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SCÈNE II

M, ALLEYRAS, LE DOCTEUR

M, Alleyras

Bonjour, Jean.

Le docteur

Bonjour, père. (Ils s'embrassent,) Quelle bonne surprise! Comment se fait-il...?

M. ÂLLEYRAS (un peu embarrassé).

Oui, j'allais au Havre... j allais au Havre pour

iO LA CLAIRIÈRE

une affaire... alors, j'ai fait un crochet pour venir te voir.

Le docteur

Tu ne pouvais pas faire un plus tendre crochet et qui me soit plus agréable.

M. Alleyras (toujours embarrassé).

Il y a si longtemps que je ne t'avais vu... Alors, n'est-ce pas?

Le docteur Oui... près d'un an... Ma mère va bien?

M. Alleyras

Ta mère va bien, je te remercie, quoiqu'elle ait eu, CCS temps-ci, des oppressions, des espèces d'étouffements.

Le docteur

Tiens ! tiens !

M. Alleyras

Elle s'était môme imaginé qu'elle avait une maladie de cœur ; alors, je l'ai menée chez un spécialiste qui a un diagnostic très sûr et qui Ta examinée, auscultée avec beaucoup de soin... Bref, il a conclu que ce n'était pas du tout le cœur qui l'étouffait et qu'il fallait attribuer ces oppressions à l'âge. Ta mère a cinquante-deux ans : elle traverse une période dangereuse pour les femmes.

U GUIRIÈRB il

Le docteub Oui... Et toi, tu te portes toujours bien?

Toujours, comme tu vois. Je vais, je viens, je marche ; j'ai un appétit de jeune homme, un sommeil d'enfant.

Le docteur

C'est merveilleux ! Le fait est que tu as une mine superbe.

M. Alleyrâs

C'est aussi la joie de te voir. Ah! Jean, je suis si content.

Le docteur (un peu triste).

Moi aussi, père, moi aussi.

(Un assez long silence.)

M. Alleyrâs {s' asseyant).

J'avais pourtant un tas de choses à te dire

et je ne te dis rien.

Le docteur (souriant).

Oui, oui, je connais ça ; mais ne te tourmente pas, ça va venir ; on commence toujours par ne rien dire, ou bien des choses insignifiantes... il semble qu'on ait besoin de se reconnaître.

12 LÀ CLAIBIËRE

M. Alletràs (appuyant).

Oui, de se reconnaître.

Qu'y a-t-il de neuf, chez nous, à la maison ?

M. Alleyrâs

Oh ! de grands changements. Ta mère a renvoyé le valet de chambre et la cuisinière... eh bien! ça en a fait des histoires !

Le docteur

Vraiment? Je croyais qu'elle en était si contente ?

M. Alleyrâs [confidentiellement).

Oui, mais elle a découvert qu'ils avaient des relations ensemble.

Le docteur (récitant une formule) .

On a bien du mal avec les domestiques.

M. Alleyrâs Imagine-toi que ça durait depuis sept ans !

Le docteur (légèrement).

On frémit rien que d'y penser. Mais qu'est-ce que ça pouvait faire à ma mère, puisqu'ils faisaient bien leur ouvrage? Voyons, ça te gênait, toi?

M. Alletras

Oh! moi, pas du tout. Mais ta. mère n'admet pas que des choses pareilles se passent chez elle, sous son toit. Elle a ses idées.

Et quoi de nouveau, encore?

Tu sais que ton cousin Gueldron est marié ?

Le docteur Le beau Théodore ? Ah ! Qui a-t-il épousé ?

M. Alleyras Il a épousé une demoiselle Mitène.

Le docteur Je ne connais pas.

. M. Alleyras

Mais si, tu sais bien, Mitène, le grand marchand de lampes de l'avenue de TOpéra

Le docteur Elle est jolie ?

M. Alleyras Elle est horrible, noire, sèche, elle a de vilaines

dents et elle doit sentir la fourmi. C'est égal, il faut un sacré courage !

Le docteur Elle avait une grosse dot, sans doute.

M. Allé YR AS On dit le demi-million

Le docteur Tout s'éclaire !

M. Alleyras Et des espérances.

Espérons !

M. Alleyras

D'ailleurs, on trouve généralement que c'est scandaleux.

Le docteur Tu m'étonnes... Vous étiez au mariage?

M. Alleyras

Naturellement, puisque j'étais témoin. {Le docteur sourit). Mais ça ne t'intéresse guère tout ce que je te raconte là.

Le docteur Ça m'intéresse beaucoup, au contraire. Tu ne

Là clairière 15

peux même pas t'imaginer à quel point ça m'intéresse. Ah ! le beau Théodore est marié. Je n'en savais rien.

M. Alleiras

Je croyais qu'il t'avait envoyé une lettre de faire-part.

Le doctecr

Je n'ai absolument rien reçu. Ma manière de vivre me met en dehors de la famille et même en marge de la société ; c'est ce qui l'a empêché, sans doute, de me faire part de l'infamie qu'il allait commettre... C'est autant de gagné.

