LES TÉMOIGNAGES
Documents recueillis par LÉON SENTUPËRT
Ce n'est pas d'hier, mais bien depuis plus de deux siècles, que des Français ont mis le pied sur cette terre lointaine.
Llndo-Chine orientale était à peine connue de nous en Europe, lorsqu'en 1650 un Français, le père jésuite Alexandre de Rhodes, publia sa première carte du « royaume d*Annam ».
(Résumé des travaux géographiques sur Tlndo-Chine orientale^ par M. Dutreuil de Rhins; Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1880.)
Le père Alexandre de Rhodes parcourut la Chine, le Tonkin et la Cochinchine pendant plusieurs années consécutives, et il a raconté très minutieusement ce qu'il y a vu et observé. Il insiste sur la fertilité du Tonkin, sa richesse minérale et « la disposition des Annamites à entrer en rapport avec
les Européens » , remarqaes que ne cesseront de confirmer tous les récits postérieurs. C'est en 1627 qu*il arriva en Annam, d'après la relation de voyage qu'il a publiée à Lyon en 1652, sous le titre suivant : Tunkinensis Historia, libri II, quorum altero status tempo7'alis hujus regni, altero mirabilis evangelicœ prœdicationis progressus referuntur, ab anno 1627 ad 1646. — Lugduni 1652.
Le célèbre voyageur Tavernier était au Tonkin en 1650. Le récit qu'il a laissé de son séjour dans le pays, et auquel nous ferons plusieurs emprunts, est des plus minutieux. .
M^'* Fallu, évèque d'Héliopolis, visita lui aussi le Tonkin, et en 1669, dan's une lettre pressante adressée à Colbert, il définissait la politique que la France devait suivre, selon lui, dans ces parages : il recommandait ardemment l'occupation .
Au xYii* siècle, les négociants européens avaient déjà des comptoirs à Hanoï.
A celte époque, un autre missionnaire, le père Joseph Tissanier, de la Compagnie de Jésus, passe trois années au Tonkin (1658-1660), et de retour en France il réunit en un volume les notes prises durant sa mission. Il décrit le pay& sous les couleurs les plus favorables.
On fait état qu^il y a dans le royaume plas de 20,000 vil-
lages entièrement peuplés. La nourriture ordinaire est le riz... La soie n'y manque pas, puisque les Hollandais en chargent leurs vaisseaux pour Taller vendre dans le Japon. 11 n'y a pas d'argent monnayé, celui qui a cours est ordinairement en barre... Le printemps y semble durer toujours, et Ton n'y sent jamais le froid, si ce n'est quand le vent du nord y soufHe avec beaucoup de violence. Néanmoins le temps est estimé ici fort inconstant.
(Relation du voyage du père Joseph Tissanier, de la Compagnie de Jésus, au Tunquin, avec ce qui s'est passé de plus mémorable dans cette mission durant les années 1658, 1659, 1660.)
Les missions catholiques, d'ailleurs, existaient au Tonkin depuis 1625, en Coehinchine depuis 1610, et au Cambodge depuis 1615.
En 1685, un personnage né au Tonkin, « Tonquinien, » comme il le dit lui-même, Baron, écrivait une relation assez complète du pays. Cette publication parut en anglais dans le recueil de Churchill, en 1132 ; puis elle fut traduite en français et reproduite au tome XXXIII de VHistoire générale des Voyages de Tabbé Prévost (édition Didot, 1151). Entre autres indications utiles. Baron parle du fleuve Rouge, qui
Prend sa source en Chine, traverse Cache (Hanoï) après un très long cours, et va se jeter dans la baie d*Aynam. (Haînan) par plusieurs embouchures praticables aux vaisseaux médiocres. Une multitude de bateaux circulent sur le
fleuve, mais tous ceux qui vivent sur ces barques ont en môme temps un domicile dans les villages.
