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l’avant, croyant bien pouvoir passer avec leurs chars de guerre là où avait passé une vile multitude, avec ses ânes et ses bagages.
Or la Bible affirme qu’un vent violent soufflait sur les eaux. Ce vent a pu, lui aussi, rendre plus complet le phénomène de la marée exceptionnelle. De plus il est dit qu’une colonne mystérieuse éclairait les Israélites tout en obscurcissant la vue des ennemis. Cette colonne ne fût-elle qu’un simple feu de bivouac, comme l’ont affirmé certains critiques, devait, par un vent d’est, envoyer sa fumée aux Egyptiens campés sous le vent, et sa lumière au peuple qui l’avait cette fois devancée.
Aveuglés, mal renseignés, impatients, les Egyptiens devaient lancer leurs chariots. Les monuments que l’archéologie moderne interprète et que nous pouvons admirer à Karnac, à Ibsamboul et ailleurs, nous montrent l’étrange préférence qu’avaient les Pharaons pour les chariots de guerre; cet équipage devait être singulièrement risqué dans les terrains marécageux. On conçoit aisément que, dans la bourbe d’un détroit détrempé par l’eau de la journée, « les roues des chars se détachassent ou qu’ils marchassent bien pesamment.» (v. 25.) Le retour commencé dans ce désordre dut devenir bien difficile ; le temps perdu permit à la marée de remonter avant la fin de la retraite.
Or, ouvrez, lecteur, votre guide Joanne. Vous y verrez que, pas plus aujourd’hui que jadis, il n’est prudent de s’attarder à marée basse sur les plages sablonneuses de la mer Rouge : que la marée y revient à pas de géant, de
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sorte qu’un cheval au galop ne peut pas toujours échapper. Jugez, je vous prie, ce qu’il arriverait si le cheval était attelé à un chariot déjà embourbé !
D’où je conclus que l’exode du peuple juif a fort bien pu s’effectuer sans prodige proprement dit. Il me suffit de savoir que la main de Dieu était là, agissante pour protéger son peuple. Est-il besoin, toujours, que Dieu bouleverse les lois de la nature pour nous sauver du danger, pour nous préserver du mal ? C’est ordinairement par le sûr exercice de ces lois mêmes qu’il nous fait vivre et qu’il nous garde.
Il se trouvera des gens pour m’accuser d’hérésie, d’incrédulité. « Ce peuple demande des miracles, » disait Jésus qui refusait de lui en accorder d’inutiles. Si le supposé prodige du partage des eaux de la mer Rouge m’est inutile, pourquoi voudrait-on que je demandasse à Dieu de l’avoir accompli ?
Il )• a bien, je l’avoue, quelques expressions du texte biblique qui m’ont embarrassé. Il y est dit entre autres choses que les eaux étaient comme « un mur à droite et à gauche. » Faut-il absolument prendre ce détail à la lettre ? Le peuple terrifié n’a-t-il pas vu grand ? Le flot qui le menaçait ne lui a-t-il pas fait l’effet d’une muraille prête à tomber sur lui ? C’est une illusion que subissent tous ceux qui contemplent la marée montante. Ne faut-il pas faire la part de l’exagération orientale, ici comme en bien d’autres passages? Enfin qui de nous peut s’en tenir aujourd’hui à l’inspiration littérale de l’Ancien Testament ? Si on exigeait de moi que j’en revinsse à la théorie de Gaussen sur l’inspiration biblique, on
m’aurait vite rendu incrédule ! Le récit de l’Exode contient bien d’autres déclarations plus gênantes qu’il est aujourd’hui impossible à la conscience d’un chrétien éclairé de prendre à la lettre. Si quelqu’un se sent le besoin et la force de croire au prodige dans le cas dont il s’agit, je ne m’en scandalise point. Je n’ai garde de le taxer de crédulité. Toutes les fois que le surnaturel m’apparaît comme nécessaire au salut, je l’embrasse sans répugnance, avec joie même. Ici je n’en sens point le besoin. En trouvant une explication rationnelle d’un fait historique de cette importance, je me sens l’esprit allégé. N’en serait-il pas ainsi de vous, ami lecteur ?
En quoi la gloire de Dieu s’en trouverait-elle diminuée? Je sais bien qu’il n’est pas possible de supprimer le surnaturel de l’histoire du peuple juif. En vain des savants ont supposé que le désert de Sinaï était plus verdoyant jadis qu’aujourd’hui, puisque tout un peuple a pu y vivre, tant bien que mal, pendant quarante ans. Je ne puis voir une pure invention dans le récit de la manne ramassée chaque matin par le peuple pour sa nourriture. Mais là où les faits peuvent s’expliquer sans miracle, à quoi bon en vouloir à tout prix ?
Campement de voyageurs.
Jaffa, 27 février.
Endormis hier soir en Afrique, nous nous sommes éveillés ce matin en Asie. La côte de Palestine se dessinait en dunes sablonneuses, avec l’arrière-plan des monts de Judée. Nous abordions à Jaffa. Par exception une mer caressante venait lécher les roches inhospitalières du mamelon sur lequel la ville est assise. Nous avons gravi avec émotion
LE TOUR D’ORŒXT
des rues en escaliers qui nous ont rappelé, en diminutif, la Kasbah d’Alger ; nous avons erré avec délices au milieu de jardins où les orangers et les citronniers donnent leurs fruits par la seule grâce des pluies du ciel et du soleil. Nous ne sommes donc plus en Egypte où rien ne peut croître sans irrigations artificielles. Ici nous rentrons dans le cours normal des productions naturelles, quant à ce qui regarde la vie matérielle.
Pour ce qui concerne le monde spirituel au sens religieux, nous sommes au contraire en plein surnaturel. Les païens eux-mêmes avaient Prit de Joppé le théâtre de leur gracieuse table de Persée délivrant Andromède. Rien n’est tenace comme les réminiscences populaires. N’est-ce pas à Lydda, tout près d’ici, qu’est éclose la légende chrétienne de saint Georges terrassant le dragon et arrachant une jeune fille de ses grilles ? On montra longtemps sur cette côte les ossements du monstre de la légende païenne et aussi ceux de la baleine de Jonas. Que dirais-je de l’histoire de ce prophète ? Peu de gens la prennent à la lettre aujourd’hui. Je ne pouvais songer à lui chercher une explication que la vue des lieux n’aurait pu me fournir. Me rabattant sur les interprétations allégoriques, j’aime mieux, comme le Christ, comme les chrétiens des catacombes après lui, voir dans la baleine un symbole de la mort, dont le croyant peut triompher en renaissant pour l’autre monde. Jésus l’a vaincue en sa propre personne ; les fidèles de la primitive Eglise se réjouissaient de savoir qu’ils ne seraient engloutis par le monstre que pour un temps, après lequel la tombe vomirait ses
victimes et les rejetterait vivantes et reposées sous les ombrages du royaume des cieux. Cette espérance nous suffit ; nous n’avons pas absolument besoin d’en savoir plus long
L’idée de délivrance, d’affranchissement, semble s’être attachée à tout ce qui s’est passé de religieux à Jaffa. Après le relèvement de Dorcas, la conversion du centenier Corneille de Césarée. Qu’est-ce que le songe de saint Pierre sur la terrasse de la maison de Simon le corroyeur, sinon la proclamation du droit des Gentils à l’héritage spirituel du Père céleste ? M. Bovet a eu raison de le remarquer : Pierre, le pêcheur galiléen, le juif particulariste, placé pour la première fois peut-être en face de la vaste mer et de populations cosmopolites que le commerce amenait à Joppé, ce port unique de la Judée, a dû se sentir tourmenté par la redoutable question que bien des chrétiens se posent encore en pareils lieux : Qu’adviendra-t-il de ces nations qui n’ont pas fait partie jusqu’ici du peuple de Ffieu ? Son âme généreuse devait y penser pendant la veille, y rêver pendant le sommeil. Ses méditations prirent aisément le caractère d’une révélation. Dieu ne laissa point la question sans réponse; la conscience et le cœur de cet homme de bien parlèrent clairement et c’est du plus juif, peut-être, de tous les disciples de Jésus que nous est venue la plus large des solutions du problème : « Dieu n’a point égard à l’apparence des personnes ; mais, en toute nation, celui qui le craint et qui
1 Mat. XII, 39, 40; Luc XI, 29-31.
s’adonne à la justice, lui est agréable » Véritable révélation qui, d’un seul élan, porta la religion nouvelle sur des hauteurs que le judaïsme n’avait pu atteindre, que n’avait même pressenties aucune des religions antiques, puisqu’elles parquaient l’homme et les dieux dans le cercle étroit des nationalités. Désormais commençait la préparation des temps où Dieu « sera tout en tous, » selon une promesse biblique.
Ramleh, 28 février.
Jaffa est un petit paradis qu’on ne quitte pas sans regret, même pour s’acheminer vers Jérusalem. C’est la Capoue de la Terre Sainte, dont la tribu de Dan savoura jadis les délices.
