Le toréador
Bien qu'il n'y ait point d'e fermé en espagnol, nous avons cru devoir employer l'accent dans tous les mots tels que Toréador, Diego, Yunqué, etc., dont la prononciation eut pu sembler douteuse au lecteur français. Cependant nous n'avons pas osé altérer la physionomie des mots au point de substituer Y ou à Vu; personne n'ignore que dans toutes les langues méridionales la lettre u représente le son ou, ainsi l'on devra lire: Pountal, Younqué, Bartoultiros, etc..
La royauté du Cirque,
Diego Tudilla le toréador était sans Contredit l'homme le plus populaire de Séville et de toute l'Andalousie.
A Grenade, à Cordoue, à Cadix, il n'y avait pas de belles courses sans lui, et sa renommée naissante effaçait déjà celle
du fameux Matéo, de Madrid, qui, pendant plus de trente ans consécutifs, avait eu la gloire d'être le roi des tcréadores de la Péninsule.
Une fois, Diego s'était trouvé au même combat que le vieux maître. La foule attentive jugeait des coups ; deux grandes réputations joutaient entre elles : l'intérêt était excité à ce point qu'on n'entendait plus un cri, plus un mot, plus un soupir d'amour, plus un frôlement de robe. Les éventails même restaient immobiles.
Les belles Àndalouses et leurs galants cavaliers, les bruyans riverains de
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Triana, les mariniers du Guadalquivir, les soldats, les femmes et les filles, et les muletiers de la Sierra, et les facétieux gamins de la ville» tous se taisaient.
Un premier taureau fut lancé. Il échut en partage au jeune Sévillais qui le frappa de mort avec une grâce merveilleuse. Des acclamations enthousiastes ébranlèrent le cirque ; elles durèrent longtemps.
Puis vint le tour de Matéo ; le silence se rétablit au moment où le vieux gladiateur entra dans l'arène.
6 le TonÉADOit.
Matéo venait d'atteindre sa soixantième année; cependant, il marchait encore la tête haute, et quand il leva sa large épée à deux tranchants sur le col de Fanimal furieux, ce fut avec tant de fermeté que les amis de Diego eurent un instant de crainte. Mais la main du matador de Madrid n'enfonça point la lame jusqu'au cœur du taureau sans avoir tremblé ; c'était l'effet de l'âge.
D'une part donc, souplesse, agilité, laisser-aller charmant ; de l'autre, quelque chose de raide, de compassé, de glacial, pas de moelleux dans le geste. Le coup était bien porté, rien de moins, rien de plus.
le tohéadoh; 7
On cria bravo cependant; Ton applaudit pour rendre hommage au roi des toréadores — roi désormais déchu. — Matéo sentit que son règne était passe ; il étouffa un soupir et sacrifia trois autres victimes avec une admirable précision; mais il ne put empêcher son bras de vaciller encore.
Diego, lui, se fit un jeu d'irriter les trois autres taureaux qui lui furent aussi amenés successivement. II prolongea la lutte à plaisir ; il ne daignait les frapper qu'à l'instant où ils fondaient sur lui et non sur le drap écarlate» qui d'ordinaire sert à tromper la rage de la bête
longtemps harcelée par les picadores.
Enfin, quand il eut affaire au dernier taureau, et que \echulillo (valet du cirque) vint lui présenter l'étoffe rouge et Tépée, il n'accepta que l'épée. C'étaitorgueil! c'était folie! mais Diego ne voulait plus avoir de rival sur les arènes d'Espagne. Pour mieux vaincre le maître, il ménageait le taureau.
Le jeune matador se laissait courir sus, évitait d'un bond l'animai qu'il piquait aux naseaux, et s'exposait avec une témérité sans exemple.
La multitude palpitante criait : « Muera, muera torol » (meure le taureau!)
lr TunÉADon. y
Diego ne se rendit à ces ordres suprêmes que le plus tard possible. La bête sauvage tomba morte à ses pieds ; il retira le glaive du défaut de l'épaule et salua l'assemblée.
Alors on eût dit que le cirque s'écroulerait; les spectateurs trépignaient de joie, les femmes souriaient au hardi vainqueur, les clairons sonnaient la fanfare d'usage, et l'attelage caparaçonné qui vient, après chaque boucherie, traîner hors du cirque les cadavres du taureau et des chevaux éventrés, attendait q à l'entrée de l'enceinte.
Tout à coup on fit silence, car le vieux
Matéo s'était avancé vers Diego Tudilla, il avait ramassé une couronne et la posait sur la tête de son jeune émule.
Une nouvelle salve d'applaudissements retentit; elle redoubla quand le vieillard offrit son glaive tant de fois rougi à son habile successeur, et s'écria d'une voix émue en le montrant :
— Vive Diego Tudilla, roi des toréadores ! Matéo a tué son dernier taureau. Gens de Séville, la corrida d'aujourd'hui sera sa dernière corrida !
Quand le vieil athlète eut fini de par- 1er, on vit une grosse larme rouler sur
LE TOULADOIl. M
sa joue creusée de rides ; le peuple envahit l'enceinte, et lui décerna une couronne; après quoi (es deux matadores furent portés en triomphe dans la ville.
