Le toréador
Le marquis del Punta! lit un signe ; les bourreaux attendirent qu'il eût parlé avant de hisser le toréador à la potence :
— En vertu des pouvoirs qui me sotit conférés par Sa Majesté Catholique, dit le vieil hidalgo, je fais grâce à Diego Tudilla, le matador.
Il y eut alors un trépignement de joie; le peuple applaudit à outrance ; le toréador , laissé libre, courut à Zaléa , qui bondit dans ses bras et perdit ses forces ; mais quand il eut donné un baiser paternel à la jeune bohémienne, il tourna les yeux sur le lieu de l'exécution sanglante de son frère.
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Et il était encore là , consterné, immobile , muet d'horreur , et les bourreaux et les troupes se retiraient, lorsque la foule envahit la place, l'arracha malgré lui à ses douloureuses méditations et remporta triomphalement, ainsi que
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Zaléa, jusqu'au cirque, où ils furent l'objet d'une ovation générale. On aurait voulu que dès le lendemain le toréador reparut dans l'arène; mais il demanda un délai de huit jours qu'on ne put lui refuser.
Le vieux Matéo et tous les fameux matadores venus à Se ville pouressayerd'obtenir la grâce de leur collègue allèrent en corps complimenter Diego Tudilla ; ils ajoutèrent qu'ils ne partiraient point sans l'avoir vu et admiré sur le théâtre ordinaire de ses exploits.
— .le n'ai rien à vous refuser, mes maîtres, répondit le toréador, vous me
verrez!... Et pourtant, continua-l-il, s'il eût dépendu de moi, j'aurais abandonné ce pays où la main du bourreau m'a souillé de son contact.
— La clémence du roi, dit j/ravement Matéo, est semblable au feu du ciel, tout ce qu'elle touche est purifié.
Les toréadores se retirèrent ; il ne resta dans le patio de la petite maison de ïriana que Diego Tudilla et Zaléa la Rousse. — Le moment d'une explication dificile était arrivé.
On se rappelle comment la jeune boliémiunne, emportée par un sentiment
plus fort que sa réserve habituelle, avait hautement proclamé son amour pour le matador, lorsqu'elle le conjurait de rendre la liberté à don Alvaro Barros et de renoncer à Mariquita.
Depuis, trop d'événements s'étaient pressés autour d'eux, trop de situations tragiques s'étaient succédées, pour qu'on eût parlé de la déclaration de la jeune fille.
En prison, le toréador avait accepté ses services et ses caresses ; en face de la mort, il était inutile d'évoquer un tel souvenir, il n'y fut fait allusion qu'une seule fois, comme on l'a vu • — mais à
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présent un nouvel horizon s'ouvrait ; Zaléa,plus timide qu'auparavant; n'osait lever les yeux sur son maître, et celui-ci loin de se rapprocher de sa compagne semblait la fuir.
Autrefois, les joies et les chagrins du toréador étaient ceux de Zaléa la Rousse ; il trouvait dans sa fille adoptive l'écho fidèle de ses pensées sans même excepter celles qui se rapportaient à dona Mariquita. Maintenant, au contraire, une barrière se dressait entre eux ; Diego se retirait à l'écart pour pleurer sur son frère, sur ses espérances, sur son honneur, il n'appelait plus la tendre gitaniia
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à partaj^er ses douleurs poignantes, car il se savait aimé, aimé d'amour, avec passion, avec jalousie.
Cet état de gène durait depuis trois fois vingt-quatre heures lors de la visite des toréadores ; il devenait intolérable. On ne peut vivre ainsi en présence, en relations continuelles, avec un fatal secret sans issue, et c'est pourquoi le matador prit la parole.
— Enfant, dit-il, approche-toi.
Zalèa s'avança lentement, humble et tremblante, car elle ne pressentait que trop le sijjet de l'entretien.