En sortant, on tombe dans la riche plaine de Saron, toute couverte de moissons verdoyantes et d’anémones rouges. Ces plantes seraient-elles les roses de Saron ? Ou plutôt ne seraient-elles pas les lis des champs de la parabole du Sauveur 2 ? Il est certain que Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu d’une si belle pourpre que ces fleurs champêtres. Les cyclamens aussi mélangent leurs pétales rosés aux milles fleurettes que fait épanouir le soleil printanier. Des troupeaux paissent les herbes savoureuses ; ici, tout au moins, on peut reconnaître que la terre promise était bien pour les Juifs découlante de lait. On nous a servi un miel délicieux, qu’ont préparé ses abeilles.
1 Actes X, 24.
2 Cant. II. 1 : Mat. VI. 28
Par places, des bois d’oliviers séculaires font penser aux passages bibliques où ces arbres précieux sont mentionnés. On nous montre, dans un repli de terrain, perdue au milieu de ces végétations arborescentes, une petite bourgade surmontée d’un minaret qui fut un clocher au temps des croisés ; c’est là que se cachait Lydde, la petite localité ou saint Pierre guérit un paralytique, suivant un récit bien connu
Sous l’impression de ces réminiscences, nous prenons gîte dans la jolie petite ville de Ramleh, pleine aussi de souvenirs des croisades, chez un aubergiste wurtembergeois, tout pénétré lui-même de l’éducation biblique qu’il a reçue et qui l’a conduit en Terre Sainte.
Nous passons près de Gezer, la ville des Cananéens. Cette contrée où, après la conquête israélite, étaient restés des païens, tut souvent disputée à ceux-ci, par les fils de Juda. Non loin de là fut le terrain des exploits de Samson. Déjà nous avons dû quitter les riches plaines pour aborder les montagnes de Judée. La nature s’appauvrit, le sol montre de plus en plus son ossature de pierre, entre les cultures amaigries et les broussailles où paissent des troupeaux de chèvres.
Partout des noms auxquels, un peu témérairement, on a parfois rattaché des faits bibliques. Nous traversons un Emmaüs qui partage avec plusieurs autres la prétention d’avoir été celui où le Christ transfiguré rompit le pain avec ses disciples, après sa résurrection. Nous voici devant un autre
1 Actes IX, 52-35.
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village, appelé jadis Kirjath Jéharim, où l’arche de l’alliance resta pendant vingt ans ; sur notre droite s’étage, au flanc d’un mont, le bourg d’Ain Karim, où les croisés, à tort peutêtre, croyaient reconnaître le lieu de rencontre de Marie et d’Elisabeth. Enfin, nous traversons Ivolonieh et un torrent desséché, où l’on prétend que David ramassa les cailloux dont il arma sa fronde pour en frapper le géant Goliath. Que d’évocations sacrées déjà avant Jérusalem !
Pourquoi faut-il qu’on ne puisse guère aborder la ville sainte que par le côté de la porte de Jaffa, par son faubourg encombré de cafés, de couvents modernes et de constructions sans souvenirs bibliques. L’impression première en est diminuée, l’émotion amoindrie. Ce réalisme est un regrettable portique pour un tel sanctuaire.
Jérusalem, 2 mars.
Pourtant je me suis installé hors la porte de Jaffa, en pleine juiverie, au milieu du nouveau quartier bâti par l’alliance israélite. Pourquoi pas ? si mon aubergiste me traite moins en juif que ne voulaient le faire ses confrères allemands, syriens ou grecs compliqués de l’association Cook fils & C'1-' ? Ne pouvons-nous pas nous considérer ici comme étant, en droit, les hôtes des fils de Juda ? J’espère bien qu’on leur rendra un jour leur pays, ne fût-ce que pour débarrasser l’Europe de leur présence. Mais voudrontils jamais y retourner ? Ces marchands d’argent et de vieilles nippes sauront-ils se refaire agriculteurs comme leurs aïeux, dans un pays sans port, sans commerce et
comme isolé par des déserts du reste du monde ? Ceux que l’Alliance israélite loge et entretient ici à grands frais, m’ont tout l’air de déclassés qui ne peuvent trouver dans le cercle étroit d’une petite ville, déjà encombrée des épaves du monde entier, un travail en accord avec leurs aptitudes et leurs mœurs. Je les plains et ne demanderais pas mieux que de les aider pour ma petite part à vivoter sur le sol de leurs ancêtres.
J’ai débuté par traverser leur ghetto de l’intérieur des murs. Aujourd’hui, jour de sabbat, ils y promenaient ou leurs guenilles ou leurs robes de satin violet, jaune, noir et leurs calottes de fourrure, devant des échoppes fermées. J’allais droit au mur du temple où je les savais rassemblés. On dit qu’ils y pleurent le vendredi. Ce jour de sabbat, ils y lisaient leur thora, avec les mêmes balancements du buste et de la tête qui surprennent si fort les visiteurs européens dans les synagogues. Ils y ajoutaient des baisers aux immenses pierres du mur sacré. Les femmes à l’autre bout faisaient aussi des signes de vénération. Mais peu d’entre elles lisaient dans le livre. Serait-ce qu’elles étaient moins lettrées ? J’en ai vu là qui étaient venues du fond de la Pologne, avec les Russes de rite grec, en pèlerinage. Pauvres gens ! On sent chez eux des regrets traditionnels, mais surtout un formalisme séculaire. Il y a du remède aux maladies morales qui révoltent la conscience ; celle-ci peut se réveiller ; c’est un des secrets du succès de Jésus auprès des péagers et des gens de mauvaise vie. Mais qu’espérer d’une religiosité où l’observation de rites stériles, de formes surannées, presque
LE TOUR D’ORIEXT
incomprises, remplace l’esprit? On y a mis tout ce qui reste de conscience. Le pharisaïsme continué, éternisé chez ce peuple, laisse peu d’espoir au relèvement. Il faut les aimer pourtant ces Juifs et les plaindre. Ils ont tant souffert ici.... et ailleurs ! On leur a fait tant de mal, et on leur doit tant, à eux qui nous ont donné le Christ !
Jérusalem, 2 mars.
Je n’ai voulu aucun guide vivant, aucun livre moderne pour me diriger dans ma première visite de Jérusalem. N’est-ce pas assez de l’évangile que chaque chrétien doit porter dans sa mémoire ? Je suis donc parti de la porte de Jaffa, pour taire le tour des murs. Les tours dites de David, dorées par le soleil, sont la défense du mont Sion vers l’occident. Peut-être ont-elles été bâties sur l’emplacement de l’habitation du roi-prophète. En tournant au nord on rencontre la porte de Damas, oeuvre des Arabes, puis celle dite d’Hérode avec sa fontaine des pèlerins. Par où devait passer Jésus quand il se rendait de Galilée à Jérusalem ? Cette enceinte existait-elle de son temps ? De ce côté l’ancienneté du tracé actuel est contestée. Mais, comment se défendre d’une émotion pieuse, quand on se dit : c’est certainement par ici qu’il venait ? S’il n’a pas vu ces murs refaits ou restaurés tant de fois, il a pourtant foulé ce sol, pendant les grandes fêtes annuelles où tout Israël devait, suivant la loi, visiter le temple. N’est-ce pas lui, plutôt que Jérémie, qui dut pleurer sur Jérusalem, dans la grotte voisine q ui porte le nom de ce prophète ?
Nous tournons un angle et nous arrêtons devant une révélation désirée : le mont des Oliviers est devant nous, plus dénudé, plus grisâtre que nous ne nous l’étions figuré, mais bien reconnaissable à sa position, derrière un ravin profond tout semé de tombes, sur ses deux pentes. La vallée de Josaphat nous sépare donc de Gethsémané. Des oliviers clairsemés, amaigris sans doute par des siècles de dépérissement et d’abandon, permettent pourtant encore de laisser à l’auguste colline son nom scripturaire. C’est là haut qu’allait prier Jésus, pendant la nuit, c’est là qu’il recommandait en vain à ses disciples de veiller. C’est dans un recoin de ces bois qu’il souffrit en son âme, triste jusqu’à la mort, qu’il sua comme une sueur de sang, aux approches du supplice prévu et accepté par lui. Les chemins pierreux de cette colline, il les gravissait auparavant pour aller au bourg de Béthanie où étaient Marie et Marthe et Lazare. Une partie de sa vie intime s’est donc passée là, entre l’amitié de ces bonnes âmes et les pressentiments de sa mort prochaine.
Quelle désolation règne dans cette vallée de Josaphat peuplée des sépultures de tant de générations ! On y montre les tombes des rois ; nous y voyons celles de Juifs humiliés ; nous sommes entourés de celles des Musulmans. Mais comme les contrastes ne sont pas rares dans les choses humaines, cette imposante nécropole se trouve, au moment où nous la visitons, comme égayée par des hôtes en fête. Des groupes de femmes indigènes sont répandus au bord du ravin. Leurs enfants à la main, elles errent ici et là, non tristement, mais sereines d'humeur et presque joyeuses du
jour de liberté qui leur est accordé. Leurs vêtements éclatants, de couleurs heurtées, font tache sur les tombes. Des marchands de friandises circulent dans la foule en criant leurs bonbons ou leurs pâtisseries. Que viennent-elles donc faire, ces pauvres créatures, en face de ces grands souvenirs ? Qu’ont-elles de commun avec Marthe et Marie ? N’y a-t-il pas comme une ironie à leur présence ? Elles sont, pour la plupart, musulmanes. Celui qui était venu pour affranchir l’humanité n’a donc pu les libérer, ces victimes d’une servitude abaissante ! Vouées à la sensualité, comme à l’ignorance, elles n’ont pas même l’idée de ce qui eût été pour elles « la bonne part. » Elles n’ont pas comme la samaritaine entendu parler Jésus d’un culte « en Esprit et en vérité. » Elles et leurs enfants mourront sans avoir connu Celui qui releva la pécheresse. Elles ont à peine le sentiment de ce que l’Ecriture sainte appelle le péché.
