‹ Le TouaregChapitre 1 sur 3 · NUMÉROTÉS A LA PRESSE · texte numérisé non relu

NUMÉROTÉS A LA PRESSE

RBCEiVED PEB8 1977

tSUSEUM

LE TOUIREG

Pendant les deux ou trois premières semaines de mon séjour à Tlemcen, oîi j'avais été envoyé un peu contre mon gré, en qualité de médecin aide-major au 2® chasseurs d'Afrique, — il y a quelque trente ans, — n'étant pas encore familiarisé avec mes nouveaux camarades, je vécus presque solitaire. Mon unique distraction était de longues promenades aux environs.

Une campagne merveilleuse : des jardins, des bois de vieux oliviers ; deâ coins bibliques : la vigne enlacée au figuier; des sources d'argent vers lesquelles se

dirigent, lurne sur Tépaule, de lentes théories de femmes voilées. Dans un nid de verdure, une koubba apparue soudain,

œuf monstrueux pondu par ToiseauRock.

Un ravin abrupt en coup de hache, un torrent, le tournoiement d'une grande roue de moulin ; une cascade mariant sa chanson fraîche aux notes joyeuses

de la fauvette ; et, çà et là, pointant comme des récifs, des débris de forteresse, de temple, de palais, des ruines de toutes les époques et de toutes les races : romaines, sarrasines, berbères, espagnoles.

Par là-dessus', élancée d'un jet, la voûte hardie, légère, infinie d'un ciel divinement bleu, que parfois traverse , — amusante bizarrerie, monstre héraldique peint sur champ d'azur, — la silhouette déchiquetée, antédiluvienne d'une cigogne tenant au bout de son bec un serpent qui se tord.

Très peu de Français habitent celte déhcieuse banlieue ; la plupart de ces jardins appartiennent à des indigènes, Arabes ou Koulouy^Us (descendants de l'ancienne garnison turque) ; ils les cultivent avec soin et en tirent un très bon

parti. Leurs petites maisons blanches élincellent, cachées à demi derrière le feuillage lustré des grenadiers, des cédratiers, des orangers aux fruits magnifiques. On voudrait s'enfermer là ; on rêve d'ensevelir sa vie dans ces asiles de fraîcheur, de silence et de paix.

Je rencontrai plusieurs fois dans mes promenades un jeune homme dont l'aspect me frappa. Un touriste sans doute. L'habillement gris fer d'une coupe londonienne, une très haute taille, le maintien raide, j'aurais cru voir un Anglais, sans le teint brun, qui dénotait une origine méridionale.

Un soir, j'étais monté au-dessus de la ville, parmi les rochers d'El-Kalaà, d'oii je contemplais un panorama peut-être unique au monde. La province se déroulait dans toute son étendue, comme

une carte géographique. Grâce à Tadmirable limpidité de Fatmosphère, chaque détail était visible, tout apparaissait nettement, jusqu'aux ports lointains, jusqu'à la hgne brisée du littoral, jusqu'à la mer qui terminait le tableau par un trait brillant comme une lance d*or.

Juste au-dessous de moi, dans une petite prairie arcadienne que dominait la route, j'aperçus mon jeune homme au veston gris ; étendu au pied d'un caroubier, la tête penchée sur un livre qu'il paraissait hre avec une grande contention d'esprit.

Pourtant, de temps à autre, il se dressait et regardait devant lui, toujours dans la même direction. Puis il reprenait sa lecture.

Bien qu'il ne m'apparût que de profil, je pus observer la beauté originale de

son visage, d'un ovale allongé, d'une régularité parfaite, des yeux d'un bleu foncé, en contraste avec le teint olivâtre; les traits verticaux dominaient ; l'ensemble avait un caractère de noblesse remarquable. On eût dit un hidalgo sorti d'une toile de Vélasquez ou d'un drame de Calderon.

Je vis avec surprise ce fier visage se contracter douloureusement et une explosion de larmes inonder les pages du livre.

Quel roman pathétique pouvait provoquer une telle émotion ?

Le jeune homme eut un sursaut ; il s'essuya vivement les yeux, se leva, mit le livre dans sa poche et s'éloigna à grands pas.

Machinalement, je regardai la direction qu'il suivait, et, à travers les branches, j'entrevis la robe d'une femme.

J'allais m'éloîgnep. Un petit incident me retint.

Sous le caroubier, allait et venait une feuille de papier promenée par le vent.

Qu'était-ce que ce papier ? Une lettre ?

L'idée me vint que celte lettre était la cause des larmes de tout à Theure.

Diable [ mais il y avait là peut-être un secret et un secret dangereux. Fallait-il laisser ce billet à la disposition du premier ^venu ?

En dépit de ces réflexions, je serais probablement parti sans courir après cette feuille, lorsqu'un coup de vent l'apporta et la fit tournoyer devant moi.

Je vis alors que ce n'était pas une page manuscrite, comme je l'avais gratuitement supposé.

Elle ne contenait qu'une ligne, une

ligne imprimée ; c'était la première page du livre , elle en donnait simplement le titre. Et quel titre ! Je déchiffrai avec stupeur : Trai- /^ lé (les logarithmes.

T^*v^| Je retournai vers

\ ^^^fcsÈi. I;i ville.

Mon chemin me faisait passer devant un jardin aîi bô-x chait un in- - V"^^ . ' . digène que je connaissais pour lui avoir acheté deux ou trois fois des mandarines; je m'arrêtai à échanger avec lui un bonjour.

En ce moment, le jeune promeneur parut sur la route.

UArabe le regarda avec une expression singulière et grommela quelques mots.

— Tu le connais ? demandai-je.

— Oui. C'est Tenfant d'une mauvaise famille, la famille des Abandonnés de Dieu.

— Qui est-ce? comment s'appelle- t-il?

— Irni.

— Irni ? Singulier nom !

— Oui, Rani !

— Rani ?

— Oui, Rinou.

— C'est un Arabe ?

L'indigène ricana.

— Non. Lui pas Arabe, monsieur!

Lui Français! Oui, monsieur, Français!

Hi, hi, hi !

Je le quittai sans avoir rien compris, ni à ses paroles, ni à son rire.

Il y a à Tlemcen une jolie fête, d'une originaliié toute locale : la fêle des cerises.

Le cerisier, cette gaîté du mois de juin, en France, ce pennon écarlate que Tété triomphant arbore partout dans nos campagnes vertes, TAfrique ne le connaît guère ; on le trouve pourtant à Tlemcen.

Aux cascades d'El-Ourit, l'arbre de LucuUus pullule parmi les rochers, et dès le mois d'avril, on voit fluctuer des vagues de pourpre, piquante antithèse avec la neige des chutes d'eau qui s'é-

12 LE TOUAOEG

croulent sur toutes les pentes de la montagne.

Les familles se cotisent ; on achète les fruits sur Tarbre, et, le jour venu, on va par groupes chantants picorer la récolte vermeille.

Toute la ville française est là.

J'avais été conduit à cette fête par le lieutenant Ripert, un excellent camarade plein d'entrain et de cœur ; — oh ! ces bonnes amitiés du régiment, écloses entre deux cigares et qui durent toute la vie ! — le colonel retraité Pringault nous avait fait Thonneur de monter dans notre voiture, honneur dont, à vrai dire, nous nous serions passé sans peine. Un rien grinchu, l'ancien ! Trouvant tout laid, absurde, méchant, odieux, sans cesse à pester contre les hommes et les choses.

Quelques personnes se rappelaient pour-

LE TOITaREG 13

tant une époque où il avait été à peu près aimable.

C'était deux ou trois ans auparavant.

Le colonel venait de prendre sa retraite ; d'Alger, il avait transporté son domicile à Tlemcen, annonçant sa résolution d y acheter une belle propriété et de finir là ses jours en compagnie de son vieil ami Rastoul, chef du bureau arabe. Puis un beau matin, sans exphcation, brusquement, le père Pringault était parti. Aujourd'hui, il n'avait pas de résidence fixe, tour à tour à Alger, à Oran, à Moslaganem. C'était accidentellement qu'il se trouvait pour quelques jours à Tlemcen.

Les gens à imagination soupçonnaient vaguement dans la vie du colonel une grave déconvenue, quelque drame intime.

La route qu'on suit passe auprès de la fameuse mosquée de Sidi-bou-Médine,

sépulture d*un grand marabout. Elle cô-

toie ensuite une jolie vallée qui, en se resserrant, prend un caractère de plus en

plus âpre, devient un ravin, une combe sauvage, encadrée de falaises d'une hauteur prodigieuse.

Je n'étais pas encore venu à El-Ourit.

Un cri d'admiration m'échappa. De la crête de la falaise s'élance en un jet puissant toute une rivière ; elle disparaît presque aussitôt, comme engloutie dans un abîme de verdure ; bientôt, elle reparaît, se divise, s'éparpille en cinq ou six ruisseaux qui bondissent de roc en roc et bouillonnent, blancs comme du lait ; parfois Teaa s'endort dans de grandes vasques bordées de feuillages et de fleurs ; puis de nouveau elle se déverse en cascades qui découpent comme des volants de dentelle sur la robe verte de la montagne.

Tout cela brille, resplendit, rit, gazouille et chante. Malgré la grandeur du spectacle, rien de sombre : la note dominante

est toujours la douceur, la grâce, la gaîté.

C'est au milieu de ces ruissellements et de ces rocs qu'une forêt de cerisiers sauvages a poussé tumultueusement. Sous leurs frondaisons, comme illuminées, étaient répandus les groupes des citadins en joie.

Ripert me présenta au capitaine Rastoul, chef du bureau arabe, et à sa nièce, M"® Bathilde du Buhat, ainsi qu'à diverses personnes que je ne connaissais encore que de vue.

J'aperçus alors, causant avec quelques dames, mon promeneur d'El-Kalaâ; j'entendis prononcer son nom, que j'avais si mal entendu : René. Les gosiers arabes, impuissants à prononcer nos sons e et é^ les remplacent par d'autres voyelles, les premières venues ; c'est

même là le fond véritable de la langue sabir.

On avait joué aux jeux innocents.

r Maintenant, on rendait les gages.

