LX KTK DANS LK JAPON INCONNU
La matière d'un volume — que mon ambition est de condenser en quelques pages.
Après huit mois employés à parcourir la France indochinoise d'où m'éloignaient, avec la mousson pluvieuse, les premières atteintes de la fièvre, j'allais, en attendant une saison plus propice aux longs voyages à l'intérieur du Céleste Empire, prendre quelque repos sur une terre qui était déjà pour moi une vieille connaissance. Avant d'observer la Chine au lendemain de ses défaites, un vif désir me venait de contempler le vainqueur dans toute l'ivresse de ses faciles triomphes.
Que n'a-t-on pas écrit sur ce peuple? II a fait un tel bruit dans le monde, captivé si longtemps l'attention des diplomates et des nouvellistes, qu'il semble oiseux de disserter une fois de plus sur les évolutions de la politique dans l'Empire du Soleil-Levant et sur les avaiars de l'Ame japonaise. A quoi bon insister sur des quéélions familières, exécuter des variations sur un thème devenu banal? Aussi m'étais-je promis de garder par devers moi mes impressions nipponaises et de ne recommencer à
détacher les feuillets du carnet de route que du jour où j^aborderais de nouveau T Asie continentale.
Mais le moyen de ne pas se départir, fût-ce un instant, de cette réserve prudente, sans paraître ignorer dédaigneusement un pays dont le souvenir, depuis tantôt dix ans, m'était demeuré cher et que je ne revoyais pas sans joie? C'eût été d'abord une lacune inattendue et inexpliquée dans ce « Tour d'Asie r ; pis que cela, une marque d'ingratitude envers une contrée où la douceur du climat, la maladie aussi et les lenteurs de la convalescence, m'ont retenu près de quatre mois, durant lesquels des amitiés anciennes et précieuses m'ont fait trouver les heures brèves.
Parlons donc un peu Japon et japoneries, mais non pas du Japon de tous les jours, hanté par les touristes, vulgarisé par la photographie, par les réclames illustrées de l'agence Cook et de ses émules; inépuisable matière à u croquis » , u souvenirs » et » sensations » pour les amateurs d'exotismes de pacotille pour les misses jeunes ou âgées, en mal de littérature, qui débarquent en imposantes phalanges de chaque steamer arrivant de Vancouver ou de San-Francisco. Kioto et Tokio, Mkko et Myanoshita, les sites cent fois décrits, les édiGces catalogués, étiquetés, les tombes de Shoguns plus ou moins authentiques , les temples où des gentlemen en jaquette à carreaux, un guide sous le bras en guise de missel, vont faire, par acquit de conscience, leurs dévotions hâtives, entre deux paquebots ;. localités hybrides où les hôtels anglo-américains avec leur personnel en frac font concurrence aux maisons de thé, les petites danoes aux mousmés peintes, laissons tout cela. Entreprenons, si vous le voulez bien , à l'abri des glohe-trotters , une excursion rapide dans le Japon inconnu, loin des grandes routes. Peut-être y découvrirons-nous quelque choçe d'inédit, quelque tirait de mœurs,.
un (le ces détails insignifiants en apparence, mais qui, parfois, précisent d'une touche soudaine et lumineuse la véritable physionomie, le caractère, les pensées intimes d'une race.
Depuis bientôt un quart de siècle le Japon détient, pour employer un vocable en vogue, \erecordde Texotisme. Peu de contrées lointaines peuvent se flatter d'avoir à ce point éveillé les curiosités et les sympathies. Il n'en est guère dont les séductions aient été célébrées avec une telle unanimité sur tous les modes, dans toutes les langues.
De ce que le japonisme a d'innombrables fervents, voire quelques idolâtres, s'ensuit-il que nous soyons renseignés de façon très précise sur l'empire du Soleil-Levant, sur ce peuple enjoué dont la politesse, les formules d'art et surtout l'extraordinaire et subit engouement pour la civilisation occidentale, ont fourni matière à tant de volumes? A tout prendre, nous n'en connaissons guère que les dehors, le bibelot, le plaisant mélange des mœurs et des costumes, la mousmé en kimono clair, le bonze en robe de soie coudoyant le fonctionnaire accoutré à l'européenne et l'officier haut comme une botte, sanglé dans un uniforme de grenadier poméranien; la juxtaposition des maisons de papier et des gares de chemin de fer , des lanternes peintes et des lampes Edison. De ce que pensent ces gens-là, de leur façon de voir à notre égard , de leur développement moral, nous savons fort peu de chose.
L'affirmation rencontrera, à n'en pas douter, nombre d'incrédules. Sur la foi de récits très sincères, mais dont
les autours n'ont souvent observé qu'en passant, à la surface, les neuf dixièmes d'entre nous ont leur conviction faite. Le Japon? (ionnu. In pays complètement européanisé.
Déjjuisé en Européen serait plus exact. Encore le déj][uisenjent n'est-il point général, il ne saurait faire illusion qu'à distance. Si (|uelques-uns se plaisent à notre démarche et notre costume, la grande majorité de la nation a conservé sa liberté d'allures dans le vêtement simple et peu coûteux du bon vieux temps.
En définitive, dans cet empire qui compte quarante millions d'habitants, combien ont adopté quelques habitudes européennes? Une dizaine de mille, pas davantage. Ceuxci constituent la classe dirigeante, le Japon officiel s'ingéniant à oublier sa grâce native pour copier inconsidérément les modes d'Occident.
Mais, derrière cette population des villes, derrière ce monde officiel qui singe nos habitudes, nos manières, et nous est plutôt hostile, il y a le gros de la nation, la population des campagnes, travaillant dur, d'une gaieté robuste, toujours serviable, hospitalière ; celle-là promène encore la pittoresque défroque du passé. C'est le gentil Nippon des albuips de Hokousai. Il subsiste dans son intégrité : tel je l'avais vu il y a dix ans, tel il est encore, ou peu s'en faut. L'autre, celui qui a rejeté les modes d'antan pour s'inspirer dorénavant des catalogues de la Belle Jardinière et du Bon Marché, est guindé et maussade.