Bonnes pourtant, ce semble, et compatissantes ! A une dame européenne qui essaie de leur parler, elles demandent combien elle a d’enfants ? Sur cette réponse : « Je n’en ai point, » elles s’apitoient avec sympathie, puis, par un geste montrant le ciel : « Ce n’est rien, lui disent-elles, Allah l’a voulu ! » Pourquoi n’y aurait-il pas un salut aussi pour ces bonnes créatures qui n’ont rien appris de mieux que la résignation ? L’œuvre rédemptrice du Christ ne s’applique-t-elle bien certainement qu’à ceux qui en ont une connaissance nette ? Dieu est miséricordieux, au dire de l’Arabe lui-même. Tant pis pour le rigorisme d’une orthodoxie inflexible.
Dans le fond du ravin, un monument vraiment juif, de
Murs de Jérusalem. Mausolée dit d’Absalom. Vallon de Josaphat. Gethsémané,
l’époque biblique, porte le nom de tombeau d’Absalom. Les Israélites 11e passent pas devant sans y jeter une pierre, en signe de malédiction. Je serais tenté d’en faire autant ; l’ingratitude est un vilain défaut.
Un peu plus loin la vallée se creuse encore et sur la pente abrupte s’échelonnent les maisons d’un village : c’est Siloé. Chacune de ces demeures est un petit cube, semblable à une base de tour dont les étages supérieurs se seraient écroulés. Ces maisonnettes semblent vouloir descendre au ravin. Comment ne point penser aux déclarations de Jésus : « Croyez-vous que les dix-huit sur qui la tour de Siloé est tombée et qu’elle a tués fussent plus pécheurs que les autres habitants de Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne vous convertissez, vous périrez tous de même L » Ils ne semblent pas s’ètre « convertis, » les habitants de la Siloé moderne. A travers la vallée de Josaphat, par-dessus les tombes de leurs devanciers, nous arrive le bruit de leurs querelles. Musulmans, dit-on, ils paraissent vouloir en venir aux mains, comme si tous ces morts ne les invitaient point au silence, en attendant l’éternelle réconciliation du tombeau. — Mais pourquoi les accuser ? Est-ce à Siloé seulement qu’on se dispute, qu’on se bat? Les autres peuples sont-ils bien meilleurs que ces gens-là ? Allemands, Italiens, Français, mériterions-nous un plus favorable jugement de Dieu ? Ah ! comme elle reste éternellement vraie la déclaration du Maître !
1 Luc XIII, 4, 5.
Je rentre triste et rêveur, en achevant le tour des murailles de la ville sainte. De l’ancienne cité il ne subsiste vraiment plus rien de reconnaissable. Que resterait-il de la chrétienté, cette Jérusalem moderne, si Dieu ne nous traitait avec plus de miséricorde?
Quelle épouvantable histoire que celle de Jérusalem ! Prise plusieurs fois par les pharaons, détruite par les rois d’Assyrie, pillée même par les tribus révoltées d’Israël, elle souffrit le massacre de ses habitants par Antiochus. Occupée par Pompée, assiégée et reprise de nouveau par Titus, elle vit périr par la famine et par le fer six cent mille de ses enfants ! La loi mosaïque, violée tant de fois, n’était que trop vengée. Le rigorisme des prophètes avait été dépassé par la réalité ; suivant une théologie plus récente, le rejet de la grâce, l’immolation du Saint et du Juste avaient reçu un châtiment sans exemple. Ce n’était pourtant là que les premiers actes du terrible drame.
En vain Constantin chassa de Jérusalem le culte de Jupiter et de Vénus pour y établir celui du Christ; elle fut pillée par les Perses de Chosroès et ses basiliques furent profanées. Puis ce fut le tour des Arabes, qui s’en rendirent maîtres après quatre mois de siège; ils la traitèrent doucement d’abord; ils la maltraitèrent au xie siècle et alors survinrent les croisés. Oubliant qu’ici même Jésus avait dit : « Qui frappe avec l’épée périra par l’épée, » ceux-ci transformèrent la croix en glaive, et, au lendemain de la victoire, massacrèrent dans la ville même, sans nécessité, 70000 musulmans et on ne sait combien de juifs ! Pouvait-elle rester entre les mains souillées
de ces chrétiens inconséquents ? Saladin la reprit. O honte ! le musulman se montra plus miséricordieux que ne l’avaient été les chrétiens. Est-ce pour cela qu’il y domine encore ?
On chercherait en vain ailleurs le pendant d’une pareille histoire. Evidemment « à qui a le plus reçu, il a été plus redemandé. »
Et le temple ! Le temple, en vain j’en cherche la silhouette dans le paysage ; je ne vois qu’une mosquée coquette, élégante, mais profane par comparaison avec les imposantes constructions que Salomon, Néhémie, puis Hérode avaient accumulées sur Morija ! Tout a été rasé, au niveau du roc primitif et rude qui fut, dit-on, l’autel d’Isaac ! Il faut chercher sous terre, parcourir les immenses substructions qui soutiennent les terrasses du Haram, pour retrouver l’œuvre des constructeurs juifs. De ce qui fut la forteresse d’une religion puissante et tenace, « il ne reste vraiment plus pierre sur pierre h » Le croissant semble triompher où fut d’abord le temple de l’Eternel, puis l’autel de Jupiter, puis la basilique de la croix ! On sent ici comme une malédiction !
Jérusalem, 3 mars 1889.
C’est dimanche ; nous avons voulu chercher l’édification à l’église du Saint-Sépulcre. Heureusement pour nous les Grecs orthodoxes, les Latins, les Arméniens avaient achevé de dire leurs messes, chacun à leurs chapelles. Nous avons
1 Marc XIII, 2.
pu méditer, sans les gênes de la foule, dans un silence relatif.
Je m’attendais à être désorienté. Je me suis senti comme étourdi. Tout me froissait d’abord, dans ma conscience de chrétien, comme dans mon sens historique. Est-il bien possible que cet amas de pierres entassées, de marbres polis, d’images aux couleurs criardes, ce soit le tombeau du Sauveur ! Est-il bien possible que ces autels dorés, ces saints de métal plaqués sur bois, ces chapelles ruisselantes d’éclat, ce soit le culte offert à celui qui avait proclamé « l’adoration en esprit et en vérité ? » Ces estrades de cliquant, où le mauvais goût des fripiers du ghetto semble avoir coudoyé l’imagination vulgaire des argentiers, ont remplacé le jardin où les saintes femmes venaient pleurer Jésus enseveli. Je pleurerais aussi de douleur si j’étais bien sûr que ce lieu ait été réellement le lieu de la crucifixion ! On me montre, dans une chapelle érigée au haut d’un escalier, un autel sur lequel est dressé un crucifix, puis le trou où la croix a été plantée; on me fait toucher la fissure du rocher qui s’est fendu après la divine agonie ; on me fait regarder le crâne d’Adam, sur lequel la croix a été érigée, en signe de rédemption de l’humanité. Que ne me présente-t-on point ? Tout cela est couvert de marbre et d’or, méconnaissable même pour l’imagination la plus inventive. S’il y a eu là dessous réellement la place de la crucifixion, pourquoi l’a-t-on recouverte ? Pourquoi ce profane travestissement ?
Tout cela ne m’indigne pas, — je n’en suis plus aux surprises,— cela m’attriste et me blesse dans mon sens intime. Et puis quel défaut de recueillement chez ces hommes
d’église ! Ils vont et viennent, causent et rient dans ces lieux trois fois sacrés, à leur point de vue, avec un parfait sans-gène. En voici, à deux mètres de la croix du Calvaire, qui comptent quelque chose dans leurs mains, en discutant. J’approche: c’est de l’argent, des pièces de monnaie ! Comment ne pas se rappeler les trente pièces du métal maudit, pour lesquelles Judas a vendu son Maître ? En réalité, c’est bien encore le prix du sang, car c’est le prix des messes dites, le matin sans doute. Mais ces prêtres ne paraissent pas se douter de l’étrangeté de ces comptes vulgaires au lieu de la crucifixion. Ils croient sans doute bien faire. Ils sont inconscients. S’il est des marchands dans le sanctuaire, le Christ mort pour eux ne les flagelle plus .
On me mène en un autre lieu de la basilique, on me dit : ici, à la place de ces dalles, était un jardin. Voici où les saintes femmes virent le Ressuscité. Ailleurs est la pierre sur laquelle Joseph d’Arimathée avait déposé le corps de Jésus après l’avoir descendu de la croix. Voici encore une chapelle, souterraine et fort antique ; celle-là, c’est celle de Sainte- Hélène qui y découvrit la vraie croix, après trois siècles, et qui l’en retira pour la livrer à la vénération du monde ! La légende coudoie ici les faits évangéliques.