Il parle ensuite de Tindustrie de la soie, très florissante alors ; de l'agriculture, des mines abondantes dans tout le pays, etc.
Les nombreuses cartes de la contrée, plus ou moins exactes, jusqu'à la publication de celles des Missions catholiques, en 1819, et de celles émanant de rhydrographie française, montrent que cette région n*a point cessé d'être étudiée, on pourrait dire : guettée par la France. Les travaux originaux de géodésie ou de topographie, les plans, les reconnaissances et les explorations dont le Tonkin a été sans interruption Tobjet viennent le confirmer.
Il en a été de cette partie de llndo-Chine à peu près comme de TAfrique équatoriale. Il y a cent cinquante ans, et même de 1790 à 1825, les missionnaires traversaient le Tonkin pour aller en Chine ou en revenir. A cette époque, ils mettaient environ deux mois pour se rendre ainsi d'Hanoï à Tching-ton-fou, capitale du Ssetchuen. Tout cela s'était enveloppé du voile de l'inconnu, récemment soulevé par un voyageur français, M. Dupuis (1870-74).
{Résumé des travaux géographiques sur V Indo-Chine centrale, par DuTREUiL de Rhins, 1879.)
Les missionnaires n'étaient pas seuls à jeter les
yeux sur cette vaste région. Les hommes de négoce cherchaient eux aussi à prendre pied au Tonkin.
Dès Tannée 1684, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte en compulsant les Archives du Ministère de la marine, la Compagnie des Indes (dont la correspondance commerciale existe encore), envoyait un de ses agents, Le Chappelier, avec mission d'explorer le Tonkin et d'examiner les profits qu'on pourrait en tirer. D'autres y vinrent après lui; en 1135, Dumas y fut nommé gouverneur par la Compagnie, et, deux ans plus tard, il engageait instamment les directeurs à faire occuper le pays.
Dupleix, dont le nom se retrouve dans toutes les grandes entreprises coloniales, n'oubliait pas le Tonkin; il était très disposé à reprendre les projets de Dumas. La Compagnie des bides continuait, du reste, à se renseigner : en 1148, elle déléguait encore, du côté du fleuve Rouge, deux de ses meilleurs agents, Friell et Dumont, qui, au retour, firent des rapports concluant à la richesse de Tlndo- Chine et à l'utilité d'y créer un courant commercial. En 1149, nouvel envoi d'un agent, Poivre, qui poussa les choses plus avant et réussit à conclure un traité de commerce et d'amitié avec la cour de Hué, pendant que, de son côté, Dupleix
négociait avec Tabbé Saint-Phalles , qui habitait depuis longtemps le Tonkin.
Peu après, en 1153, Tabbé adressait à Dupleix un mémoire très complet sur le pays et ses produits. Ce mémoire a, du reste, été publié vers 1166, sous le titre d'Histoire naturelle, civile et politique du Tonkin,
Malheureusement, la disgrâce de Dupleix et la guerre de Sept ans firent oublier ces projets, et tout notre empire colonial s'écroula, comme Ton sait. Mais il y a là un fait de nature à frapper l'esprit : si la Compagnie des IndeSy après de longues années d'études des ressources du Tonkin, s'était décidée à y fonder des établissements, c'est que cette association essentiellement pratique avait reconnu la richesse de cette contrée et l'utilité de sa conquête; cela, juste cent ans avant nous! (1784-1884).
Le Père Le Pavec, qui séjourna dans les Missions de Chine de 1190 à 1191, parle lui aussi en termes formels de la voie qu'offre le fleuve Rouge pour gagner le Yun-nan.
Puis précisant, il ajoute :
Les missionnaires traversent maintenant (1800 à 1825) le Tong-king pour aller en Chine et en revenir, et mettent environ deux mois pour se rendre d'Hauoï à. Tching-tou-fou.
Les uns suivent le Thao, d'autres les deux branches principales du Chong-ca (fleuve Rouge).
