EXPLORATIONS, ÉTUDES, VOYAGES
Pour bien montrer avec quelle ardeur, quel esprit de suite le Tonkin a été exploré, parcouru, étudié sous tous ses aspects, depuis 1870, c'està-dire dès que l'expédition du Me-kong eut attiré sur lui l'attention des voyageurs et des commerçants, il suffira d'énumérer les reconnaissances scientifiques, commerciales, militaires ou autres qui ont été faites au Tonkin, jusqu'en 1884, date de l'expédition réellement sérieuse qui en 1885 nous en assura la possession.
— En 1871, le négociant Jean Dupuis explore le haut fleuve Rouge, jusqu'à Laokaï, et 60 milles plus loin que cette ville située dans le Tonkin. Il accomplit ce voyage, accompagné d'un seul domestique, du 25 février (départ du Yunnan) au 28 avril 1871 (arrivée à Laokaï). Là, ayant recueilli des renseignements considérables, et notamment la
preuve que le fleuve Rouge était navigable de Manghao (Chine) jusqu'à la mer, il rebrousse chemin. En route, il s'enquiert des besoins du commerce, relève le cours du fleuve, visite les mines, etc.
Il importe de remarquer que, loin d*être exagérées ou marquées au coin d'un enthousiasme trop grand, comme il arrive souvent aux observations d'un premier explorateur, — celles de Dupuis, dont on a cherché à contester la valeur, ont été pleinement et de tous points confirmées par les récits qui suivirent le sien. Dès 1817, M. Dupuis publiait une relation de son Voyage au Yunnan, déjà conté par un de ses futurs compagnons, M. Ducos de la Haille, en 1814 : Notices sur le voyage de M. Dupuis.
Francis Garnier, appréciant l'importance de cette exploration, pouvait justement écrire :
Ainsi, à la démonstration théorique, vient se joindre une éclatante sanction pratique : un homme, sans fatigue, sans alarmes, a pu reconnaître seul et sans secours la plus grande partie du tleuve sur Timportance commerciale duquel j'ai attiré toute votre attention. Ce fleuve, il le juge très facilement navigable jusqu'à très peu de distance des frontières de la Chine. Les populations indépendantes qui occupent les confms du Yunnan du Tong-Kiog ne demanderaient pas mieux que de voir s'ouvrir devant elles une voie commerciale qui décuplerait la valeur de leurs produits métallurgiques ou forestiers...' Un chef cantonais s*est rendu maître depuis quelques années d*ua poste douanier établi
sur le fleuve , et 8*esl constitué ainsi un revenu mensuel éva lue a 16,000 taels, c'est-à-dire à 1 million et demi de francs par an. Ce chiffre prouve déjà l'exislence d^une circulation commerciale active et se chiffrant par dizaines de millions. Ces renseignements que nous devons à Fiatelligentc tentative d'un Français courageux et entreprenant... sont de nature à faire concevoir les plus grandes espérances sur Tavenir qui attend les relations commerciales nouvelles ouvertes avec cette contrée. 11 nV a dans cette nouvelle voie ni exclusions politiques à craindre, ni hostilités des populations à redouter, ni déserts, ni cataractes infranchissables.
(Des nouvelles routes de commerce avec la Chiner communication à la Société de géographie^ janvier 1872.)
— En 1872, la corvette de guerre le Bourayne, commandant Senez, effectue une reconnaissance hydrographique sur la côte du Tonkin ; ses officiers explorent le Delta.
— En 1812, au mois de novembre, M. le docteur Harmand, qui Tannée suivante allait si vaillamment seconder Francis Garnier, passait tout rhiver au Tonkin, étudiant la climatologie, le sol, les fleuves, la population, Tindustrie, Tagriculture, les produits, etc.
— En 1872 encore, presque en même temps que le Bouraynôy le Duchaffaut reconnaissait le golfe du Tonkin et les côtes voisines du Delta.
— En 1812 également, Dupuis remontait tout le fleuve avec deux canonnières et une jonque chargée du matériel de guerre qu'il s'était, engagé
DE 1870 A 1884 8â
par traité à faire entrer dans le Yunnan pour l'armée du maréchal Ma. Parti en décembre 1872, il esta Manghao le 4 mars 1813, avec ses marchandises, après avoir tout le long de la route pris le plus de renseignements possible.
Enfifiy écrit-il, un grand pas était fait, la navigabilité du fleuve était démontrée, une nouvelle route vers laChine était trouvée, et une telle découverte était en soi une source d* incalculables avantages,
{Voyage au Yunnan, par J. Dupuis, 1877.)
— En 1873, encouragé par ce succès, Dupuis redescend immédiatement le fleuve. Le 21 avril, il quitte Manghao avec ses bateaux chargés de rétain et du cuivre qu'il a reçus en payement des autorités chinoises, et il opère la descente dans d'excellentes conditions : au bout de neuf jours, le 30 avril, il débarquait à Hanoï.