Pourtant nous visitons un monument authentique : dans une crypte voisine je distingue trois cercueils taillés dans le roc. Ceux-là sont simples et bruts, comme ceux des catacombes. Ils peuvent bien dater de dix-huit ou vingt siècles. On les suppose faits pour Nicodème et pour Joseph d’Arimathée. L’un d’eux en effet aurait pu servir au Sauveur. Si
on m’avait dit : « Ce fut là, » j’aurais été disposé à croire. Je ne méconnais pas qu’à l’endroit indiqué, une fosse semblable ait pu exister ; mais alors, pourquoi l’avoir caché, l’humble sépulcre du Sauveur, sous des splendeurs banales qu’il eût répudiées ?
Ce sépulcre, le connaissait-on vraiment ? La trace n’en a-t-elle pas été perdue au milieu des bouleversements qu’a subis Jérusalem? Sait-on seulement s’il fut en ce quartier? Ici nous sommes en pleine ville ; était-ce alors hors des murs ? Les archéologues, les savants restent perplexes. Retirons-nous sans avoir baisé ces marbres apocryphes ou inopportuns. Nous sommes pourtant émus du sentiment profond que nous remarquons chez de pauvres pèlerins. Leur ferveur est évidente et leur sincérité touchante. Il en est qui ont des larmes dans les yeux.
Quant aux prêtres, aux chefs des diverses communions chrétiennes, ils ont cru rendre gloire à Jésus ! C’est leur excuse pour avoir travesti sa tombe. Les Grecs surtout ont excellé dans l’exagération de cette intention pieuse. Ne les accusons point. S’ils n’avaient commis que ce péché-là ! Mais je m’estime heureux de ne point assister aux fêtes de Pâques en ces lieux, de n’y être pas témoin des fraudes pieuses par lesquelles le clergé grec prétend encore allumer ses cierges à un feu miraculeux descendu du ciel sur la tombe du Sauveur ! Le mensonge en yn tel lieu ! La ferveur entretenue dans les âmes des simples, par la foi à un tel prodige, ne peut jamais être une excuse. Jésus a dit : « Que votre oui soit oui ! »
Emplacement du temple de Jérusalem. — Portiques. Mosquée d’Omar. Mosquée El-Aksa.
Décidément il valait mieux ne point venir que d’emporter cette impression de froissement moral. Nous ne sommes pas Dits pour tirer profit des pèlerinages, nous autres gens du dix-neuvième siècle, chez qui le sens critique est forcément en éveil. Sans doute notre sentiment eût été tout autre, en face d’une vraie tombe, incontestable et laissée dans sa simplicité historique. Mais encore ! Est-ce que le contact de la réalité tangible ne risque pas d’amoindrir la majesté du souvenir moral? Est -ce que notre cœur de chrétien ne s’était pas déjà approché cent fois, avec une émotion fructueuse, des lieux de la passion, de la mort, de la sépulture du Sauveur, sans que nos yeux les eussent vus ? Il y a comme une pudeur de l’âme qui ne gagne rien au soulèvement des voiles. Le toucher n’ajoute pas à la profondeur du sentiment ; il peut décolorer l’image intérieure qu’on s’était faite de l’objet ; il peut lui ôter quelque chose de son prestige. L’esprit, grâce à Dieu, va toujours plus loin que la réalité accessible aux sens. L’âme voit le tombeau du Sauveur, mais elle ne s’arrête point à regarder dans le sépulcre, elle s’envole avec Jésus vers les cieux. C’est là le vrai pèlerinage, le seul fructueux et sanctifiant. Quant à la résurrection, elle ne peut être ni prouvée ni infirmée par la vue d’une accumulation de marbres et d’autels.
Jérusalem, 4 mars.
Si pourtant nous pouvions tirer quelque édification d’une visite à la voie douloureuse ! Essayons de Dire abstraction
des incertitudes qui existent sur son tracé ; oublions que l’accumulation des ruines a certainement rehaussé le niveau ancien de plusieurs mètres; laissons de côté des légendes comme celle de sainte Véronique et des naïvetés comme celle qui montre la maison du mauvais riche de la parabole et la cabane de Lazare le mendiant ; disons-nous qu’ici ou quelque part non loin d’ici, Jésus a passé pour aller au supplice : que, dans un prétoire analogue à cette caserne, il a été raillé, maltraité par des soldats, que Pilate le livra au peuple, devant sa demeure en disant : « Voici l’homme ! » que la plèbe vénale et abjecte, une plèbe comme celle que je coudoie dans ces rues immondes, criait stupidement : Crucifie-le ! qu’il fut chargé de sa croix et plia sans doute sous le faix, puisqu’il fallut le faire soulager par Simon le Cyrénéen ; qu’il y avait pourtant parmi ce peuple des fidèles qui se lamentaient, et des filles de Jérusalem à qui Jésus put dire : « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vousmêmes et sur vos enfants. » Enfin, arrivons à sa suite sur le Golgotha, et voilons-nous la face, car c’est bien par la perversité de l’humanité, autant que par le crime des Juifs, que le Saint et le Juste a été pendu au bois, comme un maudit, entre deux brigands !
Mais, pour bien nous recueillir et pour prier avec humiliation, nous coudoyons trop de gens ; il y a trop de bruit dans ces rues tumultueuses et autour de cette église somptueuse. Un grand besoin de silence s’empare de nous ; nous redescendons en hâte cette voie douloureuse, comme pour échapper à un froissement de nos sentiments intimes, et
nous cherchons une porte pour sortir de la ville. Celle qui se rencontre à nous est dite de Saint-Etienne, encore un souvenir de martyr. Elle remplace probablement celle qui tut appelée « porte des brebis, » parce que les troupeaux y passaient, comme aujourd’hui encore, revenant des champs pour entrer aux étables ou pour être immolés dans le temple voisin. Ici du moins je suis à peu près certain que passa le Sauveur, « comme une brebis muette devant celui qui la tond, » car en face est le jardin des Oliviers, dans lequel il fut saisi. Je pense à ses paraboles pastorales 1 et me dis que, s’il a été l’agneau pascal, il est pourtant resté le berger des âmes ; je me dis qu’il est, au sens spirituel, lui-même, la véritable porte par laquelle passent désormais les brebis pour entrer au bercail éternel ; « car c’est par lui qu’on va au Père. » Je me sens consolé en face de cette colline des Oliviers où s’attardait le Sauveur, pendant les longues nuits de méditation, pour prier son Père céleste. C’est bien là l’ascension réelle qui nous introduit déjà dans son royaume. Si je redescends les pentes de la sainte colline, c’est pour arrêter mes yeux sur les oliviers de Gethsémané et me dire : ceci mène à cela. C’est l’acceptation volontaire de la croix qui a conduit le Christ à la glorification, après le Calvaire. Sa victoire réelle vient de sa défaite apparente. Rien ne se lait de grand sans travail et sacrifice. Je me sens plus fort pour obéir à celui qui a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive -. »
1 Jean X.
2 Mat. XVI, 24.
LE TOUR D’ORIEXT
Jérusalem, 5 mars.
Nous sentons le besoin de revenir à la sainte colline qui, pour nous chrétiens, n’est plus Sion, ni Morija, mais le mont des Oliviers. Faisons abstraction des chapelles, des églises, des clochers même dont on l’a surchargé. Oublions les légendes relatives à la Vierge et son prétendu tombeau, la grotte de l’agonie et ses exhibitions apocryphes ; ne regardons ni les murs, ni les grillages dont on a cru devoir entourer quelques vieux oliviers pour les préserver des mutilations des pèlerins ; allons nous asseoir un peu plus haut, sur la partie encore intacte de la colline. C’est bien sur des pentes semblables, sous un arbre de ce genre, en pleine campagne, que devait aimer à se reposer Jésus, pendant ses nuits de méditation. Gravissons encore, atteignons le sommet ; c’est bien là qu’il aimait prier, avant l’heure où il remonterait « vers son Père et notre Père. » Il est bon de s’arrêter ici longuement et de regarder autour de soi, comme il faisait certainemeut. Le spectacle est imposant et sévère. D’un côté Jérusalem avec ses clochers, ses coupoles, ses couvents, ses mosquées, ses tours, ses murs vénérables et l’inextricable lacet de ses rues circulant entre des maisons de tous modèles. De l’autre une immense dépression du sol. Il semble qu’après avoir été élevé jusqu’au ciel, ce pays ait été menacé d’être précipité jusque dans l’abîme. Qu’est-ce donc ? c’est la mystérieuse vallée du Jourdain, affaissée entre les montagnes de Juda et celles de Moab ; c’est aussi la mer
Morte qu’on entrevoit d’ici à noo mètres au-dessous de Jérusalem, 400 mètres plus bas que la Méditerranée !
Puis au nord et au midi, un chaos d’éminences, de hauts plateaux déchirés par des ravins. Depuis les confins de la Samarie au nord, jusqu’au désert du sud, tout est bosselé ; on dirait une mer en fureur qui s’est brusquement congelée. Mais ces aspérités sont chaudes de tons, d’un brun sombre ou rougeâtre ou rosées sous les rayons du soleil. C’est le Midi, mais un Midi sévère ; dans les petits vallons seulement se cachent des arbres et des verdures, comme en certaines existences se glissent des jours de bonheur entre des mois d’épreuves. Voilà la Judée.
