SÉVILLE LA MERVEILLE
Séïille la merveille.
Sur la rive gauche du Guadalquivir, au loin dans la plaine, s'étend Séville, la merveille des Ëspagnes, le rubis de l'Andalousie, Séville, cité mauresque et gothique, mahométane, et chrétienne, ville chère aux peintres et aux poètes.
24 LE T()XK\DOR.
La pairie de l'énergique Velasquez et du mystique Murillo grands maîtres d'une école célèbre, la patrie de Juan de la Cueva le Ménandre de la Bétique et du divin Herrera, son Virgile, Séville est une mine féconde pour l'artiste, pour l'historien, pour le philosophe.
Reste pompeux de la gloire orientale, l'Alcazar, rival de l'Alhambra, y étale les richesses infinies de ses longues colonnades, de ses salles de marbre brodé à jour, de ses dentelles de pierre. Les jardins d'orangers, les bains frais et voluptueux, les fontainesetles cours royales du vieux palais des califes, disent quels
furent ces conquérants fondateurs qui cultivaient les arts par la guerre et créaient d'un seul jet, dans leur marche rapide, toute une civilisation empreinte d'un luxe splendide. L'Alcazar est une féerie des Mille-et-une-Nuits; il fait comprendre la poésie de l'Arabe et les éternels regrets des fils du désert.
La haute Giralda, minaret massif et quadrangulaire , l'observatoire de ces astronomes qui cherchant l'avenir dans les cieux y trouvaient les lois du monde, — \SiTorré dei oro, témoin de la puissance maritime des Maures, vigie encore fameuse, peignent une époque de guerres
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chevaleresques et fanatiques, d'invasions barbares, de découvertes savantes, de traditions parfois naïves, parfois sublimes.
Puis, la vieille cathédrale et sa nef grandiose, et ses chapelles toutes scintillantes d'or, étincelantes de pierreries, ses tombes de rois, ses sculptures, ses statues; puis tous les couvents, chacun avec sa couleur particulière, ses détails dun vif intérêt; enfin les sombres cachots de l'inquisition et la Lonja aux nombreuses archives, voilà qui retrace une seconde époque ; voilà l'Espagne de Ferdinand, d'Isabelle et de Charles-Quint,
LE TOKEAiOR. 27
l'Espagne subjuguant un monde nouveau, dictant des lois à l'ancien et rivant à ses pieds la lourde chaîné qu'elle essaie en vain de briser aujourd'hui.
En présence de ces monuments, se dresse la grande figure de Cristophe Colomb. Il apparaît arrivant à Séville, y méditant son audacieuse entreprise, poursuivant delà les souverains de Castille et Léon au milieu des travaux de la dernière croisade européenne, y jouissant du seul instant de repos qu'il ait eu durant sa pénible carrière, et jetant à l'heure de sa mort un reflet d'immortalité sur sa Seconde patrie.
28 LE TORtUHJR.
Tous les hommes illustres de l'Espagne, ont voulu prendre leur part de sa Merveille, laisser à Séville une page de leur histoire et y inscrire leur nom par quelque acte solennel.
En débarquant sur les quais, une belle rangée d'arbres frappe d'abord les regards, un certain mouvement anime le port, mais entre-t-on dans la ville,- les rues sont désertes et silencieuses ; à peine rencontre-t-on çà et là de rares passants enveloppés dans de larges manteaux, encore semblent-ils fuir la lumière.
Vastes édifices, sombres monastères,
palais du moyen-âge, venelles étroites, larges places, tout est grave, tout est triste.
Le soleil darde ses rayons sur les dalles calcinées : la solitude est profonde.
Sans avoir franchi le seuil des églises, sans avoir attendu le crépuscule, si vous continuiez votre voyage à travers l'Espagne, vous pourriez vous demander : — Est-ce une magnifique ruine? est-ce une ville abandonnée?
Ce n'est qu'une ville endormie.
Arrêtez-vous plutôt quelques heures, et vous la verrez s'éveiller, la belle non-
50 LF TORÉADOR.
chalante, vous la verrez sortir de sa stupeur diurne, et parée de fleurs, parfumée, vivante enfin, prendre une physionomie nouvelle. Figaro rouvre sa boutique. De joyeuses clameurs retentissent, le son des mandolines et les chants d'amour s'épanchent dans les airs tièdes, et les rires s'envolent confusément de tous les patios marbrés.
Alors les draperies des balcons laissent apercevoir les jeunes andalouses, yeux mutins, lèvres roses, grands cheveux noirs et bouclés. Alors les tertulias et les jeux commencent. Le Duqué, la Christina , et l'Alaméda regorgent de
promeneuses charmantes, le bruit renaît, les marchands sont assaillis d'acheteurs, la foule surgit comme par enchantement et pullule dans les lieux publics. Séville devient cette ville de plaisirs et de sérénades que don Juan adorait.
Les antiques monuments s'effacent dans l'ombre ; l'Alcazar n'enferme plus dans son harem les esclaves des rois maures, elles ont pris la mantille moderne; les voici agaçantes et folles demandant des combats de taureaux, des sorbets et des chansons.
Les patios de Séville sont généralement construits d'après le système
orientales dans le style du palais d'Aller ou du Caire ; des colonnes de marbre blanc, le plus souvent travaillées avec un goût exquis, supportent les étages supérieurs et ménagent des galeries latérales dans lesquelles sont placés les meubles et les tableaux. En face de la grille, sous une arcade, se' croisent des portières d'étoffe qu'on pourrait fermer si l'on voulait éviter les regards indiscrets ; heureusement, il est fort rare que les belles Sévillaises, filles d'Eve et curieuses, prennent cette précaution. Les tuteurs et les maris jaloux eux-mêmes, souffrent que les rideaux restent drapés; mais aussi de l'extérieur on peut voir ce
LE TORÉADOR. o5
qui se passe dans la première cour et quelquefois même dans la seconde.
Les gens à capes de bure qui guettaient Diego, le guettaient donc fort à leur aise.