Il y avait une reine — la reine des cerises — présidant la cérémonie — jVime Fougereux, une Parisienne nouvellement débarquée à Tlemcen.

Sa spirituelle tête brune s^encadrait dans une couronne de branches vertes et rouges.

Or, cette royauté avait déjà une histoire, — et une histoire mouvementée.

On avait primitivement élu une autre reine, M"' Bathilde du Buhat.

Mais il était arrivé ceci : cette souveraine avait, sans intention mauvaise, par pure mégarde, — mangé les joyaux de la couronne 1^

Tollé d'horreur! On avertit S. M. de

son méCait involontaire. Elle en conçut un tel remords qu'elle se déclara indigne de la royauté. Exemple mémorable ! Malgré les instances de ses sujets, elle abdiqua, tressa de ses propres mains une autre couronne et la plaça sur la tête de M°** Fougereux.

— Qu'ordonnez-vous au gage touché ?

Les pénitences imposées avaient toutes un caractère exclusivement algérien.

Ainsi, nous trouvâmes juché sur un roc et faisant le muezzin, M. Thévenot, l'inspecteur des Forêts, enturbanné d'une serviette, les mains étendues en ailes de pigeon près des oreilles; il clamait/ solennel :

La ilah illa Allah, ou Mohammed reçoul Allah !

Le malheureux devait répéter cette phrase vingt et une fois de suite ^ sans

reprendre haleine plus de trois fois.

Il sortit victorieux de Tépreuve et n[iême, sur la fin, il chanta irrévérencieusement la formule sacrée sur Tair de La itou !

Un autre monsieur, très correct, le seul col carcan de la société, le propre nlari de la reine, M. Fougereux, notaire, fut condamné à chanter la chanson des turcos :

Gentil turco, Quand autour de ta boule Comme un serpent s'enroule

Le calicot Qui te sert de shako...

Le commandant Schmitt, à la barbe lourchue, et plusieurs autres pénitents ^^ groupèrent pour faire la synagogue»

-Les roumis connaissent- ils cet exercice ? Plusieurs personnes ont formé un cercle, l'une d'elles est munie d'un jeu de

cartes ; elle tourne une carte ; par exemple, le valet de trèfle; elle glapit : valet de trèfle ! et passe la carte à son voisin, qui doit la nommer de la même façon en la passant à un autre, et ainsi de suite. Pendant ce temps, celui qui tient le jeu a continué à tourner, à nommer et à passer d'autres cartes : sept de pique ! as de carreau ! reine de cœur ! tous crient à la fois des noms diSérents ; c'est une cacophonie à faire tomber du ciel toutes les étoiles qu'essaya d'y compter Abraham.

M"*' Bathilde du Buhat, coiflée d'un képi d'officier de zouaves, commanda l'exercice à un grand et gros jeune homme rougeaud, M. le juge de paix Taxile des -Y verts.

Elle s'en acquitta fort bien, mais M. des Yverts, qualifié de mauvais soldat, fut envoyé par elle à la salle de police.

M. Dufresûe, un jeune professeur à figure idyllique, eut à improviser un madrigal en sabir en l'honneur d'une dame un peu mûre, très bijoutée, M"*^ Plessis.

Le même M. Dufresne, pour rançon d'un autre gage, eut la douce pénitence de danser une danse nègre dont j'ai oublié le nom, un simulacre de combat, avec une charmante blonde, M"° Louise d'Affîert. Tous deux, armés de grands bâtons, s'escrimèrent, aux applaudissements de l'assistance.

— Qu'ordonnez-vous au gage touché?

C'était maintenant M""' Plessis qui portait la couronne et M*^^ Louise d'Affiert qui décidait de la pénitence.

Il y eut peut-être ici quelque tricherie; oui, je surpris un regard d'intelligence entre la reine et M"^ Louise. La peine prononcée fut la récitation d'une pièce

de vers ; le propriétaire du gage était M. René.

— Mais je ne sais rien de gai, objectat-il.

N'importe, il fallait s'exécuter.

— Quel est donc ce jeune homme?

demandai-je à mon voisin, le vétérinaire Piétra.

— Je ne le connais guère. Un employé du bureau arabe, je crois.

Le forestier Thévenot, qui élait en face de moi, me fit un signe qui me recommandait l'attention.

D'une voix lente, grave, qui s'enfla par degrés, René avait commencé de dire celte superbe poésie, toute nouvelle alors, presque inconnue, ce chef-d'œuvre de Leconte de Lisle :

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine...

L'impression fut extraordinaire* Ce ne fut pas seulement la magnificence des vers qui remua les auditeurs, ce fut aussi et surtout la maestria du débit ; ce fut cette voix en si pleine harmonie avec la pensée, qui semblait venii?

d'un mystérieux lointain, du fond de l'espace ou du temps; ces intonations si amples, si puissantes qui, même sans les paroles, eussent suffi pour donner le sentiment de rimmense, de l'éternel, de l'immuable. Le personnage aussi, ce géant de bronze, était saisissant. Il ne faisait aucun geste; le visage seul vibrait, ce visage d'une beauté faite de force, de grandeur, de dureté aussi, et marqué d'un caractère de secrète tristesse.

Quelqu'un qui n'était point sous le charme, c'était mon voisin Piétra, le vétérinaire, Il me poussait du coude ;

— Remarquez-vous ? happ ! happ !

Je finis par comprendre la signification de cette bizarre onomatopée. A chaque repos de phrase, le déclamateup levait la tête brusquement d'un mouvement nerveux.

*— Les chevaux ont parfois ce tic, m'enôeigna Piétra. Nous appelons ça le tic en rair.

Les dames avaient demandé un autre morceau.

Là poésie que choisit René offrait un caractère bien différent de la première ; c'était une pièce ironique et cruelle, que je n'avais encore jamais entendue :

Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait, D'unmonde où l'action n'est pas lasœurdu rêve! Puissé-je user du glaive et périr par le glaive!...

Cela fut jeté farouchement comme uû défi. Un frisson courut dans l'assistance.

La récitation terminée, il y eut un instant d'hésitation ; on applaudit pourtant, mais à l'admiration se mêlait un sentiment de malaise indéfinissable.

Je questionnai Thévenot au sujet du surprenant déclamateur.

Le forestier eut un sourire énigmatique.

— Permettez-moi de ne pas vous répondre tout de suite. Causez avec lui d'abord, puis vous me direz ce que vous en pensez.

On n'était pas venu à la fête des cerises pour y trouver des impressions de ce genre, ir fallait ramener la gaieté.

Quelques bons compagnons y réussirent.

Je me rapprochai de René et Hai facilement conversation avec lui.

Cette causerie ne répondit pas à ce que j'en attendais. Je lui parlai des poètes

qu'il avait si remarquablement interprétés; il ne m'en dit que de médiocres choses. Il me parut incapable d'analyser ses impressions, ce qui est, d'ailleurs, le cas de beaucoup d'artistes.

Nous parlâmes de Paris. Ici, il fit montre d'un certain bagout assez agréable, mais sans originalité. 11 y avait entre ce langage de snob et cette physionomie altière une contradiction qui déconcertait étrangement.

— Au plateau! au plateau! crièrent plusieurs voix.

Une troupe de gitanos était arrivée avec des mandolines et des tam-tams ; on avait résolu de danser; il s'agissait de grimper la falaise et d'aller s'installer sur un petit plateau qu'on apercevait à micôte.

En un clin d'œil, les dames eurent pris

leurs chapeaux, leurs écharpes — et à Tassaut !

On allait en file indienne, à cause de Tétroitesse du sentier, qui se tordait capricieusement entre les roches.

Presque toutes les dames étaient en avant ; je me trouvais au milieu de la file.

René était dans les derniers rangs.

A un tournant, je remarquai, posées sur une saillie du roc, trois petites fleurs blanches, trois narcisses échappés sans douta à la main distraite d'une des dames qui nous précédaient ; je fus sur le point de me les approprier; un scrupule me retint. Etait-ce bien une distraction qui avait fait tomber ces fleurettes?

Là-haut on faisait déjà de la musique, et quelle musique, grand Dieu! Néanmoins, la possibiUté d'un quadrille avait été reconnue et les jeunes gens invitaient les dames.

— Eh bien! me demanda Thévenot, que dites-vous de René ?

J'allais répondre, lorsque j'ouïs avec stupéfaction le colonel Pringault grommeler dans sa moustache :

— Ah ! le coquin ! ah ! le drôle !

Et il n'y avait point à s'y méprendre ; ces aimables qualifications s'adressaient bien à celui que Thévenot venait de nommer.

Le grognard tourna le dos brusquement et s'éloigna.

Le forestier n'avait pas entendu ; il reprit :

— Dites-moi franchement quelle a été votre impression?

— , Mais, je ne sais trop... Il a le vernis parisien...

— Et rien dessous, jeta avec un gros rire Taxile des Yverts qui passait.

Le forestier haussa imperceptiblement les épaules et attendit que nous fussions seuls pour continuer l'entretien. Nous regardions danser. M'** du Buhat et Ripert faisaient vis-à-vis à M™' Fougereux et René. J'eus un léger tressaillement en apercevant les trois narcisses à la boutonnière de ce dernier.

— Ce garçon est très difficile à juger, me dit Thévenot, Vous changerez d'opinion plus d'une fois sur son compte.

C'est un cas intéressant, unique peutêtre ; on connaît des Japonais, des Chinois, des Malais tout à fait civilisés, mais un individu de sa race, je ne le crois pas. René est d'origine iarguiè\

En quelques mots, il me narra l'aven-

* Targui est en arabe le singulier de Touareg. Les Français d'Algérie disent inditTéreiument un Touareg ou un Targui,

ture — assez simple en somme. Un enfant abandonné au désert, trouvé par une caravane, amené dans le Sud algérien, recueilli par le général du Buhat.

Cet homme de cœur s'était intéressé au pauvre petit; il lui avait fait donner une éducation française dans des lycées à Alger, à Paris. Veuf, n'ayant qu'une fille, s'affectionnant de plus en plus à cet enfant à mesure qu'il grandissait, il s'était résolu à l'adopter dans les formes légales.

