partie de son entretien avec le capitaine
Je songeai aussi aux petits secrets que
j'avais surpris involontairement^ avant
cette dernière aventure^
Le commandant Sclimilt, qui survint, nous apprit le dénouement.
Le duel avait eu lieu sur-le-champ.
René^ qui avait la qualité d'offensé et le choix des armes, choisit précisément l'arme favorite du capitaine, le grand sabre, la latte.
Le combat fut très court. Dès les premières passes, le capitaine Ledru fut bel et bien atteint, sur le milieu du crdne, d'un superbe coup de banderole,
La blessure d'ailleurs était sans danger. Tout le monde s'esclaffait, et René était au pinacle,
Schmitt terminait son récit, lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit ; tous se turent. René venait d'entrer.
Tout le monde le regardait. 11 avait son calme accoutumé,
— Eh bien ! on ne vous attendait plus !
dit Balhilde, dont la voix, quoi qu'elle en eût, trahit une émotion.
René s'inclina.
— C'est vrai, je suis en retard d'un quart d'heure ; pardonnez - moi , mesdames ; on est si occupé, au moment d'un départ...
— 11 nous faudra faire notre deuil du solo, c'est bien dommage, observa jyjme Fougereux.
— Et pourquoi donc ? fit René; je crois être prêt, si toutefois vous êtes toujours disposées à perdre voire temps à m'entendre.
Il alla chercher son violon. La parlilion était sur le pupitre. Après avoir préludé, il attaqua le morceau d'une main très sûre ; nous écoutions dans un profond silence.
Il y avait là quelques hommes qui s'y connaissaient en bravoure. Ils étaient^
comme moi, frappés d'admiration. Ce garçon, qui sortait d'un combat où il avait risqué sa vie et dont les artères n'avaient pas une pulsation de plus que d'habitude, dont les nerfs n'avaient pas gardé un frémissement, cela ne se voit pas tous les jours ! — Le morceau de Wagner était d'une difficulté inouïe. René ne fit pas une seule faute.
Quand il eut fini, on applaudit comme dans une salle de spectacle ; mais ce qu'on applaudit, ce ne fut pas l'artiste, ce fut l'homme.
M™^ Fougereux rayonnait. Elle avait retrouvé son héros.
Après une tasse de thé, René nous serra la main à tous et nous dit adieu. Il devait le soir même prendre la diligence et, le lendemain, s'embarquer à Oran pour Marseille*
Midi^ roi des étés...
En été, V Algérie dort.
Allongée sur ses campagnes brûlées, qui ressemblent à une immense peau de lion, près de ses oueds taris, essayant de cacher sa tète douloureuse dans Fombre courte de ses lentisques et de ses lausiers-roses, elle dort un sommeil morbide, traversé de cauchemars et de spectres.
Soleil féroce, hier pourtant tu étais
l'amoureux doux et tendre, prodigue de
caresses ; sous tes rayons, partout éclo-
saient les fleurs ; avec quelle joie tu en
parais magnifiquement la terre, ta jeune
13i LE TOUAREG
épousée ! Pourquoi aujourd'hui hais-tu ce que tu adorais ? Là ou tu éveillais le plaisir et la vie, pourquoi t'acharnes-tu à torturer et à détruire ?
Mais quelque chose vit encore. Dans le silence funèbre, dans celle mort de tous les êtres, quelque chose s'agite, bruit ; une voix s'élève, parle. Sombre clameur !
Elle passe sur les villes, sur les montagnes et sur les plaines, répandant partout l'épouvante. C'est le Chili, le vent du désert.
Comme le soleil, il tue, mais le soleil ne brûle que le corps; lui, le vent de feu, il dévore l'àme.
Cette longue lamentation, continue, éternelle, comme elle pénètre au plus profond de notre être, comme elle rouvre les plaies qu'on croyait guéries. Le bonheur déserté, la vie perdue, l'irréparable, ce qui aurait pu être et qui n'a pas été et
qui ne sera jamais ! — le never more du poète, comme on Tentend incessamment répété, comme il crie et hurle, et pleure et ricane, ô souffle d'enfer, dans ta chanson sinistre !
Toute la société tlemcénienne était partie, tous ceux du moins qui avaient pu s'éloigner. La plupart envolés en France, D'autres, moins favorisés, étaient allés, au bout de la province, sur les plages, chercher quelques haleinées de fraîcheur, la possibilité de respirer.
Bathilde passait la saison à Mers-el- Kébir.
J'étais du nombre de ceux que le devoir avait cloués à leur poste,
La ville était comme dépeuplée ; le Cercle à peu près désert.
Le soir, à Theure où les rayons horizontaux du soleil agonisant changeaient
en émeraudes et en rubis les flacons dont s'étoiktient les petites tables blanches du
jardin, nous ne nous trouvions pas plus d'une quinzaine d'officiers et de fonction-
naires réunis. Le vieux Rastoul en était toujours.
En dépit de Fétat de ses affaires qui, au dire de Fougereux, allait empirant, la belle humeur du capitaine ne se démentait pas ; il restait l'infatigable boute-entrain de tous les groupes.
Un matin pourtant, le sergent Bordas, le secrétaire du bureau arabe, accourut chez moi, bouleversé : le père Rastoul avait eu une attaque ; il semblait avoir perdu la raison.
Je trouvai le vieillard dans son cabinet, assis à sa place habituelle, faisant mine de travailler, mais couvrant le papier de barbouillages informes et tenant des propos sans suite. La veille, étant allé en tournée, malgré les représentations de Bordas, il avait pris une insolation : ^^^ fièvre pernicieuse s'était déclarée.
i.^ LE TOUAHEG
Je parvins à le décider à se coucher.
L'accès, combattu vigoureusement, céda plus vite que je ne l'aurais cru. Au bout de deux jours, le courageux capitaine reprit son train de vie habituel.
• Mais je m'aperçus de quelques phénomènes qui m'inquiétèrent.
Il descendait difficilement les escaliers ; il croisait les jambes d'une façon anormale. Par moment, ses yeux s'écarquillaient hagards ; il ne trouvait plus ses mots.
Indice plus grave, il avait des hallucinations; il répondait à des questions qu'il croyait entendre. Quand il s'apercevait de son erreur, il riait d'un rire hébété, enfantin, qui faisait mal à entendre.
Je reconnus de redoutables symptômes.
Je prescrivis un régime sévère, auquel le capitaine se soumît. Un mieux sensible se déclara.
Sur ces entrefaites, arriva le colonel retraité Pringault, ce grincheux dont j'avais fait la connaissance à la fête des cerises.
Je le vis au Cercle en compagnie d'autres officiers supérieurs .
Rastoul entra.
Ils échangèrent un salut glacial. Au lieu de s'asseoir à sa table habituelle , Ras loul alla s'installer à l'extrémité de la salle.
Je le rejoignis.
Dans la conversation, j'eus l'occasion de lui demander s'il ne connaissait pas le vieux colonel.
Il sourit tristement.
— Si fait, il y a vingt ans dans les Trafîs, j'avais été fait prisonnier : Pringault, alors capitaine, est arrivé avec ses spahis juste à temps pour m'empècher d'avoir la tête coupée. J'ai eu, de mon côté, en quelques occasions, la chance de lui
pendre service. Mais, tout ça, c'est de rhistoire ancienne ! s'écria Rastoul avec un accent amer qui ne lui était pas habituel.
Aujourd'hui, poursuivit-il, on se salue tout juste et l'on ne se parle plus. Vous demandez pourquoi? Eh bien! je me le demande aussi. Lorsque Pringault prit sa retraite, peu après la mort du général du Buhat avec qui il était intime, il m'écrivit d'Alger une lettre des plus amicales annonçant son intention de s'installer àTlemcen; il vint en effet; il resta ici trois mois; pendant tout ce temps, nous nous voyions chaque jour; j'étais le meilleur ami qu'il eût jamais eu!...
Un beau matin, il partit sans me dire adieu. Je lui écrivis, il ne me fit aucune réponse. Quand il vient ici, il ne me regarde même pas. Voilà les hommes!
Je conçus l'idée de rapatrier ces deux
braves, évidemment séparés par un malentendu. Me promenant un soir avec le colonel Pringault et Ripert, je parlai de l'excellent chef du bureau arabe et j'en fis réloge.
Le colonel resta muet.
— Ah! çà, dit Ripert, à qui, comme à tout le monde, j'avais laissé ignorer l'état du capitaine, est-ce que tu ne trouves pas que ce bon Rastoul baisse depuis quelque temps?
Le colonel ricana :
— Ah ! ce n'est pas d'hier ! Pauvre baderne ! Il y a beaux jours et beau temps qu'il aurait dû prendre ses invalides*
On parla d'autre chose.