Le toréador fut bientôt entouré par le majordome, les valets de pied, les caméristes et les autres serviteurs de la maison ; il donna complaisamment des détails sur la corrida qui finissait, et quand il eut satisfait les assistants, il demanda du ton le plus insouciant qu'il put prendre:
— Ah ! quel est donc ce cavalier à
5i IF. TOHÉADOR.
barbe noire qui est venu au cirque avec le seigneur marquis?
— Don Àlvaro Barros , répondirent les domestiques d'une commune voix.
— Et encore? ajouta le toréador en s'adressant plus particulièrement au majordome.
— Son nom est à peu près tout ce que nous savons de lui ; vous l'avez vu, et vous avez pu remarquer qu'il est beau garçon, grand, bien fait, yeux castillans * air décidé, galant et amoureux...
— Oui, oui, camarade , interrompit Diego impatienté; mais babite-t-il ici,
et depuis quand? D'où tombe-t-il? qui est-il? ou du moins qu'en pensez-vous?
' Certainement, vous n êtes pas restés muets sur son compte.
— Vous êtes curieux, maître Tudilla, reprit le majordome en riant : Eh bien! voici deux mois que don Alvaro est arrivé pour la première fois au Puntal, où nous étions alors. Nous croyons qu'il est des colonies, car il parle quelquefois de ces pays-là. Le marquis l'a reçu comme un fils, et l'appelle son neveu. Enfin, peut-être bien que tout ça donnera lieu à quelque chose, et dans ce cas nous nous frotterons les mains ! car enfin doua
Mariquita est d'âge à faire mettre les petits pots dans les grands, n'est-il pas vrai ? J'ai toujours eu fièrement envie de voir arriver ce moment-là. Un nouveau marié doit être généreux, surtout quand il s'agit d'une héritière comme la nôtre. Qu'en dites -vous, maître Diego?
Le toréador ne put entendre sans pâlir la fin de la phrase du jovial majordome.
— Il y a deux mois, demanda-t-il, que ce cavalier est commensal du marquis?
— Oui, deux bons mois, et quand
LE TORKADOR. 57
nous avons quitté le château pour venir en ville, il nous a suivis. Dona Mariquita tenait beaucoup à se trouver ici pour l'époque des courses ; aussi voilà trois jours que nous sommes en ville, mais j'imagine que nous n'y resterons pas longtemps. Figurez- vous, mon cher, que le marquis a pris la campagne et son diable de Puntal en passion... à mon grand déplaisir : car, à parler franc, camarade, je déteste, moi, ces vieilles tours noires de là-bas et la solitude de nos plaines sans fin; on y meurt d'ennui. Parlez-moi de Séville , pays charmant...
Diego n'écoutait plus. Le majordome,
fort prolixe de sa nature, n'en continuait pas moins l'éloge pompeux de la ville et des faubourgs, sans oublier l'inébranlable Ij)nja, ou en français la Bourse, et la manufacture des cigares royaux et la Torré dcl oro, la promenade du Duqué, les alamédas ombreuses, et par-dessus tout, les névérias, où pour un réal on peut se régaler d'un sorbet parfumé, à moins qu'on ne préfère une demi-pinte de vin de Pajarété.
A travers ses digressions verbeuses, le majordome supputait par avance les honnêtes bénéfices qu'il retirerait de la noce ; enfin, sous forme de conclusion,
IS lOltKVDOK. 511
il venait de répéter pour la millième fois le proverbe des Andalous à la louange de Séville la Merveille, lorsque le carrosse du marquis del Puntal s'arrêta devant la grille.
Les domestiques s'échappèrent par tous les corridors, à l'exception de ceux qui devaient ouvrir et conduire ensuite les chevaux à l'écurie nécessairement indépendante de la maison principale.
On conçoit, en effet, qu'une voiture ne saurait entrer dans les cours dallées de marbre que nous venons de décrire.
A\) LE TOREADOR.
Diego Tudilla était resté dans le patio. ;
Le marquis del Puntai descendit le premier du carrosse d'un pas encore ferme malgré son grand âge, et se dressa aussitôt militairement, pour voir don ÀlvaroBarros offrir la main à dona Mariquita. L'élégant cavalier s'acquitta de ce devoir avec une grâce parfaite et n'abandonna point la main de l'héritière sans l'avoir portée à ses lèvres. Un sourire paternel dérida pour un instant la physionomie du vieil hidalgo. Don Alvaro présenta le bras à la jeune fille qui ne laissait pas que d'être un peu
troublée par les étranges regards du toréador.
— Ça, mon ami, s'écria don Alvaro d'un ton fort léger en s'adressant à ce dernier, que faites-vous ici, je vous prie?
Le matador trouva difficile à supporter l'accent impertinent de ce peu de mots, mais il se contint, salua profondément le commandant-général qui lui rendit un petit signe de tête, et se tournant vers dona Mariquita :
— Si Votre Grâce, dit-il, m'adressait la même question, je répondrais que
je viens lui adresser mes humbles hommages.
— Diego, repartit gracieusement la jeune fille, je suisaise de te voir ici après t'avoir admiré sur l'arène ; ton dernier exploit a été superbe. Seigneur Barros, continua-t-elle, je ne vous ai pas dit que sa mère a été ma nourrice et que, pendant ma première enfance, il était mon gardien et mon protecteur.
— Si votre cœur m'y autorise, répliqua don Alvaro sans se soucier- d'être entendu, vous n'aurez plus d'autre gardien que moi, d'autre protecteur que ma bonne épée.
Le toréador blessé au vif repartit d'une voix tremblante décolère :
— Dona Mariquita peut savoir que l'épée de Diego Tudilla vaut celle d'un gentilhomme!
— Comme un coutelas de boucher vaut une lame de Tolède, interrompit en détournant dédaigneusement la tête don Alvaro Barros qui avait déjà dépassé la place où se tenait le Toréador.
Diego Tudilla pâlit, porta la main à la garde de son épée et fit le mouve-
A'i 14 TOItÉADOlt.
ment de se précipiter sur le jeune hidalgo.