Mais il était mort avant que Tâge de René lui eût permis de faire établir cet acte. Le capitaine Rastoul, beau-frère du général, avait recueilli le jeune homme comme un legs. Tout en travaillant au Bureau arabe, René se préparait pour Saint-Gyr.

Notre entretien fut interrompu par des cris et nous fûmes témoins d'une scène effrayante.

A quelques mètres au-dessous de nous se creusait le bassin d'une des cascades ; une femme était venue là avec sa petite fille; l'enfant avait glissé, était tombée ; elle surnageait grâce à ses vêtements gonflés, mais le courant l'entraînait rapidement vers la^ chute d'eau.

Se précipiter du point oîi nous étions n'était pas impossible, mais on s'arrêtait épouvanté à la vue d'un banc de rochers qui avançaient sous l'eau et où Ton se fût brisé immanquablement.

Plusieurs jeunes gens descendirent en courant le talus du bassin. Arriveraientils à temps?

Quelqu'un les devança» Un grand corps décrivit en Tair une courbe puissante^ alla tomber au delà des rochers et dis^ parut sous l'eau*

On avait reconnu René. Lui seul était capable de ce tour de force.

La petite criait, de plus en plus entraînée. Elle approchait de la chute.

Tout à coup un bras surgit, une main vigoureuse Tenleva et l'on vit paraître la tête de René.

Le jeune homme atteignit le bord en trois brasses. La mère s'empara de son enfant, folle de joie. L'émotion était générale. On se pressait autour du sau^ veteur. Il me causa une profonde surprise; ni les sympathies de l'assistance, ni les remerciements éperdus de la mère n'avaient éveillé en lui le moindre écho; sa physionomie exprimait une insensibilité complète, une froide et hautaine indifférence.

J'eus souvent Toccasion d'aller au Bureau arabe pour affaires de service.

J'avais été chargé de la vaccination des indigènes, opération rendue obligatoire en territoire militaire. Cette obligation ne put être étendue aux indigènes du territoire civil. De là parfois des difficultés, des erreurs, et puis des polémiques! et quelles plaisanteries ! Vaccinera ! vaccinera pas ! La lutte entre les deux régimes était alors dans tout son beau*

Une vraie tête de soldat, le vieux capitaine Rastoul. 11 appartenait à cette armée d'Afrique de la première heure

qui, sans tapage, presque sans ressources, fit tant de bonne besogne. Il s'était battu contre Abd-el-Kader; il avait connu Bugeaud, Lamoricière, Cavaignac. Grand, sec, tanné, bronzé, barbiche blanche allongée, le képi toujours crânement campé, il représentait à merveille ce type militaire d'antan, forgé dans la braise du soleil dlsly.

Sorti du rang, mais fort intelligent, Rastoul eût pu fournir une plus belle carrière, sans une certaine raideur de jointures qui Tavait fait ranger dans la catégorie des frondeurs. A mon sens, jamais ostracisme ne fut plus immérité. Rastoul avait le caractère indépendant, mais aucune propension à la critique acerbe :

au contraire, dans ses rapports avec ses chefs , sa correction , son tact me parurent toujours remarquables. Et avec ses

égaux OU ses inférieurs, Thomme du monde le plus facile à vivre, toujours prêt à obliger. — Quoi qu'il en soit , malgré la protection de son beau-frère (du Buhat avait, dans sa jeunesse, épousé la sœur du capitaine), Rastoul ne parvint jamais aux grades supérieurs.

Il n'en paraissait point souffrir. 11 n'avait aucune ambition. Vrai troupier, Tinsouciance était restée le fond de son caractère. On l'avait casé dans les bureaux arabes.

Il resta quatorze ans à Tlemcen. Il y rendit les plus grands services.

Je n'ai connu personne qui ait mieux compris les Arabes. Il les gouvernait admirablement. Une poigne vigoureuse, une honnêteté incorruptible, une justice exacte, tels étaient ses moyens. Les Arabes le craignaient comme le feu et

l'adoraient. Il était d'ailleurs, à leurs yeux, la personnification de la bravoure.

Ils l'appelaient le moiiM'drd (le maître du bras).

Tant qu'il eut le commandement, — et les circonstances furent parfois difficiles, — aucune tentative d'émeute ne fut signalée sur son territoire ; un crime ne restait jamais impuni : le châtiment s'abattait prompt comme la foudre et frappait toujours juste. Après trente ans écoulés, on se souvient encore de cet excellent chef*

Cette intelligence, cette énergie abdiquaient dans la vie domestique. Le vieil officier était sous la dépendance absolue de sa nièce, jeune fille mondaine et artiste^ très peu apte à conduire une maison et surtout à administrer une fortune*

Bathilde était la fille unique du général

du Buhat. Ayant perdu sa mère de bonne heure, elle avait été élevée par son père, qui la gâtait ; elle tenait beaucoup de lui ; le vieux Rastoul retrouvait en elle un reflet du chef qui avait été son idéal de soldat. Elle avait les qualités et les défauts de ce brillant militaire qui fut une sorte de Murât algérien.

Peut-être, à Tlemcen, quelques-uns se souviennent-ils encore d'avoir vu passer le soir, sur la grande route, dans le poudroiement d'or du couchant, celte superbe caballera. Une amazone de velours gris à boutons d'argent enserrait comme une armure sa taille élégante et robuste. Une plume sombre ondoyait sur son chapeau de feutre Louis XIII, dont l'agrafe scintillante dardait au loin comme un regard diamanté.

On l'avait baptisée la Grande Mademoiselle,

Bathilde ne charmait peut-être pas, elle subjuguait. Sous de magnifiques cheveux noirs, un front puissant, de grands yeux où brillait la volonté ; un nez aquîlin et hardi; une bouche de pourpre dont la lèvre inférieure dépassait un peu comme celle de Marie-Anloinette, exprimant volontiers le dédain et parfois une secrète amertume ; la grâce n'était pas exclue de cet ensemble, mais le trait caractéristique était la force, une force consciente d'elle^ même et qui veut commander.

Le luxe, Téclat des fêtes paraissaient être le cadre nécessaire de cette orgueilleuse beauté. Au temps où elle faisait les honneurs du salon de son père, Bathilde avait régné à Alger. Elle avait brillé pendant une saison à Paris, où du Buhat fut appelé à la fin de sa carrière. Après ^ sa mort, la jeune fille était venue vivre au^

près de son oncle, seul parent qui lui restât. Pendant quelque temps, elle parut avoir renoncé à la vie mondaine, mais son deuil expiré, elle rentra peu à peu dans son rôle. Le général Gournet, qui était veuf, Tavait priée d'organiser au Bureau arabe et de présider les fêtes officielles ; elle remplit cette mission admirablement.

On parlait dans toute la province de ces bals, qui furent toujours d'un éclat peu ordinaire. Les gens positifs supputaient que les dépenses excédaient de beaucoup les subventions allouées par le Gouvernement.

Ils se livraient encore à d'autres calculs, ces gens positifs. Le notaire Fougereux, très informé et très ferré sur les chiffres, me démontra un soir qu'au train mené par la Grande Mademoiselle, la fortune du général avait été de son vivant môme

singulièrement amoindrie et qu'il n'en restait plus maintenant que quelques bribes insignifiantes.

On se demandait avec effroi quel allait être Tavenir.

Certaines rumeurs alarmantes se répandaient; il était question d'emprunts usuraires, de créanciers menaçants.

Ces racontars, ces calculs étaient-ils exacts ? On se prenait à en douter, quand on considérait la gaieté toujours égale du capitaine et Tolympienne sérénité de Bathilde.

M"® du Buhat aimait à peindre; elle réussissait; un de ses tableaux exposé au Salon avait été cité avec éloge.

Elle avait fait vitrer et disposer en atelier une vaste pièce située au deuxième étage du Bureau arabe; elle avait rassemblé là des meubles précieux et divers

objets d'art rapportés d'Alger ou de Paris.

Il y avait notamment une très curieuse collection d'ob- |

jets chinois pro- r-J

venant du pa- [ * ^1 ^, ^^ lais d'Été, envoi du général Montauban à son vieil ami du Buhat. Un véritable musée en miniature.

C'est dans cet atelier que Bathilde recevait ses intimes, l'après-midi. Je fus assez heureux pour être admis à ces réunions.

J'y retrouvai plusieurs des personnes dont j'avais fait la connaissance aux cascades d'El-Ourit,

On passait là de bonnes heures. La conversation jouissait d'une certaine liberté dont Bathilde donnait l'exemple.

Elle peignait d'ordinaire, ou bien, à demi étendue sur un divan, elle fumait des cigarettes.

On faisait fréquemment de la musique.

M™® Plessis et M"« d'Affiert étaient d'excellentes pianistes. René jouait parfois du violon, mais il n'était pas très assidu.

On s'exerçait aussi aux armes. Bathilde y était de première force. Elle avait boutonné tous les maîtres d'armes de la garnison.

La causerie était souvent spirituelle, quelquefois élevée, quand Thévenot ou Dufresne voulaient s'en donner la peine; quelquefois stupide quand elle s'envasait — accident presque inévitable — dans la vulgarité des cancans de petite ville.

Le 30UP oîi, pour la première fois, j'allai voir Balhilde, je la trouvai qui, tout en peignant, causait, d'un air un peu dédaigneux, avec un petit jeune homme très bien coiffé, une fleur à la boutonnière, le monocle à Toeil, assez mal bâti d'ailleurs, la poitrine rentrée, le teint blême.

A quelque distance. M'"® Plessis tapotait sur le piano, en compagnie du vieux trésorier militaire, M. Odéré.

— Il n'y a plus rien de chic ! dolentait le jeune homme. Parole, depuis trois ans

que VOUS manquez à Alger, pas un bal, pas une garden-parly, pas une fête n'a

réussi. Ah ! mademoiselle, ce qu'on vous pleure ! Tenez, la kermesse d'il y a quinze jours au palais de Mustapha, c'a été cre-

vant. Il y avait comme un crêpe sur le soleil.

— Vous devenez poétique, Estave ! Eh bien ! dites à nos bons amis que je les regrette aussi, mais, en vérité, il ne tiendrait qu'à eux de venir me voir. Surtout qu'ils ne s'apitoient pas trop sur moi, hein! Dites-leur que vous avez trouvé une ermite de bonne humeur et très satisfaite de son ermitage.