(Nouvelles lettres édifiantes^ parues en 1820. — Compte rendu des Missions de Chine.)
Les missionnaires sillonnaient d'ailleurs tout l'Annam et le Tonkin.
Vers 1187, Tun d'entre eux, Tévêque Pigneau de Béhaine, revenant d'Indo-Chine à Paris, présenta au roi Louis XVI un jeune prince annamite qu'il amenait de Saigon : Nguyen-Anh, futur aïeul de l'empereur Tu-Duc. Ce prince venait solliciter le secours de la France pour l'aider à rétablir en Annam la dynastie dépossédée à laquelle il appartenait ; il nous offrait en échange de sérieux avantages. La Cour commençait malheureusement à avoir d'autres soucis. Néanmoins, Nguyen-Anh passa un traité avec la France, le 28 novembre 1781. Mais, à la suite d'incidents divers, il n'obtint guère qu'un secours en argent et l'autorisation d'emmener plusieurs officiers de fortune, hommes courageux et résolus. Avec leur aide, il remporta de rapides succès, reconquit une partie du pays, et sa puissance fut bientôt telle qu'il rêva de l'étendre sur les contrées voisines. En 1802, il s'emparait ainsi du Tonkin, qui, placé sous la domination chinoise depuis 111 ans avant Jésus-Christ, avait
réussi, en 1428, à chasser les Chinois du pays et à retrouver son indépendance. Les Tonkinois n'acceptèrent pas volontiers le joug annamite ; on peut même dire qu*il leur pesa toujours. Aussi le roi d'Annam dut-il s'établir solidement dans le pays, en édifiant des citadelles, et, dit M. Hippolyte Gauthier, dans son intéressant ouvrage les Français au Tonkin :
Ce furent encore nos compatriotes qui en devinrent les ingénieurs. Ils ne se doutaient guère, ces Français, que leurs travaux feraient un jour obstacle à d'autres Français, que nos marins devraient emporter ces forts savamment construits et bastionnés, entourés de fossés, garnis de redans, munis d* artillerie ; que le feu de ces canons, heureusement semblables à ceux des Invalides, serait dirigé sur nous, et que la possession de ces parapets nous coûterait le plus pur de notre sang.
C'est, en effet, contre ces mêmes citadelles que s'exercèrent les héroïques efforts de nos soldats, de 1883 à 1885!
Ces citadelles sont très bien faites; elles sont dues aux travaux de la mission française envoyée par Louis XVI à l'empereur d'Annam, vers 1786, je crois.
(Souvenirs du Tong-King, par le D' Harmand, 1873; Bulletin de la Société de géographie, mars 1875.)
En 1811-19, quelques reconnaissances sur mer
furent exécutées dans le golfe du Tong-King par M. de Kergaricu.
Sous la Monarchie de Juillet, les grandes conceptions coloniales n'étaient guère en faveur, et TAlgérie ne se laissait pas conquérir aisément. C'est assez dire que le gouvernement ne portait pas ses vues du côté de rExtrême-Orient.Ily eut une sorte de réveil pourtant, lorsque l'Angleterre engagea, dans le seul intérêt de ses négociants , la guerre de l'opium (1839-1842). Guizot fit même entendre sa grande voix : t II ne convient pas à la France, dit-il, d'être absente dans une si grande partie du monde où déjà les autres nations de l'Europe ont pris pied. » Poussé par l'opinion, le gouvernement finit par envoyer en Chine une petite mission, avec M. de Lagrené, qui obtint, par le traité du 24 octobre 1844, l'ouverture de plusieurs ports à la marine française.
Puis arrive l'Empire; les missionnaires font de nombreuses démarches auprès du pouvoir pour appeler son attention sur l'Annam et le Tonkin. Les évêques viennent à la rescousse. M^'* Besson, évêque de Nîmes, raconte, dans la Vie du cardinal de Bonnechose, comment ce Prélat intervint auprès de Napoléon III.