Quel spectacle pour une âme contemplative comme celle du Christ ! Si jamais je désirais un ermitage, c’est là-haut que que je le choisirais. Entre le désert et les monuments humains; entre la désolation et l’espérance, entre l’Ancien et le Nouveau Testament, entre le monde juif ou musulman et le monde chrétien.
D’ailleurs tout n’est pas sévère dans cet entourage ; il y a encore, sur l’autre pente du mont des Oliviers, des noms de lieux ou de bourgades qui sont restés bénis. T "oici où fut Bethphagé ; le Sauveur y envoya ses disciples chercher l’humble monture qui devait le porter en triomphe à Jérusalem, pour y être crucifié. Quelques figuiers, un frais vallon, c’est tout ce qu’il en reste, mais quel gracieux paysage ! Puis et surtout c’est Béthanie, suspendue avec ses rustiques demeures au flanc de la colline, en vue pourtant du Jourdain, de la mer Morte, des monts de Moab. Le village est encore
environné de cultures, de jardins, de vergers. Un puits voisin abreuve sa population laborieuse. Près de là une nécropole séculaire, taillée dans le roc, reçoit le dépôt des générations, à mesure qu’elles s’éteignent. Dans une grotte, semblable à celle que je vois ici, dut être enseveli Lazare, avant que le Prince de la vie vînt lui dire : « Sors dehors ! » Je ne sais si le caveau qu’on m’indique est bien authentique.
J’en doute. Mais que m’importe ? Je vois la scène de la
résurrection du frère de Marthe et de Marie, telle qu’elle nous est racontée par saint Jean. Je ne sais si la maisonnette qu’on me montre s’élève sur celle où Marthe déployait son activité de ménagère. Qu’importe encore ! Celle-ci ou celle-là ! Les maisons des paysans du temps de Lazare ne devaient guère différer de celles d’aujourd’hui.
Comme je comprends mieux maintenant le charme que devait trouver Jésus dans cette humble intimité ! Quand il venait à Jérusalem, pour les grandes fêtes, il lui fallait bien, comme les autres, trouver asile chez des amis du voisinage, aux jours pluvieux, lorsqu’il ne pouvait camper, comme d’ordinaire, sur quelque colline en plein air, ainsi que font encore bien des gens en ce pays. Pourquoi Jésus aurait-il vécu autrement que les autres pèlerins, et comment n’aurait-il pas trouvé des amis pour le recevoir ?
Jérusalem, 7 mars.
J’ai passé mon après-midi avec un bon moine franciscain, le frère Lievin, qui, par un séjour prolongé à Jérusalem et
Béthanie,
une étude assidue des antiquités religieuses de la Palestine, s’est mis à même de servir de guide aux étrangers qui lui sont recommandés. Il s’acquitte de sa tâche avec une modestie qui fait apprécier sa compétence et une complaisance qu’il est difficile de lasser. J’ajoute qu’il s’est montré, dans nos entretiens, d’une loyauté incontestable, ne soutenant pas telle ou telle thèse par cela seul qu’elle est celle de la tradition, mais convenant des difficultés et des obscurités qui régnent encore sur le problème topographique de la ville sainte. C’est évidemment un homme très convaincu.
Nous sommes montés sur le clocher de son couvent. De là nous avons aisément distingué les limites du mont Sion, celles du mont Morija. Le quartier chrétien, sur lequel nous étions, est assez distinct du mont Bézétha occupé par les musulmans ; mais ce que nous ne parvenions pas à délimiter nettement c’est le mont Acra mentionné par l’historien Josèphe. Par suite, il reste impossible d’imaginer avec quelque certitude le tracé du mur d’enceinte qui existait au nord, du temps de Jésus. Le mur actuel, de ce côté, existait-il déjà, ou bien correspond-il à une enceinte extérieure qui n’a été complétée qu’un peu avant le siège de Jérusalem par Titus ? On comprend pourtant que de la direction des murailles au temps de Jésus dépend la grave question de l’authenticité du saint sépulcre, et celle du Calvaire, tels qu’ils sont désignés à la dévotion des fidèles.
D’accord avec la tradition, et, à ce qu’il pense, avec les textes des écrivains sacrés et profanes, le frère Lievin croit que le mur cherché devait partir à peu près de la porte de
LE TOUR ü’ORIEXT
Jaffa, traverser les ruines actuelles de l’hôpital des chevaliers de Saint-Jean, passer un peu à l’est de ce qui est devenu l’église du Saint-Sépulcre (la laissant en dehors de la ville) et se diriger vers le nord, jusqu’à la rue El-Seraï, où il tournait à l’est pour atteindre la forteresse Antonia, à l’angle occidental du Haram. Enfin ce mur aurait abouti quelque part vers la porte dite de Saint-Etienne. La justesse de ce tracé dépend de la position réelle du mont Acra qui malheureusement est devenu aujourd’hui presque invisible, à cause des bouleversements qu’a subis le sol : on en croit deviner quelque reste entre l’extrémité est du mont Sion et l’extrémité ouest du mont Morija. Si au contraire cette colline se trouvait au nord du mont Sion, à peu près sur le quartier chrétien actuel, on conçoit qu’elle ait compris le terrain où est actuellement l’église du Saint- Sépulcre. Ce terrain se serait alors trouvé en ville et non plus hors des murs. Il faudrait chercher ailleurs le Calvaire et le lieu de l’ensevelissement du Sauveur. Alors se trouverait confirmée la théorie de l’archéologue Robinson qui voyait le Golgotha en une petite montagne en forme de crâne, fort apparente en dehors de la porte de Damas.
Des fouilles intelligentes pourraient, seules, mettre un peu de clarté dans ce débat. Mais à Jérusalem on ne peut fouiller. L’autorité turque met cent obstacles à de telles recherches qu’elle suppose toujours intéressées. Un peu de taquinerie s’explique aisément de sa part. Les jalousies des diverses communions chrétiennes sont un autre obstacle. Il est difficile de donner un coup de pioche sans avoir à toucher aux
TERRE-SAIXTE I4I
droits des Grecs orthodoxes ou des Arméniens ou des Coptes ou des Latins. Il y a un mur en grosse maçonnerie digne de l’âge d’Hérode, derrière le couvent copte qui occupe le chevet de l’église du Saint-Sépulcre. Ce mur n’est visible que sur quelques mètres de longueur. Le dégager jusqu’à sa base et dans une étendue suffisante, nous apprendrait peutêtre si vraiment il faut y voir un pan de la muraille d’enceinte du temps du Sauveur. Mais les Grecs ont commencé à bâtir dessus une nouvelle église (comme s’ils n’en possédaient pas assez à Jérusalem !) et toute investigation est par là rendue impraticable. Au reste le frère Lievin, avec une franchise qui l’honore, avoue qu’à son sens il faut voir dans ce mur (qui n’a pas un mètre d’épaisseur) un reste de la basilique construite par sainte Hélène. Pour lui , le mur d’enceinte devait être plus épais et à une plus grande profondeur. Des fouilles essayées près de cet endroit ont prouvé que le sol primitif se cache encore à quinze mètres plus bas.
Autre exemple de l’impossibilité qu’il y a de rien vérifier à Jérusalem. La tombe du Sauveur est revêtue de marbres précieux. Mais ces marbres la cachent. Desceller le couvercle serait évidemment oeuvre pie, pour montrer aux fidèles la roche nue où a dû reposer le corps de. Jésus. Elle reste scellée! On dit que nul aujourd’hui ne sait ce qu’il y a dessous. Qui oserait tenter un examen ? Les Grecs ne l’essaieraient pas seuls, les Latins n’oseraient y toucher sans l’avis des Grecs. Les Arméniens ne consentiraient pas non plus à laisser agir seule une des autres parties. Se fut-on entendu pour desceller, il faudrait s’entendre pour resceller la
tombe. Or il paraît que ce serait très grave affaire, impossibilité.
Le frère Lievin avait demandé aux Arméniens l’autorisation d’élargir une ouverture qui se devine auprès d’un des loci (fosse taillée dans le roc) qu’on suppose avoir servi à Joseph d’Arimathée ou à Nicodème ; il voulait pouvoir se glisser par un conduit et arriver à voir ce qu’il y a plus loin où l’on suppose l’existence d’autres tombes. On lui a répondu qu’il « pourrait y trouver... des serpents... » — « Que vous importe ? c’est moi qui entrerai.... » — « ou des trésors. » — « Alors entrez-y vous-mêmes. » Il paraît qu’on juge impossible de rien examiner ! Il faut donc désespérer de voir jeter aucune clarté scientifique, d’ici à longtemps, sur la topographie de la ville sainte.
Bethléhem, 8 mars.
