GRAVÉ PAR DE LARMESSIN DE L’ACADEMIE ROYALE DE PEINTURE ET SCULPTURE
Grand in,-fol. planches (Réserve Lb38 232).
« Le premier Médecin étant debout derrière les rangées, empoigne la teste de chacun des scrophuleux par derrière et la présente au Roy, lequel ouvrant sa main salutaire, touche premièrement la face droit en long, et puis après de travers en forme de croix, en prononçant ces mots distillans la guarison céleste et divine, le Roy te touche et Dieu te guarit : il y appose le signe de la croix au mesme instant, et en fait tout autant, par ordre, à tous les autres, en donnant congé aux malades à mesure qu’ils sont touchez, auxquels l’aumosne est départie.
« Voilà quel est l’ordre de la cérémonie qui s’observe quand le Roy touche les malades. A plusieurs, les douleurs très acerbes s’adoucissent et appaisent aussitost : à aucun, les ulcères se dessèchent et aux autres les tumeurs diminuent : en telle sorte, que dans peu de iours (chose merveilleuse à dire) de mille, il y en a plus de cinq cens qui sont parfaictement guaris. »
Le Traité des Escrouelles de du Laurens ne nous intéresse pas seulement en nous montrant, au chapitre « Du toucher », ce qu’était l’endémicité des scrofules en France et à l’Etranger, mais encore en nous faisant connaître, en matière d’affections strumeuses, la doctrine et la pratique médicales du xvie siècle.
Si nous parlons xvf siècle, c’est que la première édition du livre de du Laurens, pour paraître en 1609, l’année même de la mort de son auteur, n’est qu’un reflet de la Pathologie du siècle précédent, autant que des opinions personnelles au médecin de Henri IV.
Dans le livre II, nous lisons :
« Les écrouelles sont formées par une accumulation de pituite dans les ganglions : celle-ci provient soit du cerveau, soit des veines.
« Les glandes sont sujettes à beaucoup de maladies. Leur texture rare et spongieuse les dispose à recevoir les superfluités humorales des viscères. Placées dans des régions naturellement humides et pleines de sang, elles boivent comme des éponges la pituite, la sérosité et les humeurs superflues : c’est avec raison qu’on les appelle èmonctoires.
« Leurs réactions traduisent donc l’ intempérature et mauvaise disposition de quelque viscère. Comme la peau et les jointures, les glandes décèlent l'indisposition des parties d'où elles germent et naissent comme rejetons et principalement des viscères.
« Les écrouelles constituent une affection fréquente et commune, elle commence à s espandre comme une maladie populaire parmy nous , encore qu'elle
soit familière et comme particulière à quelques contrées , comme à certaines régions d'Espagne '.
« Les écrouelles comptent au nombre des maladies « endémiennes » produites par l’air, l’alimentation, les eaux.
« Les eaux crues, croupissantes et corrompues que l’on boit en Espagne engendrent quantité de pituite et font la voix rauque.
« Ces eaux « abreuvent les glandes et s’y attachent en passant à raison de leur terrestréité et épaisseur. »
C’est ainsi qu’il vient chaque année plus de 5oo Espagnols se faire toucher par le roi. Chez nous, à la faveur des privations et de la mauvaise alimentation que nous ont amenées les guerres civiles, la fréquence des écrouelles a augmenté ces dernières années.
C’est une maladie héréditaire et contagieuse : les écrouelles malignes (celles qui suppurent ), sont susceptibles surtout de contaminer les sujets sains.
Sur la demande de la Cour, l’Ecole de Paris rendit le jugement suivant (28 novemb. 1578) : « La Cour de Parlement ayant demandé au Collège des Méde- « cins, sçavoir si les Escrouelles pouvaient infecter le pain. La response fut que le « pain pouvait être infecté par l’haleine de plusieurs personnes gastées d’Escrouelles, « d’ulcères malings, virulens et sordides qui demeurent en un mesme lieu. »
Les écrouelles sont ou primitives (c’est-à-dire essentielles) ou secondaires. Elles révèlent alors une altération de la tête, des vaisseaux, des viscères.
