‹ Le toréador (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · LE SUPPLICE · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE

Le Supplice.

Le vieux Matéo arrivait de Madrid exprès pour solliciter en faveur de son successeur à la royauté de l'arène. Tous les membres de la députation étaient également des matadores renommés dans leur art. Ils pénétrèrent dans le

patio du marquis del Puntal et demandèrent à lui être présentés.

Alors Matéo prit la parole, et, faisant valoir les titres glorieux de Diego Tudilla, il dit qu'on ne pouvait suspendre à un gibet ignominieux un homme d'un pareil talent ; il passa en revue tous les exploits tauromachiques du condamné, et demanda au moins un sursis afin que le roi Philippe IV, digne appréciateur du vrai mérite, put commuer la peine.

— Seigneurs toréadores, répondit le marquis, il faut que la justice de Sa Majesté ait son cours. A vous ni à personne, il n'appartient de soustraire un

coupable au châtiment qu'il a mérité.

Matéo insista longtemps, le marquis fut inflexible.

Après les toréadores vint Mariquita ; la jeune fille suppliait son père de ne pas oublier quels services Diego Tudilla lui avait rendus :

— Vous lui devez la vie, mon père, dit-elle en finissant.

— Je la dois autant à son frère, qui, grâce à moi, ne sera pas roué vif comme Zorrastron, mais décapité comme un hidalgo ; je la dois bien plus encore à Zaléa la Rousse.

Il achevait à peine que la gitanita échevelée entra toutà-coup, et vint lui baiser les pieds en poussant des cris affreux ; elle n'avait plus l'usage de la parole, elle ne pouvait même prononcer des mots entrecoupés, sa voix n'était que sanglots, sanglots déchirants, qui faisaient frissonner tous les gens de la maison. Ses yeux pleins de larmes fixaient le marquis et l'interrogeaient ; mais la figure du vieillard restait impassible.

Fatigué de tant d'insistance, car don Alvaro Barros avait aussi très chaudement plaidé en faveur du toréador;

à bout de refus calmes et sévères, l'inflexible hidalgo se fit rapporter dans sa chambre, et défendit que sous aucun prétexte, on vint y troubler son repos.

Pablo Tudillaetson frère le toréador passèrent la nuit à s'encourager mutuellement.

Le premier parlait en chef qui ne se serait armé que pour une cause magnanime; l'ancien sergent se faisait illusion, il ne s'était jamais cru chef de brigands; les bartuleiros à ses yeux étaient des libérateurs vaincus et non des coupe-jarrets justement punis.

Bien que le matador ne partageât point cette conviction, il trouvait dans son cœur mille excuses à sa conduite, et dans sa conduite même mille circonstances qui atténuaient ses fautes. Autant qu'il avait dépendu de lui, il s'était opposé aux massacres et aux crimes inutiles. Sa résistance à Zorrastrun en témoignait assez.

Il dormit quelques- heures vers le matin et rêva que Mariquita le sauvait; puis, quand il voulut baiser la main de sa libératrice, ce fut la main de Zaléa qu'il tenait étroitement serrée.

Un mouvement de dépit le réveilla en

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sursaut ; il vit alors Pablo, son frère, agenouillé dans l'angle de la prison et implorant du ciel un pardon qu'il n'espérait plus obtenir des hommes.

L'heure de l'exécution arriva enfin.

Les bartuleiros, enchaînés deux à deux marchaient au milieu d'une haie de soldats; une compagnie de miquelets ouvrait le cortège que fermait un escadron de carabiniers à cheval.

On avait à dessein fait connaître au peuple que toutes les armes étaient chargées.

Cependant des clameurs séditieuses

commençaient à se faire entendre. L'autorité dut faire preuve d'énergie pour réprimer quelques désordres partiels.

Une fois sur la place, les troupes se formèrent en bataille; les condamnés entendirent pour la seconde l'ois la lecture de leur arrêt emphatiquement gonflé à l'espagnole des termes le plus horriblement sonores.

Zorrastron était pâle, mais il portait encore le front haut ; il laissait tomber des regards de haine impuissante sur les frères Tudilla.

Ceux-ci se tenaient par la main ; ils faisaient face aux dignitaires de la ville

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et de la province, assis sous une tente exhaussée d'où l'on dominait la multitude

Le marquis del Puntal fut porté en litière jusqu'au fauteuil qui lui était réservé en sa double qualité de commandantgénéral des milices et de commissaire du roi.

Bientôt le supplice commença.

Zorrastron fut attaché sur la roue, les bourreaux, à coups de barres de fèr, lui brisèrent successivement les quatre membres; le bandit poussait des hurlements effroyables.

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Nous ne prolongerons pas l'affreuse description de cette première scène, qui fut suivie de plusieurs autres non moins hideuses. Il faut dire à présent qu'une jeune fille éperdue s'était fait jour jusqu'au siège du marquis ; — on a reconnu Zaléa.

Le vieil hidalgo, pour toute grâce, lui

accorda de s'approcher encore des frères Tudilla; elle prit la main du toréador et la baigna de ses larmes.

Diego ne s'opposa point à ses démonstrations, il sourit même avec tristesse à l'infortunée qu'il appelait sa fille, mais

Pablo devait périr le premier, et il reporta ses regards sur Pablo.

Les gardes détachèrent les chaînes qui les liaient ensemble ; les deux Tudilla se donnèrent un dernier baiser.

— Grâce ! grâce pour eux! cria la multitude touchée de ces adieux fraternels.

Les capitaines et les altérez firent serrer les rangs des soldats et armer les fusils. Le peuple se tut, et le bruit sourd d'une hache sur le billot résonna distinctement.

Pablo Tudilla, le fameux Yunqué avait cessé de vivre.

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Diego baissa la tête, des larmes rou- • laient dans ses yeux ; Zaléa lui baisait les mains, il ne s'en apercevait plus.

Les exécuteurs des hautes œuvres saisirent alors les bandits de second ordre, qui furent accrochés aux potences.

Le toréador, à son tour, l'homme populaire, eut la corde passée au col.

Zaléa fut repoussée par les bourreaux etjetauncri aigu.

La populace irritée répondit à ce cri de détresse par de nouvelles clameurs :

— Grâce ! criait-elle, grâce pour Diego

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— Enjoué! commanda L'officier supérieur chargé de faire agir la garnison.

Un silence funèbre régna de nouveau sur la place, et Ton n'entendit plus que les sanglots étouffés de la jeune bohémienne.

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