{Un silence.)

M. Alleyras {se lève).

Et toi, voyons, tu es toujours heureux ?

Le docteur Très heureux, père.

M. Alleyras Ta clientèle ?

Le docteur Suffisante.

M. Alleyras {cheixhant comment désigner convenablement la maîtresse de son fils).

Et ma... et ta...

i6 LÀ CLAIRIÈRE

Le docteur Ma femme, père, tu peux dire ma femme.

Ml Alleyras Ah ! Tu la fais passer ici pour ta femme ?

Le docteur

Non, je ne la fais pas passer... je n'éprouve pas le besoin de bluffer les gens, en déclarant que nous sommes mariés, pas plus que je n'éprouve le besoin de les défier, en proclamant que nous ne le sommes pas. Pour tout le monde ici, Jeanne est madame Alleyras, et ça suffit.

M. Alleyras Mais si la vérité se découvre ?

Le docteur Elle se découvrira, voilà tout.

Ne crains-tu pas que cela nuise à ta situation, à ton avenir ? La méchanceté et l'hypocrisie sont partout les mômes, et pires en province qu'à Paris. Et si Ton découvre que vous n'êtes pas mariés, toutes les portes se refermeront devant toi avec hostilité.

Le docteur

C'est posssible !... Que veux-tu ? Alors je verrai

ce que j'ai à faire. D'ailleurs, pourquoi me répètestu tout ça ? Tu sais bien qu'il n'y a pas de remède à cette situation, puisque je suis déjà marié d'un autre côté, que j'ai quitté ma femme légitime et qu'elle ne veut pas entendre parler de divorce.

M. Alleyras

Ses principes religieux s'y opposent et, pour divorcer, il faut être deux.

Le docteur

Ou trois.

M. Alleyras

Ce n'est pas le cas ; elle n'avait aucun tort envers toi.

Le docteur

Je le regrette.

M. Alleyras

En refusant de divorcer, elle reste dans son droit.

Le DOCTEUR is' échauffant peu à peu).

Comme elle est restée dans ses devoirs. Evidemment, elle n'a pas eu de torts envers moi, du moins ceux prévus par la loi. Je reconnais qu'elle n'avait pas d'infirmité cachée, qu'elle ne m'a pas trompé, ni frappé devant témoins... elle n'a pas non plus déserté le foyer conjugal... non, elle n'a

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pas eu ces torts-là, mais elle a eu tous les autres, comprends-tu, tous les autres. Nous n'avions les mêmes idées sur rien.

M. Alleyràs Il n'y avait entre vous que des incompatibilités.

Le docteur

C'est bientôt dit ; mais, à un certain degré, des incompatibilités peuvent devenir tragiques et empoisonner toute une existence. Je m'en suis bien aperçu : je me sentais devenir fou... fou! c'est bien simple... Alors, je suis parti... j'ai fui cette femme avare, sèche, vaniteuse et dévote...

M. Alleyras

Non, mais comme dit ta mère, économe, honnête, fière et pieuse.

Le docteur

Admettons qu'elle avait toutes les qualités que je n'aime pas et aucun des défauts que j'aime. Eh bien! ça suffit... pour moi, du moins, et il me semble que j'ai voix au chapitre... Si c'était à refaire, je le referais. D'ailleurs, ce refus entêté de me rendre ma liberté, même après l'éclat de mon départ, prouve bien la rancune, la mesquinerie et l'esprit taquin de cette compagne d'élite...

M. Alleyras Ou sa religion.

Le docteur

Qui conseille d'un autre côté le pardon des offenses.

M. Alleyras

C'est un autre point de vue.

Le docteur

Et puis, pourquoi la défends-tu ? Si je te poussais un peu, tu confesserais que toi-même, avec ton caractère pourtant si conciliant, tu n'aurais pas pu vivre avec elle. Voyons, sois sincère.

M. Alleyras (ébranlé).

Il est certain que...

Le docteur Alors, tu dois me comprendre m'excuser.

M. Alleyras {ne défendant plus sa belle- fille).

Parbleu ! Si tu ne pouvais pas vivre avec elle... tu as bien fait de la quitter, ça ne fait pas de doute. Aussi, là n'est pas la question : je parle de ta liaison avec...

Le docteur

Je ne pouvais pourtant pas me condamner à vivre seul, en attendant qu'on vînt à bout par la

persuasion ou par de longs moyens juridiques de la résistance de ma femme. J'ai rencontré depuis une autre femme que j'aime ; nous vivons ensemble, ça me parait tout simple, d'autant plus simple qu'il m'est impossible de faire autrement puisque je ne pourrais pas l'épouser, en supposant qu'un premier mariage ne m'ait pas à jamais dégoûté de cette formalité. II y a bien une loi qui institue le divorce, mais il se trouve que le bénéfice m'en est refusé. Il faut être logique et ne pas me reprocher une situation que la loi favorise.