Mais dona Mariquita le retint du regard.
Maîtrisé par l'héritière, le fier matador ne bougea plus ; il baissa la tête pour cacher une larme de rage et de honte.
LE CHAÏRO
Le Chaire.
Les paroles insolentes adressées par don Alvaro Barros à Diego Tudilla le toréador affectèrent tristement dona Mariquita del Puntal. Peinée d'entendre répondre ainsi à celui qu'elle nommait parfois son frère, elle avait abandonné le bras de son fiancé, en lui désignant du
geste une chaise longue artistenient tressée en joncs de Manille. Se rapprochant alors du matador:
— Je sais, mon bon Diego, dit-elle, je sais ce que valent ton épée et ton courage. Ne tais pas attention à ces propos d'un étranger qui te connaît à peine.
Va, s'il m'aime, ainsi qu'il l'assure, il apprendra de moi à t'estimer comme tu le mérites.
— Elles sont ioin, bien loin les années où je vous accompagnais aux champs, noble demoiselle. En ce temps là, mon Dieu ! j'étais déjà votre bon Diego , vous me donnâtes en riant cet anneau de fer
aux armes des Puntalès, vieux gage d'une amitié candide et pure, précieuse relique dont je ne me séparerai qu'en mourant; j'étais heureux! mais, vous n'étiez encore pour moi que la douce Mariquita, une faible enfant que j'aimais.
— Quoi! tu ne m'aimes donc plus?
dit naïvement la jeune fille.
— Plus que la vie, plus que la gloire, plus que l'honneur! répliqua Diego d'une voix sourde qui la fit tressaillir.
En même temps le matador lança un I. -*
50 LF TORÉADOR.
regard de haine jalouse au cavalier qui n'y prit pas même garde.
Don Alvaro Barros avait mis la main sur une mandoline et l'accordait en fredonnant le chaïro, piquante chanson castillane pleine d'une joyeuse ironie :
La muger espajarito.
Muy dificil de guardar ; Es mejor abrir la puer ta Quando quiere hechar à volar.
La femme est un oiselet Bien difficile à garder; Mieux vaut ouvrir la porte Quand il veut se mettre à voler.
Le refrain semblait presque être une insulte et une allusion au dépit du Toréador, car il disait ;
LE TOREADOR. 5M
'Iengo, chàiro mio, Lastima de ti, etc.
Ce qui pourrait se paraphraser ainsi :
Pauvre garçon, tu me fais de la peine, Mon bon ami, je te prends en pitié.
Le vieux marquis reparut."* Il s'était dépouillé de son costume de cérémonie et redescendait en surtout plus commode pour prendre le frais dans son patio. Une cigarette qu'il aspirait lentement laissait échapper une petite colonne de fumée moins blanche crue ses longues moustaches retroussées suivant la mode du temps.
Le toréador qui balbutiait de colère
tout en essayant de répondre aux diverses questions de Mariquita, s'inclina respectueusement à l'aspect du grave hidalgo qui accostait don Alvaro Barros.
— Vous accordiez la guitare, vous chantiez, dit le marquis, continuez, je vous prie.
— En attendant que ma cousine ait congédié son visiteur à paillettes, je répétais le Chaïro de Lima, dont nous avons causé ce matin. \
— Chanson de bon augure pour une fiancée, reprit le vieillard d'un ton affectueux ; qui se rit des jaloux ne s'enrôlera jamais sous leur bannière.
LE TORÉADOK. 53
— Lorsqu'on aime, lorsqu'on se sait aimé, répondit Alvaro , la jalousie est une sottise, mais si l'on aime sans. espoir, c'est une folie.
— Très bien! beau cavalier, répliqua le marq'uis del Puntal en serrant la main de son neveu , vous parlez en docteur!...
— Je parle d'après moi, je le jure.
— C'est que tous les espoirs vous sont permis...
— J'en conviens ! s'écria don Alvaro Barros, elle m'a dit qu'elle m'aimait... je suis au comble dn bonheur.
Le marquis del Puntal souriait avec bonhomie aux propos enthousiastes du iiancé ; sa physionomie grave et sévère se déridait de plus en plus, il humait son papelito en prêtant une oreille complaisante à des tirades passionnées.
Jamais le matador n'avait vu le vieux général aussi affable , ni aussi familier envers personne, pas même envers sa fille : — Oh oui! le majordome n'avait dit que trop vrai !.., Elle allait être unie à ce dédaigneux hidalgo , à cet homme qui avait traité de couteau de boucher l'épée du roi des Toréadoresl
Mariquita s'informait avec une grâce
lc toi&éauoii. 55
charmante de Zaléa-la-Kousse , la fille adoptive de Diego , elle lui parlait de la saison des courses , elle voulait lui faire oublier l'accueil insultant de don Alvaro Barros ; — le toréador, troublé, contemplait avec bonheur la noble héritière des Puntalès , mais s'il se retournait, il entrevoyait l'élégant fiancé, tenant d'une main sa mandoline, de l'autre gesticulant avec feu. Diego Tudilla pâlissait de rage.
Les trois hommes qui le guettaient, s'étaient accroupis de l'autre côté de la rue.
— Par la grâce du diable! dit l'un
d'eux , notre besogne est en bon chemin.
— Oh ! capitaine, ne jurez pas comme ça , je vous en prie , s'écria le second , vous nous porteriez malheur.
— Tais- toi, imbécille!... tu n'es pas ici pour parler!...
— Le fait est, capitaine, répondit alors le troisième personnage., que ce jeune seigneur l'a cruellement insulté !...
— Rien ne pouvait être plus heureux pour nous , continua le prétendu capitaine en se penchant à l'oreille de son compagnon.
— Je suis le plus fortuné des hommes, continuait don Alvaro , mon âme est inondée de joie , je ne me lasse pas de le dire!... votre Mariquita est mille fois plus belle et meilleure que mes rêves d'outre- mer ne me la représentaient...
car, je me défiais un peu , je l'avoue, des éloges d'un père...