— Et toujours résolue à n'épouser que Napoléon? blagua le gommeux.

— Plus que jamais. Ah! n'oubliez pas d'annoncer la grande fête que le général va donner dans les grottes à stalactites de Hal-el-Oued. Tout Alger pourra y tenir. Signalez aussi des sports rares qui n'existent plus guère qu'ici, la chasse aux grands fauves ; il y a des lions dans les Beni-Snouss.

4a LE TOUAREG

— Oh ! vieux jeo !

— Vieux jeu? quoi?

— La chasse au lion! C'est pompier 1

— En effet ! Comme beaucoup d'autres choses encore, mon pauvre Estave ! Allons, bon voyage. Précautionnez- vous de flanelle; la nuit sera fraîche.

Quand le crevé fut parti :

— Quelle génération ! exclama Bathilde.

M. Odéré était revenu s'asseoir près de nous.

— n y a pooHaiài quelque chose que j'envie à ces jeunes gens, dît-îl, hochant sa petite tête glabre, d'un rose fané, hérissée d'une brosse de cheveux blancs, ce n'est pas leur santé, la mienne est meilleure; ce n'est pas leur jeunesse, je me crois plus jeune ! C'est leur aplomb ! Ah !

si je possédais cet aplomb !...

— Je VOUS vois venir, interrompit Bathilde ; vous avez à m'exhiberun nouveau projet de demande en mariage.

— Juste!

— Et vous voulez que j'intercède?...

Mais, pardon, le docteur n'est pas au courant... Docteur, apprenez que M. Odéré, que voilà, après une longue existence tout entière consacrée à aligner des chiffres, s'est découvert un cœur ces jours derniers. Oui, en même temps qu'il prend sa retraite, il veut prendre femme!... Et il cherche...

— Hélas!

— Ne vous découragez pas, jeune homme. Voyons, auprès de f[ui m'emploieraije ? Parlez. Le docteur, qui est notre ami, peut entendre. De quelle belle personne s'agit-îl?

— De Mii« Louise d'Affiert.

— Louise ! Ah ! pauvre cher ! Vous ne pouviez tomber plus mal. On. vient de m'annoncer son mariage avec M. Dufresne. Et tenez, voici M™® Plessis qui va vous en parler.

— Oui, dit avec vdlubilité la bonne dame qui, au nom de Louise, était accourue, oui, le mariage est chose décidée, et je me fais honneur d'y avoir largement contribué. De ma vie, je n'ai été si heureuse. Ah ! messieurs, à notre époque, un mariage, d'amour, quelle merveille! Pas la moindre fortune, de part ni d'autre. Et notez, du côté de la jeune fiUe, un titre, des prétentions ; quant au jeune homme, une très légitime ambition, beaucoup de talent, la possibilité de faire , quand il l'aurait voulu, ce qu'on appelle un beau mariage... eh bien ! l'amour a été le plus fortl Qu'en dites- vous, monsieur Odéré?

— Mais je dis comme vous, madame, c'est admirable ! Ah ! je suis vraiment honteux ! Moi, j'allais m'offrir ! Un vieil éden-

'-^f JUA*^

té comme moi!... Abomination!... Vive Dieu ! îl n'y a que la jeunesse et l'amour !

— Monsieur Odéré, vous êtes une noble nature ! déclara M""® Plessis.

En ce moment entraient ensemble la fringante M*^^ Fougereux et M"® Louise d'Affiert plus jolie et plus blonde que jamais en sa toilette rose.

— Eh bien ! madame, demanda Bathilde, que dit votre parisianisme de notre petit Tlemcen ? Espérez-vous pouvoir vous y habituer?

— J'en suis enthousiasmée ! s'écria jyjme Fougereux. Je veux y rester toute ma vie. Oh ! cette fête des cerises surtout, quel enchantement! Mais que m'a-t-on dit? M. René serait un Touareg? C'est à n'y pas croire ! C'est inouï ! Penser que j'ai dansé avec un Touareg !

— En somme, ce sauvage ne vous fait pas trop peur?

— Au contraire, je voudrais le revoir.

J'ai hâte de le questionner sur sa race.

J'ai connu un savant qui racontait des

LE TOUAREG ^oi

choses étranges de ces Touareg ! Oh !

maintenant, je ne rêverai plus que Touareg !

— M. René sera ici tout à Theure. Il m'a promis de venir, et il est d'une exactitude militaire. Il arrive toujours quand la pendule sonne.

Et, en effet, au moment prédit, René parut.

M™® Fougereux mit tout de suite la conversation sur Tacte de courage dont nous avions été témoins aux cascades.

René se défendit de mériter le moindre éloge.

— Le premier venu en aurait fait autant, s'il eût eu mes jambes. Je vous jure, madame, qu'il n'y avait là pour moi qu un exercice gymnastique des plus faciles.

Je ne risquais absolument rien.

— Ce que vous avez fait, riposta

]\jme Fougereax, vous paraît chose toute simple, parce que Théroïsme est dans votre sang. N'est-il pas vrai, monsieur René, que les ancêtres de votre race furent les croisés de 1270?

— Madame... fit René abasourdi.

— Oui, oui, je sais cela. Je tiens le fait d'un savant très réputé. Après la mort de saint Louis, sous les murs de Tunis, un certain nombre de croisés prisonniers des Sarrasins parvinrent à s'échapper et se réfugièr(»'nt au désert. Telle est l'origine des Touareg. Vous avez, dans vos tribus, gardé la tradition de cette noble ascendance, n'est-ce pas, monsieur?

— Excusez-moi, madame, mais je n'ai conservé aucun souvenir de mon enfance.

Je date ma venue au monde du jour où j'ai connu des Français.

— - C'est très bien dit, ça! s'écria

^me Fougereux. C'est très beau ! Seulement, cher monsieur, laissez-moi vous confier que je n'en crois que le demiquart ! Bon, bon, gardez vos pensées de derrière la tôte... Nous reprendrons la conversation quand nous nous connaîtrons mieux... et vous parlerez, je vous le jure! Pour le moment, autre chose!

Chevalier de Saint-Louis ou non, vous allez nous rendre un service à M^^® d'Affiert et à moi. Nous désirons examiner en votre compagnie la collection chinoise.

M}^^ du Buhat, Taulre jour, nous a dit que vous seul l'aviez étudiée, que vous étiez seul à la bien connaître. Votre bras; vous être notre cicérone !

J'étais resté près de Bathilde.

— Qu'est-ce que vous pensez de ma peinture? me demanda-t-elle. Me placezvous au niveau de Fromentin? Je vous

o4 LE TOUAREG

avertis que c'est le rang qu'on me donne d'ordinaire.

Le talent de Bathilde méritait qu'on en parlât plus sérieusement. Ses tableaux étaient tous remarquables par la composition : la ligne, le modelé étaient presque d'un maître ; malheureusement, ils péchaient par le coloris, qui manquait d'éclat. Le sujet était toujours d'un dramatique violent : le pillage du quartier juif d'Alger par les zouaouas, — un combat dans un harem y — des chacals et des vautours se disputant un cheval mort.

Sauf cette dernière toile qui, deux ans auparavant, avait eu les honneurs de l'exposition, tous ces tableaux étaient inachevés. J'en fis la remarque à Bathilde.

— J'aime trop la perfection, expliquât-elle. Dès que je découvre un défaut,

j'abandonne tout. Oh ! si le génie c'est la patience, je suis absolument déshéritée !

Tenez, dans cette chasse au sanglier, les rabatteurs sont mal placés ; et ce ciel 1 . . . ça ne vibre pas!... Mon tableau deTexposi tion risque bien de rester mon chefd'œuvre et même mon œuvre unique ! Et encore, ce tableau a un défaut qui aujourd'hui m'empêcherait de le finir. Là aussi, l'azur ne vibre pas ! Ce ciel est en papier !

M. Dufresne entrait.

Le jeune professeur, qui se présentait pour la première fois chez M"^ du Buhat, lui fît son compliment dans les termes les plus gracieux ; il prit le siège qu'elle lui indiquait, et la causerie s'engagea sur des sujets généraux.

On s'aperçut alors d'un phénomène bien inçpportun. Le jeune homme ne

pouvait détacher son regard de Bathilde ; il était comme hypnotisé par l'éclat de sa beauté.

]\|me piessis fut suffoquée.

— Oh 1 les hommes !

La consternation de M. Odéré n'était pas moindre.

— C'est révoltant ! murmurait-il.

Tous deux regardaient avec anxiété

M"® d^Affiert, toujours immobile devant la collection chinoise en compagnie de Mme Fougereux et de René.

La pauvre jeune fille souffrait véritablement; elle avjaiit subi une première mortification quand son fiancé s'était assis près de M"® du Buhat sans s'inquiéter de sa présence à elle ; à mesure que l'entretien se prolongeait,, elle devenait pâle.

Et cet affreux Dufresne continuait à n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour Ba-

thilde. Je ne sais quand aurait pris fin cet ensorcellement, si celle qui en était la cause involontaire ne s'en était aperçue.

— Vous n'avez donc pas vu M"® d'Affiert? Elle est ici ! dit-elle.

Il se leva tout de suite. — Sa myopie était son seul crime. — Il eut pourtant quelque peine à se déclouer.

M"® d'Affiert Taccueillit glacialement.

Elle le regarda à peine , tout entière aux explications savantes de René, au sujet d'une armure à écailles.

Ce fut au tour de Dufresne à faire piteuse mine.

Il s'épuisait en excuses, en protestations. liOuise restait inexorable. Elle finit par s'emparer du bras de René et alla avec lui regarder des tableaux, plantant là son fiancé déconfit.

D'autres visiteurs arrivaient, et parmi

eux ïaxile des Yverts, avec sa mine rubiconde à peu près dans le ton des glaïeuls dont il Apportait une botte énorme. Bathilde lui donna la tâche de diviser ce faisceau et de placer des bouquets' dans tous les vases.