M. Alleyras

Note bien que moi, ça m'est égal. Encore une fois, je t'en parle surtout au point de vue de ta profession, de ton avenir ; ça peut te jouer un mauvais tour : le monde n'admet pas l'union libre... pas encore, du moins.

Le docteur

Le monde n'admet rien de ce qui est libre. Et pourtant, un homme et une femme se choisissent, leurs regards s'échangent, leurs cœurs battent l'un vers l'autre, leurs mains se joignent, leurs lèvres s'unissent; dans tout cela, je ne vois rien d'immoral, au contraire! J'étais malheureux dans le mariage, je suis heureux dans l'union libre, mon choix est fait.

Ta mère ne le comprendra jamais. Sur ce chapitre-là, elle est irréductible.

Le docteur

Je n'ai pas l'espoir de la réduire ; c'est pourquoi j'ai quitté Paris, afin de lui épargner, ainsi qu'à ses relations choisies, le spectacle odieux du bonheur de son fils.

M. Alleyras Tu exagères.

Le docteur

Mais non..

M. Alleyras

Que veux-tu? Ta mère est à cheval sur les principes.

Le docteur

J'admets tous les principes, aussi surannés qu'ils puissent être ; mais je demande à ceux qui les étalent une sévère logique. Or, ma mère qui ne veut pas entendre parler de mon union avec Jeanne, assiste à la bénédiction du triste mariage de mon cousin Théodore et, par sa présence, l'approuve, le sanctionne.

M. Alleyras Maïs Théodore n'est pas son fils !

22 LA GUmiÈRE

Raison de plus ; quant à son fils et à la femme qu'il a librement et proprement choisie, en dehors de toute question d'intérêt, elle les chasse de sa présence, comme son domestique et sa cuisinière.

M. Alleyras

Réfléchis : il était bien difficile à ta mère de prendre parti contre une femme à qui tu n'avais rien à reprocher, tu en conviens toi-même.

Le docteur

Oui, ma mère a mieux aimé prendre parti contre moi qui suis également sans reproches... c'est toi-même qui en convenais tout à l'heure.

M. Alleyras

Enfin, cette discussion, nous l'avons déjà eue vingt fois, sans nous convaincre niTun ni l'autre et nous avons toujours fini par coucher sur nos positions.

Le docteur

C'est encore là qu'on est le mieux couché

M. Alleyras Tu plaisantes...

Le docteur Je n'en ai pourtant pas envie

M. Alletras

En attendant, quelle situation ça crée-t-il entre nous? On est obligé de ne pas se voir, on vit à cent lieues les uns des autres, comme des étrangers, et moi, j'en souffre beaucoup, parce que j'ai une grande affection pour toi, tu n'en doutes pas...

Le docteur

Mais non, père, je n'en doute pas... c'est pourquoi je suis heureux de te voir.

M. Alleyras

Voilà bientôt un an que je ne t'ai pas embrassé. Ah ! vois-tu, mon petit Jean, c'est bien malheureux d'être séparé de son enfant. Nous étions si bons amis.

Le docteur

Oh! Nous le sommes encore, père, je te le jure. (Étreinte, petit moment d'émotion,) Mais, puisque tu n'approuves pas les idées de ma mère, car je te connais, tu ne les approuves pas, quand tu as envie de me voir, qui t empoche de venir t'installer ici une semaine, un mois, deux mois, tant que tu voudras? Je suis ton fils, que diable! Et tu n'aurais qu'à dire à ta femme : J'ai envie d'embrasser Jean, j'y vais.

M. Alleyras (dans un élan).

C'est ce que j'ai fait: je suis venu. (Revenant à

2i LA CLAIRIÈRE

la réalité,) Seulement, je ne l'ai pas dit à Mathilde, parce que ça aurait fait un tas d'histoires...

Le docteur [souriant).

Et que tu veux avoir la paix... Et puis, tu n'oses pas...

M. Alleyras (blessé).

Je n'ose pas... je n'ose pas... certainement, je n'ose pas. Ah ! on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est, toi, que d'être d'un avis contraire à celui de sa femme !

Le docteur Ah I si.

M. Alleyras

Oui, mais toi, ça n'a pas duré longtemps. Combien? Deux ans?

Le docteur Oui, deux ans.

M. Alleyras

Tu t'es évadé du mariage, tu as sauté le mur, tandis que moi, voilà trente ans que je supporte le caractère difficile de madame Alleyras. Enfin, aujourd'hui, j'ai prétexté un voyage au Havre pour venir te voir... J'avais envie d'embrasser mes enfants.

Le docteur Tes enfants?

M. ÂLLEYRAS

Mais certainement, oui, mes enfants... elle aussi... ta femme, ma fille... Est-ce que je pourrai lavoir?...

Je vais l'appeler.

M. Alleyras

Oui... appelle-la

(Jean sort par la porte du fond et va chercher Jeanne; pendant ce temps-là, M. Alleyras se mouche et s'essuie les yeux. Quelques secondes et Jean revient avec Jeanne,)

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