‹ Le Tonkin et la mère-patrie; témoignages et documentsChapitre 25 sur 25 · III -îs · texte numérisé non relu

III -îs

ii|iii II

Et encore sur ces chiffres, il y aurait bien des observations à présenter. C'est ainsi qu'au cours d'une intéressante discussion sur le budget de la marine et des colonies en 1888, un député, M. Paul Deschanel, a mis en lumière diverses erreurs ou exagérations commises par les adversaires du Tonkin pour calculer les dépenses de la conquête. Il a montré les singuliers artifices de comptabilité employés par l'administration, et grâce auxquels ces erreurs de Calcul ont pu être présentées avec quelque vraisemblance. Il a rappelé enfin le blâme dont ces virements ont été l'objet de la part de la Cour des comptes :

M. Paul DesctianeL — On a beaucoup dit, beaucoup répété, pour expliquer Tétat de la flotte, que c^étaieut les expéditions coloniales qui Taraient ruinée. Messieurs, je ne suis pas un homme de parti, vous le savez ; j'ai horreur de Tesprit de parti. Il ne s*agit pas de faire ici œuvre de parti, mais acte de justice, de rendre à chacun ce qui lui est dû, de dissiper les équivoques et de définir nettement les responsabilités.

Voici d'abord la réponse de l'amiral Peyron en ce qui concerne le matériel. Dans le discours qu'il a prononcé le 27 mars dernier au Sénat, l'amiral Peyron disait :

« On a beaucoup écrit à propos des bâtiments qui revenaient du Tonkin. Ces bâtiments nécessitaient tout simplement 5 à 6 millions de réparations...

« On a été jusqu'à dire qu'au Tonkin on avait usé un grand nombre de cuirassés d'escadre . Or, il n'y en est pas allé un seul.

u Nous avions au Tonkin quatre cuirassés de station : la Victorieuse, le La Galissonnière, le Bayard et le Turenne, qui y est encore. Ces bâtiments ont été réparés, et nous avons toujours employé pour les constructions neuves les crédits qui leur étaient affectés, sans en détourner un sou pour d'autres services. La guerre du Tonkin n'a jamais arrêté nos constructions, et si, pendant deux ans, le mouvement s'est ralenti dans la construction des cuirassés, ce n'est pas qu'on manquât d'argent, mais parce que les idées s'étaient modifiées... » Voilà pour le matériel.

Quant aux crédits, voici un extrait du rapport de la Cour des comptes. Il faut que ce document 'passe sous les yeux du pays :

« En 1884, le chapitre 15 du service colonial (Service du Tonkin) comprend une dépense de près de 450,000 fr., relative à des fournitures diverses et livraisons de machines, faites aux établissements et arsenaux de la marine, à Brest, Toulon, Roche fort et Lorient, Ce chapitre a également supporté des payements s'élevant à 1,558,000 francs et relatifs à des frais de construction de torpilleurs, avisos et canonnières dont les dépenses sont imputées à la fois sur le chapitre 15 (Service du Tonkin) et sur le chapitre 19 (Constructions navales). Les justifications produites ne permettant pas de constater dans quelle mesure ces fournitures se rapportaient à l'expédition du Tonkin, la Cour n'a pu s'assurer de la régularité des imputations.

« Une grande partie des dépenses comprises au chapitre 15 ont, d'ailleurs, été, à l'origine, payées sur divers chapitre du budget (États-majors, équipages, vivres, etc.), et transportées ultérieurement, par virement, au compte du service du Tonkin. Les réimputations ainsi opérées en 1884 se sont élevées à près de 7 millions. La plupart des certificats destinés à justifier les virements sont relatifs à des fractions de mandats dont une partie seulement est réimputée sur le chapitre 15, tandis que le surplus reste à la

«Kl LE TONKIN

charge des chapitres qui ont servi à Torigine à acquitter la dépense. Les pièces ne donnant aucune indication précise quant à Tobjel du payement, il est impossible, dans ces conditions, de reconnaître la légitimité des réiropulalions que la nature même des opérations rendrait sonvent, d'ailleurs, difficiles à apprécier.