Malgré cette boutade dédaigneuse, je ne renonçai pas à mon dessein, et, au moment de nous séparer, j'invitai le colonel à déjeuner pour le lendemain.
Tout d abord, il accepta rondement- Puis, quand jer lui eus dit que Rastoul serait avec nous, il refusa net.
Je trouvai le procédé un peu vif*
— Mon colonel, dis-je, est-ce que, d'après vous, le capitaine Rastoul ne serait pas un homme estimable ?
— Ai-je dit cela?
— C'est un homme de cœur, je Taffirmu, et, permettez-moi d'ajouter qu'il est très affecté de d'antipathie inexplicable que vous paraissez éprouver pour lui.
11 répondit flegmatiquement :
— Que voulez- vous y faire ? Une vieille bote comme moi a de ces antipathies sur lesquelles il est inutile de raisonner et qui sont indéracinables.
— N'étiez-vous pas amis autrefois? * Ses yeux lancèrent un éclair,
— C'est possible, monsieur, dit-il d'un
ton sec. Eh bien ! les sentiments changent avec le temps.
— Les siens n'ont pas changé ; il n'a pas oubhé que vous lui avez sauvé la vie*
— Et il en est content? jeta amèrement le colonel.
— De quoi ?
— De ça ! De ce que vous dites ! De ce que je lui ai sauvé la vie I Je vous demande s'il en est content ! Oui? Eh bien!
moi pas ! C'est tout ce que j'ai à vous dire sur ce sujet, docteur!
Après un pareil mot, il ne restait qu'à abandonner la partie- Je n'essayai même plus de percer le mystère de cette incroyable inimitié.
Rastoul m'apprit bientôt une mauvaise nouvelle. René avait échoué. C'était la ruine de toutes les espérances du jeuu^ homme, son avenir perdu.
Le capitaine ne paraissait pas prendre les choses très à cœnr.
— C'était prévn, me dit-il. Il n'a pas la bosse! Il s'engagera, parbleu. Il fera comme d'antres. Et le régiment sera pour lui une bonne école. Il a besoin de se former le caractère.
Je vis en cette circonstance que René avait toujours été assez indifférent au capitaine.
— Le général avait conçu de ce garçon des idées beaucoup trop favorables, me dit-il. n le regardait comme un être exceptionnel ; c'est un médiocre. Et orgueilleux ! Il blaguera devant vous les Touareg ; mais ne vous y trompez pas; au fond, il est très entiché de sa prétendue noblesse; il y coupe ridiculement.
Au commencement de l'automne ♦ nous
vîmes revenir, les uns après les autres, nos déserteurs.
M^* du Buhat, je crois, arriva la dernière. On resta quelque temps sans la voir. Ses réunions de l'après-midi ne furent pas reprises.
Un soir, me promenant dans la forêt d'oliviers, je l'aperçus qui passait à cheval sur la route. Je m'avançai pour la saluer, mais l'aspect de sa physionomie, ses traits contractés, ses yeux creux, remplis d'un bouillonnement sombre, me clouèrent sur place.
A quelques jours de là, dans le jardin du cercle, je rencontrai Thévenot lisant une lettre qu'il venait de recevoir. Il avait Fair péniblement impressionné.
Il me regarda hésitant, puis :
— Lisez ceci, me dit-il, en me tendant le papier.
C'était une lettre de Paris. Il y était question de René du Buhat — on lui donnait ce nom — et de bruits fâcheux qui couraient à son sujet. Il fréquentait un monde interlope, hantait les cercles où Ton joue grand jeu. On parlait, toutefois sans rien affirmer, d'un fait grave, d'une tricherie. D'anciens amis du général avaient pu étouffer l'affaire.
Je restai quelques instants atterré, silencieux.
Puis, je haussai les épaules :
— C'est impossible ! c'est faux !
Le forestier m'observait.
— Je l'espère comme vous, dit-il froidement. Bouche close sur ceci, n'est-ce pas!
René débarqua peu de temps après.
Son échec ne l'avait point affecté, du moins en apparence. Il comptait s'enga-
ger, ce qui lui ouvrirait un nouveau délai pour Texamen.
Il semblait n'avoir plus aucun souci. Il bavardait et plaisantait continuellement.
En attendant son entrée au régiment, il reprit son travail au Bureau arabe.
Dans la cour dii Bureau arabe, les employés regardaient un chameau que des nègres venaient d'amener, un chameau porteurs de ballots enfaîtés dans cet énorme panier double qu'on appelle le chouain.
Le chef des nègres était un jeune homme très soigné de costume, burnous très blanc, turban immaculé ; il parlementait dans le vestibule avec le gros sergent Bordas.
— M. René est absent; attends un instant, disait Bordas, le chaouch est allé prévenir le capitaine.
Le spahi Mohammed, dont l'œil luisant
de curiosité ne pouvait se détacher du chouari, me dit, comme je traversais la cour :
— Ça vient de loin, de très loin, du pays des Touareg !
Je trouvai le capitaine Rastoul dans son cabinet.
— M. René arrivera.dans quelques instants, disait-il au chaouch. En attendant, amène-moi le conducteur.
Le jeune nègre fit en entrant un véritable salut d'homme du monde.
— Mon capitaine, dit-il en français, nous venons du Soudan. En passant à Rhat, j'ai vu des parents de M. René, des Touareg de la tribu des Imanân. Ils m'ont chargé d'une commission pour lui. L'une des adila (compartiment) du chouari contient divers objets qui lui sont destinés.
-^ C'est bien, dit Rastoul, vous atten-
LE TOUAREG ISl
drez, pour déballer cela, que M. René soit arrivé; il ne lardera guère. Mais, repritil, tu n'es pas du Soudan, loi, tu parles trop bien le français ; lu es des Ksow\ Le jeune homme se mil à rire.
— En effet, mon capitaine, je suis du Ksar Zenega dans T oasis de Figuig, Je m'appelle Abdallah fils d'Ahmed; j'ai fait mes éludes à la médersa de Tlemcen, où je suis resté quatre ans. Je vous connais et je connais aussi très bien René.
— Voyez, me dit Rastoul, ces nègres des Ksour parlent notre langue aussi purement que les citadins de Blois ou d'Angoulême. Ils affluent dans nos médersas et ce sont les meilleurs élèves. Ils apprennent non seulement le français, mais toutes les sciences, avec une facilité merveilleuse. Ils sont à cent piques au-dessus de nos Arabes du Tell.
— Et nous aimons la France ! s'écria Abdallah. Pour moi, je la regarde comme ma vraie patrie. Je fais des voyages au Soudan pour gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Une fois riche, j'irai habiter Paris !
Il y mettait tant d'enthousiasme que nous ne pûmes nous retenir de rire. Le brave garçon rit aussi à belles dents. Il ajouta, pendant que nous descendions ensemble dans la cour.
— Nous sommes quelques-uns vivant à la française au Ksar. Je suis venu ici justement pour acheter des meubles français, j'ai huit chameaux qui en sont chargés. J'emporte aussi d'autres articles que je vais vous montrer.
Il commanda à ses compagnons d'ouvrir l'une des adilas.
Elle était remplie d'instruments de phy-
sique de toute sorte ; il y avait aussi des appareils photographiques, des longuesvues, des livres de science.
— Nous avons organisé des cours publics et ils sont très suivis.
Je trouvai parmi les livres pas mal de romans, tous du même auteur. Lequel?
Alexandre Dumas.
— Je fais aussi des lectures, expliqua Abdallah. Je traduis, bien entendu.
— Comment! les duels des mousquetaires, La Môle etCoconnas, ça intéresse les nègres des Ksour?
— Enormément.
René était arrivé. Les deux jeunes gens échangèrent la gracieuse salutation des Orientaux. Abdallah dit la commission qu'il avait acceptée et remit à René une lettre.
— De plus, vos cousins m'ont recom-
mandé de vous répéter les paroles que voici : « Nous avons jeté la corde d'alfa et repris la corde en poil de chameau. »
Par un signe de tête silencieux, René fit connaître qu'il avait compris.
Il décacheta la lettre et la parcourut.
— Mon capitaine, dit-il, M"® du Buhat avait exprimé le désir de posséder quelques objets touareg. J'ai eu, l'an dernier, une occasion d'écrire à mes parents de Rhat. Voici leur envoi. Je souhaite que ce ne soit pas une déception.
Bathilde descendit bientôt, en compagnie de Louise et de M™® Fougereux, et Ton procéda au déballage.
— Êtes-vous amateur d'écriture tamachek ? dit René en me tendant la lettre.
Un papier grossier, commun, le même que vendent les colporteurs dans nos hameaux. La feuille, maladroitement pliée,
avait été cachetée avec de la cire molle.
