SCÈNE PREMIÈRE
LE DOCTEUR, JEANNE, ROSE {Au levei* du rideau, le doeleur Alleyras et Jeanne sont assis et causent).
Le docteur (à Rose qui apporte du café).
Est-ce qu'il y a déjà du monde pour la consultation ?
Rose
Non, monsieur, il n'y a encore personne.
Jeanne {tendremenl).
Tant mieux, je pourrai rester un peu avec toi ; d'ailleurs, il n'est qu'une heure et demie. Rose,
passez-moi donc VÉclaireur, {Rose va prendre un journal sur le bureau.) C'est bien celui d'aujourd'hui?
Rose
Je pense... je n'en sais rien, moi.
Jeanne
Vous n'en savez rien, vous n'en^ savez rien... Vous n'avez qu'à regarder. . . Qu'y a-t-il d'écrit ?
Rose {tout en apportant le journal).
Il y a 20 floréal... an... an [elle épèle). C... I...
Jeanne
Oui, c'est celui-là, 20 floréal. Rose ne se mettra jamais dans la tête le calendrier républicain... n'est-ce pas, Rose ?
Rose
Je connais le calendrier des chrétiens et je sais que nous sommes aujourd'hui le 27 juin... ça me suffit.
Le docteur
Soyez tranquille, ma bonne Rose, le journal du sieur Aristide Verdier n'a de révolutionnaire que la manchette.
Rose
La manchette ! ... Ah ! ben, c'est du linge propre ! {Elle sort^en bougonnant ^par laportc de gauche.)
Jeanne {versant le café).
En tout cas, il n'est pas nécessaire que le nom de Verdier y soit, dans la manchette, pour qu obi sache que le journal lui appartient.
Le docteur Comment ça ?.
Jeanne
L^Éclaireur nous tient soigneusement au courant de tous les faits et gestes de la famille Verdier.
Le docteur
Oh ! de tous, c'est peut-être beaucoup dire.
Jeanne
Écoute plutôt. [Elle lit) : « Nous sommes heu- » reux d'apprendre que M. Raymond Verdier, le » fils du dévoué conseiller municipal de Villiers- » sur-Eure, va entreprendre un long voyage à » l'étranger pour faire une série d'études sur les » législations comparées. »
Le docteur
Eh bien ! mais c'est très intéressant. . . pour lui. . . Bon voyage !
Verdier veut donc faire de son fils un jurisconsulte ?
Le docteur
Pourquoi pas? Cet ancien ouvrier typographe, fils de ses œuvres, a beaucoup d'ambition pour son héritier. Il Ta mis au lycée avec les enfants des meilleures familles du pays... S'il avait osé, il Taurait fait élever dans un établissement religieux, parce que c'est plus chic...
Jeanne
Les électeurs se seraient alarmés ; pense donc, le fils d'un conseiller municipal républicain !...
Jean Radical, socialiste, indépendant.
Jeanne Car il est tout cela.
Le docteur
Farouchement.
Jeanne
Cela ne s'accorde pas très bien avec l'ambition qu'il a pour son fils.
Le docteur
Mais si... Verdier, à la tête aujourd'hui d'une importante imprimerie, est un parvenu d'une espèce particulière, le parvenu intermittent. Quand il s'adresse aux prolétaires, il se souvient
de la bassesse de son extraction... et sait l'exploiter. Alors, il ne saurait être parti de trop bas : il se vante... il exagère; mais il rachète cette tare, aux yeux de la bourgeoisie, par l'éducation qu'il a fait donner à son fils ; il l'a déclassé de la façon la plus flattèlise pour ces gens-là. Il a ainsi un pied dans chaque camp, mais le pied gauche est chaussé du sabot et le pied droit porte bottine ; ajoute à cela que, grâce à son imprimerie qui lui fournit des moyens d'action et de pression décisifs, il a autant d'influence sur la bourgeoisie de Villiers que sur la population ouvrière.
Jeanne Alors, c'est un personnage considérable !
Le docteur
Verdier? Mais grâce à son journal L'Éclaireur, c'est un petit Cromwel d'arrondissement : il fait les députés, il les défait, il les refait même. Ah ! je ne voudrais pas le rencontrer au coin d'une urne !
Jeanne Dans quels termes es-tu avec lui ?
Le docteur
Nous avons été brouillés un moment, après les dernières élections municipales. 11 ne me pardonnait pas d'avoir empêché de sortir, pour aller
8 LA GUIRIÈRE
voter, deux ouvriers de fabrique atteints de broncho-pneumonie... Comme c'était deux de ses partisans, il donnait un autre nom à leur maladie.
Jeanne
Ah ! Et comment Tappelait-il ?
Le docteur
Une extinction de voix. Depuis, nous nous sommes raccommodés, et Ton m'en a même félicité, car le gaillard passe pour traiter sans ménagements les imprudents qui dérangent ses calculs.
Jeanne {à Rose, qui entre).
Qu'ya-t-il, Rose?
Rose {i^emettant tme carte au docteur).
C'est un monsieur qui m'a dit de remettre cette carte à monsieur.
Le docteur prend la carte, la regarde et un peu gêné dit à mi-voix :
C'est mon père.
Jeanne {se levant).
Ton père ! Ah ! Je vais vous laisser seuls.
Le docteur (sans conviction) .
Mais non, reste.
Oh ! non, j^aime mieux vous laisser... j'aime mieux.
Le docteur
Comme tu voudras ; mais tu 'peux rester, ça ne me gêne pas du tout, au contraire.
Jeanne
Mais lui, ça le gênerait peut-ôtre... allons, & tout à l'heure !
(Elle sort par la porte du fond,)
Le docteur (à Rose).
Faites entrer, Rose.