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— Oui ! répéta le toréador, je voulais fuir l'Espagne, abandonner la vile profession de tueur de taureaux, et aller audelà des mers me créer une existence nouvelle ; car ici la vie me pèse, un cauchemar de plomb m'étouffe jour et nuit, je ne vois .que du sang et des larmes. Il serait sage de fuir.
— Mon cher maître, pîurmura la gitanita, ce serait notre salut à tous les deux.
— Ici je suis déshonoré, Zaléa, ce peuple qui m'a arraché à la mort par ses cris, doit me regarder comme son esclave et sa propriété légitime. Un homme m'a outragé, je ne puis le punir, car lui
Ti^r^
aussi a imploré ma grâce, et je le verrai épouser Mariquita.
— Toujours Mariquita! répéta douloureusement la bohémienne. •
— Et cet homme enfin, poursuivit Diego, ce don Alvaro Barros est le proche parent, l'ami et bientôt le gendre du marquis del Puntal qui m'a rendu la vie !
— Oh! partons! quittons à jamais l'Espagne! Avec vous, mon doux seigneur, les déserts seront pour moi des lieux de délices. ,
— Ils ont décapité mon frère; ils ont massacré les braves qui s'étaient jetés
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dans notre parti à cause de moi î Seul j'ai survécu... N'est-ce pas une honte?
Ainsi continuait le matador d'un ton grave et sans tourner ses regards sur Zaléa qui lisait dans ses pensées.
Elle avait froid au coeur :
— Mais vous ne voulez pas être sauvé!
s'écria-t-elle enfin, vous ne voulez pas vous éloigner de Séville, parce que vous aimez encore Mariquita.
Le toréador tressaillit et vit la bohémienne qui se tenait droite devant lui, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux
secs et enflammés, prenant l'otïensive à son tour.
' ^ € Eh bien ! seigneur Diego, je vais parler maintenant! reprit-elle
€ Vous aimez dona Mariquita, vous l'aimez, parce qu'elle est bonne et généreuse, parce que vous l'avez bercée tout enfant, parce que vous avez obtenu d'elle des paroles d'amitié fraternelle, quand elle était sous votre garde dans la maison de votre mère.
< Vous Taimez ! parce que depuis dix ans vous la revoyez, après chacune de ses absences, revenir plus belle et plus digne d'être adorée!.- .
« Dieu me préserve de prononcer une seule parole qui puisse diminuer les mérites de dona Mariquita; mais, écoutez, maître, écoutez jusqu'à la fin.
« Vous avez élevé sur elle vos regards ; ' daignez, daignez une fois les abaisser sur Zaléa.
< Voyez ! vous m'avez aussi bercée tout enfant.
€ A l'époque où vous eûtes la charité de me recueillir, j'avais justement l'âge de dona Mariquita ; elle venait de rentrer chez le marquis, son père, lorsque votre mère, sa nourrice, mourut; elle n'était
plus avec vous, pourquoi ne l'ai-je pas remplacée dans votre cœur ?
« Vous m'aimez comme un père, ditesvous? mais voyez si moi aussi je ne suis pas belle ! on me l'a dit souvent, et comme je vous aimais d'amour, Diego, j'ai voulu savoir si c'était la vérité.
» J'ai appris à me connaître, et je fus bien joyeuse le jour où je vis que j'étais vraiment belle; car je le suis !
« Je suis grande sans l'être trop, maître, et je ne manque pas de grâce.
« Mariquita n'est ni plus souple ni plus svelte que moi. ,ti , ^y
« Mariquita n'a pas de plus jolies dents, ni de plus beaux yeux noirs, ni des sourcils mieux arqués, ni des traits plus corrects.
« Dona Mariquita del Puntal a la distinction d'une jeune fille de sang noble.
€ Zaléa la descendante des Brahmes, a sur le front l'éclat lumineux d'une enfant du soleil.
« Mariquita del Puntal a le teint d'une blancheur éblouissante, et les joues roses, et les lèvres veloutées comme une pèche ; elle a de longs cheveux noirs qu'elle laisse flotter au vent du soir.