Ce n'est point là critique amère, mais le témoignage d'un ami, désireux seulement de remettre les choses au point et de présenter le tableau sous son vrai jour. La susceptibilité japonaise ne saurait en prendre ombrage. Il est permis, sans pour cela méconnaître les qualités de la nation, de réagir, dans une certaine mesure, contre un engouement qui, des créations d'un art ingénieux, s'étend
aux mœurs et aux institutions, applaudissant de confiance les promoteurs d'une rénovation sociale plus apparente que réelle. De là à dire brutalement leur fait à des gens pour lesquels TKurope s'est montrée si complimenteuse, il y a loin. Londres, Paris, Berlin les ont surnommés tour à tour les Anglais, les Français , les Allemands de TExtréme-Orient. Ce n'est point leur faire injure que de les appeler de leur véritable nom : des Japonais ; de constater qu'ils utilisent avec une dextérité incomparable, nos procédés scientiGques, nos inventions, notre outillage sans pour cela parvenir à dépouiller le vieil homme, l'Oriental déCant de nos idées, réfractaire à notre conception des droits et des devoirs.
Au Japon plus que partout ailleurs, la différence est grande des apparences à la réalité. Pour juger ce pays nous sommes un peu dans la situation de spectateurs qui prétendraient avoir un avant-goût de la pièce sur la seule inspection de TafOche ou du rideau d'avant-scène. L'afflche est pleine de promesses, la toile fort agréablement brossée. Que n'y voit-on pas? Une cour assujettie aux règles de l'étiquette européenne, un parlement, des jurisconsultes occupés à codifier les coutumes locales suivant les principes généraux de notre droit civil, la justice organisée, des prétoires somptueux, des magistrats drapés de belles toges, et bien autre chose encore. La toile levée, que reste-t-il? une vieille société esclave de la routine, rivée à ses préjugés et que l'esprit de notre civilisation a simplement effleurée.
Le Japon victorieux n'a pas eu ce qu'on est convenu d'appeler une « très bonne presse » . On s'est soudain ému un peu partout de son délire patriotique, des visées ambitieuses dont l'aveu lui échappait dans l'ivresse de sa triomphale marche militaire. On ne s'est point fait faute de morigéner cet enthousiaste, ce brouillon qui, délibéré-
nient, aux chancelleries européennes déjà aux prises avec tant d'autres problèmes, proposait une amusette non moins compliquée : la question d'Extrême-Orient. Parfois même la remontrance a été formulée d'un ton quelque peu maussade et amer. Il semblait que, pour les publicistes d'Occident, cet accès de fièvre, ces emballements, cette grandiloquence fussent autant de révélations. Pensez donc, ce petit peuple, ce joli et joyeux petit peuple prenait tout à coup des allures de tranche-montagne, ne parlait de rien moins que d'adopter pour cri de guerre cette variante de la doctrine de Monroe : « L'Asie aux Asiatiques » .
Petit, joli, tels sont en effet les qualificatifs que la plupart des littératures ont appliqués au Japon, u Le petit J&pon » , « le coquet Japon ^t , c'étaient là termes inséparables destinés à éveiller dans l'esprit l'idée d'une exquise miniature, de foules et de paysages considérés par le gros bout de la lorgnette. Un petit peuple, cette nation de quarante millions d'àmes qui, sans alliage, par la seule poussée des naissances, s'accroît de plus d'un demi-million bon an mal an! Un petit pays, cet archipel de volcans où la nature multiplie ses manifestations les plus terribles et les plus grandioses, dont la surface accidentée, fouillée en hauls reliefs sous l'action des cataclysmes géologiques égale, pour la majesté des lignes, mainte région alpestre et pyrénéenne !
Ces descriptions d'un Japon purement conventionnel, d'un Japon-joujou, s'expliquent par le fait que leurs auteurs sans doute ne l'avaient observé que de façon fort superficielle et n'en connaissaient guère que quelques rivages, les gracieuses échancrures des baies de Tokio et d'Odavara. Le Fuji ne leur était apparu qu'à distance, nimbé de nuées, tel qu'il est représenté, en accent circonflexe, sur les kakémonos et les estampes. Ils n'avaient pas
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mesuré, le bùtoD à la main, ses quatre mille deux cents mètres, peiné pendaut dix ou douze heures sur les pentes tour » tour abruples et pulvérulentes de l'Asama-Vama, parcouru de bout en bout la profonde vallée où la rivière Saîgava se précipite avec un (grondement d'orage de roche eu roche, à travers des défiles comparables aux gorges creusées par le Drac ou la Itonianche.
Je viens de la remonter sur toute sa longueur, cette vallée imposante et suuva>{e, en me rendant de Kiolo à Tokio par la vieille " route des Montagnes " , le A'akasendo, à travers les provinces centrales de Musashi, Kotsuké, Sbinshu, Mino, Omi et Yaniashiro; un trajet de ceat lieues dans uue rcgiou particulièrement étrange, d'un pittoresque achevé, parmi des populations de mœurs primitives, demeurées fidèles aux traditions et aux usages des aïeux et qui ne connaissent guère l'Européen que de nom. Pour pénétrer au cœur de ces provinces, il faut se résigner à courir les hasards des mauvais chemins, des humbles gîtes, affronter, durant huit à dix jours, les cahots et les fondrières dans la jinrikisha frêle que traînent quatre coureurs vigoureux, l'un dans les brancards, le second en tandem, les deux autres postés à l'arrière, prêts h maintenir tant bien que mal l'équilibre dans les passages scabreux. Souvent les pentes sont tellement raides, la voie si étroite, taillée de façon si rudimentaire dans les bancs de roche et les éhoulis, qu'on est contraint de mettre pied à terre et les hommes tirant, poussant, s'évertuent à faire mouvoir le véhicule à peine plus lourd qu'une bicyclette. l'arfois même ils doivent le démonter, enlever les roues, hisser la caisse sur leurs épaules pour gravir un col malaisé. C'est ainsi que, sur un parcours de trois cents kilomètres, entre Gîfu et Karuisana, i! faut s'attendre k franchir dans sa voiture de 150 k 170 kiloiiiclres pas davantage. Le haromèlre accuse dans la même
journée des différences de j)ression extraordinaires; on s'élève en quelques heures, du niveau de la mer, à des hauteurs de 7 à 800 mètres pour redescendre brusquement à 25. On escalade trois lignes de faîte, les passes de Torii, de Niojiri et de Wada, par des altitudes de 1,200, 1,350 et 1,700 mètres.