— On aurait le droit de répondre qu'il faut se défier encore plus des louanges d'un amoureux, interrompit le marquis del Puntal qui avait pris place à côté d'Alvaro ; mais je m'en garderai, mon ami... Mariquita est au-dessus de vos
58 LE lORÉiDOR.
éloges , comme au-dessus des miensL.
Elle est tendre, douce, pieuse, charible ; tous mes gens bénissent son nom ,
tout le monde l'aime Quelqu'épris
que vous soyez d'elle, mon brave officier, vous n'en direz jamais assez de bien.
— Voilà de la franchise paternelle, j'espère, répondit don Alvaro enchanté; — mon amour- propre d'orateur n'en sera pas blessé, les mots me manquent, je l'avoue, pour dire ses perfections, et je crois qu'un ange à ma place, se trouverait encore à court...
Ces propos se prolongèrent jusqu'à
ce que le marquis renouvelât à son neveu l'invitation de reprendre le Chaïro.
Alvaro pinça les cordes de la guitare et continua ainsi :
Petit oiseau ton bec rose, Tes yeux pétillants et doux, De la porte la mieux close, Savent ouvrir les verroux.
Ah ! comme il me semble habile Ce cher geôlier soupçonneux!
Comme sa garde est utile !
Comme ses efforts sont heureux !
L'oiselet qui rompt sa chaîne, En s'envolant a crié :
Pauvre garçon, lu me fais de la peine ! Mon bon ami, je te prends en pitié I En pitié!
En pitié!
Don Alvaro chantait avec une gaîté
railleuse ; le marquis del Puntal prenait plaisir à l'entendre , mais le toréador, dont le cavalier n'avait aucun souci, s'appliquait avec rage l'ironique pitié du refrain , il ne répondait plus à Mariquita que par un effort d'amour.
— Allons! de mieux en mieux, tonnerre d'enfer ! dit celui des inconnus qui portait le titre de capitaine, maître Diego Tudilla est exaspéré , notre besogne sera facile , ou que Satan me brûle î
— Par la mule du diable! dit le second des faux campagnards, j'aime autant cela , car à franchement parler ,
LE TOUÉADOIt. CI
capitaine, un coup de main dans les murs de Séville, sur la personne d'un pareil gaillard , ne me plaisait que tout juste. Corps du démon,!... Moustaches du roi Lucifer!
— Si vous pouviez jurer un peu moins!... mes maîtres!... murmura le troisième compagnon.
— Tais-toi , imbécille ! répéta le
lieutenant avec colère... tu n'es pas ici pour parler. Malédiction et damnation !
si tu ouvres encore la bouche sans nécessité, je te loge mon couteau entre les côtes.
62 LF. TORÉADOR.
Cet avertissement réduisit au plus parfait mutisme le malencontreux défenseur du deuxième commandement de Dieu.
La chanson durait encore. Don AU varo Barros avait rimé deux couplets à la louange de Mariquita, il les fredonna tout bas au marquis del Punlal qui les applaudit paternellement :
— Mais elle ne vient pas, dit l'impatient fiancé, que lui veut donc ce fâcheux baladin?...
— • Baladin! prenez-y garde, dit le marquis avec bonté, ne traitez pas ainsi,
[,E TOREADOR. 63
je vous ie conseille , Diego Tudilla, le roi des Toréadores. Mariquita le défendrait chaudement.
— C'est le fds de sa nourrice, je sais cela, répondit Alvaro, mais enfin , il est bien bavard !
— Seriez-vous donc jaloux des courts instants que sa sœur de lait lui accorde après quatre ou cinq mois d'absence.
— Jaloux !... jaloux! dit Alvaro Barros en riant , ce mot m'est défendu.
Non ! j'ai hâte de lui dire que je ne le serai jamais en lui chantant mes couplets contre la jalousie.
Le marquis del Puntal appela sa fille.
Manquita se retourna gracieusement , fit signe'qu'elle allait revenir et s'adressant au toréador.
— Adieu donc, ami Diego, dit-elle , tu me trouveras dans la matinée. Je suis ordinairement seule en rentrant du bain ; nous causerons comme autrefois. Ne manque pas surtout de m'amener ma chère petite Zaléa ; je veux la voir !
— Ah ! vous êtes toujours la même !
toujours un ange de bonté, murmura le toréador en se retirant, et c'est pourquoi je vous aime de tout cœur.
— Comme un boa frère , dit la jeune fille.
— Mille fois plus ! répliqua le matador qui n'avait jamais osé s'exprimer en termes si clairs. *
Dona Mariquita del Puntal hocha la tête, ensuite elle la baissa pour réfléchir un instant à l'abrupte déclaration du toréador, puis en franche Andalouseelle ne tarda pas à sourire.
— Il m'aime, se dit-elle ; le fier Diego, dont toutes les belles de Séville raffolent, aime sa petite sœur Mariquita.
Alors prenant son vol, elle lit flotter
6(î i.f toriUdor.
les boucles soyeuses de ses beaux cheveux noirs , et courut s'asseoir entre son père et son fiancé.
— Enfin, enfin, dit Alvaro en portant à ses lèvres la main petite et blanche qu'elle lui abandonnait, vous nous êtes rendue!... une minute est un siècle pour moi quand je ne puis vous la consacrer!...
— Plaignez- vous, ingrat! dit Mariquita tout heureuse, j'ai presque envie de vous plaindre aussi!...
— C'est que ta tertvlia m'appartient, savez- vous? reprit Alvaro penché vers
LE TOHÉÀDOR. 67
la jeune tille qui lui souriait. Déjà les matinées sont autant d'éternités d'exil ; le soir, je nie meurs de dépit quand ma toute belle n'est plus près de moi !
— C'est vrai ! j'étais si loin ! ajouta la rieuse enfant d'un ton léger. Infortuné jeune homme ! son ayonie était affreuse ; il chantait en s'accompa^nant sur la mandoline.