« Moi, Dié(jo, je suis Indienne.
« Le berceau du monde est mon berceau.
«J'ai le teint jaune comme l'or pur, j'ai les joues colorées par un feu céleste, les nuées d'orient sont moins brillantes au matin quand l'astre éternel sort des ondes.
« Mes lèvres sont plus rouges que la braise ardente, elles feraient pâlir le rubis!
« Si mes cheveux tressés ont des reflets étranges, si l'on m'appelle laRousse, m'appelle-t-on la laide?
« Mes cheveux ont été trempés dans la lave du volcan enflammé, ils sont lisses et soyeux; ils sont semblables aux ailes de ces oiseaux de mon pays qui scintillent à l'égal des pierres précieuses.
« Zaléa, Zaléa la Rousse! c'est moi!
Oui, je suis rousse comme ces anges du ciel qui planent aux voûtes du saint lieu.
« Je suis rousse, moi! c'est ma beauté, maître, .le suis belle ainsi, le serais-je autrement?
«' Je ne suis pas une Africaine ou une Capresse. Le sang qui coule dans mes veines n'est pas le sang d'une race ré-"' prouvée.
.# Ai-je donc les yeux mats et les che- 'veux crépus? Suis-je donc maudite ? ou bien suis-je la tille d'un peuple qui n'a jamais courbé le front?
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^•'tLes Gitanos sont proscrits; ils ne
s'ont pas esclaves !
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« Ma longue chevelure est dorée, ie Je
sais; j'ensuis fîère.
« Elle est belle à voir, elle est plus douce encore à toucher.
a II est de jeunes cavaliers à Triana, il est de nobles seigneurs à Séville qui m'ont souvent prié de leur en donner
'iJb LE TOUÉADOR.
une boucle; ils me trouvaient belle, ceux-la! '■ "'
« Ils me disaient que mon sourire était
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plus suave que la brise embaumée ; ils
m'appelaient la perle d'Orient, la péri, la
merveille; ils voulaient me baiser la main
comme à une grande dame.
« Et quand je leur répondais : — « Ne
vous raillez pas, seigneurs, d'une gitana
disgraciée, » — c'étaient des serments
dontje me moquais à mon aise.
r)nob
« — Allez, allez trouver vos blanches Andalouses, leur disais-je, laissez-là Zaléa la jaune, la rousse, l'orpheline de Francnipargo. » . '
LK TOKÉiVOOU. , 21
x< Eux, alors, citaient les plus belles pour me les comparer : Juana de la Torre, la nioncie Catalane, et Carméla Barzona de Cadix, et les plus renommées de Séville, de Carmone etdeCordoue n'approchaient pfis de moi, de moi qui les repoussais, Diego ; car je n'ai jamais aimé que vous !
« Mais l'enfanl délaissée est devenue sous votre toit une belle jeune fille, et vous ne vous eu êtes pas aperçu ! »
On eût dit qu'un épais nuage placé devant les yeux de Diego se dissipait par
22 LE TOhÉADOR.
degrés à mesure que Zaléa parlait.
— En vérité elle est belle! murmura le. toréador.
t — Mais la beauté du corps est peu de'' chose, m'aître, poursuivit la jeune fille avec une émotion croissante ; dites maintenant, ai-je été ingrate ou rebelle ? ai-je été une fille obéissante et dévouée? ai-je jamais mérité votre colère?
« Voyez cette cicatrice, Diego, dit-elle en découvrant son bras ; un fer de stylet vous menaçait, je l'ai détourné.
« Quanddesdangers vous entouraient, où était Zaléa?
< Enfant, je vous garantissais de l'ardeur du soleil !
« Jeune tille, je vous ai préservé de la fureur des hommes !
« Non ! non ! je ne veux pas parler ainsi; vous ne me devez rien et je vous dois tout !.. Mais je suis belle, belle de corps et belle d'âme, et je le dis tout haut parce que je vous aime!