Au dehors, disait-il en 1857, il faut soutenir nos mission-
naires, se prévaloir des anciens traités avec les royaumes d*Annam , du Tonkin et de la Cochinchine , s'établir solidement dans les ports et sur les côtes.
En 1858, un premier effort fut tenté; le gouvernement chercha à s'établir sérieusement du côté de la presqu'île indo-chinoise. Il se souvint, pour les faire valoir,des droits que nous avait donnés le traité de 1181, et tira parti de certaines vexations subies par des missionnaires. On vit alors la corvette à vapeur le Primauguet explorer les côtes du Tonkin, puis en relever Thydrographie ; quelques semaines plus tard, le, Prégent étudiait les mêmes parages, ce qui fit croire que nous allions nous y établir.
Le gouvernement de Napoléon III , qui faisait guerroyer nos soldats en Crimée, puis en Chine, pour le compte des Anglais, songea qu'on pourrait peut-être bien les employer pour nos propres intérêts.
La flotte française paraît devant Tourane, sans être très fixée sur ce qu'elle y va faire :
Nous débarquons en Annam, dit M. le D"- Harmand, sans aucune ligne de conduite arrêtée d'avapce, uniquement peut- •être avec l'arrière-pensée nébuleuse de fonder à Tourane un comptoir, appuyé d^une station navale. On n'avait fait .aucune étude du pays; on ne savait rien de ses habitants,
de leurs mœurs, de leur caractère, et Ton ne se rendait compte en aucune façon des conséquences...
L'amiral Rigault de Genouiily, après avoir guerroyé inutilement au fond d'une rade qui.n*aboutissait nulle part, après avoir vu ses troupes décimées par une grave épidémie de choléra... se trouvait dans un grand embarras... C'est alors que, par l'effet d*un hasard complet et sur les vagues rapports de missionnaires et de quelques-uns de ses officiers qui lui avaient vanté la position de Saigon, il rembarqua son monde, fit route vers les bouches du Me-kong, enleva en quelques jours les défenses de Saigon...
Alors s'agitent en France les idées les plus singulières, les plus étonnantes. Pendant cinq ou six ans, nous avons passé notre temps à chercher ce que nous voulons faire en Gochinchiue, et tous les ans le Conseil des minisires mettait en délibération le rappel de nos troupes et de nos marins, et l'abandon de nos conquêtes.
... En un mot, la situation d'alors rappelait, trait pour trait, tout ce qui s'était pass^ sous Louis XV à l'égard de rinde, ce qui s'est passé sous la Monarchie de Juillet à l'égard de l'Algérie; car, pendant vingt-cinq ans, une nation comme la nôtre, intelligente pourtant, s'est répétée : « Gardons-nous l'Algérie? L'évacuons-nous? •>
{Conférence faite à l'Association républicaine du Centenaire de 1789, par M. J. Harmand, consul général de France, ancien commissaire général civil au Tonkin et en Annam, publiée en 1887.)
La basse Cochinchine venait d'être conquise par la flotte française et les troupes espagnoles de Manille, sous les ordres du colonel Palanca.
Ce fut seulement en mettant le pied sur ce beau
territoire que Ton constata avec étonnement sa richesse.
On guerroya quelque temps encore ; mais l'empereur Tu-Duc, menacé dans sa capitale de Hué, consentit à traiter le 8 juin 1862.
Peu après, était établi notre protectorat sur le royaume de Cambodge, qui limite la Cochinchine au nord-ouest.
Dès cette époque, le gouvernement de la Cochinchine songea à se mettre plus directement en rapports avec les pays du nord, à attirer, par voie fluviale, le trafic de la Chine dans le port que nous venions d'occuper. Mettre en communication les provinces occidentales de la Chine avec un point de la côte annamite soumis à la domination française : tel était le problème.