Leurs causes sont : externes (la mauvaise qualité de l’air et des eaux; la gourmandise, d’où la fréquence des écrouelles, chez les enfants qui mangent sans règle ni mesure); et internes (viciation et mauvaise coction des humeurs; exhalaison de vapeurs engendrant la pituite).
La guérison en est difficile. Elles provoquent de la fièvre, quoiqu’elles arrivent rarement à suppuration. Rares après 40 ans, elles se font surtout aux enfants « jà grandelets ».
Pour ce qui est du traitement auquel du Laurens consacre de longs développements, il est représenté par : la cure d’air, une sévère diététique, l’emploi des eaux nitreuses, l’usage des purgatifs, comme de vésicatoires et cautères à placer sur l’occiput et le sinciput; l’application, loco dolenti, de cataplasmes, onguents, emplâtres, huiles, baumes, etc.; par l’ablation au bistouri et la mortification par les caustiques; enfin, par le toucher royal, qui reste la suprême espérance des escrouelleux et le vrai moyen de guarir.
1. C’est nous qui mettons en italiques certaines phrases que le texte de du Laurens donne en caractères ordinaires.
D’ordinaire (nos rois, sauf rares exceptions, ayant été sacrés à Reims), la cérémonie du toucher des écrouelles se passait, le lendemain du Sacre, au monastère de Corbeny, à six lieues de la ville, où étaient vénérés le tombeau et les reliques de saint Marcoul, dont le bienfait d’intercession contre les écrouelles , dartres ei tumeurs de gorge , est mentionné dans les plus anciennes Chroniques des Saints Guérisseurs.
Saint Marcoul opérait, et opère encore, de sa spécialité — comme on dit aujourd’hui — à Falaise, en Normandie; à Corbeny-en-Lannois; à Reims, en Champagne, où se trouvent sous son patronage églises, chapelles, autels au service des écrouelleux, dartreux, etc., et tout un hôpital consacré aux incurables. Sa protection médiate était invoquée par nos rois pour se préparer à la cérémonie du toucher.
C’est dans le parc du fameux prieuré que Louis XV, notamment, touchait 2000 écrouelleux, le lendemain du sacre.
Parfois, ce fut à Reims même, à l’Abbaye de Saint-Rémi, qu’avait lieu la guérison des malades. Le roi, pour n’avoir pas à sortir de la ville, faisait transporter la châsse de saint Marcoul dans la basilique de Saint-Rémi, comme l’ordonna Louis XVI, par une lettre de cachet adressée aux religieux de Corbeny.
Partout et toujours, au toucher du sacre, comme aux touchers réguliers et ordinaires, le rituel était exactement celui qu’a raconté du Laurens : le premier médecin appuyait la main sur la tête de chacun des malades que le roi touchait en étendant la main droite du front au menton et d’une joue à l’autre, en prononçant ces paroles : « Le Roi te touche, Dieu te guérit. »
Le grand aumônier, aux côtés de Sa Majesté, tant que durait la cérémonie, distribuait des aumônes aux malades.
Le cérémonial de la guérison des écrouelles pratiqué : lors du sacre des rois de France; régulièrement aux quatre grandes fêtes de l’année1; comme aux tou-
i. Le toucher se faisait si régulièrement aux quatre grandes fêtes, qu’il se trouve prévu dans les dépenses royales. A la page 206 d’un manuscrit que nous possédons, on lit :
Menu de ce que l’on donne aux médecins et chirurgiens du Roy, toutes les fois que Sa Majesté touche pour les Écrouelles, et qui se doit partager entre eux par moitié.
Estât et Menu général de la Maison du Roy, pendant l’année 1727, avec l’Estat des personnes qui doivent et ont droit de manger aux tables du Roy. — Manuscrit de 264 folios.