— Je chantais le Ckaïro que je vous ai promis au Cirque , le Ckaïro de Lima qui n'est pas tout-à-fait celui d'Espagne. Je le repassais à demi-voix en vous invoquant comme une sainte chérie...
vous êtes mon bonheur, ma vie , mon âme, Mariquita!...
Les beaux yeux de la charmante Andalouse eurent une caresse pour don Alvaro Barros, puis sa lèvre mutine se releva sérieuse, elle se rapprocha de son père dont le cœur se dilatait au contact de cet amour frais et joyeux qu'aucun nuage de tristesse n'avait assombri:
— Allons! brillant troubadour! ditelle du ton d'une reine qui accorde une grâce, on daigne vous écouter !
Le marquis del Puntal ralluma une cigarette, et Mariquita prêta l'oreille aux premiers couplets du Chaïro.
LE TOKEADOB. <>9
Le cavalier maintenant ne retenait plus sa voix, il chanlait pour Mariquita sa colombe , pour Mariquita qui l'encourageait à se livrer avec entrain. La joie d'Alvaro répandait une exquise mélodie sur les notes vives et veloutées de l'air espagnol ; l'amour lui inspirait des modulations originales qui arrêtèrent plus d'un couple de tendres promeneurs.
Se ville est charitable pour les amants; lorsqu'ils passent, tous les patios entrouverts leur font l'aumône d'un refrain d'amour.
Mariquita riait, ses grands yeux pétil-
70 LE TOKLADOR.
laient de plaisir, à ses joues un incarnat plus vif tranchait sur la blancheur transparente de son teint,. ses petites dents tranchaient comme un niœge argenté sur les franges, roses de ses lèvres.
Mais après la dernière ritournelle , quand au lieu de s'arrêter, don Alvaro sur un mouvement un peu moins preste, commença les couplets faits pour elle, la jeune fille retint son halaine ; sa pose recueillie eut une grâce de plus.
Don Alvaro Barros était , en vérité, un mortel bien favorisé des deux!
Don Alvaro Barros méritait cette faveur ; il était brave, généreux, enthou-
LE rOKÉlDOR. 75
Les chérubins y perdront tous leur peine '
Ton noble cœur m'a promis son amour!
Son amour !
.son amour!
— Oh! oui, Alvaro, murmura Mari-
quita d'une voix émue, tout mon amour
est à vous !... Si je ne suis pas cet ange
qui éclipse le soleil, au moins je ne serai
jamais l'oiseau volage du Chaïro.
Disant ces dernières paroles, elle retrouva un gai sourire; elle allait, à son tour, chanter gaîment d'une voix limpide quelque jolie caution andalouse.
Depuis longtemps le toréador était parti. Lts vers de don Alvaro, les doux aveux de Mariquila, l'amour des deux
70 LE TOKEADOU.
fiancés auraient assurément mis le comble à sa fureur jalouse; mais son irritation n'eût certes pas diminué, s'il eût entendu avec quel dédain le jeune cavalier se mit ensuite à parler de son art.
Don Alvaro Barros ne pensait pas à cet égard comme le roi Ferdinand VII qui, bien postérieurement à notre récit actuel, institua précisément à Séville une école de toromachic, composée d'un maître et d'un adjudant richement rétribués pour instruire dix élèves toréadores entretenus aux frais de l'État. Si un pareil établissement eût été déjà fondé, Dié^o en aurait assurément été le premier pro-
fesseur; mais don Alvaro eût dédaigné d'en suivre les cours et se serait plus volontiers conformé à cet autre éditroval qui interdisait aux gentilshommes de descendre dans le cirque comme de vils histrions. Car telle fut la passion de la noblesse espagnole pour les combats de taureaux, que ie roi lui-même se crut obligé d'intervenir.
— Je ris lorsque j'entends faire tant de cas des toréadores, disait Alvaro. A Buenos-Ayres, c'est jeux d'enfants que leurs prouesses. Pour ma part, je puis le dire sans m'en faire un mérite, j'ai eu d'autres antagonistes que des taureaux fu-
78 le toiœahok
rieux. J'ai tué des tigres et des lions. A la Côté-Ferme, je me suis battu corps à corps avec un caïman auquel j'ai planté mon épée dans la gueule. Et enfin, j'ai fait ia guerre à des hommes, c'est-à-dire à la plus féroce des créatures quand elle est irritée.
— Oui, Alvaro, tu dis bien : le plus féroce des monstres, ajouta le marquis del Puntal.
— Et c'est pourquoi l'on a tort de se jouer de son courroux, répliqua la jeune fdle presque en même temps.
Mais don Alvaro Barros avait entière-
ment oublié ses méprisantes réparties adressées au toréador ; il ne saisit pas l'allusion ; Mariquita ne la releva point.
Ramenée par une transition naturelle vers un sujet qui l'intéressait au plus haut degré, la jeune fille interrogeait don Alvaro sur ses campagnes et ses aventures dans le Nouveau-Monde ; car, en vérité, la biographie du jeune cavalier était une série non interrompue d'épisodes romanesques. Mariquita raffolait de ses récits.
Dès son enfance, Alvaro était parti pour Buenos-Ayres avec son père, nommé gouverneur du Paraguay ; il était bien
SO LE TOftÉADOR.
jeune encore, quand il fit ses premières armes contre les Indiens insoumis de la contrée. La campagne fut brillante ; Alvaro, simple volontaire, se distingua par son intrépidité à toute épreuve et mérita * d'être nommé alferez dans les troupes de Sa Majesté catholique.
Ensuite, il partagea nécessairement la destinée du corps dont il faisait partie, et eut bientôt affaire à des adversaires autrement redoutables que les indigènes du Paraguay. Il se trouva mêlé à la lutte formidable des Mamalucos de Saint-Paul contre les réductions ou missions des jésuites de l'Entre-Rios.