Il n'était plus permis de douter, dès lors, de la navigabilité du fleuve Rouge, ni de la possibilité de s'en servir pour le trafic : la preuve était faite.
— En 1813, Francis Garnier, parti de Shanghaï à ses frais, pendant un congé, remonte le fleuve Bleu, et va jusqu'au Yunnan, qu il explore. Puis il revient en toute hâte à Saigon, appelé par l'amiral Dupré (juillet 1813).
C'est ainsi que commence la première expédition du Tonkin. On peut dire que Tamiral Dupré en fut
Tapôtre, Francis Garnier le héros, Dupuîs ToccasioD et la victime.
Revenu à Hanoï, fin avril, avec 150 Chinois bien armés, de la garde du vice-roi du Yun-nan, Dupuis s'y voit arrêté par la résistance des mandarins annamites. On lui refuse l'autorisation de faire remonter vers la frontière chinoise une cargaison de sel. Pour protéger les bateaux qu'il a amenés de Lao-Kaï et ceux qu'il voudrait y expédier, Dupuis est obligé d'organiser à terre une véritable défense militaire.
Impuissant à le chasser de Hanoï, le gouvernement annamite s'adresse au gouverneur de la Cochinchine et lui demande d'expulser Dupuis. Celui-ci introduit, de son côté, une demande d'indemnité pour le dommage qu'on lui a fait subir.
Appelé par le gouvernement annamite lui-même à trancher l'affaire, l'amiral donnait à Francis Garnier la mission d'ouvrir une enquête sur les actes de Dupuis et sur ses réclamations, — de peser sur Dupuis pour obtenir sa retraite et celle du petit corps d'aventuriers chinois dont il était entouré. — < Pour y arriver, il s'établira solidement sur le point qu'il choisira; il fera choix d'un point pouvant servir au besoin de base d'opérations. »
Dans la pensée de l'amiral, le protectorat était le but; pour faire adopter sa conviction, sa foi pro-
fonde dans l'avenir et la richesse du Tonkin, il entretenait avec le Ministère de la marine une correspondance active.
Notre établissement dans ce riche pays, limitrophe de la Chine, et débouché naturel de ses riches provinces sudoccidentales, est selon moi une question de vie ou de mort pour l'avenir de notre domination dans rExtrémc-Orient.
(Lettre au ministre de la marine y 19 mai 1873.)
Puis il insistait de façon plus pressante par le télégraphe:
Le Tonkin est ouvert, en fait, parle succès de Tenlreprise Dupuis... Effet immense dans commerce anglais, allemand, américain; nécessité absolue d'occuper Tonkin avant la double invasion dont ce pays est menacé par les Européens et les Chinois, et assurer France cette roule unique. Demande aucun secours, ferai avec mes propres moyens. — succès assuré.
(Télégramme au ministre de la marine ^ 28 juillet 1873.)
Ayant ainsi préparé les voies et signalé Topportunité de l'action armée, l'amiral Dupré adressait le même jour, au ministre, une longue lettre explicative. Sa confiance dans la richesse du Tonkin et sa conviction qu'il était nécessaire de nous y établir étaient telles, qu'ayant exposé le plan diplomatique qu'il désirait appliquer à Hué, et dont le but était de donnera la cour des prétextes, sauvant les apparences, — il ajoutait courageusement :
Mais je suis prêt, s'il reste un doute dans votre esprit et dans celui du gouvernement^ à assumer toute la responsabilité des conséquences de Vexpédition que je projette^ à m* exposer à un désaveu, à un rappel, à la perte d'un grade auquel je crois avoir quelques droits. Je ne demande ni approbation ni renforts; je vous demande de me laisser faire, sauf à me désavouer, si les résultats que j'obtiens ne sont pas ceux que je vous ai fait entrevoir.
(Lettre au ministre de la marine, 28 juillet 1873.)
Ce noble langage fit peu d'impression à Paris, où le duc de Broglie tenait le pouvoir. La conquête pourtant se fût faite alors sans les difficultés rencontrées plus tard.
Mais Tamiral Dupré ne se décourage point. Il apprend d'ailleurs que la cour de Hué sollicite le secours de TAngleterre; il en informe le ministère, en même temps qu'il envoie à Hanoï Théroïque Francis Garnier, qui, lui aussi, demande à l'amiral Dupré de ne pas hésiter à le désavouer, si cela lui paraît nécessaire.
Enfin le ministère finit par céder: il consent à rétablissement éventuel d'un protectorat au Tonkin.
C'est le 27 septembre 1873 que Francis Garnier se met en route avec une petite troupe de 180 hommes. Détail à noter : d'après une lettre de Garnier à sa femme (1873), les Chinois établis à Saigon faisaient des vœux pour l'expédition, et
remirent même à Tintrépide soldat des chèques importants pour en assurer le succès .