« Ainsi, en ce qui concerne la dépense de solde, le seryice expéditionnaire ne doit acquitter en principe que la différence entre la solde résultant de Tétat de guerre en Extrême-Orient et les charges morales que la marine aurait eu à supporter sur le pied de guerre ; d'où il suit que le contrôle de cette répartition ne serait possible qu'à Taide des revues de la solde de la marine. On sait que ces documents ne sont transmis à la Cour qu'après de longs retards que nous avons plusieurs fois signalés.

a L'organisation défectueuse de la comptabilité du service du corps expéditionnaire est de nature à donner lieu à des irrégularités d'imputation. La Cour a pu, dans certains cas, en relever quelques-unes. Elle a ainsi constaté que, dans le département des Bouches-du-Rhône, des payements s'élevant à plus de 700,000 francs avaient été effectués sur le chapitre 15, à titre de deuxième acompte, sur le prix d'appareils à vapeur pour les torpilleurs le Faucon, VÉpervier et le Vautour. Les travaux de construction de ces bâtiments, y compris les machines, sont prévus au budget de l'exercice 1884, comme devant être payés sur les crédits du chapitre 19, du service marine (constructions navales). C'est d'ailleurs sur ce chapitre qu'ont été imputés les premiers acomptes payés pour les appareils à vapeur. La dépense des deuxièmes acomptes n'appartenait donc, à aucun titre, au chapitre 15.

« Les crédits réservés au service du Tonkin ont servi également à solder, en 1884, une somme de 953,000 francs concernant des frais de fournitures et de construction relatifs aux vaisseaux le Formidable et VAmiral^Baudin, La

construction de ces navires, commencée avant Tannée 1880, antérieurement à l'expédition du Tonkin,n*était pas terminée en 1887. (Projet de budget, pages 1200 et 1201.) Les dépenses relatives à ces vaisseaux n'avaient donc aucun rapport avec les opérations effectuées en 1884 pour le corps expéditionnaire. «

(Journal officiel, séance de la Chambre des députés, du 29 octobre 1888.)

Comparaisons. — Dès que Ton parie du Tonkin, la pensée se reporte vers certaines autres colonies, et, scrutant le passé, interrogeant Tavenir, on se demande par comparaison ce qu'il adviendra de notre possession indo-chinoise, quelles seront les conditions et la rapidité de son développement.

Cette comparaison, au surplus, est instructive à plus d'un titre.

Nous allons voir ce qui s'est. passé pour la Cochinchiney pour V Algérie^ pour la Tunisie; ce sont là des éléments d'appréciation sinon nouveaux, du moins peu connus.

— En Cochinchine : L'occupation accomplie un peu au hasard, et en tous cas sans préparation suffisante, avait jeté un certain émoi dans le monde politique.

L'émotion augmenta lorsque la Cochinchine prit trois nouvelles provinces à TAnnam, bien que

cette annexion fût, en somme, commandée par la plus élémentaire prudence.

Cependant, raconte M. Harmand, le hasard fit qu'en 1861, on envoya en Gochinchine un homme du plus grand mérite, Tamiral de la Grandière, secondé par M. Yial.

II établit une administration purement civile, et dès ce moment les budgets de la colonie s'accrurent avec une rapidité mer\'eilleuse :

Le budget des recettes était en 1867 de. 5,643,039 francs.

— 18-23 de. 13,613,900 —

— 1880 de. 18,501,300 —

— 1887 de. 26,000,000 —

Voilà ce qu'une bonne administration a fait d*un pays qui était incapable auparavant de fournir au roi d'Annam plus de 1,500,000 francs par an !

D'après le Bulletin de la Société des études coloniales (1884), la Gochinchine, qui n'a que 1,745,000 habitants pour 60,000 kilomètres carrés, nous a coûté environ 200 millions. Un de ses anciens gouverneurs, M. Le Myre de Vilers, a émis l'avis qu'elle peut payer à la métropole l'intérêt du capital avancé qu'il éva]ue à 100 millions seuloment.