Le lendemain, Matéo partit pour Madrid 5 jamais depuis il ne reparut sur une arène.
Diego Tudilla occupait donc le premier rang parmi ces intrépides acteurs qui chaque soir jouent leur vie en présence de la multitude et pour lesquels se passionnent tontes les classes de la société.
Plus d'une grande dame eût été fière des hommages du brillant toréador.
Al LE TORÉADOR.
Qui saurait dire combien de vives et piquantes Sévillaises d'une naissance moins distinguée, lui prodiguaient les bouquets, les tendres œillades, les agaceries et les douces paroles? S'approchait-il des gradins, où s'entrelaçaient comme les fleurs d'une guirlande les plus gracieuses jeunes filles de l'Andalousie, toutes les mantilles tremblaient; il recueillait des soupirs et des reproches, des sourires et des regards qui demandaient merci, car bien des beaux yeux, bleus ou noirs, avaient pleuré sur ses
rigueurs.
Mais lui restait insensible à tout : à
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peine laissait-il errer un coup-d'œil distrait sur cette .galerie de femmes transportées d'admiration. Son âme était tout entière à dona Mariquita, la fille du riche et puissant marquis del Puntal.
Diego souffrait pour elle ce que tant d'autres souffraient pour lui.
Ce n'est pas que Mariquita ne témoignât aucune bienveillance au toréador dont la mère l'avait nourrie ; au contraire, elle était habituellement à son égard d'une affabilité remarquable ; souvent même elle daignait causer longuement avec lui lorsqu'il se présentait chez le marquis del
Puntal, soit à la demeure de ville, soit à l'habitation de campagne. Jamais femme ne complimenta Diego en termes plus flatteurs ni plus sincères ; mais Mariquita «entait trop bien quelle immense distance la séparait d'un simple toréador ; elle lui permettait de l'adorer, en réservant son amour de jeune fille pour quelque noble cavalier espagnol.
Or, Diego savait tout cela et n'en aimait que plus ardemment la fille du
riche hidalgo, sombre vieillard qui avait
longtemps servi outre-mer dans les diverses colonies espagnoles où habitait encore une partie de sa famille. C'était
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un officier estimé par le roi, respecté par ses collègues et honoré dans la province. 11 occupait la position de commandant-général des milices d'Andalousie.
Un peu plus d'un an après la corrida de toros où Matéo s'était démis de sa royauté en faveur de Diego Tudilla, — un soir, au moment où le soleil se couchait, le matador sortit le premier du cirque où il avait, comme à son ordinaire, enthousiasmé la population par son adresse et son intrépidité. Il cacha sous un vaste manteau brun son élé-
\(i LE TORÉADOR.
gant costume andaloux tout étincelant de broderies et de paillettes, et se dirigea d'un pas résolu vers le centre de la ville.
Le Toréador était violemment agité ; — tandis qu'il luttait dans l'arène , il avait remarqué un cavalier inconnu qui, sur l'invitation du marquis del Puntal, avait pris place à côté de dona Mariquita et n'avait cessé de lui adresser la parole. La jeune fille souriait souvent, rougissait quelquefois et dissimulait son trouble sous les plis de sa mantille ou les lames de son éventail. Diego , dans son impatience jalouse ne prolon.
gea pas la joute; il sacrifia le dernier taureau d'un coup d'épée furieux, si prompt, si vif, que la foule crut qu'il avait fait ainsi pour l'étonner ; elle poussa des cris de joie longtemps répétés par les échos du Guadalquivir sur les bords duquel est située l'arène.
Cependant trois hommes de la campagne, à en juger par leurs hautes guêtres de cuir, la coupe et l'étoffe de leurs vêlements, attendaient le matador à la porte du cirque; ils s'avançaient vers lui, mais Diego les évita comme s'il eût craint quelque ovation fâcheuse. 11 passa si vite que les autres n'eurent pas le
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temps de l'accoster, ils se bornèrent à le suivre.
'. Le Toréador tournait le dos au faubourg de Triana et conséquemment au
fleuve qu'il aurait dû traverser pour rentrer chez lui ; il pénétrait dans les rues étroites et tortueuses des quartiers aristocratiques ; les campagnards avaient peine à ne point le perdre de vue.
Enfin, il s'arrêta devant une grille ornementée d'arabesques, au-delà de laquelle s'étendaient descours marbrées ou patios, délicieux salons d'été auxquels le
ciel étoile sert de dôme dès que le soleil a disparu sous l'horizon. Déjà la tente
qui garantit de ses ardeurs pendant le jour avait été repliée sur elle-même ; une température douce régnait dans l'opulente salle où pénétra le matador.
Les trois hommes qui le suivaient n'ignoraient pas que la maison appartenait au marquis del Puntal. L'un d'entre eux alla s'assurer qu'elle n'avait pas d'autre issue ; puis il vint rejoindre ses camarades bien déterminés à attendre que Diego ïudilla sortît.