2 douzaines de pains. .
3 muids de vin de table 12 gibiers piquez . . .
Somme de chaque fois que le Roy touche :
64 liv. 17 den. jq s.
chers extraordinaires qui avaient lieu lors de certains déplacements du Roi, ont été au point de vue historique, politique, liturgique, artistique et médical, l’objet d’une foule d’études, de descriptions, de travaux, comme de représentations au naturel qui ont rendu la guérison des écrouelles aussi populaire que la Sainte Ampoule.
Rien ne devait manquer en France à la popularité du toucher, puisque nos pères avaient appris de P. J. Béranger à le chansonner1.
Le roi dit: « Je n’ai qualité Que pour guérir les écrouelles.
Un diable, cornard effronté,
Vilains, ici guette vos belles.
Sur les rois même il a régné,
Et met un sceau de vasselage,
A tous les gens dont j’ai signé Le contrat de mariage. »
i. P. J. Béranger. — Œuvres complètes: le Contrat de mariage (imité d’un ancien fabliau).
L’Hôpital Saint-Marcoul
C’est sous le vocable de saint Marcoul, que Reims put voir, grâce à la charité d’une pieuse demoiselle Rousselet, se fonder le premier hôpital où ait été pratiqué l’isolement des tuberculeux, puisque ledit asile s’était, en fait, ouvert aux seuls écrouelleux contagieux.
L’histoire de I’Hopital Saint-Marcoul1 2 de Reims, à ce point de vue particulièrement intéressante, a été récemment esquissée dans un travail remarquable de M. Henri Jadart.
Les notes et documents que l’auteur a réunis pour servir à la description de l’hôpital appartiennent à l’histoire de la contagion des écrouelles (c’est-à-dire à la contagion des affections phtisiques) comme à l’histoire des hospices et hôpitaux rémois. Aussi ne craignons-nous pas d’emprunter largement à la Communication de notre distingué confrère de l’Académie de Reims.
« Vers le milieu du xvne siècle l’Hôtel-Dieu avait été jusqu'alors seul chargé de recevoir tous les malades, même ceux qui étaient attaqués de maladies incurables; mais le mal des écrouelles, qui se communique \ ayant affligé plu-
1. L’Hôpital Saint-Marcoul de Reims (1645-1900). Notes et Documents pour servir à son Histoire et à sa Description, tirés des Archives Hospitalières et Communales, par Henri Jadart : Extrait du tome CXI des Travaux de l'Académie de Reims, Reims, 1902.
2. Il est intéressant de noter que du Laurens qui a le mérite de signaler l’endémicité et la contagiosité des écrouelles malignes (c’est-à-dire ouvertes) ne fait aucune allusion à leur association avec l’éthisie.
Par contre, il est bon de signaler que l’idée de contagiosité régnante dans l’Ile-de-France et à Paris, comme en Champagne et à Reims, est bien antérieure à la croyance à la phtisie contagieuse. En effet, la première déclaration de la phtisie rendue obligatoire par Philippe VI, roi d’Espagne, qui date d’octobre 17.T1, est d’un siècle et demi postérieure au livre de du Laurens. De même, la maison rémoise ouverte aux écrouelleux contagieux recevait ses Lettres Patentes juste un siècle avant que Philippe IV, roi de Naples, des Siciles et de Jérusalem, promulguât, à son de trompes, dans les faubourgs de Naples, ses Instructions au public sur la contagion de la phtisie.
Voir : L. Landouzy. — La déclaration obligatoire de la Phtisie, sous Ferdinand VI, roi d’Espagne. La Presse médicale, 11 avril 1903.
sieurs personnes qui se trouvaient sans secours, et qu?il était nécessaire de séparer des autres malades, ce fut alors que Marguerite Rousselet offrit, en l’année iôq5, de se charger du soin de les soulager. On les reçut dans une