Il ressort d'ailleurs des documents officiels,

que rétat général du mouvement commercial et maritime de la Cochinchine française,

qui était, en 1867, de. . . 56,768,120 francs, s'est élevé, en 1887, à . . 123,210,355 —

Augmentation. . 66,442,235 francs.

— En Algérie : Là aussi la conquête fut loin d'être bien accueillie. On tenait sur T Algérie les mêmes propos malveillants et calomnieux qui couraient, ces années dernières, sur le Tonkin. Les mêmes récits, les mêmes sombres tableaux, les mêmes prédictions sinistres remplissaient les journaux. Tous les outrages, tous les sophismes lancés, en 1885, contre la République et ses Ministres ne sont que la reproduction de ceux que Ton prodigua au gouvernement de Louis-Philippe et au maréchal Soult, lors de l'expédition d'Algérie.

C'est une revue bien instructive à passer que celle des journaux, livres, mémoires ou brochures de cette époque-là ! Tandis qu'au Parlement on réclamait des commissions d'enquête, que les prédictions sinistres succédaient aux sommations furibondes de renoncer à la conquête, — la presse étalait dans ses colonnes de soi-disant statistiques « obtenues par une indiscrétion » pour démontrer que l'Algérie n'était qu'une simple nécropole. On y trouvait des protestations patriotiques, des flétris-

sures quotidiennes, à côté des lettres déchirantes de soldats à leurs familles, contenant les plus lamentables tableaux de cette terre désolée, « d'horribles détails » propres à émouvoir les cœurs sensibles. Déjà Ton dénonçait celui-ci et celui-là, et Bugeaud eut bien avant nos Ministres républicains Thonneur de subir les basses accusations de ce genre. Il y avait « l'affaire des frères Durand », * l'affaire Busnachet Amar Mardoché », « l'affaire du général de Brossard », etc., etc. Tout ce que nous avons vu et entendu à propos du Tonkin, avait été dit cinquante ans auparavant au sujet de l'Algérie !

Pour voir à quel point les esprits étaient surexcités, jusqu'où était poussé le dénigrement, il suffira de lire les lignes suivantes extraites d'un livre que publiait, en 1841, M. Leblanc dePréboy, capitaine d'état-major.

Le général Bugeaud tient la campagne avec une de ces activités qui^ partout ailleurs^ sont une grande chance de succèSj mais qui deviennent, au contraire^ en Afrique^ une cause de ruine et de mortalité. Les hôpitaux d'Afrique offrent un aspect désolant : presque pas de blessés, mais partout des fiévreux et dysentériques. Les figures inanimées des malades portent l'empreinte du désespoir et de Tépuisement. Celte effrayante mortalité produit des effets tristes à révéler : le dégoût s'empare des officiers : le suicide gagne l'armée; nos bataillous sont réduits de moitié. C'est donc sur des monceaux de cadavres exténués de misères (sic) que se base Tavancement des hommes qui exploitent Tarmée,

CE QU'IL A GOUTE Sdb

Le gouvernement, en favorisant cette soif égoïste d*uQ avancement assez médiocrement gagné, continuera-t-il à se rendre complice des malheurs qui accablent l'armée d'Afrique? L'avenir nous rapprendra !

{L'Algérie prise au sérieux^ par le capitaine Leblanc de' Préboy, 1847.)

Ces exagérations, ces lamentations pathétiques au sujet de TAigérie, nous paraissent invraisemblables aujourd'hui. Ce sont les mêmes pourtant que Ton cesse à peine de faire entendre à propos du Tonkin.