Nous avons voulu visiter Bethléhem, non en landau, par la bonne route qui y mène, comme les riches pèlerins d’aujourd’hui, mais modestement montés « sur le poulain de celle qui porte le joug. » Aux deux tiers du chemin, nous avons gravi la colline qui avoisine le couvent de Mar Elias, pour nous rendre bien compte de la configuration du pays. Derrière nous et déjà bien au-dessous, nous laissions Jérusalem, avec ses tours, ses clochers et ses coupoles ; sur notre gauche, l’énorme dépression de la mer Morte nous faisait entrevoir un golfe d’eau bleue, au pied de la muraille des monts de Moab ; sur notre droite, des cultures d’oliviers s’étendant sur des collines qui seraient bien nues sans eux, mais dont
ils sont la richesse. En face de nous d’autres petites montagnes, très mouvementées, un peu grises ou blanchâtres d’aspect, et sur l’une d’elles Bethléhem, « celle qui fut la plus petite d’entre les milliers de Juda, mais de qui sortit le dominateur » Elle s’étale en amphithéâtre sur les flancs de la colline, avec ses maisons voûtées et ses couvents massifs quoique petite ville encore, elle semble grande, par ses constructions, avant même qu’on ait évoqué les souvenirs qui l’ont illustrée à jamais.
En cheminant vers elle, nous rencontrons sur la route une modeste Kouba, surmontée d’une petite coupole. C’est le tombeau de Rachel, bien authentique celui-là, ce semble, et auprès duquel nous relisons la touchante histoire de la mort de cette épouse préférée de Jacob-. Attenant à la Kouba est une sorte de reposoir où les gens du pays aiment à venir s’asseoir, car tous sont d’accord pour vénérer ce petit monument bien des fois renouvelé par leur dévotion. Juifs, chrétiens et musulmans l’entourent de leurs respects. Beaucoup ont voulu dormir près de la femme du patriarche. Ce lieu est un cimetière. Nous nous y reposons, comme les autres, et nous observons les chameliers qui font arrêter leurs bêtes au carrefour voisin, avant de prendre la route d’Hébron.
Ainsi l’Ancien Testament sert de préparation au Nouveau: Rachel est ensevelie presque à la porte de Bethléhem. Nous retrouvons encore l’ancienne économie dans la fraîche idylle de Ruth que nous nous complaisons à relire dans un pli de
1 Mich. V, 2. — Mat. II. 6.
2 Gen. XXXV, 19.
vallon, peut-être sur le champ où elle se passa; puis dans le sacre de David oint roi d’Israël dès son enfance, par le prophète Samuel1; enfin c’est au puits de la porte de Bethléhem que trois héros de l’armée de David allèrent puiser de l’eau pour satisfaire un désir de leur chef2.
Que sont pourtant ces souvenirs en comparaison avec celui qui est à l’origine du Nouveau Testament, avec le fait passé d’abord inaperçu, qui renouvela la face du monde : la naissance d’un humble enfant, dans une étable d’hôtellerie de cette bourgade ?
Nous approchons, non sans un intérêt respectueux, du lieu où la tradition place le bienheureux événement : un grand bâtiment se dresse devant nous. Avant d’y entrer, il nous est doux de relire, ici même, le second chapitre de l’évangile de saint Matthieu et le second de celui de saint Luc. Nous sommes dans un cimetière chrétien. Les pierres sépulcrales sont surmontées d’une croix et, contraste étrange, deux ou trois lignes en langue arabe sont gravées au pied de chaque croix. Des enfants jouent bruyamment au milieu de ces tombes ; ils portent eux-mêmes un costume qui rappelle celui des musulmans. Leurs jeux, en ces lieux, ne me froissent point; pourquoi ne se réjouiraient-ils pas, là où a été donnée au monde la grande joie de la venue de l’Emmanuel ?
Mais est-ce bien absolument ici que fut l’hôtellerie où naquit le Sauveur ? Aucun témoignage topographique bien
1 i Sam. XVI.
2 i Chron. XI, 17-19.
cthléem.
TERRE-SAIXTE
indiscutable ne nous a été transmis à cet égard, qui soit antérieur au quatrième siècle. C’est alors que la mère de Constantin lit bâtir la basilique qu’enferment ces murs de couvent. Saint Jérôme voulut mener ici sa vie d’ermite ; il y repose ainsi que son amie sainte Paule, la fondatrice d’un des premiers ordres monastiques ; mais c’est quatre siècles après l’événement que leur témoignage attesta l’authenticité de la grotte de la nativité. La critique sacrée était même inconnue de leur temps. On ne sait sur quoi était fondée leur croyance en l’authenticité de cette grotte. Pourquoi une grotte ? Les livres saints ne parlent que d’une crèche auprès d’une hôtellerie. Vu les usages orientaux, surtout dans les pays de montagnes, il n’y a rien d’improbable à ce que la crèche ait été dans une grotte. N’est-ce pas dans des cavités rocheuses que s’abritent encore beaucoup de troupeaux de la contrée « pendant les veilles de la nuit ? » Admettons donc la tradition, puisqu’elle a pour elle quelque vraisemblance.
Mais qu’est-elle devenue, cette grotte, entre les mains des dévots de tant de siècles ? Après avoir franchi une porte basse, nous nous trouvons dans une basilique constantinienne, simple et noble ; ses colonnades sont de marbres précieux. Des mosaïques, d’un style presque classique, occupent encore quelques pans de l’attique. Les chrétiens du rite latin devant partager l’église avec ceux du rite grec, on a eu le mauvais goût de séparer le transept du reste de l’édifice par un mur aussi laid qu’inutile. Franchissons ce mur ; nous voici en face d’un chœur resplendissant de dorures et de peintures ; c’est le clinquant fastueux du culte oriental. Des
prêtres, dans le sanctuaire, nasillent je ne sais quelles litanies, en langue morte; leurs voix fausses grincent désagréablement sous les voûtes. Des groupes de femmes se tiennent debout devant l’autel, gracieuses et dignes dans le costume pittoresque que l’on sait : une tunique bleue, couverte d’un manteau grenat sur lequel retombe un voile, du haut d’une coiffure semblable à une tour. — Sur les bas côtés du temple, les enfants d’une école se tiennent alignés sous la surveillance d’un maître. On leur commande des génuflexions et des signes de croix, qu’ils font parfois en riant d’un rire enfantin qui n’a rien de profane.
Une jeune mère assise sur les marches d’une entrée latérale, allaite son enfant et nous sourit sous son voile, d’un air timide et doux. Comment ne point nous souvenir de Marie? Mais cherchons la crèche. On nous rappelle qu’elle a été enlevée pour une église de Rome. Cherchons la grotte ; elle est là, dit-on, sous le maître-autel, comme crypte sacrée. Des pèlerins russes nous y précèdent un cierge en main. Il faut descendre quelques marches, jusqu’à une étroite porte dont les dévots baisent les linteaux de marbre. Là nous nous arrêtons, hésitants. Il sort de ces profondeurs un bruit confus de voix, celles des prêtres officiants qui lisent des sections du rituel. Il en sort aussi une buée chaude et fétide, mêlée de la senteur des cierges et de l’odeur sui generis des moujiks en pèlerinage. Des lampes d’argent pendent du plafond, ajoutant leur chaleur et leurs reflets à la scène qui se passe dans ces profondeurs. A moitié asphyxiés nous nous décidons pourtant à entrer. Les pauvres russes qui nous précè-
dent, avec leur pelisse de peau de mouton et les grandes bottes de cuir qu’ils ne quittent jamais, s’avancent en procession vers un autel tout brillant de marbre et d’or, puis ils se précipitent face contre terre, baisant, au-dessous de l’autel, ce qu’ils croient être l’empreinte de l’étoile des mages. Ils se relèvent et vont en face rendre leur culte au lieu où l’on affirme avoir été la crèche. Cette crypte ne nous dit rien, manquant de simplicité et de mystère. Tout ce bruit, tout cet éclat me semble en contradiction avec l’humilité voulue par le Sauveur. Ces prostrations et ces baisers sentent la superstition. C’est une adoration trop sensualiste. Néanmoins la piété de ces gens est vraie ; leur physionomie reflète un contentement naïf et je ne puis que me rappeler les paroles du Christ : « Heureux les simples d’esprit. » — « Laissez venir à moi les petits enfants. » Ce peuple enfant n’a pu encore s’élever plus haut, vers le culte en esprit et en vérité. Les coupables (s’il y a des coupables) sont-ils les popes ? Ces pauvres prêtres ne paraissent pas en savoir plus long que leurs ouailles. Où auraient-ils appris la spiritualité ou la largeur d’esprit ? Le formalisme sectaire les étreint. En nous voyant entrer, ils froncent les sourcils et disent à notre guide que ce n’est pas « l’heure de la visite des Frangis. » La sainte grotte en effet est l’objet des compétitions des Latins, des Grecs, des Arméniens. Chacun a son heure et cet ordre mesquin est peut-être une mesure prudente. O Jésus, fils du roi David, né dans une crèche, que ces scribes des synagogues chrétiennes sont loin d’avoir compris tes divins enseignements !
LH TOUR D’ORIEXT
Des vendeurs d’objets de dévotion nous ont poursuivis jusque dans la « caverne. » Jésus les chasserait-il encore de cette « maison de prière ? » Bethléhem entier n’est guère qu’une fabrique de chapelets, de croix et d’images saintes, en olivier, en coquilles de la mer Rouge, en lave de la mer Morte, etc. Il y en a pour toutes les dévotions. Soyons charitables pourtant, au berceau du prophète de la charité ; il faut que ce peuple vive ; il est industrieux et doux. Même auprès de la sainte « caverne, » on n’est pas tenté de traiter les Bethléhémites de « voleurs ; » ils cèdent à des prix si minimes les petits ouvrages de leurs mains que les scrupules de conscience sont parfois du côté des acheteurs ! Au point de vue religieux, ceux-là non plus « ne savent ce qu’ils font. » Le Père leur pardonnera.