Dans ces paysages sévères, aux plis profonds des vallées, habite une population très dense, très active, d'aspect fruste mais qui, dans ces masures plantées de guingois sur les pentes, surplombant les abîmes, s'adonne à de délicates et patientes industries, tisse la soie et le coton, fabrique le meuble, de menus ustensiles de ménage en laque rouge. L'animation est grande sur ces âpres sentiers ; c'est un déGlé incessant de coolies ployant sous le faix, de mules, de bourriquots, de bœufs-porteurs chargés de ballots ou de bois débité en planchettes, pour la menuiserie; trimballant aussi des voyageurs peu pressés de tout sexe et de tout âge. Je me souviens avoir croisé, — et non sans difficulté, car le chemin n'était pas large, — deux jeunes personnes cheminant de la sorte sur un ruminant, chacune dans son panier, balancées de-ci de-là dans un vague mouvement d'escarpolette ; deux gaillardes joufflues, tassées, pressées dans leurs bourriches, très à leur aise pourtant, semblait-il, et devisant tout en fumant leurs pipettes.
Ces villages de montagne rappellent d'assez près certaines localités de laTarentaise et de la Maurienne. Mêmes sites austères, mêmes chalets couverts en bardeaux, la toiture à vastes pans sous laquelle la maison se dissimule comme une tortue sous sa, carapace. Ici comme là-bas, de grosses pierres posées sur le faîtage, crainte qu'il ne s'envole à la première bourrasque. Dans les vêtements aucune couleur voyante, rien du charmant bariolage de l'imagerie populaire. Hommes et femmes sont habillés de même, de colonnade bleu foncé; le kimono, rentré dans un pantalon
VU feuilleter un volume à couverture rouge, le Guide Murray du Japon, avec des cartes en couleur. Voilà ce qu'ils sollicitaient. Je leur fis passer le précieux bouquin; ils se mirent à l'examiner Tun après l'autre, surtout les cartes des différentes provinces, très attentivement, échangeant à leur sujet force commentaires. Très amusants, ces écoliers. L'un d'eux portait, attaché sur ses épaules, son petit frère, âgé de deux ans à peine, qui dormait comme un bienheureux. Pas Japonais de paravent non plus, ces enfants qui refusent les gros sous et tendent la main pour un livre.
C'est le plein été, la saison des pèlerinages. La récolte terminée, les paysans partent en bandes pour leur tournée annuelle à travers les sites célèbres, les temples en renom, en quête de plaisir et d'indulgences. Promenade de vacances à la fois récréative et méritoire. Prendre du bon temps tout en faisant son salut, n'est-ce pas le rêve? A voir défiler gaiement ces campagnards de blanc vêtus ^ tenant d'une main leur bâton de montagne, de l'autre l'éventail bariolé, je ne puis m'empêcher d'admirer, comme tant d'autres, l'agréable tour d'esprit de ce peuple. Nation heureuse, étrangère, croirait-on, atout fanatisme, dont la pensée ailée ne s'attarde point à des abstractions ; tolérante pour tous les cultes, hospitalière à tous les dieux et que ses croyances n'embarrassent guère.
La prière, c'est là une occupation qui tient peu déplace dans l'emploi du temps du Japonais ! Sa légèreté naturelle ne le prédispose point aux méditations longues, il a in-
venté ce qu'on pourrait appeler Toraison-express. Trois courbettes accompagnées d'un claquement de doigts pour appeler Tattention de la divinité, et notre homme passe à d'autres exercices. 11 accomplit avec une exactitude scrupuleuse les pèlerinages annuels. Mais ce qui l'attire vers la jolie pagode si pittoresquement plantée au flanc du coteau , c'est beaucoup moins la sainteté du lieu que les distractions accessoires, la joie d'un déplacement, la compagnie nombreuse, les causeries dans les maisons de thé attenantes au temple, les longues veillées, les chants, la musique. L'acte de foi s'agrémente d'une partie de plaisir.
Il m'a été donné d'assister à plusieurs de ces assemblées d'où les préoccupations pieuses n'excluaient point la gaieté franche et les libres propos. Une, entre autres, m'est demeurée très présente à l'esprit. \on que la cérémonie fût imposante, le temple d'une magniflcence rare. L'édiflcene rappelait en rien les merveilles de Nikko et de Nara. C'était à ces sanctuaires renommés, ce qu'est à la basilique Vaticane l'humble église de village. Toujours est-il que j'y entendis un prône d'une éloquence un peu familière mais fort édifiant pour des gens qui se plaisent aux moralités assaisonnées d'anecdotes et d'apologues ingénieux.
La réunion dont je veux parler avait lieu en pleine montagne, un soir, au hameau de Hakone, à mi-chemin entre Mishima et Odavvara, sur le Tokaïdo, la chaussée impériale longue de 132 m (515 kilomètres) qui relie Tokio àKioto. La grande route, sur cette section de son parcours, cesse d'être praticable aux Voitures ; elle s'escarpe en un sentier pavé à la diable. 11 faut abandonner la charrette à bras, la légère kuruma attelée de deux gaillards court vêtus, l'un tirant, l'autre poussant, pour l'étroite chaise à porteur, le hago de bambou, de la dimension d'une cage à poules.
12 LE TOIR D'ASIE.
Dans cet équipage j'arrivai devant latchaya de Hakone à la nuit tombée. L'auberge est située un peu àTécart, près du lac encadré de collines au-dessus desquelles pointait, scintillant au clair de lune, le cône neigeux du Fujiyama, accessoire obligé de tout paysage nippon ais.
La journée, par exception, avait été fraîche; la bise cinglait. Mais le hameau semblait en fête; aux toitures, aux balcons, des files de lampions se balançaient dans le vent. A l'extrémité d'une avenue, le temple, à demi enfoui sous les futaies séculaires de cryptomerias et de pins^ ses cloisons de papier closes, brillait comme un phare. Les fidèles des deux sexes s'y acheminaient à pas pressés, la pipette aux dents, les femmes leur dernier-né en croupe, la jeunesse éclairant la marche, chaque gamin porteur d'une lanterne suspendue au bout d'une gaule : tous jacassant comme autant de perruches, trottinant et se dandinant dans leur guclas (sandales de bois) qui claquaient sur le sol avec un bruit de castagnettes.
Après un diner frugal et rapide, accompagné de mon boy, je rejoignis la congrégation, qui attendait le prédicateur en devisant de ses petites affaires.
11 y avait là une centaine de personnes assises sur les talons, fumant tranquillement leurs pipes autour des braseros où les bouilloires chantaient sur les cendres chaudes. Notre entrée ne causa aucun émoi : on nous fit place de fort bonne grâce. Mon serviteur indigène^ élevé pour la circonstance aux fonctions de sténographe, s'installa commodément avec son écritoire et ses pinceaux, prêt à transcrire à mon intention les passages les plus remarquables du prêche. Au fond de la salle, sur une petite estrade réservée à l'orateur, une table recouverte d'un tapis de soie blanche, un plateau contenant les livres saints soigneusement roulés ; à côté, un élégant brûle-parfum en bronze. Accroupi auprès de l'estrade, un prêtre subalterne, affublé
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d'énormes besicles, recevait et enre<]i8trait les offrandes de menue monnaie que lui jetait, de temps à autre, Tun des assistants avec un léger sifflement avertisseur ponctué d'un profond salut, front contre terre.