A cette époque, l'opposition jouait le même jeu qu'en ces dernières années. Elle usait des mêmes moyens, elle exerçait la même pression néfaste sur le pouvoir : critiquant tout, conseillant Tévacuation si Ton agissait, réclamant une marche en avant si l'on s'arrêtait, c'est elle qui entravait le plus sérieusement la conquête, c'est elle qui imposait le rappel de Bugeaud et refusait les crédits juste au moment où la jonction des colonnes Bedeau et Bugeaud allait amener sûrement la pacification complète de la Kabylie. Un officier de l'armée d'Afrique, M. le comte de Vauvineux, a raconté cet incident particulier de la campagne de 1847, dans son journal militaire écrit au jour le jour,

..» Restait) pour la solution sinon complète du moins

t»6 LE TONKIN

très avancée du grand problème, pacificalion de laKabylîe, à accomplir la seconde partie.

Celle masse énorme de 26 bataillons prenant à revers la contrée qu'on venait de traverser, frappant vigoureusement les dissidents vers Kalaa, imprimait une salutaire terreur. Puis, chaque colonne reprenait sa route, assurant partout une soumission rendue facile par ces victoires. A Tannée suivante, les Beni-Raten et autres tribus maritimes.

Ce plan, aussi simple que bien conçu, devait amener de sérieux résultats. L'armée, intacte, laissait à peine 50 à 60 blessés ou éclopés de notre côté et, sans doute, le triple dans la colonne Bedeau. Favorable saison, température à souhait.

Un spahi apporte un pli attendu : le front du maréchal se rembrunit; une vive émotion s'empare de lui; mais se dominant rapidement, il donne bientôt des ordres pour que les deux colonnes, suivant la route parcourue, rentrent modestement dans leurs garnisons.

Un vote de la Chambre refusant les fonds, brise celte puissante épéc dans les mains de ce victorieux.

{Journal militaire du comte de VauvineuXy publié dans la Revtie rétrospective j janvier 1890.)

Combien TAlgérie a-t-elie coûté à la France ? Telle est la question qu'a étudiée M. Louis Vignon, avec la compétence et la lumineuse clarté qu'il apporte dans ses travaux.

Il constate d'abord qu'après cinquante- sept ans de domination, 425,000 colons, dont 220,000 français, sont établis en Algérie, au milieu de 3,260,000 indigènes. Les colons y possèdent, 1,250,000 hec-

tares de terre (soit deux départements de France). Le mouvement général des affaires s'élève à 425 raillions. lia été établi 13,000 kilomètres de routes, et 3,000 kilomètres de chemins de fer sont exploités ou en construction (ces chiffres datent de 1886).

Pour tout cela qu'a dû dépenser la métropole?

Le chiffre est considérable : en cinquante-six ans, de 1830 à la fin de 1886, il a été dépensé en Algérie, pour tous les services civils et militaires, une somme totale de 4 milliards 765 millions.

Pendant Ja môme période, les recettes du Trésor en Algérie (car on a dès les premiers jours confondu le budget de la colonie avec celui de France), — « recettes ordinaires » et « extraordinaires », se sont élevées à 1,165,000,000. Il y a ainsi entre ces deux chiffres un écart de 3 milliards 600,000,000; c'est là une dépense réelle non remboursée. 11 est vrai que dans cette somme de 3,600,000,000 — 3„300,000,000 représentent les dépenses du Ministère de la guerre par la conquête et Toccupation; mais si Ton considère que même après la conquête, toutes les charges militaires doivent être supportées par la métropole, on arrive à cette constatation que l'ensemble des dépenses ciuilet seules est en excédent sur les recettes, de 300 millions.

Est-ce qu'au moins, après cinquante-sept ans et plus d'occupation, après la longue période de tranquillité qui vient de s'écouler, l'Algérie paye aujourd'hui toutes ses dépenses civiles, se demande M* Louis Vignon? Pas du tout! Les recettes an-

nuelles de l'Algérie sont de 42 millions environ, elles servent à compenser les t dépenses civiles et militaires » qui sont presque équivalentes. Mais le budget de la métropole lui vient encore en aide pour d'autres dépenses qu'elle ne lui remboursera pas. Parmi ces dépenses, nous citerons t les dépenses civiles extraordinaires » qui se montent à 21 millions et demi pour garantie d'intérêt aux chemins de fer algériens, et l'annuité aux obligations de la Société générale Algérienne; puis « les dépenses du Ministère de la guerre » soit 5o millions pour l'entretien du 19^* corps d'armée.