Hébron, 15 mars.
Il fallait bien aller à la recherche des tombeaux d’ Abraham, de Sara, d’Isaac, de Rébecca, de Jacob. J’y suis allé. Je n’ai pas vu ces tombeaux. On les dit précieusement gardés dans la mosquée du lieu, par le fanatisme vigilant des mahométans. En vérité c’est fort heureux ; car sans cela, il y a beau temps que les archéologues auraient pesé à la balance de leur critique ce qu’il peut rester de la cendre du père des croyants ; peut-être eussent-ils exhibé sa momie dans un musée, à moins que quelque juif baptisé n’eût vendu aux touristes des lambeaux de son linceul ! Mais la mosquée même, ensevelie parmi les cabanes puantes d’une petite ville musulmane, n’évoque pas à la pensée l’idée de la caverne de
Macpéla. Elle est pourtant bien derrière ces murs, cette caverne patriarcale, et ce lieu est certainement la nécropole authentique des premiers ancêtres d’Israël.
Quant au chêne de Mamré, qui fut un thérébinthe au moyen âge, il est redevenu chêne aujourd’hui, pour le plus grand lustre d’un couvent grec auquel certainement Abraham ne pensait guère. Couvent et chêne s’étalent sur le penchant d’une colline, à l’entrée d’une petite vallée. Ce 11’est pas ainsi que je me figurais les « plaines de Mamré. » C’est plus haut, sur le plateau, avant la descente dans les oliviers d’Hébron, que l’on doit placer, ce semble, la scène biblique rapportée dans le dix-huitième chapitre de la Genèse. C’est là, dans les solitudes où le patriarche avait dressé ses tentes, où ses troupeaux paissaient les plantes sauvages, sur des hauteurs d’où on aperçoit presque les basses régions du Jourdain et de la mer Morte, qu’il faut reconstituer la mystérieuse entrevue d’ Abraham et de l’Eternel. C’est là aussi que nous relisons, non sans attendrissement, le touchant plaidoyer du saint homme en faveur de Sodome et de Gomorrhe. Ah ! s’il s’y était seulement trouvé dix justes ! Mais où y a-t-il dix justes, au sens absolu du mot ?
A Hébron, David régna plusieurs années, en compétition avec Saül ; il y châtia le meurtre d’Abner. C’est de ce point aussi que semble être partie la révolte d’Absalom ! Que de souvenirs attachés à ce coin de terre, perdu presque aux confins du désert, entre les Philistins et les Moabites !
Il valait bien la peine, en vérité, d’y venir, quoiqu’il 11’y eût presque rien à voir. Elle est longue pourtant et bien
monotone la route qui mène, en cinq heures de voiture, de Jérusalem à Hébron. Ce ne sont que petites montagnes de huit à neuf cents mètres d’altitude, rocheuses, pelées, sans arbres, sans autre végétation que de maigres buissons rongés par la dent des chèvres, des herbes clairsemées, mais émaillées de fleurs sauvages ; ici et là de misérables petits champs où l’opiniâtreté des rares habitants est parvenue à semer des grains entre les pierres. Quelques vallons étroits moins pauvres, mais aussi déserts ; peu ou point de villages. On peut chevaucher des heures sans trouver d’habitations. Voilà la Judée, le pays qui peut-être, par rapport à son importance, a fait le plus de bruit dans le monde.
Les Juifs ne s’empressent guère d’y revenir : cela se conçoit aisément. En gens avisés, ils ont pu faire des comparaisons entre la patrie de leurs ancêtres et les riches contrées où l’exil les a dispersés. Ils savent qu’en Judée ils ne pourraient trouver que la misère, à moins d’un labeur opiniâtre qui n’est plus dans leurs mœurs. Il est vrai que tout Israël n’était pas en Judée , que Dan avait obtenu un riche héritage dans les plaines de Joppé, que la Samarie et la Galilée sont des contrées charmantes, d’un grand attrait. Mais ce n’est pas là que se concentrent pour les Juifs les souvenirs sacrés, ceux qui ont fait l’unité du peuple.
Le schisme des dix tribus avait comme scindé Israël et rejeté hors du peuple de Dieu la plus grosse foule des circoncis. C’est Jérusalem qui est restée la capitale traditionnelle de la nation. Or, Jérusalem est une bourgade qui fait pitié, avec ses ruelles infectes, peuplées de souvenirs
Hébron.
augustes. C’est comme un ghetto d’où émergent à peine quelques restes de monuments historiques, trois fois sacrés. Quelques milliers de fils d’Israël y végètent, qui y ont apporté des costumes, des mœurs, des langues exotiques, échappés qu’ils sont pour la plupart des plaines de la Pologne, d’où la persécution les a chassés. O11 les sent étrangers sur ce sol qui n’est plus juif. Peu d’entre eux sont agriculteurs. Ce 11’est pas par l’exercice des petits métiers qu’on reconstitue une nation. Il faudra un miracle du ciel pour rétablir Israël en Judée !
On dit pourtant que, avec l’aide de M. de Rothschild, quelques colonies agricoles ont été fondées en Palestine par des Israélites. C’est un essai. Attendons-en le résultat.
Sur le chemin de Jéricho, 17 mars.
Chacun sait par cœur la parabole du bon Samaritain 1 ; mais ce que nul ne peut savoir aussi bien que les visiteurs de la Palestine, c’est à quel point tous les détails en concordent avec le cadre dans lequel Jésus l’a placée. Le chemin de Jéricho a dû être de tout temps une sorte de coupegorge, un rendez-vous de malfaiteurs, embusqués dans les ravins solitaires pour détrousser les voyageurs et les laisser meurtris, sinon morts sur la voie. Encore aujourd’hui, le seul moyen de s’y aventurer avec quelque sécurité est de prendre un de ces malandrins tà sa solde, comme gendarme,
1 Luc X, 30-37.
sous condition qu’il vous garde des autres. Ce tribut payé aux mœurs locales, prouve tout au moins qu’il reste un grain de point d’honneur chez ces gens. Le nôtre était d’un village voisin de Béthanie, et n’avait pas l’air plus brigand qu’un autre rustre du pays ou qu’un gendarme turc. C’est en toute tranquillité que nous avons fait en sa compagnie une première halte pour déjeuner, à la fontaine dite des Apôtres. Quoique cette source ne soit pas mentionnée dans les récits sacrés, nous n’y buvions pas sans une sorte de respect, car nous sommes certains que le Christ et ses disciples ont dû s’y désaltérer plus 'd’une fois, en allant à Jéricho ou en en revenant.
La voie qui descend, rapide et rocailleuse le long de gorges désolées, n’offre guère d’eau qu’en cet endroit. Etait-elle beaucoup plus praticable au temps de Jésus qu’aujourd’hui ? On ne dut jamais la parcourir qu’à pied ou à cheval, tant la pente est rapide du mont des Oliviers à la mer Morte. C’est une excursion monotone et fatigante, où les horizons ne s’élargissent qu’au sortir des défilés, quand le sentier débouche sur la vallée du Jourdain. Il faut ainsi descendre de sept cents mètres d’altitude, position de Jérusalem, à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, position de la mer Morte. Cette coupure à travers les roches n’est animée qu’aux approches d’un caravansérail ou s’arrêtent volontiers les pèlerins. En cette saison pourtant, elle est égayée par la profusion de fleurs sauvages qui s’épanouissent, coquettes et fraîches, au flanc des ravins les plus silencieux. Ii en est ainsi dans toute la
Judée. On comprend aussi combien la végétation doit varier, depuis les cimes dénudées des montagnes de Juda, jusqu’aux basses régions de la vallée du Jourdain où règne presque constamment une température de serre chaude.
Jéricho, iS mars.
Une musique sauvage nous envoie, dans l’air calme du soir, les notes répétées d’un rythme toujours le même. Les monts de Judée dessinent leur silhouette vers l’ouest, ceux de Moab à l’est, dominés par le Nébo. Une plage blanchâtre laisse deviner l’emplacement de la mer Morte. Une ligne sombre, vers le nord, indique la végétation des bords du Jourdain ; la lune pâle jette sa blanche lumière sur ce paysage étrange. Des bouffées de senteurs, venues des jardins voisins, nous pénètrent d’une mollesse malsaine. Après les sévérités de Jérusalem et l’air âpre, vivifiant des hauteurs, cette atmosphère tropicale nous surprend comme une ivresse. La musique arabe continue à frapper ses trois notes rythmées sur le tambourin. Des voix se mêlent aux sons des instruments pour accentuer la mesure. Que font donc les sauvages de ce pays ? ne finiront-ils pas par s’hypnotiser ? On dit que des femmes indigènes , d’affreuses mégères, des créatures dépravées jusqu’à l’inconscience, se livrent près d’ici à des danses ignobles. Xe sont-elles pas les héritières des gens de Sodome et de Gomorrhe ? L’expérience n’a donc pas instruit ce peuple ?