Tout en procédant à cette opération, Taxile revenait à chaque instant auprès de Bathilde. 11 l'enveloppait de regards passionnés. Elle s'amusait de lui cruellement :

— Vous admirez mes esquisses ; elles en valent la peine. Ce groupe de rabatteurs est réussi, n'est-ce pas?

— Parfait ! admirable !

— Et ces ciels, hein? Sont-ils lumineux, vibrants !

— Vibrant est le mot ! C'est du Marilhat!

Une vingtaine de personnes étaient

réiinies, quand Bathilde servit le thé, aidée de Louise.

Je m'arrêtai un moment à écouter un duo effaré :

— Louise ne veut pas pardonner, gémissait M°^® Plessis.

— Et Dufresne veut rompre, lamentait M. Odéré.'Il m'a dit qu'il allait partir. Et

il n'est plus là, tenez. Il aura filé à Tanglaise.

Plusieurs groupes s'étaient formés.

Dans Tun d'eux, on entendait les mots Targui^ Touai^eg^ revenant sans cesse.

]\lme Fougereux et M. des Yverts étaient aux prises.

J'allais cherchant Louise. Eclipsée tout à coup comme Dufresne! Etait-elle partie, elle aussi, désespérée ?

Je tombai tout à coup en extase.

Je l'avais découverte et j 'avais en même temps retrouvé Dufresne, car il était bien difficile de voir l'un sans voir ^l'autre.

Derrière le paravent chinois, ils étaient là, tous deux blottis, à l'abri des regards, savourant ensemble, paisiblement, leurs tasses de thé. Il y avait eu un orage, oui, cela se voyait aux cils encore humides, mais quel azur clair, maintenant! Quel

gai soleil ! Je ne pouvais me lasser de les contempler. Lesjolies quenottes de Louise dévoraient les sandwichs et les plum-cakes avec un entrain tout à fait réjouissant.

Elle était peut-être un peu gourmande.

Une grosse voix — celle de Taxile des Yverts — retentissait comme un bourdon de cathédrale, absorbant toutes les autres voix, emplissant la salle :

— Les Touareg? Intéressants? Pourquoi ? Des Arabes comme les autres ! Leur voile? Vous dites, madame? Une signification historique? Oh! la! la! Mais, madame, ce voile n'a qu'un but : c'est, quand il vente, d'empêcher le sable de leur entrer dans la bouche et dans le nez ! Des ôicos^ madame, des hïcos^ vous dis-je. Un pexi plus arriérés, un peu plus stupides !

N'est-ce pas, René?

René, qui venait de tirer son violon de

la boîte, était occupé à passer la colophane sur son archet.

— Vous êtes dans le vrai, dit-il froidement.

— Les orateurs sont invités à faire silence, s'écria Bathilde.On adécidé d'entendre un peu de musique.

"^ ) M'^^Plessis

s'était assise

au piano,' René

avait épaulé son

violon.

On attaqua un morceau de Mozart. Les premiers coups d'archet du Targui révélèrent un artiste.

— Ala dahar !

Parfois, quand j'allais par les rues craquelantes de soleil, j'entendais ces mots, jetés de très loin, d'une voix de stentor, — et j'apercevais le juge de paix Taxile des Yverts qui me faisait des signes télégraphiques avec ses grands bras ; je savais de quoi il était question.

A /a dahar l (à cheval).

Le magistrat m'annonçait ainsi que nous allions avoir un petit voyage à faire ensemble. J'étais, en effet, son compagnon habituel dans les transports de jus-^

lice OÙ des constatations médico-légales étaient nécessaires.

Un autre compagnon était René, qui faisait fonction d'interprète, en remplacement du titulaire, prescjue toujours empêché par d'autres besognes.

Ces voyages se renouvelaient souvent ; deux ou trois fois par semaine.

Le territoire civil venait d'être agrandi dans une proportion énorme aux dépens du territoire de commandement; peutêtre n'avait-on pas bien calculé les conséquences de cette annexion au point de vue de l'administration de la justice.

La besogne du juge de paix chargé de toutes les instructions criminelles était vraiment écrasante.

J'ai indiqué que c'était l'époque de la lutte entre les deux régimes. A Tlemcen, les occasions de conflit ne manquèrent

pas plus qu'ailleurs; cependant, le Bureau arabe et la justice vécurent toujours en bonne intelligence.

Ce n'est point, je dois le dire, au mandataire de Thémis qu'il eût fallu en reporter l'honneur.

Taxile des Yverts était certainement un brave garçon, très loyal, mais sans pondération, d'une incroyable intempérance de langage, s'emballant à tout propos ; ^ — pour tout dire en un mot : un étudiant! — teinté quelque peu de zouave, depuis qu'il vivait en Afrique ; avec cela, très entiché de son autorité, de ses connaissances juridiques, et ajoutons : peu clairvoyant. L'Algérie connut à cette époque quelques magistrats de ce numéro.

Avec tout autre que Rastoul, l'accord eût été impossible.

Mais le vieux chef ne considérait

qu'une chose : le bien du service. Il avait à cœur que la sécurité restât assurée sur ce territoire où il avait commandé si longtemps en maître absolu. Et devant ce but, il savait être très tolérant et très patient.

Il avait autorisé les agents du bureau arabe à communiquer directement avec le magistrat ; cheikhs, caïds avaient ordre de lui faire les honneurs de la diffa, chaque fois qu'il passait dans leur circonscription, et de Tescorter en uniforme. — Taxile n'en était pas médiocrement fier.

Ala dahar!

Pauvre Taxile!... J'ai tout de même gardé un bon souvenir des excursions faites en sa bruyante et fanfaronne compagnie. C'est par là que j'ai connu l'Algérie, l'Algérie vraie, l'indigène, le colon, tels qu'ils sont.

Au douar, aux champs, au fondouk, dans les fermes, sur les marchés, les gens étaient vus au naturel, saisis dans la sincérité de leurs gestes, de leur langage, dans le vif de leur existence de tous les jours.

L'instruction se faisait en selle, par notes croquées au crayon ; questions et réponses volant de la bouche de l'interprète à celle de l'inculpé et réciproquement, puis tombant sur le calepin du juge, — Quelquefois on s'est abrité sous la tente; lé tissu de poil de chèvre, noir et déchiré, oscille comme la voile d'une barque, sous les à-coups d'un siroco furieux.

Ou bien c'est dans la ferme crénelée, là-haut, sur la colline. Le pauvre colon, figure sèche, creusée, jaunie par les fièvres, raconte tristement le vol commis

pendant la nuit, le mur troué, les bœufs enlevés, ses meilleurs bœufs, des bêles de labour.

On entend les garçons, tous les gens de la ferme, européens et indigènes; les chiens n'ont pas aboyé, les chiens n'a^ boient jamais aux voleurs. Quel est le truc des bandits? Chacun dit son mot :

ils se mettent nus — ils se frottent avec de la graisse de lion...

Le juge mesure soigneusement le trou fait dans la mur de la cour; il inscrit les dimensions sur son calepin ; la maçonnerie est mauvaise, comme toujours; les moellons ont été facilement déchaussés avec une corne de gazelle ou une pince.

Et des Yverts de beugler : « Bâtissez avec de la chaux hydraulique! »

Autour de la ferme, sur le sol aride^ aucun vestige. Personne ne peut donner

la moindre indication. On envoie, è tout hasard, les gendarmes faire des perquisitions dans les tribus. Et Thémis remonte à cheval.

Alors, voyant le colon demeuré morne et sombre sur le seuil de sa ferme, des Yverts veut lui remettre un peu de cœur au ventre :

— On trouvera! crie-t-il. Si ce n*est pas aujourd'hui, ce sera demain, dans quinze jours, dans un mois, dans un an.

La justice, tôt ou tard, trouve toujours.

Ne vous découragez pas : on vous les rendra, vos bœufs !

— A moins qu'ils ne soient à Oudjda !

ajoute-t-il, soudain furibond.

Et, brandissant le poing dans la direction du Maroc :

— Ah! Oudjda! Oudjda!

C'était son éternel refrain. Il réussis-

sait toutes ses informations ; il découvrait toujours quels étaient les coupables, mais on ne parvenait jamais à les prendre. Ils avaient passé la frontière ; ils étaient réfugiés à Oudjda.

— Nous n'arriverons à rien, me répétait-il, tant qu'Oudjda ne sera pas à nousl

Il parlait d'organiser un corps de volontaires pour s'emparer de ce repaire de bandits.

— Quel tempérament belliqueux, mon cher juge ! lui dis-je ; que ne vous êtesvous fait militaire?

■ — Eh! c'était mon rêve, mais j'avais une tante qui voulait absolument avoir un neveu magistrat, — une tante à succession ! — à succession très sérieuse, soit dit entre nous. — Je me suis soumis — en rongeant mon frein, car vous avez rai-

son, la carrièfe militaire, oh ! c'était bien la ma vocation, la vraie !

Il se plaisait beaucoup à cavalcader avec les chefs indigènes en leur parlant dans leur langue . Je lui rendrai cette justice : il était bon cavalier; mais quel arabisant ! Il faut que la faculté de garder son sérieux soit un don chez les Arabes :

ils écoutaient sans sourciller, ne riaient jamais.

Le plus souvent, nous restions en

arrière, seuls, René et moi, chevauchant

botte à botte. Je m'efforçais de tirer le

jeune homme de cette morne tristesse

qui semblait s'aggraver de jour en jour.

Il essayait de me répondre avec gaîté ;

mais alors, ce qui lui venait, c'étaient des

mots de ce bagout qui m'agaçait : il lui

était si peu naturel l J'avais l'impression

d'une linotte ou d'un canari chaulant

dans la bouche d'un colosse de bronze.

Quelquefois, discrètement, j'amenais la conversation sur les choses du désert.

René me répondit d'abord à peu près comme à M°^® Fougereux : il n'avait gardé que très peu de souvenirs de son passé, souvenirs d'ailleurs tous tristes et sombres.

Un jour vint pourtant — est-ce l'influence secrète de la sympathie — sympathie très réelle, quoique mêlée de défiance, que j'avais pour lui ? un jour vint où sa langue se délia, où, renonçant à ces phrases apprises par lesquelles il repoussait les curiosités gênantes, — il se montra tel qu'il était; les paroles affluèrent sur ses lèvres : elles semblaient lui couler du cœur. 11 me conta son enfance.

