d'être au bout du télégraphe d'un ministre des colonies.
Il faudrait lui laîsser beaucoup de liberté, beaucoup d'initiative, parce qu'elle a beaucoup d'expériences à faire sur une quantité de choses qui n'ont pas été révélées aux bureaux de la rue Royale.
Le Protectorat demande une seule chose à la mère-patrie : c'est le droit d'emprunter, sans garantie de la métropole, et sur ses propres ressources. On parle de cent millions : cinquante suffiraient pour exécuter les voies de communications nécessaires, construire les casernes et les hôpitaux, ouvrir à cette population trop dense, chez qui la piraterie n'est qu'une forme de la lutte pour la vie, et qui échange volontiers le fusil du bandit contre la pioche du travailleur, des chantiers de travaux utiles : les travaux publics, voilà la pacification durable, la véritable et définitive occupation.
On y viendra, comme on revient toujours, après avoir beaucoup piétiné, beaucoup tâtonné, beaucoup pataugé, au bon sens et à la raison.
C'est pourquoi je crois, j'attends et j'espère.
Et je revendique fièrement le titre de Tonkinois, dont les méchants et les sots croient me faire outrage!
Avril 1890.