L'idée première semble appartenir à Tamiral de la Grandière, gouverneur de la Cochinchine, administrateur éminent.
On n'a peut-être pas oublié que le dessein de relier les provinces occidentales de la Chine à notre Établissement annamite fut un des motifs qui déterminèrent, en 1866, Tamiral de la Grandière à proposer à M. de Chasseloup* Laubat, alors ministre de la Marine, de faire explorer le Me-kong.
(Voyage en Indo-Chine et dans l'Empire chinois^ par le vicomte L. de Carne, paru en 1869.)
Une première mission pour explorer le Me-kong fut organisée en 1866. Dirigée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, esprit des plus distingués, elle comprenait : Francis Garnier, lieutenant de vaisseau ; les docteurs Thorel et Joubert, l'enseigne de vaisseau Delaporte et le vicomte de Carné, attaché au Ministère des affaires étrangères. Son but était de rechercher la possibilité d'attirer au Cambodge et en Cochinchine le com* merce de la Chine, par le Me-kong, et d'explorer ce fleuve, de manière à savoir si, comme on le pensait alors, il offrait au trafic des éléments de navigabilité suffisants sur tout son parcours, s'il constituait, en un mot, la voie la plus pratique pour gagner ces régions.
Dans un rapport officiel, daté de Ssu-mao, 30 octobre 1867, Doudart de Lagrée s'exprimait ainsi :
Amiral,... étudier les' voies commerciales qui nous intéressent et les contrées qui, dans Tavenir, peuvent entrer en relations avec nous, particulièrement reconnaître le Haut Song-coï et la frontière du Tong-king, tel est le but que nous allons poursuivre.
(Bulletin de la Société de géographie^ juin 1880.)
Grâce à l'intrépidité, à la décision et au courage des membres qui la formaient, la mission donna des résultats précieux.
C'est, sans contredit, la plus grande entreprise scientifique qui ait eu lieu jusqu'à présent dans Plndo-Chine, et Tune des plus marquantes dans Thistoire géographique de l'Asie.
(M. Vivien de Saint-Martin.)
Doudart de Lagrée et ses compagnons remontèrent le Me-kong qui traverse tour à tour la Cochinchine, le Cambodge, le royaume de Siam, le Laos et la Chine ; ils ne tardèrent pas à constater qu'il fallait renoncer à Tidée d'en faire La voie principale de notre trafic.
Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'écrire de Ssu-mao, ce n'est pas sans un vif regret que nous avons abandonné le Me-Kong. A la vérité, la question de navigabilité n'était plus en cause, car dès le 20® degré (bien avant la fontière chinoise), les difficultés sont trop nombreuses et trop fréquentes.
(Rapport officiel du commandant Doudart de Lagrée au gouverneur de la Cochinchine, daté de Yun-nan, 6 janvier 1868.)
L'exploration ne s'arrêta point là cependant. Tantôt par terre, tantôt par le fleuve, elle gagna le Laos, franchit la frontière chinoise, et malgré une grave insurrection qui mettait le pays à feu et à sang, elle s'avança au nord du Tonkin, dans la province du Yunnan, l'une des plus riches de la Chine. Elle réunit le plus de renseignements pos-
7i LE TONKIN
sible sur les ressources, le commerce, les mœurs des habitants, la configuration du terrain, etc. Et bientôt elle acquit la certitude absolue que la véritable voie qu'il fallait faire suivre à notre trafic avec la Chine était celle du fleuve Rouge (ou Song-koï) qui, partant du Yunnan, descend directement à Haïphong, à travers tout le Tonkin. Le but était atteint, la route trouvée : Thonneur en revenait à la mission Doudart de Lagrée, et les auteurs dévoués de la publication posthume de sa correspondance, comprenant l'importance de cette découverte de leur ami, ont apporté un soin tout particulier à bien préciser qu'il a le premier affirmé la navigabilité du fleuve Rouge. {Explorations et missions de Doudart de Lagrée, note, page 565.)
