Le toucher des écrouelles
est le développement d'un court article paru , le 10 Mai 1905, in « La Presse Médicale »
L’Association Française pour l’Avancement des Sciences profite volontiers de son passage par nos vieilles provinces pour étudier quelque coutume, quelque fait ou quelque monument intéressant l’histoire particulière des villes qui reçoivent le Congrès.
L’Association siégeant cette année à Reims, il me paraît opportun, dans leurs rapports médiats avec la Médecine, d’évoquer en une esquisse, quelques points de l’histoire du Sacre, de la Sainte Ampoule, et de l’Onction par laquelle était conférée au Roi, entre autres insignes privilèges, la puissance de guérir les écrouelles.
L’Onction, revendiquée comme preuve de préséance des Rois d’Espagne; le Toucher de nos Rois, très chrétiens, après leur intercession au tombeau de saint Marcoul, au prieuré de Corbeny en Lannois; le Toucher pratiqué par les Rois d’Angleterre, protestants, en manière de revendication de leurs droits au trône de France; sont des faits intéressants à bien des points de vue. Ils nous apprennent, à nous autres médecins, ce qu’était au xvi° et au xvne siècle, l’importance des endémies strumeuses d’au delà et d’en deçà de la Manche ; ils nous informent, sous le vocable de saint Marcoul, de la fondation d’un hôpital rémois d’isolement pour les écrouelleux contagieux; hôpital doté, par Lettres Patentes de Louis XIV, d’une constitution séculière.
Ces faits nous rappellent quelqu’une des anciennes institutions d’Assistance publique; ils instruisent encore l’histoire para-médicale des Saints Guérisseurs qui furent de tous les temps et de tous les pays, et dont l’étude' nous a, parfois, singulièrement renseignés sur la Pathologie du Moyen-Age et de la Renaissance.
A l’intérêt propre du sujet, s’ajoute la curiosité d’évoquer toute une documen-
i. Voir: U Art et la Médecine, du Dr Paul Richer. — La nouvelle Iconographie de la Salpêtrière.
tation que nous laissaient, du xiv° siècle au xviif siècle, chirurgiens et médecins tels que : Guy de Chauliac1, Tagault8, André du Laurens, médecin de Henri IV: Dionis, chirurgien ordinaire de Marie-Thérèse d’Autriche; Jean-Jacques Chifflet, archiâtre de Philippe IV; John de Gadsden, médecin d’Edouard II; John Brown et sir Thomas Brown; Wiseman, chirurgien des armées de Charles Ie1'.
A cet intérêt général, s’ajoute enfin l’attrait particulier de pouvoir montrer ce qu’était au xvne siècle, dans la ville du Sacre, la vie hospitalière et communale que récemment nous dépeignait M. Henri Jadart, l’un de nos plus érudits compatriotes.
1. «... ie confesse que le sérénissime Roy de France en guarit plusieurs en touchant, par divine vertu. »
Grande chirurgie de Guy de Chauliac, médecin de Urbain V, i3ô3.
Chapitre des nœuds, glandes, écrouelles et toutes excressences plilegmatiques.
2. « Toutefois i’ose asseurer que le très chrestien Roy de France, guérit les scrofuleux et malades des escrouelles par le seul toucher de la main. »
La Chirurgie de Maître Jean Tagault, i563.
Heure.r (îe> Henri II' même- Ecole Française-, EW. siècles les £éyeruU le Scunte- . J/trynerifr prêtées ds F FœposvUom des PnmUz/s par . I .yfrl Edouard Vf/
Cl. de la Presse médicale ; 10 Mai 1905
lmp. Ch. Witrmann
Il est de connaissance vulgaire que les Rois de France recevaient, par grâce divine, le jour de leur Sacre, entre autres privilèges, celui de guérir, par miracle, les écrouelles'.
Bien peu de nos monarques manquèrent à la cérémonie du « toucher royal » qui faisait partie du rituel du Sacre au même titre que le serment et l’élection du Roi, sa consécration, la bénédiction des ornements royaux, de l’anneau, du sceptre, de l’épée de Charlemagne, le couronnement et l’intronisation.