Je considérai avec curiosité cette écriture d'un aspect enfantin, composée de ronds, de carrés, de barres et de points.
— Cela a été écrit par une de mes cousines, dit René. Chez les Touareg, les femmes seules possèdent quelque instruction. Les hommes ont les préjugés des barons féodaux : savoir lire et écrire serait déroger.
Les dames s'exclamaient à chaque objet qu'on retirait du chouari.
C'étaient des coussins de cuir, historiés de dessins noirs rappelant les peintures étrusques ; des nattes bariolées, un arc en bois de kimba, des flèches en roseau, à pointe d'acier barbelée; un bouclier en cuir d'éléphant, des javelots, une arme de jet, de forme bizarrement contournée, qui, au dire d'Abdallah (il
ne faisait que répéter les affirmations des Touareg), après avoir frappé le but, revient à la main qui Ta lancée ; gascon-
nade un peu forte ; Abdallah y croyait presque.
Ce qui intéressa surtout, ce furent les parures, un costume complet de dame targuie, blousé de laine et soie, haïk à rayures noires, ceinture brodée d'or, sandales rouges ; des bijoux, bagues, bracelets, colliers, peu riches la plupart.
LE TOUAREG i57
— ^ Voici quelque chose de plus joli, dit M""' Fougereux en montrant un stylet à manche d'or ciselé, à lame mince et aiguë, enfei'mé dans une gaine d'acier doré.
— C'est une agrafe pour la robe ! dit Abdallah.
— Oh ! ces femmes touareg, qui agrafent leur robe avec des poignards, quelles lionnes! s'écria M"^ Fougereux.
— C'est ordinairement un don du fiancé ou de l'amant, poursuivit Abdallah. Le renvoi de ce don signifie rupture, n'est-ce pas, René?
— Oui, répondit René ; et alors il arrive quelquefois que le gage d'amour sert à un autre usage.
Il fit le geste de se poignarder avec le stylet.
— La tragédie s'est réfugiée chez
iî>8 LE TOUAREG
les Touareg! s'exclama M™^ Fougereux.
— Quand je dis « quelquefois », je dis trop peu; c'est la règle! reprit René. Survivre à un pareil affront serait l'infamie ; en fait, le renvoi de l'agrafe équivaut à Tordre de mourir.
— Brrr !... fit Louise. Ah ! ceci est plus gai... Un violon!
— Et une flûte !
— Et un tambour !
— Mesdames, dit Abdallah, voici le voile, le voile sacré du Targui ; examinez ces broderies de soie, ce sont des lettres, c'est une devise ; je vous l'ai dit, nous sommes au moyen âge ; cette devise a été brodée par une dame pour son chevalier ; une broderie du même genre décore ce bouclier de cuir.
— Traduisez, monsieur René !
René eut quelque peine, car les carac-
LE TOUAREG i59
tères étaient embarrassés d'ornements.
Il déchiffra sur le voile ces mots :
« La nuit est un trésor pour le pauvre, quand il est brave. »
Sur le bouclier, il n'y avait rien à lire; les broderies étaient des signes magiques destinés à écarter les esprits malfaisants.
— A présent que nous avons vu tout ce qu'il y avait d'intéressant, allons faire de la musique touareg! s'écria Louise.
Et s'emparant, qui du rebaza (violon), qui du tambour, qui de la flûte, les trois jeunes femmes remontèrent à l'atelier de Bathilde.
Je devais encore, ce même jour, entendre parler des Touareg.
Ripert avait eu à dîner quelques camarades arrivés d'Oran. Il m'invita à passer la soirée avec eux.
On fît du punch ; puis on parla de tail-
160 LE TOUAhEG
1er un petit bac, passe-temps qui n'était guère dans mes goûts. Après un ou deux cigares, je me disposais à partir, lorsque Ripert me retint.
Je lui avais conté le déballage de l'après-midi.
— Un sous-officier de ma compagnie connaît cet homme des ksour, cet Abdallah, qui t'intéresse; il doit être en ce moment avec lui au café à côté. Veux-tu que je lui fasse dire de l'amener? -
Quelques instants après, je revoyais mon intelligent négro.
Je passai, ma foi, une couple d'heures pleines d'intérêt à l'entendre. Il raconta ses voyages au Soudan, expliqua l'organisation des caravanes, les incidents, les difficultés, les profits de ces transports à travers le grand désert. Il connaissait à fond les peuplades errantes du « pays de
la peur » ; il avait vécu plusieurs mois parmi les Imanân, la tribu de René, établie à Rhat et à Djanet.
Je notai, dans sa conversation, deux points qui méritent peut-être d'être médités.
— Cette population, dont la plus grande partie est aujourd'hui misérable, me ditil, a gardé le souvenir d'une époque de prospérité relative. C'était avant la conquête de l'Algérie par les Français. Alors le désert était incessamment sillonné par des caravanes qui payaient sans marchander aux Touareg de larges droits de péage.
Ces caravanes étaient très riches, car c'étaient elles qui approvisionnaient d'esclaves les mulsumans d'Algérie ; — les esclaves, la principale branche d'exporportation, la seule jusqu'ici vraiment
lucrative du pays noir. L'affranchissement des esclaves, promulguée par la France en 1848, a eu pour conséquence la ^ suppres-
■^^ sion pres-
1 Vw .^^^ ^^® com-
)[)lete des caravanes et , pour contrecoup, la ruine des habitants du désert.
De là, chez les
Touareg, une haine invétérée, implacable contre la France. Il est étrange que les Français ne semblent même pas s'en douter.
Quant aux sentiments de loyauté, d'honneur chevaleresque prêtés aux Touareg, voici ce qu'en pensait Abdallah :
— Vous avez sur ces gens-là les opinions les plus faiïsses. Ce sont des bandits, rien de plus. Je ne sais si autrefois ils ont été différents. Nous parlions tantôt de certaines idées romanesques, de la poésie qu'ils mettent dans l'amour.
Poésie et banditisme sont loin d'être incompatibles. Au surplus, nos observations ne concernaient que les Imanân, une tribu noble, riche encore, oùTorgueil relève le caractère. Mais, sauf de très rares exceptions, toute cette population n% ni foi ni loi. Ne vous fiez jamais à eux. Ils vous haïssent et, pour satisfaire cette haine, les moyens les plus perfides leur sembleront toujours les meilleurs.
Toute alliance conclue avec eux cachera
un guet-apens et préparera un désastre.
Les explorateurs qui vous les ont représentés autrement ont été leurs dupes et ont assumé une lourde responsabilité.
Sa conclusion fut celie de René :
— Un makhzen et une guerre d'extermination !
Où l'homme des ksour eut du succès — un succès tel que le baccarat eut tort ; chose inouïe, on s'arrêta de ponter ! — ce fut lorsque, s'accompagnant d'une mandoline, il chanta des chansons touareg.
J'ai conservé l'une d'elles, qu'il me traduisit mot pour mot :
a Tu dis que la belle Ourida se marie (maudite soit ta mère !). Quiépouse-t-elle?
Hia hia ! Hia hia !
Chante, mon rebaza ! (violon)
« Elle épouse El Bekkaï le riche.
« Elle répouse parce qu'il est riche et qu'elle est coquette.
» Il lui donnera des tizak (bagues), des anneaux d'argent pour les bras, pour les pieds, des ikar-hay (mantilles), des robes de soie, des ceintures, des haïk à bandes rouges et blanches, des pantoufles du Soudan.
Hia hia I Hia hia !
Chante, mon rebaza !
« Elle réponse parce qu'il est riche et qu'elle est gourmande.
« Devant un bon repas, elle fait hen, hen, hen, comme un cheval devant une musette pleine d'orge. Il lui donnera à manger du rôti de chamillon, des rognons de mouflon et d'antilope, des alfetât et des alkak (gâteaux au miel) .
Hia! hia! Hia! hia!
« Le Targui est pauvre (maudite soit ta mère !) , il n'a ni terre ni troupeau ;
il ne possède que du fer et son cœur.
« Mais il sait marcher la nuit et se cacher le jour ; il sait faire la guerre ; il a
de bonnes armes d'acier bien trempé.
« Il a surpris le riche El Bekkaï qui dormait dans sa tente, au milieu de ses troupeaux agenouillés.
Hia hia ! Hia hia!
« Le javelot du Targui a percé le cœur d'El Bekkaï... Dis, ô mon javelot, qu'y avait-il dit dans ce cœur? — Rien qu'orgueil et lâcheté.
« Le sabre du Targui a tranché la tête d'El Bekkaï. Dis, ômon sabre, qu'y avaitil dans cette tête? — De la sottise et du vent.