Et alors je connus le peu de solidité

de cette éducation superposée à sa véritable nature : le Targui était resté Targui.

... Il s'appelait Ourzig. 11 était de la tribu des Imanân, une tribu noble, déchue de sa puissance, mais ayant conservé Torgueil de son passé, la mémoire toujours vivante des temps lointains où elle avait régné sur la confédération des Touareg.

Il avait droit au titre ^aménokal (roi), qui n'a plus qu'une valeui^ nominale. Il le tenait de son oncle maternel, à l'exclusion des fils de celui-ci, car, chez les Touareg, l'ordre des successions est des plus singuliers ; la majeure partie des biens, l'autorité du chef de famille et les litres nobiliaires sont dévolus, à la mort du père, non à son fils, mais au fils aîné de sa sœur aînée.

L'enfant avait été élevé par son aïeul,

nommé El Ouahab : un guerrier autrefois illustre ^ qui avait la taille d'un géant.

Maintenant, plus que centenaire et aveugle, il vivait dans la retraite depuis nombre d'années.

Ils habitaient une maison en pisé, dans une oasis, près de Rhat, une maison isolée, à quelque distance du village où résidaient les neuf fils d'El Ouahab et leurs familles. Une négresse et son négrillon, leurs esclaves, les égayaient en jouant du rebaza (violon) et du tobob (tambour de basque). Ils avaient aussi une grande chienne jaune qu'on nourrissait de dattes.

A une petite distance de la maison, était le jardin, planté de palmiers. Dans ce jardin, il y avait un puits.

Trois fois par jour, El Ouahab allait à ce puits pour y faire les ablutions que

commande la religion. Pour qu'il pût y aller sans guides, on avait tendu une lon-

gue corde entre la porte de la maison et le puits.

Un jour que les esclaves étaient ab-

sents, Tenfant, du seuil de la cabane, assista à une scène terrible.

Trois Touareg armés, montés sur méharis, étaient arrêtés et regardaient en silence le géant aveugle, qui approchait d'eux lentement, sa main sur la corde.

D'un mouvement rapide, Tun des hommes lança son javelot. El Ouahab fut atteint au flanc droit. Il poussa un rugissement, arracha l'arme lâche et la brandit dans toutes les directions.

Les trois cavaliers se ruèrent sur lui.

L'un d'eux, l'attaquant par derrière, lui enfonça son sabre entre les deux épaules, jusqu'à la garde.

El Ouahab tomba en jetant une invocation à Dieu.

La chienne avait sauté aux jambes du meurtrier ; un des bandits la perça de sa lance. L'animal s'enfuit, traînant la lance

restée à son flanc. Il se dirigea à toute vitesse vers le village, comme s'il comprenait que cette arme allait donner la nouvelle du crime et appeler des vengeurs.

Dès le coup de javelot, Tenfant était accouru. Il ne pouvait que pousser des cris inutiles, Uun des Touareg le saisit, le jeta devant lui sur sa selle et les trois assassins s'enfuirent au galop de leurs montures.

Ces hommes étaient trois frères, appartenant à la tribu des Ihadhanaren, en guerre autrefois 6^vec les Imanân. Ils se souvenaient que leur père avait été tué de la main d'El Ouahab. Maintenant la dette de sang était payée.

Ils abandonnèrent Tenfant en plein désert.

Pendant deux jours brûlants, pendant

deux nuits glacées, Ourzig erra dans les sables. Il atteignit un puits oîi il put étancher sa soif. Il resta près de ce puits, attendant un passage de voyageurs. La

nuit, il voyait des lions, des serpents qui venaient boire. 11 avait grimpé sur un mur, pour être en sûreté; aucune de ces bêtes ne Taperçut. Deux jours se passèrent. Il sentait qu'il allait mourir, lorsqu'un défilé de chameaux se montra ; la caravane s'arrêta au puits.

Elle allait à Ouargla; elle y transporta l'enfant. C'est là qu'il avait été recueilli par du Buhat, alors colonel, en mission dans cette ville de l'extrême sud algérien.

Au milieu de la nouvelle existence qui

lui fut faite, Ourzîg n'eut que de rares occasions de correspondre avec son pays.

Il savait, cependant, que les Imanân et les Ihadhanaren étaient en guerre.

Avant de quitter Ouargla, le colonel avait eu la précaution de faire écrire, par des talebs, sous la dictée de Tenfant, le récit de l'assassinat, et ce récit avait été envoyé à Rhat.

Les enfants d'El Ouahab, du reste, avaient tout su dès l'origine. La lance, apportée par la chienne, avait été reconnue ; elle leur avait livré le nom des assassins. Tous les Ihadhanaren rencontrés dans les environs de Toasis, avaient été massacrés aussitôt ; mais les auteurs du crime ne purent être atteints.

Les fils et petits-fils du héros assassiné avaient ôté la corde de poil de chameau enroulée autour de leur chéchia et Tavaient

remplacée par une corde en alfa. Et ils avaient juré qu'ils garderaient cette coiffure infamante tant que le meurtre d'El Ouahab n'aurait pas été vengé.

Cet état de choses durait toujours; beaucoup de sang avait coulé, mais la corde d'alfa servait toujours de turban aux descendants d'El Ouahab.

— On ne voit plus René, observa Ripert. Il y a plus de quinze jours qu'il n'est venu au cercle. Que devient-il?

— Son examen Tabsorbe, expliqua Rastoul. Il pioche, il pioche.

— Trop ! il n'a pas à se matagraboliser la cervelle pour cet examen de Saint-Gyr.

Je lai bien passé, moi qui ne suis qu'un âne.

Le capitaine, sans répondre, continua à battre son absinthe à petits coups réguliers. 11 me parut quelque peu soucieux.

. Thévenot sortait du cercle en même temps que moi*

84 LE TOUAHEG

— Le pauvre diable n'a aucune chance, me dit-il, quand nous fûmes dehors.

— Qu'en savez-vous?

— Son professeur de mathématiques m'en parlait hier. René va partir pour Paris ; il a été décidé qu'il passerait trois mois dans une pension préparatoire, mais on désespère.

— C'est incroyable ! Comment! ce garçon si intelligent !...

Thévenot me prit le bras et nous descendîmes ensemble la promenade du Méchouar, sous l'ombre fraîche des hauts platanes.

— Intelligent? Le connaissez -vous bien? C'est un cerveau très différent des nôtres, un cerveau de primitif. Tout ce qui est concret, il le comprend admirablement; la finesse pratique, le flair, l'instinct des ruses, il a tout cek au plus haut

degré : c'est rintelligence d'un Peau- Rouge. Il est doué aussi de facultés artis-

tiques très prononcées, mais la généralisation, l'abstraction lui sont impossibles.

— Cependant, objectai-je, n'a-t-il pas fait de brillantes études?

— Au début. Jusqu^à Tâge de quinze ans. A partir de ce moment, arrêt complet. Il y a une chose qu'on cache et que je vous dis entre nous, il n'a pu être reçu bachelier.

— Allons donc !

— Il a échoué trois fois. 11 prépare son baccalauréat en même temps que Saint- Cyr, et, je vous le répète, son échec à Tun et à l'autre ne semble pas douteux.

Il fait quelquefois illusion à cause d'une faculté extraordinairement développée chez lui : la mémoire. Ainsi dernièrement, dans une colle, devant un examinateur qui ne le connaissait pas, il a démontré très brillamment un théorème difficile ; lexaminateur était satisfait, mais le professeur habituel ayant posé à rélève quelques questions, il resta muet.

On s'aperçut alors d'une chose stupé-

fiante : le malheureux apprenait par cœur les démonstrations, il n'en comprenait pas un traître mot.

Je me remémorai alors la scène de larmes dont le hasard m'avait rendu témoin à El-Kalaâ.

Thévenot écouta mon récit très attentivement, et secouant la tête :

— Oui, il se rend très bien compte de ses lacunes intellectuelles, de son impuissance, et il en souffre cruellement. Car, ne vous y trompez pas, il est très orgueilleux et très ambitieux. 11 se donne une peine inouïe. — Vous rappelez-vous, à la fête des cerises, quand il a si magnifiquement déclamé celte pièce de Leconte de Lisle, vous rappelez-\ous la remarque du vétérinaire Piétra au sujet du tic en Vair: happl happ? Je ne puis m'empecher de voir là un svmbole. Il me semble

que le pauvre garçon est tout entier dans cet effort incessant, douloureux, horrible, pour saisir quelque chose qui se trouve au-dessus de sa tête et à quoi il lui est défendu d'atteindre.

...Le jour où j'avais eu cet entretien avec Thévenot, j'allai dans la soirée flâner du côté de Mansourah. La plaine verdoyante s'étend au pied d'une ligne de montagnes noires, qu'éclaire la note blanche de la koubba de Lella-Setli, posée sur le bord de la falaise comme une colombe.

Une étrangeté se mêle à la grâce du paysage : de distance en distance, de vieilles tours se dressent, énigmatiques ; on dirait les sentinelles abandonnées d'une armée de Titans campée là jadis.

Et, au centre de cette plaine, dominant toute la contrée, un minaret colos-

sal, merveilleusement ouvragé, sculpté, orné, fouillé ; des voûtes, des colonnades.

des trèfles, des ogives : rien de plus riche, le soir, que ce débris géant, dont

le fronton réfléchit, dans ses antiques faïences restées intactes, les splendeurs d'un soleil d'or rouge s abaissant à Thorizon du pays marocain.

Je m'étais écarté de la route pour admirer de près le monument. Je marchais à travers les pierrailles, les touffes d'orties. J'aperçus quelqu'un assis sur un débris, songeant : c'était René. Il ne me vit pas tout de suite. Je considérai avec inquiétude cette figure assombrie, fatiguée, vieillie.

Le bruit de mes pas le tira de son rêve.

Il vint à moi.

Nous échangeâmes quelques banalités.

11 me demanda si je retournais en ville et nous fîmes route ensemble.

Il m'annonça son départ pour Paris.

On l'avait chargé de régler certaines affaires relatives à la succession du gêné-

rai. Il resterait ensuite pour passer son examen de Saint-Gyr.

