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SCÈNE VIII

COLLONGÇS, HÉLÈNE

Hélène [elle entre, et voyant Collonges en train de travailler) :

Oh! pardon, monsieur Collonges... Je vous dérange.

Collonges.

Mais, pas du tout, mademoiselle, vous ne me dérangez jamais. . .Vous venez de vous promener?. . .

Hélène

Oui, je viens de me promener dans la campagne avec les enfants.

Collonges Vous leur avez fait la classe.

Hélène

Oh ! non, je m'applique à ne pas leur faire la classe au contraire; mais c'est très difficile quand on a passé des examens pour être institutrice, il vous en reste toujours un peu de pédagogie qu'il

est malaisé d'oublier tout à coup. Enfin, pour le moment, je leur apprends à regarder ce qui les entoure : les arbres, les plantes, les fleurs, les ani* maux ; je les encourage à me poser des questions auxquelles je réponds de mon mieux.

COLLONGES

Us sont gentils avec vous, ils vous écoutent bien?

Hélène

Je n'ai pas à m'en plaindre, ils sont pleins de bonne volonté et d'affection.

CoLLONGES

C'est que vous savez les prendre.

Hélène Je les aime. Tout est là.

CoLLONGES

Oui, tout est là. Je vous regardais partir ce matin, vous et les petits, avec votre robe et votre chapeau garni de coquelicots, vous aviez l'air d'une jolie poule noire qui mène ses poussins aux champs... vous aviez l'air heureuse.

Hélène Comment ne pas l'être ici? Et puis, ces prome-

nades avec les enfants, c'est une joie pour moi. La campagne est si belle en ce moment. Je ne la connaissais pas, c'est une révélation. J'ai été élevée à Paris, dans un quartier misérable, sans lumière et sans air. Avant de venir ici, je ne savais pas ce que c'était que les prairies, les bois ; j'ai appris la botanique dans les livres sans avoir vu un arbre ni une fleur. Je ne sortais jamais, mes parents travaillaient toute la semaine et même le dimanche... j'ai appris que le pain était une chose difficile à gagner sans avoir jamais vu un champ de blé. Alors, ça m'amuse autant que les enfants de connaître enfin les choses dont je leur parle.

COLLONGES

C'est comme moi : j'ai appris ce que c'était que la Liberté, l'Égalité, la Fraternité sans les avoir jamais vues autrement qu'inscrites sur la façade des monuments publics, et je ne suis pas le seul pour lequel ces trois beaux sentiments ne représentent que trois grands mots et des lettres noires hautes comme ça.

Hélène

Les enfants qui sont ici sont plus heureux que nous : ils voient tout ça.

Collonges Oui... ils voient des pommes de terre et du blé.

LA CLAIRIÈRE iÛ9

Hélène

• Ils voient aussi la solidarité, la bonne volonté, Taide mutuelle.

Oh ! ça, c'est une autre affaire.

Hélène Pourtant, il me semble bien que je les vois.

Collonges

Oui... il vous semble... vous n'êtes ici que depuis trois semaines.

Hélène

Comme vous êtes sceptique, monsieur Collonges !

Collonges

Oui, les compagnons aussi me traitent de sceptique, quand je leur dis qu'ils sont en pleine lune de miel. Ici, on m'a surnommé TAmateur ! Enfin, d'eux ou de moi, on verra qui a raison.

Hélène

Eh ! bien, moi, je ne suis pas comme vous. Tout ici me plaît et me séduit. Celte vie nouvelle m'enchante... Elle est si différente de celle que je menais à Villiers !

ilO LA CLAIRIÈRE

CoLLONGES

Vous êtes comme le père Nu-Tête, vous trouvez que ça n'est pas ordinaire.

Si vous voulez. Oui, je suis enthousiaste de vos théories généreuses... j'admire la façon dont tous vous les mettez en pratique, et cette religion nouvelle, car c'est une religion, du moins ça la remplace, je voudrais mieux la connaître.

CoLLONGES

Mais vous la connaissez pour en parler avec tant de ferveur.

HÉLÊ^E

Je me rends bien compte que je ne sais rien, que je ne suis qu'une ignorante avec mes diplômes, et que j'ai tout à apprendre. Ainsi, quand vous causez avec monsieur Rouffieu, je ne comprends pas toujours tout ce que vous dites. Alors je voudrais être initiée, comprenez-vous.

CoLLONGES

La meilleure initiation c'est d'avoir souffert.

Hélène

Ça ne suffit pas. 11 faut aussi éclairer sa propre souffrance ; autrement on souffre comme des bêtes.

LA CLAIRIÈRE ili

sans profit pour soi-même. Alors j'étais venu vous demander un conseil.

COLLONGES

A moi?