LR TOREADOR. 81
l^es Mamalucos, métis nés du commerce des Européens avec les femmes indiennes du Brésil, formaient une population belliqueuse et puissante, organisée comme les boucaniers des Antilles, ennemis des Espagnols, ennemis surtout des jésuites, que le vice-roi du Pérou et le gouverneur de Buenos-Ayres avaient reçu l'ordre de protéger.
Alvaro, devenu capitaine, fut envoyé à Lima pour y demander des secours, traversa presque seul toute l'Amérique méridionale, et revint amenant du renfort qui rejoignit un petit corps d'armée envoyé à la défense de Cordova de Tucu-
8*2 LF. TORÉADOn.
man. Pendant plusieurs mois, la fortune fut favorable aux Espagnols ; mais à la fin, les Marnai ucos gagnèrent une bataille rangée aux environs de Villa-Rica. Don Alvaro Barros, accablé par le nombre, fut pris les armes à la main. On lui mit des fers. Il devait être vendu comme un esclave à Rio-de-Janeiro.
Une foule de soldats espagnols et de notables habitants de Xérès et de Buenos-Ayres, quelques Liméniens et une multitude d'indiens Guaranis étaient ainsi emmenés par les vainqueurs, traités avec une barbarie sans égale et destinés aux travaux des mines. Alvaro par-
vint à s'évader pendant une halte de nuit sur la lisière des forêts vierges du Rio- Grande.
Il s'enfonça dans les bois.
Aux tortures de la captivité succédèrent alors, pour lui, les tortures non moins cruelles de la solitude au milieu de régions inconnues et désertes, où son existence était sans cesse menacée par les bêtes farouches. Une peuplade de Tupis le rencontra, il fut de nouveau prisonnier, mais il eut moins à se plaindre des indigènes que des métis Paulistes qui, cependant se vantaient d'être chrétiens.
Le courage d'Alvaro ne se démentit pas dans la servitude, son énergie lui gagna l'estime d'un des chefs de la tribu ; une bande de Mamalucos ayant attaqué la peuplade, l'esclave blanc demanda la permission de combattre, combattit vaillamment, mérita le titre de guerrier et fut affranchi par ses maîtres.
Vers cette époque, les Tupis s'étant établis aux bords d'un fleuve, Alvaro estima que ce devait être le Parana ou l'Uruguay, s'embarqua dans une pirogue et s'abandonna au courant. Il ne se trompait pas ; mais ce ne fut point sans des périls et des fatigues infinies qu'il atteignit ainsi le territoire des Missions..
L'année suivante, le jeune capitaine était envoyé dans la Castille d'Or où de nouveaux dangers l'attendaient. Les flibustiers désolaient la Côte-Ferme ; il se trouva aux prises avec ces intrépides corsaires, déjoua plusieurs de leurs projets et protégea toujours avec succès les points du littoral confiés à sa garde-
A l'âge de vingt-cinq ans, don Alvaro Barros comptait déjà dix années d'aventures héroïques, de luttes, d'exploits, de courses et de combats sur terre et sur mer. Il arrivait en dernier lieu de la Havane, et rentrait en Espagne, où le mar-
quis del Puntal, son oncle, l'avait invité à venir goûter quelque repos.
Le vieux commandant-général avait vu naître Alvaro ; c'était le fils d'un proche parent, d'un ami, d'un frère d'armes. C'était un excellent officier dont la réputation de bravoure avait traversé l'Océan. C'était un époux digne de faire le bonheur deMariquita.
Don Alvaro et Mariquita se plurent à première vue ; ils s'aimèrent bientôt ardemment, et sans quelques formalités qui retardaient leur union, déjà l'héritière des Pontalès eût porté le nom de son valeureux fiancé.
LE TOHLADOU. 87
En attendant, elle apprenait à le connaître ; après les doux propos d'amour, après les joyeuses chansons, les romances galantes ou les tendres duos, venaient les questions curieuses.
Alvaro, cette fois, ouvrit encore complaisamment l'écrin de ses merveilleuses histoires, et Mariquita fut subjuguée par les charmes de sa diction vive , animée, pittoresque, pleine de vie et de vérité. Le marquis del Puntal prêtait de même une attention profonde; les heures coulaient rapidement; aussi la tertulia ne finit-elle que bien avant dans la nuit.
Cependant Diego le toréador ayant pris le chemin de sa demeure, les trois individus qui l'avaient guetté jusque-là continuèrent de le suivre. Ils passèrent la rivière dans le même bateau, ils débarquèrent ensemble à Triana , mais ils ne se dirent pas une parole. Les inconnus virent le matador entrer chez lui. Neuf heures du soir sonnaient à la Giralda, toutes les autres tours et les couvents répondirent sur les deux rives.
-— Il est chez lui maintenant, dit l'un des hommes mystérieux, nous le tenons.
— Le moment est favorable, seigneur capitaine, répondit le second, Diego est
irrité de l'accueil qui lui a été fait; vive
■ l'Espagne!..: de par tous les diables
mais ne perdons pas trop de temps !
— C'est déjà dit, camarade !... tout va bien!... Et maintenant poltron de Juan, poursuivit celui qui paraissait être le chef de la bande, va nous chercher les quatre chevaux, tu les garderas ici!
— Poltron! poltron! murmura l'écuyer en allant exécuter cet ordre ; je me battrais contre une armée, et je l'ai montré... mais je n'aime pas qu'on se damne soi et les autres à tort comme à travers par des jurons à faire crouler le ciel.
Le capitaine et son camarade s'entre-
90 LE TOUÉADOU.
tinrent encore tout bas pendant quelque temps avant de frapper à la porte.
Sur les entrelaites, une petite scène d'intérieur avait eu lieu entre Diego Tudilla, le roi des Toréadores, et Zaléa la Rousse, qui était à la fois sa servante, son esclave et sa tille adoptive.
ZALEA LA ROUSSE.
Zaléa la Rousse.