« La belle Ou rida ne pensera plus à la toilette ; elle ne pensera plus aux bons repas. Elle a épousé la pointe d'une lance. »
Il n^était plus question que du grand bal travesti qui devait se donner au Bureau arabe. Chaque fois que j'y allais, je trouvais tout sens dessus dessous. Bathilde, René, les employés, les chaouchs ne s'occupaient que des préparatifs de la fête.
Le matin du grand jour, j'avais besoin de causer avec le capitaine ; on me dit qu'iJ était parti en tournée dans les Oulad-Mimoun. Je montai aux archives qui étaient au premier étage et je restai quelques instants à consulter des registres.
Gomme je sortais, Bathilde, peu coiffée.
en robe de chambre, apparut sur la galerie.
Je lui dis bonjour. En ce moment émergea de Tescalier, le gros sergent Bordas effaré :
— Comment allons-nous faire ? Ah !
mademoiselle, nous n'aurons pas les branches de palmier.
. — Vous dites ?
— Cet animal de Mohammed ne veut pas aller à Hammam-bou-Ghara.
— Ne veut pas?
— Il ne le peut pas, rectifia René, qui montait derrière Bordas. Il faut qu'à midi il soit à Hennaya.
— A Hennaya ? Et pourquoi ?
— Il doit rejoindre là le cavalier porteur de la correspondance du caïd des Ghossels et, ensuite, lui servir d'escorte jusqu'à Tlemcen. 11 fait ce service tous les quinze jours, dit René.
— Quelle est la nécessité de cette escorte ? demanda Bathilde.
Bordas plia les épaules et ricana :
— Le courrier pourrait être attaqué.
— En plein jour ? Aux portes de la ville ?... C'est ridicule ! s écria Bathilde.
— Mademoiselle, c'est un usage qui remonte au temps d'Abd-el-Kader, expliqua Bordas, toujours avec son sourire épais. C'est l'histoire du planton placé prèâ d'un banc fraîchement peint, pour empêcher les gens de s'y asseoir. Dix ans après, un planton est encore là. On a oublié de changer la consigne.
— Ce n'est pas au spahi Mohammed à la changer. Il l'exécute et il a raison, observa René.
— Ah ! il a. raison ? cria Bathilde, furieuse.
i72 LE TOUAREG
Et, se penchant snr la balnstrade, elle appela :
— Mohammed !
— Allez me chercher Mohammed, commanda-t-elle à unchaouch.
Bordas, préférant sans doute ne pas assister à ce qui allait suivre, entra aux archives. Pour moi, je descendis Tescalier.
J'entendis, tout en descendant, ce conseil, donné à voix basse, par René, à Bathilde :
— Il n'y a qu'un moyen. Dites à Mohammed que le capitaine le permet.
— Eh! certainement qu'il le permet.
S'il était ici !...
Quand je fus en bas, le spahi, à cheval, venait d'arriver sous le balcon. J'entendis cet échange de paroles :
— De la part du capitaine ? répétait le spahi, stupéfait.
Oui, affirmait Balhilde.
Le capitaine a dit que j'aille à Ham-
mam-bou-Ghara pour les branches de palmier ?
— Oui.
— Mais, alorsje ne puis pas accompagner le courrier des Ghossels ?
— Ga ne fait rien.
— Le capitaine a dit : ça ne fait rien ?
— Oui, idiot !
— Bono, va bien !
Et le spahi partit pour Hammam-bou- Ghara.
Ce même jour, dans Taprès-midi^ comme je sortais de Thôpital, je m'entendis appeler :
— Docteur ! Docteur !
J'aperçus le juge avec son greffier et l'interprète titulaire. Ils revenaient d'une descente de lieux.
Taxile avait pris cet air affairé qui me donnait sur les nerfs.
— Que me voulez-vous ? demandai-je.
— J'allais vous envoyer chercher. Je vous serais obligé de m'accompagner à la justice de paix.
— Une affaire de service ?
— Oui, et très urgente.
Arrivé dans son cabinet, après avoir soufflé, juré, avalé plusieurs bocks, des Yverts ordonna au greffier d'écrire un réquisitoire me commettant pour procéder à un examen médico-légal dans une information ouverte contre X... accusé de tentative d'assassinat et de vol à main armée sur un chemin public.
— Apportez les pièces à conviction, dit-il ensuite.
Le greffier défit un linge et mit au jour trois morceaux de chair sanglante.
— Docteur, veuillez examiner ces trois doigts. *
Ce n'étaient pas précisément trois doigts ; c'étaient les dernières phalanges du médius, de l'index, et de l'annulaire d'une main droite.
— Il s'agit, médit le juge, d'établir, à l'aide de ces fragments, le signalement
de l'individu à qui ils appartiennent, de déterminer sa taille, son âge, s'il est blond ou brun, sa profession, sa nationalité.
11 me fallut un certain temps pour arriver à quelques conclusions.
L'homme en question devait être de haute taille, jeune, brun. Il n'exerçait pas un métier manuel. Sa nationalité? Je ne pouvais rien dire à ce sujet.
Je me réservai de faire un examen plus approfondi.
— Cela suffît provisoirement, dit le
juge-
On mit les trois fragments dans un
petit bocal d'alcool et les scellés furent
apposés sur le couvercle.
Le greffier parti, des Yverts me raconta l'événement.
Le courrier des Ghossels avait été
attaqué à main armée, à trois kilomètres de Tlemcen.
Ce courrier, nommé Ferhat ben Hassein, était un vieux goumier d'une fidélité et d'une bravoure à toute épreuve. Il était porteur d'une somme de quatrevingt mille francs, produit de l'impôt du zekkat. Suivant l'usage, quelques cavaliers l'avaient accompagné jusqu'à Hennaya ; ils étaient tout de suite retournés aux Ghossels.
A Hennaya, Ferhat s'attendait à rencontrer le spahi Mohammed, envoyé par le Bureau arabe. Mais le maire lui dit que le spahi avait traversé le village dans la matinée et avait prévenu qu'étant obligé d'aller à Hammam-bou-Ghara, il ne pourrait accompagner le courrier ; qu'en conséquence, celui-ci eût à faire seul le reste du chemin jusqu'à la ville.
i78 LE TOUAREG
Ferhat continua sa route sans la moindre appréhension. Le pays est assez peuplé, mais on était en ramadan, temps pendant lequel les Arabes travaillent peu et restent volontiers à dormir sous leurs tentes, surtout au milieu du jour. ,
La campagne était absolument déserte:
A quelques kilomètres de TIemcen, il y avait un gué à franchir.
C'est là que l'attaque avait eu lieu.
Le cavalier remontait le talus escarpé et fourré de tamaris, lorsqu'un coup de feu lui fut tiré à quelques pas de distance.
Le coup ne l'atteignit pas, mais tua son cheval. Ferhat tomba dessous. Alors un homme en burnous, le capuchon baissé sur la figure^ apparut, braquant sur lui un pistolet. Mais le goumier, quoique ayant le corps pris sous le cheval, avait pu dégainer ; un coup de sabre coupa trois
doigts du malfaiteur sur le canon de son pistolet. Le bandit ne poussa pas un cri; il ramassa son arme de la main gauche et s'enfuit.
Ferhat essaya de le poursuivre, mais le fuyard avait trop d'avance. Ferhat, arrivé au haut du talus, ne le vit plus. Il ne put même reconnaître la direction prise.
Le goumier recueillit soigneusement les trois fragments de doigts. Arrivé à Tlemcen^ il alla tout de suite faire son rapport au juge de paix.
Le juge était parti immédiatement, avec la gendarmerie. On avait fait sur les lieux les constats et recherches nécessaires.
— Etes-vous sur la piste du criminel ?
demandai-je.
— Je le tiens ! dit Taxile, toujours affîrmalif. C'est un de mes contumax
d'Oudjda. J'ai des indications précises.
Jl était venu visiter ses parents dans sa tribu d'origine ; on sait où il est caché.
J **lv V-% '*.'
Les gendarmes me ramèneront ce soir.
Et le juge, se renversant dans son fauteuil et se frottant les mains :
— Une très belle affaire! conclut-il.
En quittant le juge de paix, j'étais allé au Bureau arabe.
On savait Thistoire, on causait à voix basse, on était inquiet. Le spahi Mohammed, qui venait d'arriver d'Hammambou-Ghara avec six mulets chargés de palmes, avait la figure chavirée.
Je trouvai Bathilde dans son petit salon du rez-de-chaussée, pâle, agitée; elle me demanda de lui répéter, dans tous les détails, le récit que m'avait fait le J^g^-
Le sergent Bordas se montra.
— Mademoiselle, me pardonnez-vous .
— Quoi donc ?
— C'est un peu moi qui suis cause de ce qui est arrivé.
— Vous !
— Eu vous disant que Tescorte était inutile.