Une demi-heure s'écoula ainsi dans le chuchotement des conversations et le bruit sec des fourneaux de pipes vidés sur la braise, tandis que, dans une pièce voisine, deux bonzes psalmodiaient d'une voix nasillarde une interminable invocation sur un rythme de plain-chant.
EnGn, le prêtre parut dans sa chape rouge et or, solennel, compassé, glissant sur les nattes plutôt qu'il ne marchait, le regard ûxe, les muscles du visage tendus dans une expression de méditation extra-terréstre. 11 monta sur son estrade, jeta dans le brûle-parfum quelques grains d'encens ; puis, prenant le plateau aux livres sacrés , il l'éleva au-dessus de sa tête et demeura un instant, à demi incliné , dans une attitude respectueuse. Après quoi, brusquement, sa physionomie changea : l'extase hiératique se fondit en un bon sourire, nous n'eûmes plus devant nous qu'un petit prêtre tout rond et jovial, la mine épanouie. 11 déroula l'un des volumes, joua de l'éventail pendant une minute, ingurgita, pour s'éclaircir la voix, trois ou quatre dés à coudre de thé bouillant que lui apportait l'homme aux besicles, et commença à lire , — le sermon n'était qu'une lecture, — à lire lentement, à petits coups, espaçant les phrases et ménageant les effets avec les inflexions de quelqu'un qui vous conte une bien bonne histoire.
L'homélie était empruntée au répertoire de Kiu-ô-Dova, illustre orateur appartenant à la secte de Shingakou, secte éclectique qui combine la quintessence des doctrines bouddhiques avec celles de Confucius et de la religion Shin-to. Je n'essayerai pas de la reproduire, mot pour mot, d'après la traduction plus ou moins libre que m'a dictée
mon scribe dans un anglais déplorable. (I) Elle n'avait rien de très original et ne différait pas sensiblement des exhortations préchées à Thumanité souffrante par la morale de tous les peuples. C'était Téternel appel à la patience et à la résignation, appuyé d'affirmations consolantes que n'eût point désavouées Sénèque, sur la possibilité de saisir le bon coté des choses» de rencontrer parfois le bonheur dans les conditions les plus humbles; une aimable invite cl se contenter de son sort, à ne point s'appesantir trop sur ses misères, sous peine de laisser échapper inaperçues les joies si brèves de la vie. En définitive, le sage et politique discours fait pour un auditoire composé d'êtres qui peinent et, en dépit d'un labeur assidu, ont fort à faire de retirer de leur métier ou de la culture de leur petit domaine de quoi payer l'impôt, d'année en année plus lourd.
L'assemblée marquait, de temps à autre, son approbation par l'exclamation : Namiyô! .., Ncimiyô! dérivée de je ne sais quel vocable sanscrit et qui, chez plusieurs sectes japonaises, a la valeur d'un amen.
Mais s'il est une vérité universellement reconnue c'est que, pour frapper les âmes simples, le précepte doit se résumer sous une forme concrète. Aussi l'instruction, tournant court, s'acheva-t-elle sur un ton de causerie familière et anecdotique. L'apologue final m'a paru charmant :
— Un jour (à ces mots il y eut dans l'assistance comme un frémissement d'attention ; les enfants, la tête déjà pesante de sommeil, allongèrent le cou, les yeux luisants), un jour, poursuivit le lecteur, cinq ou six marchands d'Osaka, désireux de prendre un peu de bon temps, convinrent d'aller de compagnie respirer l'air des montagnes.
(1) Ce sermon et quelques autres, de Kîu-Ô-Dova ou de ses émules, ont été reproduits in extenso daus le remarquable ouvrage de Al. Mitford : Taies ofold Japan.
C'était répoque des soirées tièdes, des courtes nuits. Emportant force provisions de bouche et quelques flacons de vieux saki, ils gagnèrent une jolie tchaya, haut perchée à la lisière des bois en vue de la mer, près d'un temple habité par un prêtre de leurs amis.
Le soir venu, après qu'on eut longuement soupe, bu plus copieusement encore, admiré les danses savantes de deux jeunes guechas accompagnées du c/iamisen à trois cordes, musiciennes, bayadères et servantes furent congédiées. Les convives, allongés sur les nattes, attendirent, tout en causant, l'heure où se lève la lune, aûn d'entendre le cerf bramer dans la forêt.
Cependant, tandis qu'ils jasaient, fumaient, sablaient le saki, les heures s'écoulaient. Le cerf ne bramait point. Les rayons de la lune, depuis longtemps levée, filtraient à travers les jalousies; les pipes étaient éteintes, les cruchons vides. Nos gens, devenus moins bavards, commencèrent à bâiller. L'un d'eux, rallumant sa pipe, déclara :
— Compagnons, il n'est si bonne fête qui ne finisse. Celle-ci, je pense, a assez duré. Le cerf décidément ne bramera pas ce soir : il est temps de rentrer au logis.
Les autres se récrièrent,
— Tu plaisantes! 11 n'est pas tard. Rien ne nous presse.
Mais le camarade insistait. Il ne se souciait pas d'être absent de chez lui si longtemps, et pour cause. Il n'était venu qu'à son corps défendant. Le moyen d'être tranquille aussi! Qui laissait-il pour garder la maisoa et la boutique? Son fils, un écervelé, un vaurien qui sûrement devait avoir aussitôt décampé pour faire la fête...
— Ah! mes bons amis, soupira-t-il, quand je songe aux frasques de ce galopin, à ce qu'elles m'ont déjà coûté et me coûteront encore, le cœur me saigne. Ma vie n'est pas toujours gaie, allez !
— Et la mienne, s'exclama le voisin ! Un garçon de vingt
ans qui s'émancipe et fait quelques dettes, voilà-t-il pus de quoi gémir ! Que diriez-vous donc si vous étiez à ma place, s'il vous fallait vivre entre une mère et une femme qui passent leur temps à se quereller? C'est au point, vous le savez, que l'idée m'est venue plus d'une fois de rendre ma femme à sa famille. Mais j'ai deux enfants en bas âge. Si je prends parti pour ma femme, si j'insinue doucement à ma mère qu'elle ferait mieux peut-être de s'installer chez elle, alors elle vocifère que je suis un mauvais Cls et qu'elle en mourra. Mon intérieur n'est pas tenable...