Les indications sur lesquelles il se basait, recueillies en parcourant le Yunnan, comme en explorant la partie supérieure du fleuve Rouge luimême, ne pouvaient laisser aucun doute.
Le gouverneur de Yuen-Kiang nous confirma que le fleuve qui baigne la ville (le fleuve Rouge) se jette à la mer après avoir traversé le Tong-Kin.... A partir du premier marché annamite qui ne serait éloigné de Mang-Kho, le dernier marché chinois, que de trois jours de marche, les marchandises "Se rendraient en seize jours par la voie fluviale, à Ke-Tcho, capitale du Tong-Kin, sans avoir à subir aucun transbordement.... Il se faisait avant la guerre, entre le Yun-nan et le Tong-Kin, un commerce très con-
sidérable, qui semble avoir été surtout alimenté par les
métaux Cette communication si ardemment cherchée,
ce déversoir par lequel devra s'écouler un jour dans un port français le trop plein des richesses de la Chine occi. dentale, c'est du Song-Koï (fleuve Rouge) et non du Me-Kong qu'il faut l'attendre. C'est là une vérité désormais hors de doute et qu'imposerait certainement à tous les esprits l'exploration complète du Tong-Kin. Il s'agit, pour le moment, de rétablir le courant commercial qui existait autrefois entre deux pays qui, l'un et l'autre, bien qu'à des degrés divers, souffreut de l'interruption du trafic.
{Voyage en Indo-Chine et dans VEmpire chinois^ par le vicomte L. de Carnb, publié en 1869 dans la Revue des Deux Mondes^ puis en volume, en 1872.)
Et dans le même récit, M. L. de Carné, qui faisait partie de la mission, qui avait vu le pays, noté ses observations, ajoutait :
J'ai déjà montré l'importance des renseignements que nous avons recueillis sur le fleuve du Tong-Kin.... Le Song-koï mérite une attention particulière. Parce que nous ayons pu voir, plus encore que par ce qu'on nous a dit, il semble appelé à réaliser les espérances que le Me-Kong a déçues. (Id.)
Francis Garnier, dont la mort héroïque sur cette terre duTonkin qu'il voulait, coûte que coûte, rendre française, dont il pressentait l'avenir, est encore présente à toutes les mémoires, formulait aussi nettement son opinion, en 1868, dans ses rapports officiels.
J*arrive, écrivaiuil, à une des questions du voyage qui présente le plus vif intérêt. Pourrions-nous trouver un accès commercial facile dans la Chine méridionale, et détourner à notre profit une partie des productions que les Anglais veulent s'eflbrcer d^attirer à Calcutta et à Rangoon?... Aujourd'hui, le colon nécessaire au Yun-nan vient par le tleuve Bleu, et par des routes impraticables, pénètre jusqu'à Ta-ly, Ssu-mao, Liu-ngan, aux frontières du Tong-King. Que Ton suppose ce même coton apporté aux embouchures du Song-Koï et remontant en barque, moyennant deux ou trois transbordements faciles jusqu'à Yuenkiang, et Ton restera frappé de Téconomie de ce dernier trajet
En résumant, je dirai (qu'il faut) 1°, 2°, 3**, imposer
à Hué des conditions commerciales qui permettent de tenter rintroduction de nos marchandises dans le Laos moyen, et par le Tong-Kin, dans la Chine méridionale.... Faire explorer soigneusement le cours du Song-Koï, etc., etc.
(Rapport de Francis Garnier, au ministre de la marine et des colonies^ 1®' octobre 1868.)
Loin d'avoir été inutile, la mission de Lagrée avait donc eu un double résultat. Elle avait constaté : 1* rimpossibilité d'établir le trafic par le Me-Kong ; 2** la possibilité de lui faire prendre la voie du Song-Koï ou fleuve Rouge.