La nuit commençait. Avec son sens délicat du pittoresque, René me fit remarquer ceci : à mesure que Tobscurité s'étendait sur le sol, noyant les êtres et les objets de courte dimension, les tours paraissaient grandir dans la lumière, se hausser pour regarder au loin.

Il tomba peu à peu dans cet état d'âme que je connaissais, dans cette mélancolie qui ouvrait son cœur et en faisait couler les confidences.

— Ce qui nous entoure, dit-il, ravive en moi des impressions qui datent de loin. Il y a, près de Radamès, un endroit qui ressemblée celui-ci, hérissé de ruines qu'on appelle Esndmen (les idoles).

Quand j'étais enfant, notre tribu venait camper là, en été.

Je saisis celte occasion de le questionner sur les Touareg ; je n'eus pas à le presser beaucoup.

— Touareg, me dit-il, est le nom donné par les Arabes ; il signifie : abandonnés de Dieu. Les voilés se donnent entre eux un autre nom : Imoghâr, qui signifie : ceux qui pillent.

— Bon ! on est tout de suite prévenu !

— Vous savez que je ne les aime pas, déclara René. Mais il faut reconnaître que Tindigence du sol, l'absence totale de ressources impose pour ainsi dire le métier de brigand à ces déshérités. Le pays de la faim devient forcément le pays de la peur ; on lui donne les deux noms, — La faim ! répéta-t-il pensivement.

Avez-vous lu cet article d'un historien allemand qui prétend démontrer que la faim est le grand moteur de Thumanité?

— La faim et lamour, dis-je, complétant la citation.

Il se tut quelques instants. Il reprit avec une âpreté qui contrastait avec le ton de tout à Theure :

— Puisque tous les besoins physiques, intellectuels et moraux né peuvent être satisfaits que par la richesse, est-il extraordinaire que les hommes se la disputent et se Tarrachent? Dans les sociétés policées, on n'agit pas autrement qu'au désert.

Seulement Thypocrisie des civilisés est telle qu'ils en sont eux-mêmes les dupes.

Un jour, un homme d'État a dit ce mot :

Enrichissez-vous I Un conseil bien, super* flu, car qui ne s'efforce de le mettre quotidiennement en pratique ? C'a été un tollé d'indignation l

^- Fort injuste, dis-je, parce que la

% LE tOUAUEG

phrase était tronquée. Le très honnête homme dont vous parlez avait dit : Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne.

Il ricana amèrement.

— Chez les civilisés comme chez les sauvages, fit-il d'une voix rauque, beaucoup sont d'avis que les plus courts chemins sont les meilleurs.

Le Targui tressaillit et jeta sur moi un regard après avoir dit ces paroles, comme s'il redoutait l'impression qu'elles devaient produire ; et tout de suite il revint au sujet dont nous nous étions écartés.

... Ce furent cent récits étranges, des combats, de longues aventures, des poèmes d'héroïsme et de férocité) des stratagèmes, des carnages, tous les drames du pays de la peur.

• -Au loin, à T horizon, sur le cielincandescent se découpent en noir les dures silhouettes des cavaUers voilés, armés de Jeurs longues lances.

Des dunes et des dunes, un jaune océan de sable sur lequel se ruent des trombes de feu qui creusent des abîmes, soulèvent des montagnes. Puis se déroule

une immensité immobile, un désert de pierres : des pierres noires à perte de vue, une mer d*encre figée ; pour ciel, une plaque d'argent étincelante ; pas une goutte d*eau, pas une herbe, pas trace de vie : les oiseaux n'osent pas traverser ces solitudes lugubres, les insectes même y périssent.

Ils vont, ils vont toujours, les cavaliers au voile de deuil, haut juchés sur leurs méhari, le bouclier au bras, la lance au poing.

Au milieu de la plaine, une haute montagne s'érige en arêtes vives, oîi Toeil surpris croit distinguer des tours, des aiguilles, des temples, des remparts ; les cavaliers passent silencieux, la tête baissée, pressant leurs montures. C'est le Château-des-Esprits, où nul être humain n a pénétré. Une population mystérieuse

y habite, une race surnaturelle créée avant Adam.

Ils ne s'arrêtent pas non plus au bord de ce lac dont la surface luisante tente en vain les méhari. En observant de près ces eaux, on voit qu'elles sont épaisses, sirupeuses. Une étoffe qu'on y trempe se transforme en charpie ; le cuir y devient combustible comme l'amadou. Parfois, on entend de sourdes explosions qui agitent pour un instant la lourde nappe dormante.

Un puits ; on dirait un cratère, un entoijnoir de formica-léo monstrueux. On y descend par des rampes en spirale. Auprès, quelques palmiers agitent leurs aigrettes, de maigres pâturages verdissent.

La tribu s'est installée. Des tentes de cuir peint en rouge abritent les guerriers ; les huttes sont pour les serfs et pour les esclaves.

Un miad (assemblée). La nuit, à la lueur de bizarres luminaires qui sont de grosses pierres poreuses imbibées d'huile posées à terre.

Deux groupes d'hommes vêtus de noir, voilés de noir, sont rangés en deux arcs de cercle qui se font face ; chacun de ces hommes a sa lance plantée en terre derrière lui.

Entre les extrémités des deux arcs sont as^s des marabouts, le chapelet en main*, et aussi des sorciers, car les Touareg, musulmans douteux, croient aux démons plutôt qu'à Dieu.

Des imprécations ont été lancées contre les esprits hostiles. Alors, se plaçant tour à tour au milieu du cercle, chacun expose son avis, lentement, noblement; on dirait des sénateurs qui délibèrent. Or, il s'agit de pillages, de guet-apens, d'assassinats.

LE TOUAREG lOJJ

L'assistance, écoute, silencieuse.

Les chefs concluent. Quels que soient les avis exprimés, ce sont eux qui décident souverainement.

Un rhezi. Cachés près d'un point d'eau où s'arrêtera forcément la caravane, on attend, les chameaux à genoux, les hommes couchés à côté de leurs lances.

Très au loin apparaissent des taches sombres, fourmis à peine perceptibles ; elles s'évanouissent de temps en temps dans les plis de Timmense plaine, puis reparaissent plus proches. Des heures et des heures passeront avant que l'œil distingue un long chapelet d'hommes et de chameaux.

l^lle est riche, la caravane. A Radamès, nos chouaf (espions) ont eu la connaissance du chargement ; des étoffes et de»

aciers pour plus de cent mille piastres, el

autant d'argent dans les sacoches, en bons douros au canon d'Espagne, en bons Ihalers de Marie-Thérèse d'Autriche*.

Combien de chameaux ? quatre-vingts.

Combien d'hommes? cinquante. Des Chambâs. Le Khebir (conducteur) seul est Targui ; c'est le fameux Dob.. Tu as trahi ta nation, DobI II y a aussi des traîtres parmi tes compagnons ; la forêt n'est brûlée que par ses propres arbres.

Ils ont avec eux deux explorateurs, deux Français. Les Français se fient à d'anciens traités, à des papiers, à la signature du vieux Ikhenoûkhen. Imbéciles 1

Alerte ! la caravane s'est arrêtée, ses éclaireurs nous ont éventés. Il est temps !

En selle ! Au galop les méhari !

Un ouragan de sable et de javelots a fondu sur la caravane ; elle riposte par

* Monnaie en usage au Soudan.

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H2 LEiTOUAREG

— Tu es venu nous rendre visite, cousin ; pourquoi as-tu amçné des chrétiens ? Nous n'aimons pas ces gens-là.

— Je suis musulman et j'observe la foi jurée, répond Dob. Toi, tu es un chien sans loi et sans Dieu.

— Il y a du vrai dans ce que tu dis là, cousin, ricane le bandit. Invoque donc Dieu; moi, je ne fais appel qu'à mon bras.

Il a joint le khebir. ïargui contre Targui ! Les deux hommes s'attaquent avec furie, le sabre d'une main, le poignard de l'autre.

Plusieurs combattants ont suspendu la lutte et contemplent ce duel entre les deux chefs.

Cependant les balles françaises grêlent toujours. Une douzaine de Touareg, la poitrine traversée, la tête cassée, jalon-

nent la dune. Devenus prudents, s'abrîtant derrière les touffes de soboth, les assaillants se servent maintenant du javelot ou de la flèche.

Jebbour et Dob ont jeté leurs sabres trop longs pour Timpatience de leur rage ; ils se sont saisis à bras le corps et cherchent à se frapper de leurs poignards.

Nus jusqu'à la ceinture, on voit à chacun d'eux, au biceps gauche, un anneau de pierre verte, le signe de reconnaissance de la race, un énorme anneau de serpentine, un talisman, une arme aussi.

Ils sont tombés, le bandit dessus. Il va poignarder en plein cœur son adversaire, quand celui-ci, de ses deux mains, lui tord le bras. Tous deux maintenant sont désarmés, mais le bras gauche du bandit tient pressée effroyablement contre terre la tète de Dob ; le vieux caravanier exhale

un pâle suprême, Fanneau de serpentine lui a écrasé les tempes .

Alors, c'est la déroute. Les caravaniers fuient dans toutes les directions, poursuivis la lance aux reins. La plupart des bandits se sont rués sur le chargement, ils éveûtrent les ballots.

. Des coups de feu s'obstinent, régulièrement espacés. Un des deux Français survit-^ seul contre une armée! On voit le haut de son casque blanc pointer au-dessus de la selle d'un chameau ; â chaque détonation, un homme tombe.

Jebbour lui crie :

— Les Touareg honorent la bravoure.

On va te conduire une monture ; pars avec le salut !

' Et un garçon, d'une dizaine d'années, l'air très doux, amène un méhari. Il le fait agenouiller. Toujours méfiant, la

LE TOUAREG ll5

carabine en arrêt, le Français se met en selle. Le chameau se relève, fait quelques pas ; tout à coup il trébuche, il tombe.

D'un rapide coup de couteau, Fenfant lui avait tranché le jarret.

Sur le Français, qui a roulé à terre, s'est précipitée la tourbe hurlante ; il est massaci'é, haché, dépecé.

L'enfant au front candide a trempé sa main dans le sang du Français ; il la lèche en riant.