— Fredaines de jeune homme, querelles de femmes, misères que tout cela, interrompit le troisième. Il est des soucis plus graves pour nous autres marchands : j'en sais quelque chose. Maudite année! Les affaires languissent, les rentrées se font mal; il m'est du, de côté et d'autre, plus de 10,000 yeîisl ! Au train dont vont les choses, c'est à peine si je pourrai recouvrer le quart de la somme. Que dis-je! le dixième. Tuez-vous donc à travailler !
D'autres encore élevèrent la voix, désabusés eux aussi, tristes à mourir. Chacun renchérissait sur les infortunes du voisin, attestait qu'à lui seul il avait souffert plus que tous les autres ensemble. Et ils allaient, ils allaient, très réveillés maintenant, prompts à la riposte, gesticulant, oubliant l'heure.
Et voici que, tout à coup, un courant d'air plus frais passant sous la porte les fit frissonner. Les carreaux de papier s'emplissaient d'une lueur de plus en plus vive. Un coq chanta. C'était le jour.
La discussion arrêtée net, le plus âgé des interlocuteurs conclut avec un sourire :
— Messieurs, je ne sais si le cerf nous a, cette nuit, régalés d'une sérénade. Mais vous m'avouerez qu'il nous eut été malaisé de l'entendre !
Ce disant, il fit glisser la porte dans les rainures. Et que
PRÉLUDE. n
pensez-vous qu'il y eût derrière la porte? Un cerf, un cerf de grande taille, campé sous la véranda. Dans le soleil qui de la mer sortait très rouge, il restait là, nullement effarouché , à considérer le groupe des amis étendus sur les nattes.
La surprise les mit debout d'un bond, un peu honteux et de méchante humeur. Le plus excité, montrant le poing à l'animal, toujours immobile sur le seuil, lui cria :
— Te moques-tu de nous, vilaine bête? Que faisais-tu là à ne point bramer?
Le cerf, d'un air innocent, répondit :
— Je vous écoutais vous plaindre.
Le prêtre, redevenu grave, roula le volume, le replaça dans son étui et se retira comme il était entré, d'une allure glissante de fantôme. Et la chambrée se dispersa, très gaie. A travers bois, avec des rires, des poursuites d'enfants, des culbutes, un fracas de sandales, la farandole des lanternes peintes redescendit vers le village.
Ce sermon anecdotique, ce prêtre bon enfant et ses ouailles sablant le thé dans le sanctuaire, ces manifestations d'un culte aimable attestant une divinité peu farouche me revenaient à la mémoire quelques jours plus tard, comme j'approchais des temples d'Isé.
Isé n'est pas le nom d'une ville, mais celui d'une province située à l'est-sud-est de Kioto, à environ deux cents kilomètres de l'ancienne capitale des Mikados, sur la côte occidentale du golfe d'Ovari. Les temples qui passent pour les plus célèbres de tous les sanctuaires affectés au culte
Shinto, sont à moins d*une demi-lieue de la petite ville de Vamada, au pied des collines, cachés parmi les futaies, au milieu des cryptomerias plusieurs fois centenaires, dans une pénombre propice à Taccomplissement des rites mystérieux, dont le silence n'est troublé que par les pas des fidèles, les chants voilés des prêtres et des prêtresses, le murmures des sources sacrées suintant goutte à goutte entre les mousses.
11 n'est pas inutile de rappeler, par parenthèse, que le culte Shinto (terme chinois qui signiGe « chemin des dieux n ) est à Theure actuelle une religion d'État, la religion nationale par opposition au Bouddhisme importé jadis de rinde en passant par la Chine et parla Corée, déconsidéré désormais, devenu suspect en raison même de son origine étrangère. Toutefois, ce n est, en fait, en dépit de son caractère officiel, qu'un assemblage d'éléments très divers, une salade japonaise où se mêlent, en proportions égales, le culte de la nature et le culte des ancêtres. Le Shinto a d'innombrables légions de dieux et de déesses. De ces dernières, la toute-puissante, la plus révérée est Ama-terasu à qui sont dédiés les temples d'Isé ; Ama-terasu la déesse du soleil, l'aïeule directe des Mikados venus du ciel, qui j]ouvernent ce pays privilégié depuis le commencement des âges.
Il y a seulement deux ou trois ans le voyage de Kioto à Isc était une entreprise de longue haleine, exigeant plusieurs jours. C'est maintenant l'affaire de huit à dix heures en chemin de fer, par un embranchement qui se détache de la grande ligne du Tokkaido, à la station de Kosatsu. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui comme hier, les touristes ne poussent point jusqu'à Isé. C'est si loin! 11 faut changer de voiture. Et puis, tout le monde vous le dira, il n'y a rien à voir.
J'y ai apiH'is pourtant beaucoup de choses. Je ne parlerai pas des temples. La structure eu est d'une simplicité
presque désolante : des hangars en bois blanc, sans ornementation aucune. l'oint de panneaui , point de frises curieusement ajourées , pas une peinture ; ni bronzes ni cuivres. Les édificesi, qui plus est, sont entourés d'une haute palissade, interdits à tous, si ce n'est aux membres de la famille impériale. Les autres visiteurs, quel que soit leur rang, ne doivent pas dépasser Tavant-cour. Il est vrai qu'ils peuvent de loin jeter un coup d'œil sur la seconde enceinte au centre de laquelle s'élève le Saint des Saints, le tabernacle où l'on conserve, enveloppé dans plusieurs pièces de soie blanche, le Miroir, emblème de la déesse. La porte de l'enceinte interdite est en effet grande ouverte. Aucune barrière, aucune grtUe : rien autre chose qu'un grand rideau de tissu transparent. Libre à vous de regarder tout à votre aise à travers ce lambeau de cotonnade, mais ne vous avisez point de l'effleurer du bout du doigt ou, pis encore, de l'écarter, sans penser à mal, avec le bout de votre canne. Cela pourrait vous coûter cher!