— C'est moi qui ai tout ordonné, tout fait ; rassurez- vous, mon brave Bordas ; moi seule suis responsable.
Bordas, soulagé, remercia avec effusion. En se retirant, il jeta tout à coup :
— Sait-on où est M. René ?
Bathilde eut un sursaut. Elle fit un
effort pour répondre d'un ton calme :
— Il est en ville.
Je reprenais mon récit, lorsque nous entendîmes dans la cour un bruit de chevaux et la voix tonnante du capitaine :
— Où est le spahi Mohammed ?
Rastoul était accompagné d'un Arabe
qui, lui aussi, parlait très haut. C'était
Ferhat le courrier des Ghossels ; après l'enquête du juge, il avait eu Tidée d'aller au-devant du capitaine, sur la route des Oulad-Mimoun. Comme tous les Arabes en cas pareils, il faisait le fier-à-bras..
— Mohammed ! appela encore la voix terrible du chef.
Le pauvre spahi était dans un coin du salon, tout tremblant.
— Ne bouge pas d'ici et ne crains rien, dit Bathilde.
Elle parut dans le vestibule.
— Mon oncle, donnez-moi quelques instants, il faut que je vous parle.
Elle entra avec lui dans le cabinet.
J'entendais leurs voix : celle de Bathiide posée, très ferme ; celle du capitaine courroucée d'abord, s'abaissant par degrés.
Le vieux soldat subissait l'ascendant accoutumé.
Ferhat et Mohammed furent rappelés.
La porte du cabinet étant restée ouverte, j*assistai à ce qui suivit.
— Je sais maintenant que Mohammed n'est pas en faute, dit Rastoul tout à fait calmé ; j'avais oublié que je Tavais envoyé ailleurs. Du reste, tout est bien qui finit bien. Vieux goumier, avant un mois j'attacherai sur ton burnous la médaille militaire ; personne ne la mérite mieux que toi. Il s'agit maintenant de piger le bandit; nous y arriverons, et ce sera encore grâce à toi, mon brave Ferhat, car tu l'as trop bien marqué pour qu'il nous échappe.
Le goumier partit enchanté.
Le capitaine demeura quelques instants debout, immobile. Puis, tout à coup, il cria à tue-tête :
— René est à Paris! oui, à Paris, rue Drouot, n° 2 !
Le vieillard subissait une de ces éclipses intellectuelles que j'avais notées avec tant d'appréhension. Cette fois ce ne fut pas la crise en elle-même qui m'effraya, ce fut une pensée, une affreuse pensée, évoquée par les paroles de Rastoul. Mes regards se croisèrent avec ceux de Bathilde, et ce même terrible soupçon, nous le lûmes, en frissonnant, dans les yeux Tun de l'autre.
Le capitaine revint à lui.
— Qu'est ce que je disais, hein ? De quoi parlions-nous? Cette affaire me fera perdre la tête.
Il riait de ce rire enfantin qui faisait mal. Enfin ayant repris possession de luimême :
— Puisque tout s'est bien terminé, au diable le souci! Ne pensons plus qu'à la fête et vive la joie!
Je quittai le Bureau arabe dans un singulier état d'esprit; je ne savais plus ce que je faisais, où j'allais. Je me vis tout à coup devant le restaurant où René prenait ses repas. Je questionnai le garçon; il me dit que M. René avait déjeuné à dix heures comme d'habitude; on ne l'avait pas revu.
J'allai au cercle : je parcourus les salles, le jardin, la bibliothèque : je demandai si l'on avait vu René. On me répondit négativement.
Je sortis de la ville par la porte de Fez.
Il y avait de ce côté un jardin où René allait fréquemment acheter des fleurs. J'entrai, je m'informai. René n'était pas venu.
Comme je quittais le jardin, un rouge coucher de soleil illuminait la campagne et la ville; les arbres, les maisons , les
remparts, les dômes des mosquées, tout me parut couleur de sang. Je tressaillis en apercevant près de la porte une femme immobile dans son manteau sombre.
C'était Bathilde.
— Est-il venu? me demanda- t-elle.
— Qui?
— Oh! Soyons francs! secria-t-elle.
Nous avons eu tous les deux la même épouvantable idée. Répondez-moi. L'at-on vu ici ?
— Non!
— Grand Dieu! Oîi est-il? On Ta cherché partout ! Quelle torture ! mon pauvre père, qui le chérissiez tant, qui aviez projeté de lui donner votre nom sans tache, qui Taviez élevé comme votre fils, qui voyiez en lui une noble, une héroïque nature, semblable à la vôtre!...
Docteur, répondez-moi en toute franchise !
Sur votre conscience, croyez-vous René capable d'un crime ?
— Non! m'écriai-je avec conviction, c'est in^possible! mademoiselle, n'âyèz aucune crainte; je sais où est René, oui, je le sais : je vais le rejoindre et je vous l'amènerai au Bureau arabe; c'est l'affaire d'une demi-heure ; attendez-nous chez vous tranquillement.
Je parvins à la rassurer; nous nous séparâmes.
Il m'était venu à l'esprit que René devait être*à la pépinière, où il se promenait quelquefois à cette heure.
J'y courus en suivant les remparts extérieurement, par des chemins rocailleux, encombrés d'une végétation sauvage.
La question que m'avait posée Bathilde se dressait à chaque pas devant moi; je
la voyais écrite partout en lettres de feu ; elle me tintait aux oreilles comme un
bruit de tocsin. Avais-je donc menti?
Afenti à moi-même?
Je n'avais plus la force de m'illusion-
ner. Au fond de mon âme ce qui répondait, c'était le doute, un doute persistant, sinistre.
Arrivé au jardin de la pépinière, dana le crépuscule commençant, je cherchai des yeux le banc où René s'asseyait d'habitude. Je poussai une exclamation de joie :
— Le voici !
Assis sur ce banc, il me tournait le dos.
— Enfin! je vous trouve! m'écriai-je en lui mettant la main sur Tépaule.
L'hotnme se retourna. Je demeurai stupéfait.
C'était Thévenot.
— Qu'avez-vous? me dit-il en voyant ma figure bouleversée.
— Rien... je suis un peu énervé, bredouillai-je. Ces histoires de orimeme font un effet horrible.
— Quelles histoires de crime ?
— Comment? m'écriai-je, vous ne connaissez pas Taffaire du courrier de Ghossels?
— J'arrive de tournée, je n'ai encore vu personne, je ne sais rien.
Je lui contai l'aventure. Tout en parlant, comme je le regardais, je vis sa physionomie se décomposer.
— Ahl çà, qu'avez- vous ? fis-je à mon tour..
— Soyez précis, dit le forestier nerveusement. Quelle a été l'heure exacte de l'attaque ?
— Le courrier avait une montre, on a pu préciser, midi cinq minutes.
— Comment était vêtu l'agresseur?
— Un vieux burnous gris en mauvais état.
Il y eut un silence* Thévenot était de plus en plus agité.
II se pencha à mon oreille, et, d'nne voix basse :
— Je connais lassassin ! dit-il.
Une snenr froide me vint au front. Je tremblais dans l'attente de ce qui allait suivre.
— A onze heures trois quarts, j'ai rencontré René déguisé en arabe à deux cents mètres du gué !
— Vous vous êtes trompé, bégayaî-je.
C'est épouvantable, ce que vous dites !
— J'en suis sûr.
— Non ! vous vous êtes trompé, car la justice connaît le bandit. Le juge m'a certifié n'avoir aucun doute; c'est un indigène, un condamné par contumace. En ce moment, il est arrêté.
Thévenot se leva d'un mouvement brusque.
— Taisons-nous. Oubliez ce que je vous
ai dit. Toute parole est superflue en présence des éléments de conviction que détient la justice. Et, pour être sûr de ne plus échanger un mot sur ce sujet, il n'est qu'un moyen, nous séparer. Disons-nous adieu tout de suite.
Dans Tantichambre, sous les feux multicolores d'une énorme lanterne arabe, les chaouchs s'empressaient autour des invités.
J'entrai dans le vaste patio transformé en salle de bal. A Tentrée, le vieux capitaine, de fort belle humeur, distribuait des poignées de main.
J'allai saluer M"® du Buhat, costumée en femme targuie. A côlé d'elle étaient assises plusieurs dames, parmi lesquelles Louise d'Affiert en bergère Pompadour.
Dufresne, en Hamlet, était aussi triste que son personnage. Les deux liancés ne
se parlaient pas : encore quelque brouille?
— Un sauvage burlesque paraissait avoir peu de succès, bien qu'il s'agitât beaucoup : un guerrier apache avec une coiffure en peau de daim, ornée de plumes de coq; des perruques pendaient à sa ceinture qui supportait encore un tomahawk : c'était naturellement Taxile des Yverts.