Zaléa la Rousse était , en vérité , une belle fille de dix-sept à dix- huit ans; corps souple et flexible, port gracieux, taille sveite et bien prise, pied d'Andalouse , regard timide mais chatoyant comme une rosette de jais taillé à facettes. Son teint d'un jaune très foncé ,
nuancé.d'un rouge vif n'avait aucun rapport avec celui d'une Espagnole. Du sang égyptien ou plus correctement du sang hindou coulait dans ses veines. Elle avait la chevelure ardente de Gléopâtre ou de Lia, fond noir, reflets rougeâtres affectionnés par les maîtres d'une école célèbre. Son profil irréprochable appartenait au type grec, son front était haut et pur, ses lèvres de rubis tranchaient admirablement sur ses dents d'un blanc azuré.
Tous les ascendants de Zaléa, francs gitanos, voleurs par principes et assassins à l'occasion ; son père , sa mère \ son grand-père et sa vieille bisaïeule Fran-
LR TOREADOR. 95
chipargo, nombre de ses oncles et tous ses frères et sœurs, avaient été exécutés de compagnie, dix ans auparavant, sur la grande place de Séville, au jour tombant : — '•
A l'heure des soupirs et des tendres paroles, Et des baisers d'amour qui s'épanchent aux cœurs, Alors qu'au vent du soir flottent les banderolles De soie et les parfums des orangers en fleurs.
Au sortir de la prison, Zaléa suivit ses infortunés parents, elle leur vit rendre l'àme dans d'affreuses tortures, — ce qui ne laissa pas que de plaire infiniment à la populace édifiée par les grimaces des patients.
Or, attendu son jeune âge, la petite bohémienne eut la vie sauve ; on ne jugea pas à propos de mettre à mort le dernier rejeton de l'illustre race de Franchipargo.
Les Gitanos Tzengaris , on le sait , tirent leur origine des pieds du dieu Brahma le créateur , et ne sont autre chose qu'une subdivision infime de la caste des parias. Mais, à ce qu'il paraît, le dieu Brahma ne tient guère aux arrière-neveux de ses orteils, et la pauvre enfant serait morte de faim et de douleur sur la place même du supplice , si Diego Tudilla n'avait passé près d'elle en
LR TORÉADOR. 97
revenant d'entendre l'office du soir.
En bon Espagnol, il admira d'abord la perspective qu'offraient aux badauds une trentaine de gitanos et gitanas encore liés aux tourniquets stranguiateurs ; puis en bon chrétien, il s'émut aux larmes d'une chétive créature qui pleurait à ses pieds et n'avait pour tout vêtement qu'une laineuse peau de mouton ou zaléa , ce qu'il est bon d'apprendre à ceux de nos lecteurs qui ne possèdent pas les trésors de la langue castillane.
Telle est donc l'étymologie du nom de la petite Gitana que le toréador recueillit un peu par pitié, mais bien plus en sou-
08 LK TORK\DOR.
venir de sa mère qu'il avait perdue la semaine précédente et pour laquelle il priait tout-à-1'heure. L'idée de faire une bonne œuvre s'était associée dans son esprit avec son culte filial, il emporta l'orpheline chez lui et résolut d'en prendre soin.
Quand il raconta cette action charitable à dona Mariquita, la jeune demoiselle en parut vivement touchée, elle voulut s'occuper du trousseau de la petite bohémienne; bien des robes de la fille du marquis passèrent à l'enfant de Franchipargo, à la pauvre Zaléa qui vénérait sa protectrice , mais aimait de
LE TUKlUpOR, 99
toute son âme son sauveur Diego Tudilla.
Depuis cette époque le matador était devenu l'homme populaire de la province; — l'héritière de la maison dei Puntal s'était développée en beautés radieuses; Séville comptait une perle de plus dans sa couronne , et cette perle éclipsait toutes les autres ; — les madones de Murillo donnent une faible idée des traits divins de dona Mariquita.
Quant à Zaléa, on a vu comment elle alliait à une exquise pureté de lignes des couleurs étranges qui ne l'empêchaient
point d'être citée parmi les plus charmantes riveraines de Triana.
Dans l'Hindoustan , à Visapour ou à Mysore , Zaléa la Rousse eût été le coryphée des ballets de bayadères, quelque nabab l'eût choisie pour favorite, elle eût trôné dans un harem et ne serait sortie que sur un éléphant blanc; à Séville, c'était l'esclave soumise et reconnaissante de Diego le toréador , mais c'était en outre son ange tutéiaire.
Une fois elle avait détourné de lui le fer d'un bravo payé par quelque toréador envieux ou par quelque aveugle
mari, on ne sait, car l'assassin périt à l'instant même étouffé par le matador.
Une autre fois, la jeune bohémienne avait fait plus encore pour son maître en sauvant Mariquita qu'un farouche taureau poursuivait ; c'était à la campagne, dans les environs du château del Puntal ; la fille du marquis devait ainsi la vie à la gitanita, digne enfant adoptive du fameux Diego.
L'histoire de Zaléa était remplie de semblables épisodes; le matador luimême en ignorait plusieurs.
— Jésus-Maria ! s'écria-t-elle en voyant
402 LE TORKADOR.
son maître bien-aimé rentrer dans un état d'exaspération difficile à rendre.
Diego Tudilla reniait Dieu et tous les saints; les jurons les plus gutturaux et les plus diaboliques se pressaient dans sa gorge ; il parcourait à grands pas le petit patio de sa maisonnette et avait jeté son manteau sur un banc d'osier où d'ordinaire il aimait à s'étendre en rentrant.
— Malheur! malheur sur eux et sur moi ! disait-il ; non ! non ! il ne sera pas permis de m'insulter ainsi sans que je me venge!
— Jésus-Maria! répéta la belle gitana
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d'un Ion plus harmonieux ; niaitre, vous oubliez de changer de vêtements.
Zaléa, presque agenouillée, présentait au toréador sa large veste de laine et ses babouches à la mauresque, ouvrage finement travaillé par elle-même.