J'ai noté les dernières paroles de René qui furent comme la conclusion de ces récits :

— L'or est plus fort que le fer. La misère, qui fait de ces hommes des bandits, A'Ous les livrera, si vous savez agir.

Appliquez la vieille maxime : « Diviser pour régner. » Jetez çof contre çof. Choi-

liO LE TOUAREG

sissez une, deux, trois tribus, achetez-les et lancez-les à la curée de tout le reste.

Créez un makhzen.

« Avec trois cents Touareg armés, équipés, soldés par la France, trois cents hommes montés sur méhari, munis d'armes à feu, je me chargerais de purger le désert. »

Tout le monde riait lorsque j'entrai dans Vatelier de Bathilde, d'où Taxile venait de sortir. Il était venu annoncer qu'il partait pour la France, où il allait recueillir l'héritage de sa tante. Il avait énuméré les propriétés et les titres de rente qui composaient cette succession.

Très exalté, il avait beaucoup bavardé :

désormais, rien n'entraverait son avancement, l'avenir était à lui, il pouvait prétendre aux postes les plus élevés de la magistrature.

Distraite, Bathilde s'étaitmiseaupîano.

— René ta^de bien, fit-elle.

— Il nous a promis ce morceau de Tannhauser^ dit M"*® Fougereux. Il ne nous manquera pas de parole.

— Il ne pourra peut-être pas venir, marmotta Ripert.

— Que dites-vous? s'écria Bathilde.

— Rien.

Ripert semblait regretter les paroles qui lui étaient échappées.

— Permettez, insista Bathilde, je vous ai parfaitement entendu. Pourquoi René ne pourra-t-il pas venir? Expliquez-vous.

Ripert hésitait un peu. Il consulta ses camarades du regard. Il considéra aussi l'assistance et prévint que Thistoire était peut-être un peu improper. Les dames lui donnèrent Tabsolution d'avance. 11 raconta ce qui suit :

Quelques jours auparavant, deux jeunes sous-lieutenants de zouaves traver-

saient au crépuscule une rue du quartier arabe, — une de ces rues étroites qu'un

homme peut barrer en étendant les bras.

Ils s'étaient arrêtés à allumer un cigare à l'angle d'une impasse au fond de laquelle demeurait René, lorsqu'ils virent

ce dernier sortir de chez lui, accompagné d'un Arabe dont la figure était cachée dans un capuchon. Une violente rafale qui s'engouffra dans la ruelle fit tomber le capuchon et découvrit un visage féminin. Ce ne fut qu'un éclair. La femme déguisée rentra prestement dans la maison. René, demeuré seul, hésita quelques instants, puis il s'avança vers les deux officiers, avec qui il était famiher.

— Comptez sur notre discrétion ! dirent ceux-ci en riant.

— C'est ce que j'allais vous recommander, dit René. La 4atte^ vous comprenez. Rigre, ne m'exposez pas à la latteJ

Les éofus- lieutenants rirent de plus belle et; s'éloignèrent. Ils n'avaient pu bien distinguer la personne déguisée ; les paroles de René laleur faisaient connaître.

Quelques mots d'explication sont nécessaires.

Dans le demi-monde tlemcénien, parmi les modistes, fleuristes, demoiselles de comptoir que n'effarouchait point Tuniforme des chasseurs d'Afrique ni celui d'aucun autre régiment, la doyenné était une certaine dame Bonnet, dont le prénom était Rose. D'où un sobriquet tout indiqué. Elle datait de loin. Elle était la première modiste qui fût venue s'installer à Tlemcen ; aussi racontait-on qu'à l'annonce de son arrivée, la garnison au complet était allée au-devant de la diligence, musique en tète.

Bonnet-Rose avait prospéré ; elle possédait le premier magasin de la ville. Elle était restée belle femme et ne manquait pas d'admirateurs. Un capitaine de chasseurs, du nom de Lcdru, l'avait pour

maîtresse attitrée. Il proclamait qu'elle lui était fidèle et il eût pris au plus mal le plus léger doute à ce sujet.

Ce Ledru était un brétailleur assez ridicule. Comme il avait été d'abord aux cuirassiers, il faisait souvent allusion à son arme d'autrefois, le sabre de la grosse cavalerie : la latte ! gare la latte 1

On voit maintenant quelle signification fort claire avait la phrase de René.

Sans doute, l'un des jeunes officiers ne sut pas tenir sa langue ; l'histoire s'ébruita et l'on en fit des risées. Elle parvint aux oreilles de Bonnet-Rose.

A partir de ce moment, les potiniers de la petite ville eurent beau jeu. Chaque soir et chaque matin, les voisins du capitaine Ledru entendaient des scènes inénarrables.

Bonnet-Rose vociférait :

— Si c'était vrai, est-ce que je m'en cacherais? Je fais ce que je veux, n'estce pas ? Et, ce qu'on en peut dire, ce que toi-même tu en penses, je m'en contrefiche ! Est-ce que je t'ai caché les béguins que j'ai eus pour Carré, pour Robin, pour... pour... (ici une liste). Mais celuilà, ce géant de la foire au pain d'épice, ce tambour-major des mal blanchis, jamais de la vie ! Comment, ce polisson a eu le toupet de dire que j'allais chez lui et tu ne m as pas encore rapporté une de ses oreilles ! Eh bien ! dis donc, ta latte, hein? où est-elle donc, la fameuse latte?

Le jour même, après déjeuner, le capitaine Ledru avait abordé René au cercle militaire. Il était très calme. Il ne cherchait certainement pas une querelle. Une lueur de bon sens restée au fond de sa cervelle de matamore lui faisait com-

prendre le ridicule d'une afTaire dont Bonnet-Rose aurait été le sujet.

— Un mot, je vous prie, René. Est-il vrai — je vous déclare tout de suite que je ne le crois pas : vous êtes trop sérieux pour cela ; mais, enfin, c'est un bruit qui court et vous devez avoir le même désir que moi d'y mettre fin, — est-il vrai que vous ayez dit que M™® Bonnet était vôtre maîtresse ?

Il attendait une dénégation et tout était terminé.

Mais René commença par garder le silence pendant quelques instants, puis il répliqua :

— Oîi? Quand? Devant qui aurais-je tenu ce propos ?

— N'importe ! Je vous demande simplement si vous Favez tenu, voilà tout.

René sembla chercher dans sa mémoire.

— Je ne m'en soutiens pas, dit-il. Il ajouta :

— Si j'avais dit cela, capitaine, j'aurais eu certainement tort ; j'aurais manqué à tous les devoirs d'un galant homme.

— Hein ? fit le capitaine stupéfait. Alors vous prétendez que la chose est vraie ?

— Je n'ai point dit cela, capitaine.

— Sacrebleu, je n'aime pas les jésuites, cria Ledru furieux. Ecoutez bien ceci, mon garçon. Si vous l'avez dit, vous en avez menti ! Maintenant, l'avez-vous dit, oui ou non ? Répondez !

— Je ne répondrai pas, fit froidement René.

Le capitaine leva la main. Cette main fut arrêtée dans son vol par le bras de fer du Targui.

— II suffit. Capitaine, vous êtes un mari complet !

Rîpert ajouta qu'à la suite de cette scène, des témoins avaient été constitués.

Pendant tout ce récit, Bathilde n'avait cessé de tapoter sur le piano d'un doigt énervé.

— C'est bien intéressant, votre histoire ! fit-elle dédaigneusement.

— Mademoiselle, protesta Ripert, c'est vous qui m'avez contraint de la raconter.

jyjme piessis haussait les épaules :

— Ils ne se battront pas, cela s'arrangera.

— ^ Je ne sais pas ! dit Ripert,

— Ah ! s'exclama M™® Fougereux, je suis bien désenchantée. Et, s'il se bat, ce sera encore pis. Mon héros du treizième siècle se battre pour une donzelle de garnison !

Le professeur Dufresne, qui n'aimait pas René, dit d'un air pincé :

— Mais je vois là quelque chose de plus grave... Trouvez-vous, je ne dirai pas chevaleresque, mais strictement correct, ce qu'a fait votre preux de Saint- Louis?... En somme, il a livré le nom d'une femme.

— On discutait cela tout à l'heure au cercle, dit Ripert ; pour moi, je ne pense pas qu'on puisse le blâmer. Avant tout, notez que la femme dont il s'agit n'a pas de réputation à garder ; provoqué brutalement, mis en demeure de répondre sous la menace d'un outrage, il ne pouvait; sans être taxé de poltronnerie, parler autrement qu'il n'a fait.

— Permettez, insista Dufresne...

— Allons -nous, interrompit Bathilde impatientée, nous constituer en cour d'amour à propos d'une aussi plate aventure ?

René est un mauvais sujet et un sot, voilà

tout. Oh ! VOUS savez que je ne suis pas très prude, mais en ce moment René se trouve dans une situation exceptionnelle, son avenir est en jeu, il doit s'occuper exclusivement de ses études, et il est inexcusable de courir les bonnets roses.

— Mais, objectai-je, qui prouve qu'il s'agisse de Bonnet-Rose?

Il y eut un mouvement de surprise à rémission de cette hypothèse. Moi-môme, un instant auparavant, je n'y songeais pas.

On me contredit, et, comme il arrive toujours, la contradiction me fit trouver des arguments à Tappui de ma supposition.

— Permettez-moi de vous faire remarquer deux choses : c'est d'abord que les sous-lieutenants n'ont nullement reconnu la femme déguisée; en second lieu, Tindi-

gnation de la maîtresse de Ledru paraît 'absolument sincère.

— Mais alors, que signifient les paroles adressées par René aux sous-lieutenants? objecta M^^ Plessis.

— Eh ! fis-je, il y a quelquefois des situations bien délicates ; qui vous dit que René n ait pas voulu simplement égarer les soupçons ? Supposez que la femme qui sortait de chez lui fût une femme du monde !

Un brouhaha d'indignation m'étourdit. ' J'abandonnai ma thèse. Cependant, en y réfléchissant, j'étais frappé de sa vraisemblance, et même je ne voyais pas qu'on pût trouver une autre explication à la singuhere attitude de René dans la première

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