ÉTAT DE LA QUESTION
A l'épooce de la conquête
Nous venons d'énumérer rapidement la série des voyages, explorations, reconnaissances, missions scientifiques et hydrographiques, etc., dont le Tonkin entier n'a pas cessé une seule année d'être le théâtre et l'objet, avant et depuis 1871 (premier voyage de Dupuis), jusqu'en 1883-84, date à laquelle a commencé la conquête.
On a pu voir que le pays a été visité, exploré, étudié, reconnu soustous ses aspects. Il était pour ainsi dire impossible d'accomplir avec plus de soins ce travail préliminaire, cette préparation d'une expédition qui fatalement devait se produire, et que tout le monde militaire et colonial attendait.
Ces nombreuses missions, ces voyages ont tous
été l'objet de rapports officiels, de travaux écrits, de publications diverses. Par le nombre des publications de cette nature, antérieures à 1884, et citées au cours de cette étude, on se rend compte de l'activité avec laquelle les voyageurs et les savants ont accompli leurs recherches dans cette partie de TAsie. Il serait fastidieux d'énumérer les livres, brochures, conférences, récits, articles de revue, etc., traitant la question du Tonkin depuis plus de deux siècles : il y en a partout, et principalement depuis 1871. Tous nos agents, tous nos consuls, tous les ingénieurs hydrographes, les officiers de marine, les ingénieurs des mines, les négociants, les médecins, les entrepreneurs, les missionnaires, etc., ayant visité le Tonkin, ont publié le résultat de leurs observations. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir les collections des journaux spéciaux, comme la Revue maritime et coloniale^ le Bulletin de la Société de géographie de Paris, le Bulletin de la Société de géographie commerciale^ VExploration, la Revue de géographie, les Voyages et reconnaissances et, en général, les Revues géographiques des sociétés de Paris etdes départements, — puis les Annales des mines, le Bulletin de la Chambre syndicale des négociants commissionnaires^ les journauxde médecine et d'hygiène, les Annales de la propagation de la foi, le
Bulletin de la Société académique indo-chinoise^ les notices insérées au Journal officiel, etc., etc. A l'étranger, les sociétés de géographie ou d'études coloniales, comme les journaux sérieux ou purement politiques, ne cessaient, elles aussi, de signaler à leurs gouvernements Tintérèt commercial offert par le Tonkin. Les Allemands et les Anglais s'en préoccupaient surtout, les uns et les autres jaloux de nous voir un pied dans ce pays, et guettant l'occasion de s'en emparer si on la leur fournissait. Écoutons, par exemple, ce que disait, après les voyages de Dupuis, M. le baron de Richthofen, explorateur et ancien président de la Société de géographie de Berlin ; il ne perd pas son temps, comme nous autres Français, à discuter la valeur du Tonkin, ou rimportance de la voie du fleuve Rouge; il sait à quoi s'en tenir et comprend le parti énorme que l'on peut en tirer :
On doit désormais considérer comme résolu le problème qui, depuis si longtemps, occupait beaucoup d'esprits, et qui consistait à savoir si une route commerciale directe pouvait être établie avec la partie sud-ouest de la Chine, <ît quelle était la direction qu'elle devait suivre. Celui qui étudie la question avec impartialité ne doutera pas un seul instant, après un examen suftisant, que tous les avantages ne soient pour la route qu'offre le fleuve du Tonkin, et tous les désavantages, non seulement pour la voie anglaise de ITraouaddyi mais pour toutes les autres routes qui ont été
ou qui peuvent être projetées pour pénétrer dans le Yun-nan par sa partie ouest ou sud-ouest.»
(Le baron de Richthofen, cité par M. Ë. Millot, 1882.)
Les journaux anglais considéraient eux aussi avec une attention particulière les expéditions de Dupuis, auxquelles les journaux français ne prenaient pour ainsi dire point garde; ils suivaient la marche de l'explorateur et surveillaient nos efforts ; ils signalaient la valeur de la voie commerciale du fleuve Rouge, reliant le Tonkin aux provinces occidentales de la Chine; ils l'entrevoyaient même comme la grande voie de communication pour tout le transit entre la Chine d'une part, la Birmanie et les Indes de Tautre.
Les Anglais ne se bornaient pas à observer, ils agissaient et agissent encore ; leur but était de pénétrer en Chine par la Birmanie, avant que nous n'y pénétrions nous-mêmes parle Tonkin. Nous les avons devancés, évincés peut-être, mais ils ne se découragent pas. Une nation comme l'Angleterre, qui a cherché querelle à la Chine et soutenu contre cette puissance une guerre laborieuse, dans le but unique de la forcer à consommer un produit commercial dont elle ne voulait pas, l'opium, — n'est pas de celles que les difficultés rebutent. Elle n'est point de celles non plus qui cherche-
raient si patiemment à s'ouvrir une route commerciale vers les provinces occidentales de la Chine, s'il n'y avait au bout de ces efforts un profit certain et considérable : la race anglo-saxonne réfléchit avant d'agir. Ce n'est donc point à la légère que des expéditions anglaises ont été lancées sans discontinuité depuis plus de vingt ans du côté du Laos Birman, du Thibet et du Yu-Nan, pour essayer de frayer aux produits chinois un chemin rapide et sûr vers Calcutta ou Rangoon.