Vers l'automne de 1888, le vicomte Mori, l'un des hommes d'Etat les plus éminents du Japon, alors ministre de l'instruction publique, visitait les temples d'Isè. Dans une minute d'impatience ou de distraction, aGn de se rendre mieux compte de la disposition de la cour intérieure, il souleva doucement le rideau bleu avec sa badine et le laissa retomber presque aussitôt. Ce fut tout. Le geste, sur le moment, passa inaperçu ou du moins ne provoqua de la part des assistants aucune protestation indignée. Parmi les bonzes et les pèlerins, personne ne souffla mot. Quelques mois plus tard, le 11 février 1889, comme le comte Mori, en tenue de cour, sortait de chez lui pour aller assister à la promulgation solennelle de la Constitution, un fanatique shinto s'élançait sur lui et le tuait d'un coup de poignard au cœur. L'assassin, un certain Nishino Buntaro, fut massacre sur place par les gardes du ministre. Mais au
moment d'expirer, il eut encore la force de revendiquer bien haut, et pour lui seul Thonneur du crime. Le comte Mori avait tel et tel jour, sur le seuil du temple d'Isé, touché le voile sacré et manqué de respect à Ama-terasu. Lui, Nishino Buntaro, venait de venger la déesse. Chose étrange et qui montre à quel point, sous le vernis des institutions modernisées, les anciennes superstitions sont demeurées vivaces, les sympathies populaires allèrent non point à la victime, mais au meurtrier. Des foules se rendirent en pèlerinage à sa tombe dans le cimetière de Yanaka, à Tokio, portant des guirlandes de fleurs et des baguettes d'encens. Des poètes célébrèrent sa mémoire en strophes enflammées. Des âmes pieuses allèrent jusqu'à prétendre — et peut-être en est-il ajourd'hui encore qui raisonnent de même, que l'on pouvait, par son intermédiaire, tout obtenir des dieux.
Il n'est pas mauvais de rappeler, de temps à autre, ces sortes'd'histoires, non point que nous ayons la naïveté de vouloir rendre toute une nation responsable de l'acte d'un seul, mais parce que de tels actes prouvent clair comme le jour qu'il n'y a point ici que des religions aimables, des bonzes réjouis, des temples où l'on s'amuse, moitié sanctuaires, moitié guinguettes. Le Japon, lui aussi, a ses illuminés et, ce qui est plus grave, ces fous furieux rencontrent des panégyristes , s'imposent à l'admiration avouée ou discrète des masses. Ou n'a jamais flétri très haut la tentative d'assassinat dirigée naguère contre le Ciésarevitch, non plus que le coup de pistolet tiré sur Li Hung Chang — coup de pistolet providentiel, soit dit en passant, et qui a singulièrement facilité la tâche ingrate de l'ancien viceroi. Il s'agissait cependant d'attentats particulièrement odieux, la première fois contre un hôte, en dernier lieu contre un vieillard que devait rendre inviolable sa situation de vaincu et de parlementaire. Néanmoins, il est à remar-
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quer qu'en déplorant ces faits les commentaires du public et de la presse locale insistaient surtout sur les conséquences fâcheuses, les complications, les mécomptes qui pouvaient en résulter pour le Japon. La remarque en a déjà été faite, mais on ne saurait trop y insister. Car ce sont là traits de caractère de nature à infirmer les jugements qu'une admiration très justifiée d'ailleurs de l'art et du bibelot japonais a fait porter un peu à la légère sur cette nation séduisante mais exaltée.
Si je n'ai pu pénétrer dans les temples, j'«ai vu les fidèles. C'était le moment des pèlerinages; la récolte faite, les paysans s'empressaient de profiter de la période de répit dont ils pouvaient disposer jusqu'aux travaux d'automne, pour venir implorer la bonne déesse. Ils arrivaient tout de blanc vétu«, le long bâton à la main, des provinces les plus lointaines. Pour la plupart, évidemment, ce voyage était à la fois une action méritoire et une partie de plaisir. Le soir venu, Yamada serait en fête, les tchayas auraient nombreuse clientèle, les mousmés peintes bien des admirateurs : les guécbas, au sons des chamisens, exécuteraient leurs danses les plus capiteuses devant des spectateurs enthousiasmés. Mais, à cette heure, nul ne songeait aux bagatelles. Cette foule blanche avançait à pas lents, comme vers l'accomplissement d'un acte grave. Les pèlerins faisaient queue devant les échoppes où de jeunes prêtres leur remettaient, moyennant finances, quelques souvenirs, des amulettes, notamment des faisceaux de bûchailles provenant des anciens édifices démolis il y a cinq ans. La coutume veut, en effet, que les deux grands temples et leurs dépendances soient rasés tous les vingt ans et reconstruits avec des matériaux entièrement neufs.
Leurs achats faits, les groupes se dispersaient : les uns eflectuaient plusieurs fois le tour de l'enceinte en marmottant des prières; d'autres allaient, à l'ombre des grands
arbres, faire leurs ablutions à la source sacrée. Les plus fortunés s'offraient, dans les chapelles extérieures réservées à cet usage, le luxe d'un service spécial. Le prix de la cérémonie varie de 5 à 20 dollars. C'est plus cher qu'une messe, mais c'est aussi long. J'ai fait comme tant d'autres, je me suis payé mon petit sacriBce et n'ai pas regretté la séance. Durant près d'une demi-heure, des prêtres, drapés de soie blanche et coiffes d'une sorte de mitre, ont psalmodié des litanies. Après quoi, des fillettes, les cheveux dénoués, avec d'amples pantalons de satin rouge dont les extrémités traînaient à terre loin derrière elles, ce qui les faisait paraître marcher sur les genoux, se sont avancées apportant des offrandes, des pains de riz, du miel et autres friandises qu'elles déposèrent au fond de la salle sur un petit autel. Et les chants de recommencer de plus belle, les guitares de grincer, tandis que les jeunes officiantes, des tiges fleuries dans les mains, glissaient sans bruit sur le parquet ciré, ballaient, viraient avec des mouvements lents, non sans grâce. Très décoratif, tout cela, mais fort sérieux. J'avais dû prendre place derrière une barrière de bois, m'asseoir dans l'attitude rituelle, sur les talons, et le bonze, en m'installant, m'avait expliqué par gestes que j'eusse à conserver jusqu'à la fin l'immobilité la plus complète. Les psaumes expédiés, la sainte chorégraphie terminée, on m'apporta sur de petites tables les mets bénits et des baguettes, plus une liasse de papiers roulés sur un bâtonnet et contenant des prières : je ferai bien, paraît-il, de les porter toujours sur moi, attendu que, de la sorte, elles ne manqueront pas d'assurer ma félicité dans ce monde et dans r autre. J'ai gardé les paperasses, laissé, sans y toucher, la collation de riz au safran, et je suis parti. La petite fête avait duré une heure un quart. Je suis sorti de là fort courbaturé, n^ais désormais convaincu que la prière ex-
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primée par une révérence et un claquement de doigts, Toraison- express, en un mot, n'était point Talpha et Tornéga du rituel japonais.