De là s'ensuivait forcément tout un plan nouveau à tracer. La Cochinchine, située à Tembouchure du Me-Kong, ne pouvait plus être, comme on l'avait espéré, le siège de notre entrepôt commercial ; c'est le Tonkin qui devait nécessairement
nous Toffrir ; c'est de ce côté qu'il fallait voir et agir : tout l'indiquait, le conseillait, l'imposait.
Telle est l'origine de tous les efforts tentés depuis, et qui fatalement, par la force des choses, devaient aboutir à l'occupation définitive du Tonkin par la France.
Ainsi qu'un publiciste a pu le dire : On n'a pas été au Tonkin, on a été amené à y aller.
Dès cette époque, dès le retour de la mission de Lagrée, en 1868, le sort .en était jeté : la conquête devait se faire. L'occupation de la Cochinchine imposait celle du Tonkin. Doudart de Lagrée, M. de Carné, F. Garnier, en avaient la perception très nette, comme plus tard, l'amiral Dupré, Du puis, et sans exception aucune, tous ceux qui visitaient ce pays. Dès cette époque, les projets naissent, les idées se font jour ; on pense à l'occupation et on le dit sans détour :
Un protectorat exercé directement comme au Cambodge, ou tout au moins une complète liberté commerciale obtenue dans les ^orts du Tong-King, et garantie par Tinstallation à Hué d'un représentant officiel relevant du gouverneur de la Cochinchine, on ne voit pas d'autre moyen pour sortir de l'impasse où nous acculeraient une timidité sans excuse, aussi bien que des scrupules par trop naïfs.
Lorsqu'on observe attentivement les efforts persévérants que fait TAngleterre pour attirer sur ses marchés de Tlode ou de la Birmanie le commerce de la Chine occidentale,
on demeure confondu de notre indifférence à profiter d^ane situation exceptionnelle et de circonstances qui ne seront pas toujours aussi opportunes. Arriver les premiers et créer aux négociants des habitudes, c*est là un avantage plus précieux encore en Orient qu^en Europe , et que la guerre actuelle semble nous offrir à un degré inespéré...
Si Ton songe qu'il s'agit de diriger vers une terre française les produits d'une vaste région qui comprend, sans mentionner le Laos septentrional, quatre des plus riches provinces de la Chine, et d'ouvrir en retour à notre industrie nationale des marchés où les consommateurs se comptent par millions, on accordera certes qu*un tel résultat vaudrait bien pour nous une peine égale à celle que nos rivaux se donnent pour Tobtenir...
Vouvertare du Tong^King est une suile nécessaire de notre établissement dans les six provinces de la basse Cochinchine. Cette partie de P Empire annamite paraU être un des pays les plus riches du monde. »
( Voyage en Indo-Chine et dans l* Empire chinois , par le vicomte L. de Carné^ op, cité,)
De même, Francis Garnier voit clairement que roccupation de Tonkin ne saurait tarder ; il le déclare dans ses rapports, et cette conviction va devenir si forte dans] son esprit que la question fera pour lui Fobjet d'une sorte d'apostolat, qu'il s'y consacrera tout entier, qu'il y sacrifiera sa vie.
J'ai développé dans mon rapport d'ensemble les avan* tages immenses que pourrait retirer notre commerce de relations directes avec le Yun-nan et le Ssu-tchouen, établies par le moyen du fleuve du Tong-King... Il serait facile, je crois, d'obtenir de la cour de Hué qu'elle nV mette aucun
obstacle... En même temps, une exploration de la vallée du Song-Roï devrait venir compléter les renseignements obtenus déjà par la commission lors de son passage au Yun-nan. »
{Rapport du 2 février 1869, de Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, sur le voyage du Me-Kong.)
Nous voici donc à Tannée 1869, avec un programme nettement défini : étudier le cours du fleuve Rouge, en vue de l'ouverture du Tong-King à notre commerce.