Profitant des démêlés de Dupuis avec les mandarins annamites, Garnier opère un hardi coup de main; secondé par des officiers de valeur, il prend Hanoï, occupe le Delta, y établit ses hommes, et déclare le fleuve Rouge ouvert au commerce. Mais presque aussitôt, le 21 décembre 1873, il est tué dans une embuscade.
— En 1874, la situation est donc très critique. Le Delta est occupé par une poignée d'hommes éparpillés dans les forteresses, et secondés par les gens de Dupuis, qui lui aussi prend part à ces combats. Mais la mort de Garnier compromet tout. A Paris, le gouvernement se prononce contre toute occupation militaire; à Saïgon on est si vivement impressionné qu'un haut fonctionnaire, M. Philastre, inspecteur des affaires indigènes, est expédié au Tonkin avec pleins pouvoirs. II fait tout évacuer, sauf quelques postes du Delta ; il désavoue Garnier, ordonne à Dupuis de s'éloigner et le ruine. 11 recule en somme sur toute la ligne, et conclut les traités de Hué, des 5 janvier et 6 février 1874, qui ont donné naissance à d'inextricables difficultés. Un consulat de France est créé à Hanoï ; mais la situation du consul, M. Rheinart, devient bientôt telle qu il demande lui-même son rappel.
Les traités de Hué ouvraient théoriquement le fleuve Rouge à notre commerce, mais sans nous laisser la faculté de stationner et de tra6quer au delà d*Hanoï ! Cette clause eut du moins pour résultat de nécessiter un traité de commerce, signé le 31 août 1814, pour régler la perception des droits dédouane. En effet, à la suite de la campagne de Cochinchine faite en 1839 de concert avec l'Espagne, cette dernière était restée créancière de l'Ânnam, et, en 1874, il lui restait dû 5 millions de francs. Cette indemnité ayant été garantie par la France et devant être prélevée sur les douanes annamites des ports ouverts au commerce européen par le traité de 1874, on établit dans ces trois ports: Thinaïen (Annam), Haïphong et Hanoï (Tonkin), un service de douane mixley administré par des fonctionnaires annamites, sous la surveillance d'un personnel français qui tint en double la comptabilité. C'est aimji que, dès le mois de septembre 1875, la France a pu être renseignée d'une façon relativement exacte sur l'importance du courant commercial, les produits importés et exportés, etc., au Tonkin.
— En 1875 s'acheva la reconnaissance hydrographique du Delta, faite par MM. Héraud etBouillet, ingénieurs. Puis, MM. de Banières et Gouin, lieutenant de vaisseau, exploraient et relevaient le
cours du fleuve Rouge jusqu'à la rivière Claire.
— En 1875-76, le Courrier de Saigon publia un Aperçu sur la géographie, les productions, Vindustriey les mœurs et les coutumes du royaume cPAnnam, qui est peut-être Tœuvre d'ensemble la plus complète et la plus exacte qui ait paru jusqu'ici ; l'administration des Colonies y a fort souvent recouru, notamment pour la rédaction des Notices coloniales pour l'Exposition d'Anvers, en 1878. Les renseignements contenus dans V Aperçu ont été recueillis sur les lieux mêmes par des personnes différentes, mais toutes également compétentes, et c'est vers 1889 que M. Le Grand de la Liraye les réunit en une seule étude, publiée seulement en 187S. C'est ce même travail que M. J. Silvestre a eu l'excellente idée de tirer de l'oubli et de reproduire entièrement dans un volume paru en 1889, et que nous aurons à citer plusieurs fois (1).
— En 1876, premier voyage de M. de Kergaradec, lieutenant de vaisseau et consul de France à Hanoï. En 28 jours, sur un canot à vapeur, sans avoir à subir aucune attaque ni à faire usage de ses armes, il remonte le fleuve Rouge depuis Hanoï à Laokaï, en recueillant de très utiles infor-
(1) U Empire (TAimam et le peuple annamite. J. Silvestre, chez Alcan, 1889.
mations. La relation de ce voyage est aussitôt l'objet d'un long rapport rendu public.
— En 1871, second voyage de M. de Kergaradec ; sur deux barques très légères, il remonte le fleuve Rouge d'Hanoï à Manghao (Chine) sans être inquiété. Les négociants chinois sont très favorables à l'ouverture du fleuve Rouge. Cette fois il a mis 18 jours seulement pour aller d'Hanoï à Laokaï. Il visite et étudie le Yunnan, et constate sa richesse ainsi que son activité commerciale.
Ce voyage, dont le retentissement fut considérable dans le monde colonial, est le quatrième fait sur le fleuve Rouge jusqu'à Laokaï, et le troisième jusqu'à Manghao (Chine).