Je les ai revus, les blancs pèlerins, un peu partout cet été; dans les déGlés du Nakasendo, plus tard, prés du grand temple de Zenkôdji, dans la préfecture de Nazano, le plus important des sanctuaires bouddhiques du Japon, dans lequel on conserve précieusement un groupe représentant Amida avec ses disciples et sculpté, suivant la légende, de la main même de Çakya-Mouni. 11 y a quelques jours, le 10 septembre, je les revoyais, sur les pentes du Fujsi-Yama. C'était la dernière semaine des pèlerinages; avant peu la Montagne-Sainte serait inaccessible, ensevelie sous les neiges, voilée de brumes glacées. Sur la cime, en plein midi, la température était déjà très fraîche, 7 degrés au-dessous de zéro. Les bonzes s'apprêtaient à quitter les cahutes en pierres sèches où ils campent trois mois de Tannée. Aussi les dévots étaient-ils plus nombreux que jamais; leurs interminables théories se déroulaient en zigzags autour de l'énorme cône, serpentaient entre les blocs de lave, les roches calcinées, les couh'»o.? de cendres chaudes. Je dois même à ces bonnes gens de n'avoir point couché à la belle étoile. Nous avions quitté la veille au soir, vers dix heures, le village de Gotemba, marché toute la nuit sans autre repos que de courtes haltes dans les' refuges étages de distance en distance.
Un peu avant midi nous atteignions la cime. Après un déjeuner sommaire, une courte visite aux chapelles improvisées autour du cratère, nous commencions la descente par une autre route, dans la direction de Subashiri. Au crépuscule, nous rentrions dans la région des forets. Bientôt l'ombre devint tellement épaisse, le fourré tellement inextricable que *mes guides avaient grand'peine à s'y reconnaître. A la fin, de guerre lasse, ils s'arrêtèrent,
déclarant quHls avaient perdu le sentier; les bois, ajoutaient-ils, recelaient des marécages dangereux; le mieux était de prendre notre mal en patience et d'attendre le jour. Et nous attendîmes, immobiles dans ces ténèbres, transis de froid, tombant de sommeil, après une marche de dix-neuf heures. Tout à coup il nous sembla entendre, venant de très loin, des voix qui chantaient, un bruit de clochettes. Et voici qu'à travers les branches, à cent mètres de nous, des lumières apparurent, sautillantes comme des feux-follets. Une caravane de pèlerins regagnait la vallée. Nous hélâmes; la troupe fit halte, tandis que des gens de bonne volonté s'aventuraient dans le taillis, brandissant haut leurs lanternes rondes en papier huilé, pour nous indiquer le chemin.
Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la lisière de la foret. La bande se remettait en route : plus de cent individus avançant en file indienne, au son de clochettes en cuivre accrochées à leurs bâtons, à leurs vêtements, autour des vastes chapeaux de jonc tressé pendant sur leurs épaules. Et nous suivîmes, dans la nuit bleue, le sillon lumineux tracé parmi les buissons et les prairies par les pieux voyageurs qui, leur fanal à la main, leur petit bagage roulé dans une natte, leurs paquets d'amulettes serrés dans le kimono, contre la poitrine, descendaient en chantant vers Subashiri.
Dans la plupart des entretiens ou des écrits relatifs au Japon, une question surtout a donné Ifeu à bien des méprises. 11 s'agit des sentiments qne le Japonais éprouve à
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l'égard des étrangers et, plus spécialement, des Européens. De ce que ce peuple, au lendemain de la révolution de 1}!)68 qui mit lin au ré<jime féodal, s'est hâté d'emprunter à l'Europe ses méthodes et ses maîtres, le matériel de ses industries et son matériel de guerre, il ne s'ensuit nullement que cet élnn vers la civilisation occidenlule implique une sympathie réelle pour les hommes d'occident. Il Défaut jamais perdre de vue que la réioliition de laquelle est issu le Japon actuel s'est accomplie au eri de : - Dehors les étrangers ! » Ce que le Japon désirait de nous, eu définitive, c'étaient des armes pour défendre son indépendance contre nos empiétements possihles; s'épargner cette mise en tutelle plus ou moins déguisée à laquelle, en fait, avaient dti se résigner In plupart des nationalités asiatiques. A ceux qui seraient tentés de l'ouhlier il suffira de rappeler l'allilude très tietle adoptée depuis quelques années par le gouvernement Mikadonal dans ses relations avec les puissances étrangères, notamment lors de la fameuse révision des traités. A propos de cette mesure poursuivie avec une ténacité et une habileté remarquables par les hommes d'Ktat japonais, un a souvent fait observer que, tandis que les européens renonçaient avec plus ou moins de bonne grâce, dans ces nouveaux arran5ements, à leurs anciennes garanties, aux privilèges de la juridiction consulaire, le Japon en échange se bornait à leur accorder le minimum de concessions possible. C'est ainsi que, tout en ayant désormais le droit de circuler et de commercer librement dans le pays, ils ne pourraient, en revanche, s'y établir, sinon à titre temporaire, sans avoir le droit d'acquérir en toute propriété la moindre parcelle du sol. A ces critiques des Japonisants convaincus ont répliqué qu'il ne pouvait en être autrement, elcela^our d'excellents motifs. Le Japon possède une population très dense qui a'accroit chaque année dans
des proportions consiilorables. Déjil niiïmc, ellis coNinience ù se Irouver à l'élroil, à Ici point qu'elle émigré un peu partout, dans l'archipel d'Hawai, au Me*;ique, dans l'Amàriquedu Sud. La silualion n'est certes pus bien igrave. Elle pourrait le devenir du jour où les étrangers auraient le droit de s'implanter dans un pays à peine assez vaste pour contenir et nourrir ses nationauï. Alors, le mouvement d'émigration, insi,'jnilîant jusqu'ici, s'accentuerait; les Japonais n'auraient bientôt plus qu'à s'expatrier en masse. Cette explication, à mon sens, n'est point la bonne. La place ne manque pas au Japon. 11 s'en faut de beaucoup que l'indigène ail peuplé ou mis en valeur tout son territoire. J'en ai eu la preuve récemment, au cours d'un voyage de plusieurs semaines, dans le noid de l'empire. llu délicieux voyage, et singulièrement instructif. J'avais pour compagnon de route un de mes amis d'enfance j installé ici depuis de longues années, parlant merveilleusement la langue, très épris d'art japonais et qui, par un privilège assez rare, n'a point, comme tant d'autres Kuropéens établis à demeure en Kxtréme-Orient, subi l'inllueoce du milieu, a conservé la vue très nette, le jugement sûr, et sait apprécier en toute impartialité le pays et tes élrea. Impossible de rêver cicérone plus éclairé et plus aimable. Donc nous avons, de compagnie, traversé Fukusbima, Sendai. l'ancienne résidence de Date-.VIulsu- No-Kami, le plus puissant des daîmîos qui, dès le dixseptième siècle, entrait en relations directes avec l'Europe, envoyait à Kome des ambassadeurs et qui repose aujourd'bui à l'ombre des vieux cèdres, sur une colline séparée de la ville par les eaui limpides de l'Hirosc-Gaua. Nous ui'ons vu Matsusbima, sa baie immense aux mille iles verdoyantes, Matsusbima si souvent évoqué dans les peintures et les estampes, célébré i l'envi, ~ trop célébré peut-être par les poètes.