Pendant qu'incliné devant M"® du Bu* hat, nous échangions en souriant les banalités habituelles, nos yeux parlaient d'autres choses. Les siens m'adressaient une question à laquelle les miens faisaient une triste réponse. Bathilde devint très pâle, mais ni ses lèvres, ni son esprit ne furent paralysés un moment, l'escarmouche qu'elle soutenait avec son entourage continua tout aussi brillante.
Je m'étais écarté ; je l'admirais de loin,
artistement drapée dans son haïk qui laissait voir une tunique cerise serrée à la taille par une ceinture brodée d'or. Sur ses belles épaules se tordait un double collier fait de corail et de petits coquillages roses.
Le haïk, couleur de vieil ivoire, rayé de bandes noires et rouges qui soulignaient la chute des pans, était agrafé sur Tépaule gauche, à la façon d'une chlamyde, laissant à découvert un bras de Minerve. L'agrafe qui rattachait le haïk, je la reconnus, c'était le poignard targui.
J'errai dans la salle, horriblement inquiet, regardant par contenance la merveilleuse décoration : les tentures, les feuillages, les arbustes, tout était disposé dans un goût parfait; les lustres, construits avec des armes entre-croisées, donnaient à la fête un cachet
militaire qui n'était pas sans charme.
Les invités arrivaient en foule ; des costumes riches ou drôles, gais à rœil; près-
que pas d'habits noirs ; quelques officiers étaient en uniforme.
L'orchestre préluda.
Le premier quadrille fut dansé par M}^^ du Buhat avec le colonel des zouaves et par M™® Fougereux, en Walkyrie, avec M. Odéré en marié de village.
J'étais monté sur la galerie qui régnait autour du patio. J'observais surtout Bathilde; sous la gaîté de son sourire, je distinguais quelque chose que nul autre que moi ne pouvait voir : les affres d'une épouvante qui grandissait à chaque mo^ ment ! Elle ne perdait pas de vue l'entrée du patio..
Pendant un repos, Bathilde causait avec son cavalier. Soudain, je vis le visage delà jeune fille se transfigurer; ce fut aussi expressif qu'un cri ! Je tournai, moi aussi, les yeux vers la porte. René avait paru.
— Bonté divine ! quelle délivrance !
m'écriai-je en descendant Tescalier.
René se dirigeait vers Bathilde. Il était simplement en habit; sa boutonnière était ornée d'un petit bouquet de fleurettes blanches et roses.
Quand j'arrivai, il expliquait son absence de Taprès-midi. Il était allé aux Oulad-Mimoum pour régler une aff'aire urgente, — (le capitaine approuva d'un geste) , — mais il n'avait pas oublié ses devoirs de décorateur, et il offrait d'en <ionner la preuve à M"® du Buhat si elle voulait accepter son bras un moment.
Bathilde se leva aussitôt. Je les suivis.
René nous mena dans une petite pièce attenante à la salle du bal.
Levant un rideau, il montra une grande corbeille remplie de bouquets de cycla-
LE TOUAREG 20i
mens pareils à celui qu'il portait à sa boutonnière.
— Voilà ce que je vous ai cueilli, en passant à El-Ourit. C'est pour le tîotillon ! '
— Bravo ! Vous êtes pardonné, s'écria Bathilde rayonnante.
Nous revînmes dans le grand salon. — Pourquoi donc les papillons noirs persistaient-ils à voleter autour de moi ?
Je regardais les danses sans aucun plaisir. J'avisai quelqu'un qui semblait ne pas s'amuser beaucoup plus ; c'était le guerrier apache ; son air d'assurance masquait mal son désappointement ; il ne trouvait pas de danseuse.
Du reste, la gaieté éclatait partout.
Schmitt en magicien, Ripert en Agamemnon de la Belle Hélène étaient étourdissants. Dans une polka, le tourbillon amena près de moi Louise* d'Affiert, qviî
dansait avec M. Odéré, puis Dufresne- Hamlet avec M™® Plessis en Marie Stuart, éblouissante de diamants.
J'eus alors comme une hallucination.
Il me sembla voir la défaite de Tidéal, Louise se jetant aux bras du vieux trésorier, Dufresne épousant la riche veuve !
Ces idées n'avaient pas le sens commun, cependant je ne pouvais les chasser.
Voulant éviter la rencontre du pessimiste Thévenot, que je venais d'entrevoir, je remontai sur la galerie. Je gagnai ensuite l'étage supérieur, où se trouvait l'atelier de Bathilde.
La porte en était ouverte. J'entrai. La pièce était vide et éclairée par un seul candélabre, de sorte que les deux extrémités restaient dans l'ombre. Machinalelement je considérai une toile ébauchée sur un chevalet.
J'étais là depuis deux ou trois minutes, lorsque j'entendis un soupir. Quelqu'un
venait d'entrer sans que je m'en fusse aperçu et s'était assis sur le divan. Je distinguai René.
' Puis soudain un froufrou de soie. Bathilde s'était précipitée dans Tatelier.
Ils n'échangèrent pas une parole. Jour de ma vie, ce fut bien autre chose ! Je vis en une seconde flamboyer tous les signes du zodiaque. M^^® du Buhat embrassait le jeune homme éperdument.
De toutes les hypothèses, celle-là était la seule qui ne m'eût jamais traversé l'esprit. Quoi ! Bathilde !... Je n'eus pas le temps d'y réfléchir beaucoup ; un cri jeté par la jeune fille retentit dans la salle.
René gisait, les yeux fermés, livide comme un cadavre.
J'accourus. Convulsée, folle, la jeune fille battait l'air de ses bras. Elle criait :
— C'est lui !
De sa gorge soulevée sortaient de véritables rugissements.
— Et il s'est servi de moi ! 11 m'a faite sa complice, moi, moi ! Ah ! misérable !
Elle avait les bondissements de la lionne qui va se jeter sur sa proie.
Tout à coup, m'aperce vaut, elle éclata d'un rire nerveux.
— Vous, docteur ! Ah ! très bien. Vous venez à propos 1 On a besoin d'un médecin ici !
— Qu'estil arrivé ?
— Oh ! un petit accident I J'ai serré trop fort, voilà tout*
Et m'étreignant le bras , ricanant toujours, le doigt tendu :
— Mais regardez donc ! Vous ne voyez pas ?
— Quoi?
— La main 1 la main du Targui ! la main droite 1
Un phénomène se produisait : le gant changeait de couleur ; de blanc, il devenait violàtre, pourpre...
— Voulez-vous mieux voir? hurla Bathilde.
D'un geste atroce elle arracha le gant ; des bandages en tombèrent.
Le sang gicla; la main apparaissait mutilée, les dernières phalanges manquaient aux trois doigts du milieu.
Pendant que je demeurais stupide de saisissement et d'horreur, Bathilde, elle, recouvrait sa présence d'esprit. Elle alla pousser les verrous de la porte ; puis, revenant :
— Monsieur, vous garderez cet affreux secret, n'est-ce pas ?
— Je suis médecin, il n'y a ici pour moi qu'un blessé, répondis-je.
— Merci ! oh 1 de toute mon âme !...
Oh ! si VOUS saviez ! dit-elle dans un sanglot.
Soudain, une convulsion nouvelle la secoua de la tête aux pieds. Elle demeura quelques instants comme médusée : quelle pensée efiroyable lui était venue ?
Ses lèvres blêmies répétèrent avec égarement : Complice ! complice !
Puis, s'étant ressaisie :
— Que faut-il faire? demanda- t-elle d'un ton résolu.
— Avant tout, arrêter Thémorragie.
De Teau froide, des éponges, des linges, des épingles...
Elle m'apportait tout. J'eus bientôt établi un pansement provisoire. René était toujours évanoui.
— Maintenant, dis-je, il s'agit de lui faire reprendre, connaissance... 11 traversera le salon en cachant sa main dans sa
poche OU dans son chapeau. Il viendra chez moi et je le soignerai. Avez-vous des sels anglais ? du vinaigre ?
Elle resta quelques instants sans répondre.
— Non, rien, dit-elle. Mais la pharmacie de Thôpital militaire est là tout près.
Si vous vouliez y aller, mon ami? La petite porte du jardin est toujours ouverte. Je m'enferme ici et je vous attends.
Je n y réfléchis pas autrement : je m'élançai dehors. Gomme je refermais la porte de Tatelier, je frémis à la vue d'un casque de plumes de coq émergeant sur la galerie.
— Que cherchez -vous ? demandai-je à Taxile.
— Mais M"«du Buhatl
— Elle n'est pas ici*
^- Vous plaisantez, j'ai entendu vos
deux voix comme je montais Tescalier.
— On n'entre pas ! m'écriaî-je, en barrant le passage.