Faut-il rappeler les principales explorations ou expéditions qu'ils ont dirigées dans ces parages, les jalons successifs qu'ils y ont plantés?
En 1829, le docteur Richardson va de Mandalay à Xien-Maï.
En 1835, Mac Leod visite le Laos birman.
Vers 1865, le capitaine Richard Sprye propose l'ouverture d'une gigantesque voie ferrée de 150 lieues, allant de Rangoun à Kiang-Lung.
En 1866, MM. Villiams et Luard font sur le terrain les études techniques de ce chemin de fer.
A la même époque, le major Sladen cherche les moyens de prolonger la navigation à vapeur de riraouaddy jusqu'à Bamo.
En 1873, d'autres Anglais visitent la Birmanie; ils font même des offres d'appui à Francis Garnier
qui voyage au Yunnan, et qui écrit a son ami Hippolyte Gautier :
Suivez le mouvement de Topinion en Angleterre : les chambres de commerce (300 environ) ont pétitionné à Tenvi pour la construction d'un chemin de fer du Yunnan à Rangoun. On veut établir un consulat anglais à Taly. On dénonce l'ambition (!) de la France. On agit à Pékin pour pousser la Chine à la conquête du Tong-King, et pour faire bénéficier ainsi Hong-Kong du commerce du Song-Coï au détriment de Saigon. A côté de tout ce mouvement nous
restons inactifs A Paris, une demande d'explication de
l'Angleterre fait perdre la tête à M. de Broglie.
(Lettre de M. Francis Garnier, % octobre 1873.)
L'année d'avant déjà, Garnier, frappé des efforts de l'Angleterre, en avait mesuré exactement la portée :
Il s'agit pour l'Angleterre, écrivait-il, de s'ouvrir un débouché dans une population de plus de 400 millions d'hommes et de continuer à prélever une commission sur les centaines de millions de soie, thé, etc., dont le marché de Londres est jusqu'à présent Tintermédiaire entre la Chine et le continent européen. C'est peut-être là que glt la question économique et sociale la plus importante du siècle,
(Des nouvelles routes de commerce avec la Chine, par Francis Garnier, 1872.)
En 1874, M. Margary part de Pékin, remonte le fleuve Bleu et descend par le Taping jusqu'à Bamo.
En 1815, l'expédition du colonel Brown le rejoint dans cette ville. •.
En 1815, un consul anglais, H. Golborne-Baber, s'installe officiellement à Tchong-King-Fou.
En 1811, deux explorateurs anglais, Mac-Carthy et Gill, gagnent encore Bamo par le Yunnan.
En 1880-81, MM. Stevenson et Solteau vont de Bamo à Kan-Kao.
En 1882, MM. Colquhoun et Wahab partent de Canton et atteignent Bamo. M. Archibald Colquhoun, adversaire déclaré de l'influence française, pousse de toutes ses forces le gouvernement britannique à s'emparer de la Birmanie, et soutient qu'il est possible de créer une grande voie commerciale vers la Chine, en empruntant le cours de Tlraouaddy.
En 1885, les Anglais terminent la conquête de la haute Birmanie, et occupent Mandalay.
En 1886 (1" janvier), ils s'annexent complètement le pays et signent une convention avec la Chine, qui revendique le droit de suzeraineté sur la Birmanie, comme jadis sur le Tonkin.
En 1889 arrive à Yunnan-Fu, passe par Mongtzé et se rend à Teug-Yunh un commissaire anglais chargé d'une soi-disant mission diplomatique auprès du Céleste-Empire, mais qui en réalité observe l'importance des marchés, les marchandises échangées, et transporte avec lui des caisses d'échantillons destinés à faire connaître sur son passage les produits fabriqués en Angleterre.
En un mot, les Anglais n'ont pas cessé de chercher une voie qui attirât vers Calcutta ou Rangoun les productions de la Chine occidentale. Ils n'y sont point parvenus. Et nous, au contraire, en occupant le Tonkin, nous avons mis la main sur la route commerciale la plus directe et la plus sûre pour gagner cette contrée.
De Taveu des voyageurs allemands et anglais, tels que Richtofen, Colquhoun, Baber, la voie du fleuve Rouge offre tous les avantages qu'on ne saurait trouver nulle part ailleurs ; tout récemment encore, d'aprèsle Courrier d'Haïphong (avril 1889), M. Norman, correspondant de la Pall Mail Gazette, après avoir visité le Tonkin, déclarait qu'il avait sur ce pays la meilleure opinion et qu'il serait aisément « la plus belle des colonies françaises. » — Les étrangers sont unanimes à vanter le Tonkin, et nous, nous le nions sans le connaître.