. . . L^ Algérie a coûté à la France 300 millions pour ses seules* dépenses civiles », et lui coûte encore 20 millions, les dépenses militaires non comprises.

(M. Louis Vignon, consul de France ; communication à la Société de Géographie commerciale, mai 1887.)

Si enfin on se place au point de vue du climat, est-il besoin de rappeler les milliers d'hommes qui ont succombé en Algérie durant la conquête, par la maladie ou les épidémies ? A-t-on perdu le souvenir de ces villes nouvelles, comme Bouffarick, par exemple, décimées lors de leur création et fort salubres à présent?

Rappelant ce passé peu éloigné, M. le D' G.

Treille, médecin principal de la marine, fait les justes observations suivantes :

L.'^admirable persévérance de rEuropéen à coloniser ces pays (les pays chauds) est souvent couronnée de succès ; voilà ce qu'il faut retenir. L'élablisseraent des Français en Algérie en est un exemple tout contemporain, exemple d'autant plus intéressant que les diverses nationalités européennes y ont des représentants. Dès le début, et pendant une trentaine d'années^ on crut qu'il serait impossible de triompher de Vendémie palustre qui décimait les premiers occupants, dans certaines localités.

L'extrême mortalité des nouveau-nés et les décès parmi les adultes qui se livraient à l'agriculture, firent craindre à Boudin et à nombre de bons esprits que Ton ne pût jamais parvenir à doter l'Algérie d'une population européenne agricole. Mais l'amélioration progressive du sol, fruit de l'héroïque ténacité des colons, l'esprit de progrès, le développement des voies de communication et Taccroissement de la fortune publique qui en fut la conséquence, ont élevé le taux de la natalité tout en abaissant la mortalité des nouveaunés et des adultes. Aujourd'hui, l'Algérie prospère ; son peuplement, indépendamment de l'immigration, s'opère avec rapidité.; la natalité l'emporte définitivement sur la mortalité générale.

{V Acclimatation des Européens dans les pays chauds, par le D' G. Treille, médecin principal de la marine, membre du Conseil supérieur de santé de la marine, 1888.)

Les pertes en hommes, en Algérie, sont autrement importantes que celles faites au Tonkin. D'après une étude de M. Thureau-Dangin ^\xv Bu-

geaud et Abd-el-Kader, parue dans le Correspondant (1888), dans la seule année 1840 en Al'gérie^ le nombre des morts a atteint 9^300^ sur un effectif de 60,000 hommes. — D'après les renseignements donnés par M. Gélion Danglart, en 1869, dans V Encyclopédie générale, « il faut compter que 150,000 soldats et autant de colons y ont péri », soit 300,000 morts.

Les effectifs, diaprés les documents compulsés par M. Maurice Wahl et par M. Thureau-Dangin, s'élevaient en Algérie : en 1831, à 37,000 hommes ; — en 1835 à 30,800; — en 1840, à 60,000; —en 1841, armée de Bugeaud, à 100,000; — en 1845, à 89,099 ; — à la fin du règne de Louis-Philippe, en 1847, ils montaient à 101,520 hommes. On a vu précédemment combien les effectifs qui ont opéré au Tonkin étaient inférieurs à ceux-ci.

Le nombre des hauts fonctionnaires (civils ou militaires) ayant eu la direction suprême au Tonkin, a été de 18 en 15 ans. V Algérie n'a pas été mieux partagée : de 1830 (nomination du général de Bourmont, premier commandant en chef) à 1882 (entrée en fonctions de M. Tirman, gouverneur général actuel), — en 52 ans, — on a pu compter 51 généraux ou hauts fonctionnaires civils ayant eu successivement la direction des affaires en Algérie. Cela paraît démontrer que ces perpétuels change-

ments se produisant sous tous les régimes, sont imputables moins aux hommes d*État qu'à notre tempérament national.