Au delà de Sendaï, brusquement, ce fut le désert, ou peu s'en faut. Sur un parcours de 240 milles (près de cent lieues), deux ou trois villes seulement dignes de ce nom : Shinoseki, Murioka, Fukuoka; puis des villages très espacés, dont Taspect plutôt misérable contrastait étrangement avec Tair de prospérité des agglomérations situées plus au sud.^ Les neuf dixièmes des terres sont en friche. La contrée cependant est de toute beauté : coteaux boisés, vastes plateaux herbeux qtii attendent encore les troupeaux, ruisseaux clairs tombant en cascades qui ne font mouvoir aucun moulin. Pendant treize heures, de Sendaî à Aomori, se déroulent sous nos yeux des paysages qui font penser tour à tour à la plantureuse verdure des campagnes normandes et aux riantes vallées du pays de Galles. Toute eette partie nord de Tile de Nippon, si peu peuplée, pourrait recevoir des millions d'habitants.
Passons le détroit de Tsugaru. A Yezo, la population est plus clairsemée encore. Deux véritables villes, pas plus : Hakodatc et Otaru, qui doivent surtout leur développement à la grande pèche et au voisinage des mines de houille. Le nord et le centre de Tile sont aussi peu connus que Tintérieur de Bornéo. Le gouvernement a tenté l'impossible pour attirer ici des cultivateurs. Des compagnies de colonisation ont été fondées sous le patronage de l'État, un chemin de fer a été construit de Mororan à Otaru, une capitale créée dans un site admirable, sur un plan presque aussi vaste et régulier que celui de Washington. Uien n'y a fait. Les mines seules sont exploitées. Le train, pendant des heures^ roule au milieu de la forêt primitive. Sapporo, la capitale, est bien morne ; on y rencontre surtout des terrains vagues. Ses majestueuses avenues sont envahies par l'herbe folle.
Non certes, l'espace ne fait pas défaut aux Japonais. Mais ces contrées du nord ne leur agréent point. Le
Sg I.E TOUR D'ASIE.
climat, qui n'est guère plus dur que le nôtre, leur parait trop rude. Leurs ancêtres sout venus dos archipels bdsoleillés. Cette descendance de Malais est attirée vers sa première pairie, retourne irrésistiblement à ses origines. tille n'a pu prospérer ni dans la partie septentrionale du Nippon, ni à Yeso. Elle s'implantera certainement à Fortiiot;e et saura, coûte que coûte, tirer bon parti de sa conquêlc. Mais il ne lui plaît pas que d'autres viennent mettre en valeur les portion!! de son territoire qu'elle délaisse. Kt de cela l'ou ne saurait lui faire un reproclie. Une nation a bien le droit de vouloir rester maitresse chez elle et de se défendre contre l'intrusion des foules cosmopolites,
A coup sûr, leur courtoisie parfaite les empêche d'afficher trop ouvertement ces méfiances. Mais entre eux, dans leurs écrits, à l'abri de leurs hiéroglyphes que seuls chez nous de rares initiés peuvent lire, pareille retenue n'est plus de rigueur. Témoins les articles libellés chaque jour par leurs piibliciates, les ouvrages d'actualité mis en vente chez les libraires de Tokio. A citer entre autres un petit volume dont un ami a bien voulu me traduire quelques pages. L'auteur est un homme politique de haute valeur, nn député, M. Oischi, Il faut voir comment, au lendemain de la guerre, après ce qu'il appelle ■■ notre querelle " , » noire malentendu « avec la Chine, il prêche la réconciliation, l'alliance intime, l'union nécessaire des Jaunes contre les Occidentaux redoutés. Le pamphlet peut une phrase, et je m'étonne que M. Oischi
ne l'ait pas prise
pour
épigraphe : .. I
'Kur
npéeti, voilà
l'ennemi! -
Les journaux
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chorus. Il ne se
pas
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semaine sans qu
l'un
d'eux insiste, da
chronique.
sur la haute mission d
Il Japon. Cette m
ssion
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en substance à pr
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liren
eut k l'édu-
cation de rExtrême-Orient, et, dans ce but, à en expulser rélément le plus dissolvant, — Tétranger, A les en croire, les Japonais, qui tiennent Formose, devraient quelque jour intervenir aux Philippines, étendre leur action vers la péninsule indo-chinoise. Jusqu'où n'iraientils pas, ces Japonais, pourvu qu'on les laissât faire?
La vérité est que ces Asiatiques ont horreur de l'Européen. Et pourquoi donc, je vous prie, l'aimeraient-ils? Parce qu'ils lui ont emprunté des codes, acheté des cuirassés et des canons? Ce ne sont point là affaires de sentiments, mais simplement relations entre clients et fournisseurs et qui, de peuple à peuple, ne suffisent pas à créer une dette de reconnaissance éternelle, à effacer les préjugés de race et de couleur. Dans l'ordre intellectuel, un abîme plus profond que les océans nous sépare. Ils ont pu s'approprier notre outillage, non notre àme.
Et cependant, en dépit de tout, malgré leurs emballements, leurs infatuations, leurs rêves d'omnipotence et leurs espoirs chimériques, en raison même de tout cela peut-être, de ces qualités et de ces défauts d'une race à la fois artiste et guerrière, ils sont charmants. Leur pays reste toujours une des séductions de la terre, le sourire de l'Asie. Et c'est encore à lui que je songe, non sans regret, tandis que le paquebot jette l'ancre au fond du golfe de Petchili, à l'heure même où, sur la mer couleur de rouille, la côte de Chine au loin s'estompe , basse et grise.