— Pourquoi ?
— Parce que... bredouillai-je, le cotillon ! Voilà. Vous comprenez ? On prépare le cotillon ; les dames délibèrent ; c'est sacré ! Elles m'ont donné cette consigne : que personne n'entre !
— Ah ! parfaitement.
— Et, tenez, poursuivîs-je, intrépide, vous allez me rendre un service, mon cher juge. Il faut que je descende cinq minutes. Je vous transmets ma consigne.
C'est vous qui serez le planton.
— Très volontiers. Personne n'entrera, je vous le garantis. Ah! mais, on me passerait plutôt sur le corps l
Terrible, il brandit son tomahawk.
Je fis, comme je pus, ma. trouée àtra-
vers la foule. Je me glissai dans le jardin, absolument désert. Je passai sous une
fenêtre éclaif *^.^ rée, celle de
r atelier de Bathilde : la grande ombre de la jeune, fille se dressait immobile sur le rideau.
A rhôpital, j'eus vite trouvé ce qui était néces-
saire.
Revenant, comme je traversais de nouveau le jardin, je réfléchis qu'il existait un escalier de service, allant de ce jardin
à Tatelier de Bathilde. Comment n'y avions-nous pas songé? Je me disposais à monter par là lorsque j'entendis des pas qui descendaient.
Je me cachai derrière une touffe de jasmin. Un homme en burnous parut au bas de l'escalier.
Au môme instant, la fenêtre s'ouvrit, encadrant le buste altier de M"® du Buhat.
L'homme au burnous s'était arrêté sous cette fenêtre : c'était René.
Bathilde demeura quelques instants à le considérer : son visage restait invisible dans l'ombre ; son attitude muette avait quelque chose de fatidique, d'implacable.
Elle fit un geste.
Un objet brillant que je ne pus distinguer tomba aux pieds du jeune homme.
Il ramassa cet objet.
— Vous serez satisfaite ! prononça-t-iK
Il s'élança par la porte de la rue et se perdit dans la nuit.
Je sortis de mon coin sombre, je m'avançai. Bathilde m'aperçut-elle ? Elle referma la fenêtre et s'éloigna.
Au milieu de mes impressions, il y avait une pointe de colère, car j'avais été joué. La jeune fille, à l'aide d'un mensonge, m'avait éloigné pour se ménager un entretien avec le Targui.
Je déposai sous un banc du jardin mon petit paquet devenu inutile et je rentrai dans le bal.
Ce qui frappa mes yeux tout d'abord; ce fut, descendant le grand escalier, Bathilde, au bras du guerrier apache, Bathilde, souriante et jouant avec son éventail.
On se plaçait pour un quadrille.
Elle dansa avec son cavalier.
Ses yenx finirent par se rencontrer avec les miens et son regard m'alla au cœur, tant il était rempli de reconnaissance et de supplications. Ma petite piqûre fut guérie instantanément.
Une immense compassion prit la place de tous les sentiments qui m'avaient agité. Et soudain je me figurai revoir la tête rébarbative et sombre du colonel Pringault, ce frère d'armes du général du Buhat — cet honnête homme qui avait fait le rêve d épouser Bathilde ! — toutes les bizarreries de sa conduite me furent expliquées du coup : il avait deviné ce qui n'avait été soupçonné par personne !
— Tiens, fit une dame, M"® du Buhat a quelque chose de changé dans son costume. Vous ne remarquez pas ?
— ISoUj répondit la voisine.
— A Tépaule,' voyez. Le poignard targui qui servait d'agrafe n'y est plus . C'est maintenant une agrafe arabe.
— Ma foi, elle a eu raison de faiae ce changement, dit l'interlocutrice. Il y avait là, en vérité, par trop de couleur locale, car c'était une arme véritable, n'est-ce pas, monsieur? me demanda-t-elle.
Je ne pus répondre. Ces quelques mots m'avaient fait connaître quel était l'objet jeté par Bathilde au Targui et l'effrayante signification de la scène muette m'apparaissait.
Je me remis à errer parmi la foule bariolée et joyeuse.
A un moment, j'entendis qu'on riait près de moi.
— Encore avec lui ! C'est la troisième danse !
— Ça ne s'est jamais vu !
LE TOUAREG 2i5
Le couple qu'on désignait, c'était Bathilde et Taxile des Yverts.
Le juge paraissait être aux anges ; Bathilde souriait toujours.
Ce fut alors qu'en examinant le visage pâle de la jeune fille et l'ensemble de sa personne, je fus secoué par un frisson nouveau : une pensée s'imposait à moi, plus affreuse que tout le reste. Quelque violentes que soient les émotions, un médecin reste toujours médecin ; en mon cerveau se formulait de plus en plus précis un inexorable diagnostic — digne couronnement de cette nuit terrible.
Le lendemain, je partais pour Sebdou.
A cette époque, non seulement il n'était pas question du chemin de fer, mais il n'existait pas encore de route carrossable reliant Tlemcen à cette petite forteresse, hérissée comme un cap sur le bord de la mer d'alfa. A Sebdou, on n'entendait parler de rien : c'était le bout du monde.
Je restai six jours dans cette thébaïde.
De retour à Tlemcen, la première personne que je rencontrai vers dix heures du matin, au Cercle militaire, ce fut l'exubérant juge de paix.
— Quel métier ! Oh ! je n'y tiens plus !
Garçon^ un marsala !
Sur la table étincelante d'apéritifs, le magistrat dépouillait son courrier de service, qu'un chaouch venait d'apporter.
— r Et l'affaire du courrier des Ghossels ? Avez-vous abouti ? demandai-je.
— Eh ! le coupable était bien le gredin dont je vous avais parîé. Mais les gendarmes n'ont pu le prendre, il a regagné Oudjda, sa bonne ville ! Ah ! Oudjda !
Oudjda ! Bon, une commission rogatoire dans le vol Piégeard î Vingt-sept témoins à entendre ! Une délégation dans l'assassinat Carraud ! Une autre encore ! Tonnerre ! Depuis la levée du corps René, je n'ai pas un poil de sec ! Garçon, un autre marsala. Laissez la bouteille.
— La levée du corps René ?
Il me regarda.
— Ah ! c'est juste, vous ne savez rien, vous arrivez des Antipodes. Une histoire épouvantable, mon cher. Ce pauvre René a été dévoré par une panthère
— Que dites-vous ?
— Le 11 décembre à huit heures du matin, des indigènes ont trouvé son cadavre près des cascades d'El Ourit ; je suis allé faire le constat. II ne restait plus que des lambeaux; la tète seule était reconnaissable. On a beau avoir Thabitude... j'ai été très impressionné!
' — Voici ce qui est résulté de l'enquête, poursuivit-il. Le pauvre garçon avait Un coup de marteau, vous savez.
Figurez-vous qu'en sortant du bal du bureau arabe, il s'est mis en tête d'aller se baigner aux cascades.
— En cette saison ?
— Quel toqué, hein ? Et à deux heures
du matin, encore ! Il s'est déshabillé. La panthère, voyant cet homme nu, s'est jetée sur lui. Et voilà.
— Est-ce qu'il y a des panthères à ElOurit?
— Les indigènes disent que non. Ils soutiennent qu'il n'y a que des chacals.
Ils se trompent évidemment, puisque seule la panthère attaque un homme vivant. C'est bien connu ! Les chacals et les hyènes ne s'adressent qu'aux cadavres.
— Et, repris-je, tout le corps a été lacéré? Tous les membres?... Les mains?
— Oui; comme je vous l'ai dit, la tête seule était intacte ; elle semblait vous regarder de ses grands yeux fixes I...
— Dites-moi, juge, est-ce que je pourrais lire votre enquête ?
— Si vous en êtes curieux, parfaitement. Attendez que j'aie passé ma con-
sommalion au lieutenant Ripert. Lieunant, hein ? en cinq sec ?
La partie terminée, Taxiie me mena à son cabinet. Il me montra, liés en un paquet, les vêtements de René — ses habits de bal ; aucun, pas même la chemise, n'avait la moindre tache de sang, ce qui déniontrait bien que la victime était entièrement nue quand elle avait été attaquée. Taxiie me tendit ensuite un petit objet rouillé, une arme que je reconnus en frissonnant.
— C'est un poignard targui que le pauvre garçon portait assez habituellement sur lui. Je Tai retrouvé parmi les débris du corps. Regardez : que dites-vous de ia rouille qui recouvre entièrement la lame, de ia pointe au manche? Pensezyous çue ce soit réellement de la rouille?
^^ fis un geste vague.
— Votre confrère à qui l'examen a été confié a constaté que c'était du sang; du sang de mammifère ; la science s'arrête là ! — évidemment le sang de la panthère !