« Mon Dieu ! mon Dieu ! ne suis-je donc plus digne d'être appelée votre Zaléita, votre Zaléitila? Vous étiez tout pour
moi, Diego; je vous ai aimé à la fois
• j comme un père, comme un frère, comme untnaître, comme, .. »
--ii;
La Gitana ne put achever ; elle vit que ie toréador était touché, elle se jeta à ses pieds en pleurant. Il la releva.
— Pauvre enfant, dit-il, tu es bonne et dévouée plus que tu n'as su le dire. Quand Diego était triste, tu souriais et tu chantais; quand il était en péril, tu restais à côté de lui ; quand il a été blessé, tu l'as pansé. Tu l'as suivi au combat et en prison, et tu étais encore auprès de lui devant le gibet, Ton amour, ma douce Zaléita, serait digne d'être partagé.
La bohémienne sourit à cet aveu ; l'es-
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pérance entra dans son cœur.
— Maître, dit-elle, je vais chanter si vous vouiez. Ma voix m'a-t-on dit encore, est pure et flexible. Quelquefois vous m'avez écoutée avec plaisir.
— Chante! charmante tourterelle, chante ! chante, petit oiseau.
Zaléa prit sa guitare à doubles cordes de métal ; elle choisit la plus touchante de ses romances , celle qu'elle aimait à chanter toute seule :
to que soy muy desdichada , QuierOy si, quiero llorar..»
.Moi qui suis bien nialheureuso ,
Je yeux, oui, jei veux pleurer. ; VO îjr'ri s
Elle ne put retenir ses larmes quand elle dit ce dernier vers :
Ay de mi ! que por el me muero !
Hélas ! car pour lui je me meurs.
Le toréador prit sa naain, et puis essuyant doucement ses larmes:
— Un jour viendra, mon enfant, murmura-t-il, un jour viendra sans doute où Diego t'aimera comme tu veux être aimée.
Don Alvaro Barros fut oublié, le nom de Mariquita ne fut plus prononcé. Zaléa se donnait bien de garde de dire une seule parole qui pût éveiller chez son maître de pénibles souvenirs. Avec un
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tact merveilleux, elle allait au-devant des sombres pensées pour les écarter ; elle prévenait les moindres désirs du toréador, s'ingéniait à le distraire et formait tout bas le projet de l'entraîner de Séville à Grenade, de Grenade à Madrid, puis enfin au-delà des mers. Sans qu'il s'en doutât, elle voulait lui faire mettre à exécution le projet qu'il semblait avoir conçu ; après la corrida elle était résolue à tenter un premier effort."q «t^'iuoi
— Qu'il cède pensait-elle, l'absence achèvera de rendre le calme à son cœur; il cessera d'aimer Mariquita, et alors enfin il acceptera tout l'amour de la pauvre bohémienne.
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,. Mais le jour du combat, jour impatiemment attendu par la population, ne pouvait tarder à paraître. , j^.
jii^uio'l J) siiBTl^'.ih ji n jiiuu'»" u'^-, iM> L on avait fait venir des montagnes
les plus îerribles taureaux qu'on eût pu
trouver; il fallait que le spectacle fût di- I' i;(* r:ne<î .fîTMn 8'j1> ny fîiiMj
gne do l'attente générale.
Dès le matin, malgré les ardeurs du soleil, les abords du cirque étaient entourés par une foule compacte; les gradins furent occupés plus de quatre heures avant l'instant ofticiel de l'ouverture de l'arène ; dix maille spectateurs garnissaient les galènes; le reste des habitants de Séville se tenaient., ^lir, la pro-.
LE TOllJÎAOOR. 29
menade qui longe la rive gauche du Guadalquivir.
Le marquis del Puntal, malgré son extrême faiblesse, voulut assister à la corrida pour faire honneur à Diego; don Alvaro Barros et dona Mariquita prirent place auprès de lui. Presqu'en face, Matéo, les toréadores étrangers et Zaléa occupaient des banquettes réservées.
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