Le toucher des malades atteints d’écrouelles était le premier acte solennel par lequel le roi prouvait aux peuples : que l’onction de la Sainte Ampoule, reçue des mains de l’Archevêque de Reims, Primat des Gaules, lui conférait un pouvoir surnaturel; qu’il était politiquement . l’Oint du Seigneur
Le toucher sera la première chose que fera Henri IV, dès son entrée dans sa bonne ville de Paris, quelques semaines après son sacre à Notre-Dame de Chartres, la cérémonie n’ayant pu avoir lieu à Reims, les Guise occupant la Champagne.
Le Sacre, « cérémonie qui en impose si fort au peuple », avait été jugé particulièrement indispensable pour un roi à peine réuni à l’Eglise dominante; c’était pour Henri IV le plus sûr moyen de se faire accepter par tous les partis. Pourtant, combien de difficultés ne fallait-il pas résoudre avant de pouvoir sacrer le Béarnais à Chartres?
Pour lever la première, on fit remarquer que ni Pépin, ni Charlemagne, ni Robert, fils de Hugues Capet, ni Louis le Gros, n’avaient été sacrés à Reims. Res-
i. Ce qui faisait écrire par Voltaire à Frédéric II, roi de Prusse, 7 juillet 1770 : « Votre alliée l’Impératrice Catherine fait, comme vous, de grandes choses. Elle fait surtout du bien à ses sujets ; mais le roi de France l’emporte sur tous les rois, puisqu’il fait des miracles. Il a touché à son sacre deux mille quatre cents malades d’écrouelles, et il les a sans doute guéris. Il est vrai qu'il y eut une des maîtresses de Louis XIV qui mourut de cette maladie, quoiqu’elle eût été très bien touchée; mais un tel cas est très rare. »
tait la difficulté rituelle de ne pas disposer de la Sainte Ampoule, vénérée de toute la chrétienté, et gardée à l’abbaye de Saint-Rémi. C’est alors, que mettant l’Histoire au service du Prince, on discute sérieusement l’authenticité du miracle de la Sainte Ampoule ! On argue du silence gardé par saint Rémi et par Grégoire de Tours, pour démontrer, que au baptême de Clovis, l’apport de l’ampoule par un ange... ou par une colombe... appartient à la catégorie des légendes dont maints chroniqueurs et imagiers se complaisaient à enjoliver la vie des saints. De plus, la Critique intéressée à servir la conversion de Henri IV, fait remarquer que c’est baptisé et non sacré que fut Clovis. Cette double suspicion jetée, tant sur l'onction elle-même que sur la nature miraculeuse, le caractère rituel et protocolaire de la Sainte Ampoule, devait, un siècle plus tard, (cette fois pour affirmer la préséance des rois d’Espagne), être, de la part de J. -J. Chifflet', l’objet d’un travail que ne désavouerait pas la méthode historique moderne2. Ledit travail paraîtrait un pur enfantillage à qui ne ferait pas la part du milieu dans lequel vivait J. -J. Chifflet : apparemment, qu’en d’autres temps, sa critique se serait exercée sur des questions plus importantes.
i. Chifflet, Jean-Jacques, né à Besançon en i588, mort en 1660. .Médecin ordinaire de la Reine des Pays-Bas; médecin de Philippe IV, roi d’Espagne, qui le chargea d’écrire l’histoire de la « Toison d’Or ». Il a publié outre des oeuvres politico-historiques :
Singulares ex curationibus et cadaverum sectionibus observationes : Parisiis , 1612, in-8°.
Pulvis febrifugus, orbis americani Iorani, i653, in-q”.
Ce dernier livre était hostile au quinquina, ce pourquoi Guy Patin (lettre CCLV, édition Reveillé- Parise) écrit: « Le livre du pulvis febrifugus de Chifflet a été ici bien reçu : la drogue est éventée, elle 11e fait plus ici de miracle : penè solos liabuit præcones loyolitas. »
2. C’est presque un livre que J. -J. Chifflet consacre à la tâche qu’il s’est donnée. Le livre est écrit en latin ; nous traduisons le titre littéralement, et donnons quelques citations pour bien montrer le caractère de cette oeuvre purement politique.
Enquête nouvelle et complète sur l’Ampoule de Reims