SCENE II
Les MâMBB, formant un groupe hostile, à droite, HÉLÈNE et JEANNE
Jeanne
Tiens ! Jean n'est pas ici ? Je croyais l'y trouver. Ces messieurs ne sont pas pressés aujourdliui.
La soirée est si belle. Il fait si bon, deliors! N'est-ce pas, mesdames ?
M"'' Ménessier Oui.
Hélène Comment vont vos enfants, madame Rouffieu ?
Adèle Bien, merci.
Hélène
Leur indisposition n'a pas eu de suites ?
Adèle Non.
Jeanne
Ah! tant mieux. Jean qui les a vus ce matin me semblait redouter une fièvre, rougeole ou scarlatine. 11 avait même, m'a-t-il dit, recommandé de les tenir en observation. Mais du moment que vous êtes rassurée...
Adèle [sèchement).
Je sais à quoi m'en tenir, voilà.
Jeanne Ils ont commis une imprudence?
Adèle
Non, madame. Mais on leur fourre une foule de choses inutiles dans la tète... alors, c'est pas étonnant qu'ils se plaignent d'y avoir mal.
Hélène
Je vous assure cependant, madame Rouffieu, que je n'exige d'eux aucun effort qu'ils ne puissent fournir.
Adèle
Dites donc tout de suite qu'ils sont plus bêtes que les autres.
Hélène
Je mentirais, car je les trouve, au contraire,
intelligents, pleins de bonne volonté et ce ne sont pas ceux de mes élèves auxquels je suis le moins attachée.
M"" Beau C'est flatteur pour les autres.
Hélène L'aîné n'est-il pas un peu délicat?
Adèle
Je souhaite que votre enfant, mademoiselle, ait une aussi bonne santé que les miens. Ils n'ont jamais été malades jusqu'à présent.
M"« Beau
Le mien non plus. C'est à croire qu'on a apporté ici un mauvais air qui n'y était pas au commencement,
M""' MéiNessier
Madame Rouffieu a raison. On n'a pas besoin d'apprendre tant d'histoires aux enfants, pour qu'ils soient travailleurs et honnêtes.
Hélène
L'instruction que je donne aux vôtres est exactement celle que je donnerais au mien, s'il avait l'âge de la recevoir.
Adèle
Justement, ça n'est pas la même chose. Nos enfants à nous ne sont pas sortis de la cuisse de Jupiter... (Hélène fait tm geste de découragement et va rejoindre Jeanne qui a ouvert le piano, — Aux deux commères.) Eh bien ! c'est-y envoyé ?
M"** Ménessier
Pour sûr que vous ne mâchez pas les choses, vous !
M-"» Beau
C'est comme ça qu'il faut leur parler à ces princesses.
(Jeanne joue les premières mesures du Soir, de Schumann.)
ADÈLE
Allons, bon, le chaudron, maintenant !
M"^'* Beau C'est exprès.
C'est pour nous couper la parole.
Hélène (à Jeanne).
C'est Le Soir de Schumann, n'est-ce pas?
Jeanne Vous connaissez?
Hélène
Oui. Est-ce beau ! Quel apaisement... Quelle musique pleine d'étoiles !
Adèle
Ah ! ma chère !
M™" Beau
Venez-vous^ mesdames, on ne s'entend plus
JEAUfiE (se levant) .
Restez, je ne veux pas être un embarras pour vous. Si j'avais pensé qu'un peu de musique pût vous gêner ou vous être désagréable, je m'en serais abstenue.
M"« Beau
Oh ! vous êtes libre..., c'est à vous le piano.
Jeanne C'est à tout le monde ici.
Ça nous fait une belle main !
M"^^ Beau
Seulement, le jour où se réunit le conseil de famille...
Jeanne
Vous avez raison...
M"*' Ménessier C'est pas ici une salle de café-concert!
Jeanne
Vous aussi, madame Ménessier? Voyons, pourquoi ces paroles agressives ? Pourquoi me cherchez-vous querelle? Qu'est-ce que je vous ai fait? Répondez.
M°° Ménessier
Vous ne m'avez rien fait parbleu ! J'ai dit ça... comme j'aurais dit autre chose.
Jeanne
Mais non. Vous avez dit cela par émulation, pour renchérir sur des insinuations qui voudraient être blessantes et qui nous font seulement, à mademoiselle Souricet et à moi, beaucoup de peine.
Adèle (à mi-voix), J'te vas plaindre?
220 LA GUIRIÈRE
Jeanne
Ecoutez. Je ne ne demanderais pas mieux que d'avoir une explication tout de suite, si elle devait mettre un terme à une situation qui serait bientôt insupportable. Qu'est-ce que vous avez à me reprocher? Est-ce que je ne suis pas venue à vous sincèrement, sans intérêt, sans arrière-pensée d'aucune sorte ? Avez-vous jamais vu dans mon attitude à votre égard la moindre provocation. Ne sommes-nous pas, mademoiselle Souricet et moi, dévouées à vos enfants comme s'ils nous appartenaient? Votre existence, nous la partageons absolument. Nous ne nous sommes pas présentées comme des bienfaitrices, mais comme des compagnes, et votre malveillance nous afflige moins que votre injustice...
M"'» Beau
Nous ne sommes pas injustes, nous voyons clair, voilà tout.
Jeanne
Ah! Et qu'est-ce que vous voyez?... Parlez, précisez vos griefs. Il est nécessaire de connaître ses défauts pour s'en corriger.
M- Beau C'est pas à nous de les dire.
Mais si, ou bien je les dirai à votre place et vous me reprendrez si j'en oublie. Avons-nous surpris votre confiance en venant ici ? Vous n'ignorez point que je n'étais pas mariée, et que mademoiselle Souricet avait été abandonnée par le père de son enfant. Est-ce là ce qui nous rend indignes de votre sympathie, de votre estime? Avouez-le franchement. Si quelque chose nous étonnait encore après cela, ce ne serait pas d'être ici, mais de vous y voir, car les descriptions que l'on nous faisait de la terre promise ne la représentaient pas comme un purgatoire.
M"* Ménessier
Mettez qu'on ne s'accorde pas bien ensemble, ça suffit.
Jeanne
J'aime déjà mieux ça. Mais reconnaissez alors que l'exemple des concessions vient de nous.
M"' Beau
Personne ne dit le contraire. Votre supériorité éclate partout !
Jeanne
Allons donc ! Vous entendez, Hélène?
222 LA GLAIRIÈBE
Hélène J'entends!...
Jeanne
A quoi bon effacer Tinégalité des conditions, sî ceux au profit desquels on la supprime, s'appliquent à la maintenir ?. Mais comprenez donc que du peuple, j'en suis comme vous et que je Taime puisque j'en sortais et que j'y reviens ! J'ai été ouvrière, j'ai gagné péniblement ma vie, j'ai connu l'isolement, les rebuffades, les privations, la misère et, tirée du malheur, je n'en ai rapporté que de la pitié et de l'amour pour ceux que j'y laissais... Sentez-vous maintenant la force et la solidité des liens qui nous unissent Jean et moi, de ces liens auxquels il ne manque plus vraiment de sanction morale, du moment qu'ils se resserrent sur vous ?
M"' Ménessier Ah ! ça, les hommes oublient l'heure, ce soir.
M™^ Beau Oui, qu'est-ce qu'ils attendent pour venir?
Adèle
Allons voir.
(Elles sortent, Adèle en fredonnant l'air de la chanson de café-concert qu*on chante à Villiers.J