René a dû enfoncer Tarme en plein corps, jusqu'au manche.
Je restai quelques instants penché sur le sinistre objet, m'efforçant de dissimuler mes impressions.
Je savais, moi, de quelle poitrine et par Tordre de quelle volonté impitoyable ce sang avait jailli !
— Et toutes ces corvées, reprit Taxile, juste au moment où j'ai à m'occuper d'une affaire personnelle si importante, Tacte capital de l'existence, a dit M. Prudhomme.
— Quoi donc ?
— Mon cher, j*ai l'honneur de vous annoncer mon très prochain mariage.
— Avec qui ?
— Ce n'est pas difficile à deviner, n'est-ce pas? Avec M"® Bathilde du Buhat!
... En passant devant la mairie, je vis sur le tableau des publications de mariage la confirmation de ce que m'avait annoncé Taxile.
J'y lus aussi, avec beaucoup plus de satisfaction, le mariage de Dufresne et de M"« Louise d'Affîert.
Et encore cet autre auquel je ne m'attendais pas :
M. Odéré avec M"™^ Plessis !
Hymen ^ ô hymenœe!
Le changement de garnison de mon régiment, envoyé à Mostaganem, m'empêcha d'assister à aucune de ces cérémonies .
Peu de jours après les noces de Ba-
Ihilde, j'appris la mort du pauvre capi* laine Rastoul
Je ne devais plus, en Afrique du moins, revoir aucun des personnages de mon récit ; une permutation m'avait permis de rentrer en France.
U Algérie ressemble à un paquebot toujours en marche ; on est là un certain nombre de passagers vivant côte à côte, cordialement, échangeant des idées, ébauchant des amitiés ; mais à chaque escale, quelqu'un descend, d'autres arrivent; on part soi-même à son tour; et dispersés dans le vaste monde, ces bons compagnons des jours ensoleillés, des nuits radieuses, les retrouve-t-on jamais ?
Il y a quelques années, les hasards d'un voyage m'arrêtèrent dans une vieille ville du centre de la France. J'errai, désœuvré, dans les rues tortueuses, pavées en têtes de chat, entre deux rangées de maisons à tourelles. Je visitai trois églises. J'entrai, enfin, au palais de justice, un ancien couvent, curieux édifice roman.
Dans les cloîtres transformés en salles des pas perdus, dans les vastes escaliers, entre les piliers trapus qui supportent les lourdes voûtes, circulaient des hommes et des femmes vêtus de costumes de coupe très ancienne et parlant une langue
obscure où çà et là transparaissaient quelques mots français. Laissant vagabonder
ma rêverie, je me figurais vivre il y a quatre ou cinq siècles.
Je pénétrai dans une salle bondée de
foule. La vue d'hommes rouges assis au fond, sur une estrade, me rappela à la réalité : c'était la Cour d'assises.
Au banc du ministère public s'évertuait un jeune magistrat, aux favoris noirs très corrects, dont l'aspect me frappa étrangement. L'avais-je jamais vu? Non. Il me rappelait cependant quelque chose ^ que je ne pouvais préciser, quelque chose de très lointain, des impressions cruelles' mêlées à des visions de ciel bleu, de paysages éclatants :
— Ce que je vous demande, messieurs, c'est un verdict de culpabilité sans cir-i constances atténuantes! Je requiers la peine capitale !
Il s'écoutait un peu trop tonner; ses larges'manches rouges avaient des gestes de mélodrame.
Au bout d'une phrase, je remarquai uni
mouvement bizarre de la tête et des maxillaires, une sorte d'élancement, de pointe en Tair !
— Happ ! happ !
Le mot du vétérinaire Piélra à la fête des cerises me revint soudain en mémoire. Un éclair illumina mon vieux cerveau.
M'adressant à Thuissier qui se trouvait près de moi :
— : Dites-moi, je vous prie, monsieur :
ce jeune magistrat du ministère public... il se nomme des Y verts, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
Mon diagnostic d'il y avait vingt-six ans était vérifié !
L'huissier m'observait.
— Monsieur connaît notre nouveau substitut?
— Oh ! très peu ! ... j'ai connu son père autrefois.
— Notre premier président !
Je demeurai stupéfait. Président d'une Cour d'appel, Taxile ! — Ah ! Bathilde avait de l'esprit !
— Regardez, il est là.
-Qui?
— M. le Premier. Ne le voyez-vous pas sur l'estrade ? Il a voulu assister au début de son fils, car c'est un début.
En effet, derrière le banc du ministère public, dans une pénombre formée par les rideaux verts, était assis un gros homme à figure colorée, encadrée d'un colHer blanc, Tair très grave, très noble.
Je finis par reconnaître Taxile des Y verts.
— Un heuretix début ! continua l'huissier, M. le Premier doit être satisfait.
En effet, je voyais Véminent magistrat
sourire, dodeliner de la tête. A chaque bapp ! s'humectaient ses yeux paternels.
Pour moi, j^étais loin de Tadmiration.
L'orateur me paraissait médiocre : je cherchai aussi vainement un grain d'exotisme. C'était le déballage de tous les poncifs ayant cours dans les prétoires de province. Et le beau zèle professionnel !
Quel acharnement de slougui aux flancs creux lancé sur une proie ! Il en résultait une impression que j'ai plus d'une fois ressentie en pareil cas : au début l'accusé n'inspire que de la répulsion. Au cours des débats, il devient presque intéressant.
Ironie des choses : il s'agissait d'un vol .à main armée sur un chemin public.
. Quand la sentence fut prononcée, je vis une rose ondée de satisfaction monter au visage du jeune magistrat.
C'était une condamnation à mort.
- Je me laissai emporter presque inconscient par la foule qui s'écoulait. Je songeais aux sinistres cocasseries de cette pièce mal faite qu'on a appelée la comédie humaine.
Devais-je me présenter chez les des Yverts ? Revoir Bathilde? — J'hésitai. — Je finis par y renoncer.
Je me dirigeai vers la gare.
Mektoub Allah ! — Il était écrit que je re verrais la reine de Tlemcen.
En chemin, j'avisai une boutique de curiosités orientales. Ayant encore une demi-heure à tuer, j'entrai. Je m'amusais à écouter le boniment du marchand très érudit, lorsque survint mon jeune substitut, qui donnait le bras à une dame au port superbe, et que je reconnus tout de suite.
Elle était toujours belle, plus belle
peut-être qu'autrefois. Les lignes romaines de son visage avaient plus de fermeté expressive. On y lisait la conscience d'une supériorité universellement acceptée. Cette femme avait connu toutes les joies mondaines, tous les enivrements de l'orgueil et du luxe ; mais quelque chose en elle me disait que le bonheur l'avait toujours fuie.
Elle ne m'avait pas remarqué. Elle s'était assise sur un divan turc, pendant que son fils furetait parmi les objets exposés.
Ses pieds étaient posés sur un tapis dont je reconnus l'origine, un tapis de Nédromah. Elle le regardait fixement. Je me rappelai en avoir vu un exactement semblable dans son atelier de Tlemcen.
11 me semblait suivre ses pensées.
Pauvre femme ! Je devinai le ciUce ca-
ché SOUS ses dentelles, Teffroyable boulet qu'elle avait traîné dans toutes les fêtes, le spectre sanglant surgissant soudain au milieu des banquets !
Quelques mots du colloque engagé entre son fils et le marchand la firent tressaillir et moi en même temps.
— Non, monsieur, ces objets ne sont pas arabes, ce sont des bijoux touareg.
— Eh bien, ils ont de la chance d'être touareg. Tout ça est grossier comme pain d'orge. Voici pourtant un poignard assez original ; quel en est le prix ?
— Monsieur, on ne pourrait le vendre séparément; il est compris dans la parure.
— Dans la parure? Ce poignard? A quoi sert-il?
— A agrafer la robe.
M"*^ des Yverts, devenue horriblement
pâle, avait essayé de se lever, elle était retombée, elle se débattait comme en un cauchemar.
Le substitut chantonnait en faisant sauter dans sa main Tétrange agrafe.
— C'est pourtant bel et bien un poignard, et le poignard classique, s'il vous plaît... le poignard d'Orosmane !
11 le brandit en déclamant le dernier vers de Zaïre :
Dis que je Tadorais et que je Tai vengée !
Et il exécutait, en même temps, un grand geste à la Talma, le geste de se frapper au cœur.
— Madame ! Mon Dieu ! qu'avez-vous?
s'écria le marchand éperdu.
Tout le monde s'était précipité.
]\Ime ]a Présidente était moins forte que la Grande Mademoiselle. Elle avait perdu
connaissance et roulé du divan à terre.
Elle gisait immobile, blanche comme une morte, sur le long tapis rouge sombre, couleur de sang séché.