— En Tunisie : La situation est tout autre.

L'expédition qui nous a donné, en 1881, cette belle colonie a soulevé naturellement l'hostilité, la colère de l'opposition. Ses attaques se sont produites avec une véhémence d'autant plus grande qu'on était à la veille d'une période électorale, tout comme en 1885, lors de l'expédition du Tonkin. Mais le pays une fois conquis ayant été administré avec, une grande habileté, les plus fougueux adversaires de la Tunisie ont été bientôt contraints de reconnaître leur erreur. Ainsi adviendra-t-il du Tonkin, la chose n'est pas douteuse.

Les résultats acquis sont, on peut le dire, sans précédents dans l'histoire coloniale.

Les finances étaient complètement délabrées il y a six ans ; la Régence était en faillite. Aujourd'hui, le Trésor tunisien présente une disponibilité de 47 millions de piastres ; son crédit égale celui des puissances européennes; il n'y a eu aucnne augmentation d'impôts, et les dégrèvements de taxe, dépassent 6 millions par an.

L'Agriculture s'est rapidement développée. Le nombre des hectares ensemencés est de 650,000,

— en angmentation de 100,000. Le vignoble tunisien presqu'inconnu avant Toccupation, couvre actuellement 4,050 hectares, ayant produit 32,600 hectolitres àla récolte de 1889. Pendant ces trois dernières années, 80,000 hectares de terres ont été achetés par des Européens, et sont la propriété exclusive de capitalistes français, ce qui n'est pas sans importance.

Le Commerce suit la même progression ; quelques chiffres le démontrent. L* exportation a passé pour les huiles, de 19,292 quintaux à 73,353; pour les laines, de 73,919 quintaux à 147,599; pour le bétail, de 4,768 têtes, à 13,008. —Le total général du commerce avec la France a été, pour 1889, de 37,757,795 francs.

Les Travaux publics étaient en souffrance depuis longtemps. Il en a été fait de considérables : le total des routes a triplé, il atteint aujourd'hui un développement de 620 kilomètres de sentiers aménagés. L*étude d'un réseau de 349 kilomètres de chemins de fer, est terminée ; les travaux pourront commencer cette année même. Les ports de Tunis et de Bizerte sont agrandis et aménagés : on y dépensera 12 millions. Tunis et sept autres villes ont été dotées d'eau potable, quatre le seront sous peu ; nombre d'édifices publics ont été construits ou améliorés.

Les Postes constituent un service autonome, depuis le l®*" juillet 1888; le personnel reste français toutefois. Les progrès en ont été extrordinairement rapides. Le trajet quotidien des courriers a augmenté de 37 0/0 ; la distribution de 900 0/0. Le nombre des lettres, cartes, journaux, échantillons, etc., était de 11,000 en 1888; il s'est élevé à 47,000 en 1889; et Ton a constaté une diminution notable dans le nombre de lettres ou échantillons échangés avec Tltalie, TAngleterre, TAllemagne, etc.

Voilà où nous en sommes. C*est pour ces raisons d'une matérialité évidente que les adversaires de la politique coloniale, même les plus acharnés jadis (en 1881), n'osent plus critiquer ni blâmer la conquête de ce beau pays, ni l'établissement de notre Protectorat.

Que nous a coûté la conquête de la Tunisie ?

La France a dépensé en Tunisie, de 1881 à la fin de 1886, une somme totale de 153 millions, sur lesquels 142 millions pour frais de la conquête et de Toccupation, 5 millions pour les services civils, et 6 millions pour avances au gouvernement beylical.

En 1886, le Trésor français n*a dépensé en Tunisie que 9 millions et demi pour Tentretien des corps d'occupation, les frais de trésorerie et la résidence générale.

C'est le budget tunisien, s'élevant à 25 millions de francs,

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