Oui, à vous ; mais vous n'allez pas vous moquer de moi. Qu'est-ce qu'il faut lire pour être au courant?

CoLLONGEs (souriant).

Pour être au courant. Oh ! il y a bien des livres à lire. Il n'en manque pas. Tenez, tout ça, c'en esl. Et Ton nous en envoie encore ! J'ai toujours envie de crier : « N'en jetez plus, la bibliothèque est pleine ! » Tous ces bouquins-là, voyez-vous, constatent l'inégalité, la souffrance et la misère humaines ; comme si l'on avait besoin d'eux pour constater ça ! Mais aucun ne fournit les moyens pratiques d'y remédier. (Cependant Adèle Roitffieu, dehors^ s'est arrêtée devant la fenêtre ; elle regarde Hélène et Collonges qui lui tournent le dos et fie la voient pas, puis disparaît.)

Hélène

Ça viendra. En attendant, je voudrais m'instruire, connaître les différents systèmes, les différentes doctrines.

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déciOeiit

COLLONGES

Méfiez-vous en tout cas de vouloir jouer un rôle. Parfois Tapostolat est voisin du cabotinage.

Hélène

Ce n'est pas mon intention. Pourquoi me dites vous ça ?

COLLOKGES

On a si vite fait de se monter la tête... Allez, /ai le droit de vous dire ça parce que, moi-même, j'ai été à deux doigts des pires résolutions. J'ai voulu faire passer l'épouvante sur la face du fnonde... pour la changer. J'étais enivré de lectures, aveuglé de doctrines; je marchais dans un rêve, les yeux fixés sur ceux qui ont donné des exemples violents et fameux... Alors, j'ai failli les imiter. Voilà pourquoi je vous dis ça.

Hélène

Rassurez-vous ! Je n'ai pas tant d'ambition : je ne demande que la force d'élever mon enfant pour le donner à votre cause.

CoLLONGES (la regardant dans les yeux).

Cette force-là, vous ne la puiserez pas dans des livres, mais dans vos souvenirs.

Hélène

Je préfère ne pas me souvenir... alors, quand je n'ai rien à faire, je redoute de penser et je voudrais avoir l'esprit occupé. Que voulez-vous? Ma vie en tant que femme est finie.

COLLONGES

Oh! Finie!...

Hélène

Mais oui, allez, je ne me fais pas d'illusions. Alors, je veux «voir une occupation. J'entreprendrais n'importe quelle étude et plutôt celle-là qu'une autre, puisqu'elle me permettra d'être utile. Et puis, je ne veux plus que rennui «Bti« à nouveau dans ma vie. Je ne le veux pas. C'est le mauvais conseiller, le pire ennemi.

CoLLONGES

Vous avez déjà connu l'ennui?

Hélène

Oui quand j'étais à l'école communale de

Villiers. Vous ne vous imaginez pas ce qu'est l'existence d'une institutrice dans une petite ville de province. À quatre heures, après la classe, que faire ? L'été encore, on peut sortir, prendre l'air ; mais rhiver, quand il fait nuit de bonne heure, où aller? On est seule, dans une chambre triste,

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devant un maigre feu : on écoute le vent dans la cheminée, la pluie contre les vitres. Ah ! ce n*est pas gai et les soirées paraissent longues. Alors l'ennui, l'ennui vous enveloppe et vous pénètre comme une sinistre humidité.

COLLONGES

Oui, je comprends, et c'est dans un de ces moments-là que le fils Verdier est venu et qu'il vous a...

( Violemment, il jette sur la table les livres qiiil tient à la main.)

Hélène Quoi donc! Qu'avez-vous ?

CoLLONGES {comme honteux).

Je n'ai rien, mademoiselle, je n'ai rien... je vous demande pardon.

(Un silence,)

Hélène (prenant les livres sur la table). Ce sont les livres que je vous demandais?

CoLLONGES

Oui, vous pouvez lire ça : ce sont de très beaux livres. Seulement, ceux qui les ont écrits sont partis d'une idée fausse en croyant les hommes non pas pires mais meilleurs. Et puis ils n'ont pas tenu compte qu'il y aurait des hommes et des

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femmes dans la société nouvelle qu'ils rêvent, comme il y en a dans celle qu'ils lieulent détruire et, qu'entre ces hommes et ces femmes, il y aurait Tamour, Tamour source de troubles, de discordes, de jalousie, de haines... enfin Tamour! c'est tout dire. (// revimt à sa table de travail.)

Hélène

J'emporte ces livres... dès que je les aurai lus, je les rapporterai.

COLLONGES

Oh ! vous pouvez les garder aussi longtemps que vous voudrez... on ne les lit pas beaucoup ici.

Hélène Au revoir, monsieur CoUongos.

CoLLONGES

Au revoir, mademoiselle.

(Elle sort,)

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