— En 1878, l'effet produit par ces explorations et les rapports concluants qui en ont détaillé ley résultats est si grand que le Congrès de géographie commerciale et internationale, réuni au Trocadéro, à l'occasion de l'Exposition universelle, émet le vœu suivant, sur l'initiation de M. le marquis de Croizier, président de la Société académique indo-chinoise :
Considérant que la voie du Tonkin, découverte par M. Dupuis, est la voie la plus courte et la plus facilement accessible pour pénétrer dans les provinces* du Sud-Ouest de la Chine, et qu'un traité du 15 mars 1874 entre a France et TAnnam ouvre cette voie au commerce de toutes les nations.
Le Congrès émet le vœu :
I^.Que cette voie soit signalée à rattention du commerce international ; 2® que la France prenne des me$ures pour assurer l'exécution du traité.
{Journal officiel, 10 octobre 1878.)
C'est également à cette époque que le docteur Harmand, toujours préoccupé d'ouvrir des routes commerciales nouvelles, réussit à passer du Laos dans FAnnam. — En même temps, M. le docteur Maget commence ses tournées dans le pays, et observe le climat, les productions, les mœurs, etc.
— En 1819, les travaux hydrographiques et topographiques sont menés avec un redoublement d'activité. Le lieutenant de vaisseau Delmont remonte la rivière Claire jusqu'à Tûyen-Quan; — le lieutenant de vaisseau Gros-Devaud, avec la canonnière la Massue, explore la rivière Noire, la rivière Claire et le fleuve Rouge, qu'il remonte jusqu'au rapide d'O-Ga (à 210 milles de la mer, 156 d'Hanoï et 70 seulement de Laokaï) ; — M. Mourin d'Arfeuilles, capitaine de frégate, consul à Haïphong, entreprend l'examen des affleurements houillers; — M. Escudier, capitaine de frégate, sur YHainelin, continue cette étude en fouilles profondes ; — le Bourayne^ capitaine Maire, puis le Ducouédic, capitaine Besnard, secondent M. Joseph Renaud, ingénieur hydrographe, qui
relève la carte du Tonkin septentrional entre le mouillage de la Cac-Ba et le port de Pak-Hoï ; — de son côté, M. Mallard, lieutenant d'infanterie de marine, dresse une carte administrative et routière. — En 1880, M. Joseph Renaud continue, à bord de la Surprise, capitaine Blot, ses travaux hydrographiques sur la côte ; — M. Cabanes, officier, explore la région voisine de Bac-Ninh; — M. Lesoufaché, officier de marine, fait des relevés hydrographiques sur le Thong-Gian et le Song-Kao(qui passe à Thaï-Nguyen et Cao-Bang); — la Carabine, avec le capitaine Broussais, poursuit ces explorations.
— En 1881, MM. Villeroy d'Augis etCourtin explorent la rivière Claire; M. Aumoitte atteint la frontière chinoise du nord-est et va à Lang-Son;
— M. de Kergaradec, à bord de la Massue^ visite les territoires qui avoisinent Bac-Ninh,
— En 1882, les explorations continuent etlesévénements se précipitent. MM. H. Viénot, conseiller colonial à Saigon, et Schrœder, entrepreneur, reçoivent du gouverneur de la Cochinchine mission d'étudier les conditions d'établissement éventuel de lignes ferrées au Tonkin ; ils relèvent en passant tout le terrain entre Haïphong, Hanoï et Bac-Ninh ;
— en même temps s'effectue l'importante mission de MM. Fuchs, ingénieur en chef des mines, et Saladin, ingénieur des mines, dont le but est d'étudier à
fond les gisements houillers et métallifères existant au Tonkin; — à leur retour, ils publient un rapport extrêmement détaillé, qui met en lumière la richesse minière considérable du Tonkin ; ils font, dans de grandes usines des environs de Paris, des expériences pratiques couronnées de succès, avec les charbons du Tonkin.
— En 1883, ont Heu les reconnaissances hydrographiques de MM. Joseph Renaud et RoUet de risle, ingénieurs, sur la côte nord-est du Tonkin.
— En 1884, diverses missions scientifiques ou commerciales étudient encore le Tonkin, notamment celle de M. Paul Burnat qui, depuis dix-neuf ans, résidait en Extrême-Orient, et qui fut chargé par les principales chambres de commerce de France de rechercher spécialement les intérêts du commerce français dans ce pays. Son rapport figure au Journal officiel du 12 février 1885.
A partir de ce moment, les opérations militaires, dont nous parlerons plus loin, deviennent plus .sérieuses ; elles entravent à peu près complètement les recherches et les efforts des explorateurs.
Puis, Tannée d'après, en 1885, le traité de Tien- Tsen fait du Tonkin une terre française. .