— Tu as raison, mon enfant! dit le matador qui s'arrêta tout à coup, — il faut dépouiller ce costume de baladin!... Misères !... Ce n'est donc qu'un coutelas de boucher ! — poursuivit-il en retirant son épée, — une arme ignoble , qui n'a pas été rougie de sang chrétien... Eh bien! je le jure, elle le sera!... Démonio! je ne suis qu'un misérable amuse-
ment, qu'un ignoble histrion ! Ah ! ah !... sur la terre d'Andalousie, on ose ainsi traiter le roi des toréadores, un homme porté en triomphe avec le vieux Matéo de Madrid! Sommes-nous donc en France ou en Angleterre? Eh mais ! un bravache en éperons serait-il plus redoutable qu'un taureau de la Sierra? Je le saurai !
Ces paroles étaient dites par saccades, pendant que le toréador retirait sa veste à paillettes et sa large ceinture de soie bleue à franges d'or qu'il jeta brusquement à côté de son manteau. Alors il fit silence comme pour prendre haleine.
— Maître, murmura Zaléa d'une voix
le toiuUdor. 405
craintive , le peuple vous aurait-il outragé?
— Us m'ont applaudi !
— Auraient-ils crié : Bravo, toro!
— Jamais devant moi !
— Les dames seraient-elles restées indifférentes aux exploits de mon doux seigneur, et?...
— Que m'importent les femmes! interrompit le toréador avec une nouvelle furie. Vois-tu, Zaléa, elle aime un ca-
, valier d'outremer, elle a souffert qu'il m'insultât en sa présence ! Ah ! si nous
avions été hors de la demeure du marquis, le misérable eût payé de sa vie un tel affront.
— Et comment se nomme-t-il celui qu'elle aime? demanda plus timidement encore la gitanita.
Le toréador fit un bond :
— Qui t'a dit qu'elle aimât quelqu'un ? parle ! réponds ! comment le sais-tu ?
— C'est vous-même qui ie disiez, seigneur, je croyais...
— Ne crois rien î Silence ! Laisse-moi!... Une larme se suspendit comme une
goutte de rosée aux longs cils noirs de Zaléa qui se rendit lentement dans l'angle opposé du patio.
— Pauvre maître! murmura-t-elle.
La triste jeune fille s'accroupit sur une natte, et de là, comme le toréador était absorbé dans des pensées de vengeance, elle leva sur lui ses beaux yeux noirs encore humides et le contempla douloureusement.
Tout cela n'avait duré que quelques minutes; les étrangers frappèrent. Sur un geste de Diego, la gitanita courut ouvrir.
408 LK TOULUDUI;.
Après avoir salué, celui dos deux inconnus qui avait ordonné à Juan d'aller préparer les chevaux, Zorrastron — car tel était son nom, — dit en entrant :
— Maître, voici déjà plusieurs heures que nous te cherchons.
— Dans quel but?... Mais d'abord qui êtes-vous ? demanda le toréador.
— Pour te l'apprendre, il importe que nous soyons seuls.
Diego fit un signe ; Zaléa sortit. Toutefois, comme le langage du visiteur, si peu conforme à son costume , l'avait étonnée, elle se plaça derrière la pre-
mière colonne du portique intérieur et prêta une oreille attentive :
— Maître, tu as été insulté ce soir, reprit Zorrastron.
Diego tressaillit; la colère, un moment distraite, colora son visage.
— Es-tu venu ici pour me faire injure!
s'écria-t-il.
— Patience! maître, dit le second
étranger.
— Vous m'espionniez donr:! vous suiviez mes pas! vous...
— Patience! interrompit d'une voix grave le premier des inconnus, nous venons Rapporter la vengeance.
— Sortez! misérables! N'ai -je point mon épée? Ah! vous êtes à l'affût des outrages pour vendre ensuite les services de vos stylets ! Arrière! vous dis-je ! votre présence souille ma demeure.
Diego fit un pas vers les intrus comme pour les chasser; aucun des deux ne bougea.
Zaléa se précipita au même instant dans le patio, un poignard d'une main,
une épée de l'autre. Elle tendit l'épée au toréador.
LES RUINES D'ÏTALÏCA
Les Ruines d'Italica.
Malgré l'attitude menaçante du toréador et de la bohémienne, les deux étrangers restèrent impassibles :
— Homme impatient! reprit Zôrrastron avec calme, laisse-nous donc t'expliquer le but de notre visite, et lais que
116 LE TOi'.ÉADOR.
cette jeune fille ne nous écoute plus.
— Seigneur Diego, s'écria la gitanita, ne me chassez pas, de grâce ; ces genslà vous veulent du mal!... Ne snis-je plus votre enfant, votre petite fille, Zaléa, Zalûita ?... Vos secrets ont toujours été les miens; je n'ai pas la langue légère, vous le savez ! Par ruse ni par force l'on ne m'arrache jamais ce qui est là ou là, poursuivit-elle en montrant sa tête et puis son cœur.
Zorrastron fut frappé de la beauté de la jeune fille.
— Parlez! dit le toréador.
i.B ror.ÉADon. 4 17
— Devant elle?
— Devant elle !
— Ta vie serait compromise, belle gitana, reprit l'étranger, si tu ouvrais la bouche de ce que tu vas entendre.
L'esclave, soumise devant le toréador, se redressa fièrement et dit avec dignité :
— Ii vous est permis de parler, sei-
gneurs!
Zorrastron, charmé de la hardiesse de cette gracieuse enfant qui le bravait, sourit aussi galamment qu'il lut e u
H S LE T0R1ÎAD0R.
iui, et s'adressant ensuite au toréador:
— Maître ! dit-il, l'Espagne est asservie par des lâches qui nous écrasent d'impôts, nous abreuvent de dégoûts, et dévorent notre bien. Ces hommes se sont fait un jeu de nos souflrances ; les vaillants défenseurs de la patrie n'ont plus de quoi vivre, ils meurent de faim sur les grandes routes. Déjà la Catalogne est soulevée. Tout le midi est disposé à suivre son exemple. Un brave qui te tient de près par les liens du sang est à notre tête, il nous a envoyés vers toi : — Suisnous ! Pablo Tudilla, ton frère, t'expliquera le reste.