On ne peut douter des données de la tradition qui se
trouvent ici confirmées par les observations scientifiques : il y a eu, dans cette région, un pays riche, prospère, une Capoue dissolue, que son bien-être enivrait, que sa mollesse corrompait et qui se croyait assurée, comme tant d’autres, de l’impunité dans ses vices. Il est survenu un épouvantable cataclysme : une explosion de volcans, peut-être des puits de bitume... nous dirions aujourd’hui de pétrole, des « étangs de soufre et de feu, » un embrasement de villes et de campagnes, un affaissement du sol, un effondrement, le plus énorme peut-être qui se soit jamais produit. Dans ce gouffre s’est étendue une mer, aux lieux mêmes où s’était étalée une plaine féconde, où avaient pâturé les troupeaux de Loth ; cette mer semble maudite, le sel et l’asphalte y dessèchent tous les végétaux, tous les êtres qui y tombent ; le baigneur qu’on abandonnerait au milieu y flotterait comme une épave, jusqu’à ce que les vautours l’eussent dévoré ; rien n’y vit ; elle ne féconde rien. C’est de l’eau, semble-t-il, mais qui ne réfléchit que des roches nues et qu’évapore inutilement un soleil de feu.
Certes, les cataclysmes analogues ne frappent pas toujours les populations les plus coupables ; les plus éprouvées ne sont pas nécessairement les plus mauvaises. Mais qui peut certifier que ces grandes crises de la nature ne soient jamais un châtiment des perversions de l’humanité ? Le mal physique n’est-il pas issu du mal moral ? Le drame dut être effrayant. A-t-il corrigé quelqu’un ? Ecoutez la musique arabe qui retentit encore, molle, lascive, bestiale, telle qu’autrefois, sans doute. Car rien ne change sous ce soleil !
TERRE-SAINTE IJp
Plus tard, des Cananéens occupèrent Jéricho, aussi dissolus que leurs prédécesseurs, probablement. Survint un peuple que, suivant les récits bibliques, Dieu chargeait d’être l’instrument de sa justice ; les murs de la ville tombèrent et les habitants furent passés au fil de l’épée. La conscience moderne, adoucie par l’Evangile, frémit de cette exécution. Nul peuple chrétien ne se croirait plus en droit de prendre le glaive comme bourreau. Pourtant il se produit encore des exterminations où les frappeurs ne valent pas mieux que les frappés. On ne peut contester que la sévérité de la puissance mystérieuse qui gouverne le monde ne sévisse encore ici ou là. Dieu seul est juge ; mais malheur à qui manie le glaive en son nom ! Un jour devait venir où Israël à son tour tomberait sous l’épée qu’il avait si impitoyablement maniée.
Il y a, dans le récit biblique de la chute de Jéricho et de la conquête de la terre de Canaan, bien des textes que la critique sacrée ne peut plus admettre à la lettre. Plusieurs révolteraient notre sens moral. L’économie hébraïque a pu préparer l’économie chrétienne, elle restera pourtant bien inférieure à celle-ci ; elle en différait sinon par le fond, du moins par l’inspiration ; la loi châtiait sans pitié, la grâce sauve par le pardon et par le relèvement moral. Heureux sommes-nous de vivre dans une société qui a subi plus qu’elle ne pense l’influence du christianisme.
Maudit, avait dit Josué, qui rebâtira Jéricho '. La cité ne
Josué VI, 26.
fut guère reconstruite que par Hérode ; Hérode, le tyran, le bourreau voulut s’y refaire un Eden; s’il y trouva la santé ce ne fut pas pour longtemps, puisqu’il mourut dans une effrayante décomposition morale et physique, d’après le témoignage du livre des Actes des Apôtres1. Certes, ce n’est pas lui qui prêchait la pénitence à la « race de vipères » que Jean-Baptiste baptisait tout près de ces lieux.
Depuis, c’est en vain qu’on éleva ici des églises, qu’on y fonda des monastères ; en vain qu’aujourd’hui même les pèlerins y affluent de tous les coins du monde chrétien ; la malédiction semble rester sur cette contrée qu’on eût crue destinée à une prospérité merveilleuse. Je parle de Jéricho et de son entourage immédiat. Les sources d’eau y découlent de la montagne voisine ; la végétation y verdoie luxuriante et sauvage ; dans de petits jardins fleurit la rose et mûrit l’orange; si le palmier a disparu de la plaine, le sol lui conviendrait et ne demande qu’à enfanter des richesses. Néanmoins, c’est la misère et la mort que cache cette végétation ! La fièvre pâlit les rares habitants blottis sous des huttes de fange desséchée. A quatre pas d’ici, la vallée devient nue et déserte : le silence y règne.
Et le rythme brutal, agaçant, énervant retentit encore ! So dôme et Gomorrhe n’existent plus ; Jéricho n’est plus qu’un amas de gourbis ; mais la saturnale continue toujours.
Le croyant moderne ne peut plus admettre la malédiction éternelle des gens et des choses. A l’exemple du Christ, il se
1 Actes XII, 21-23.
sent appelé à racheter ce qui semble perdu. La charité ne pourrait-elle ressusciter, en la purifiant, cette étonnante contrée ? Si on pouvait la faire contribuer, avec son climat délicieux pendant l’hiver, à la guérison des malades ! Trouver la température des tropiques aux pieds des montagnes de Judée ! Cela semble une heureuse disposition providentielle. N’y a-t-il pas d’ailleurs, dans les produits volcaniques de ce sol, des éléments utilisables pour la cure des infirmes ? Au bord de la mer Morte coulent inutiles, perdues, des eaux minérales tort précieuses. L’eau si salée du lac, elle-même, et si imprégnée de bromures en même temps que de bitumes, a-t-elle dit ses vertus curatives ? Si d’un mal séculaire on pouvait faire sortir un grand bien ! Au nom du Dieu miséricordieux, je braverais sans scrupule la malédiction de Josué : je ferais volontiers de Jéricho une station sanitaire ; mais il faudrait une route pour y arriver, une police plus rassurante, un autre peuple que les Turcs pour l’administrer et des habitants plus intéressants que ces mégères que j’entends répéter obstinément leur immonde refrain.
Au Jourdain, 19 mars.
Tout a été dit sur la mer Morte. Pour qui ne peut la visiter, j’ajoute que, vue de Jéricho, elle rappelle, par les lignes de son entourage, le lac Bourget contemplé du village de ce nom. La vallée du Jourdain m’a fait penser à celle du Chéliff vue d’Affreville. Mais en examinant les choses de près quelles différences ! La fraîcheur de la végétation ne se
LF. TOUR D’ORIENT
rencontre que dans le voisinage immédiat du fleuve, sur une étroite bande de peupliers, de saules, de roseaux ; plus de lumière que n’importe où ; des lignes plus uniformes (l’uniformité n’est-elle pas comme la majesté du désert ?), moins de charme , plus de tristesse ; un air d’abandon datant de trente siècles. Ajoutez une chaleur lourde, énervante, humide au bord du Jourdain, cuisante un peu plus loin. Il ne faut pas s’éloigner beaucoup pour voir la nudité succéder brusquement à la plus vivace des végétations. Là où l’inondation n’arrive pas, c’est le silence de la mort.
Vue dans ses grandes lignes, la vallée sacrée est encadrée par les montagnes de Judée et de Moab. Mais toute la partie plate est loin de subir l’influence fécondante du fleuve. Celui-ci est encaissé entre de hautes falaises rongées au pied par ses érosions ; il coule dans un lit rétréci, ne pouvant plus occuper tout son domaine préhistorique. Ce phénomène s’explique par l’énorme affaissement de la mer Morte qui, en précipitant le courant du fleuve, a dû le forcer à creuser son lit bien au-dessous du niveau primitif. Entre Tibériade et Jéricho la pente n’est pas moindre de deux cents mètres. Il est résulté de ces érosions que la plaine irriguée peut-être jadis devient inaccessible aux eaux, qu’elle reste comme stérilisée. Son sol est d’ailleurs imprégné de sels qui le rendent impropre à produire autre chose que des buissons épineux, de la folle avoine et certaines plantes grasses qui font la pâture des chameaux. Il faudrait des canalisations bien ingénieuses pour rendre propre à la culture cette large vallée qui
jouit d’un climat tropical, grâce à son altitude si inférieure à la Méditerranée.
Du temps de Jésus était-elle en bien meilleur état qu’aujourd’hui ? Nous savons que le plateau qui s’étend entre le lit profond du Jourdain et les montagnes passe pour avoir été le désert de Judée 1 où Jésus venait chercher la solitude. La tradition nous montre ce désert juste au-dessous d’une montagne où elle suppose que le diable transporta Jésus pour le tenter. Certes de là-haut, le Fils de l’homme n’aurait pu voir tous les royaumes du monde 2, mais il pouvait contempler celui de Juda, celui d’Israël, et, par delà le Jourdain, les régions mystérieuses de l’Asie centrale. S’il résolut là de résister au vœu des Juifs qui attendaient un Messie temporel, c’est que son règne ne devait pas être de ce monde 3.
J’ai cherché à me rendre compte du passage du Jourdain par les Israélites. Il y a trois gués connus, dans le cours inférieur du fleuve. Je les ai visités tous les trois ; l’un à l’embouchure même, au moment où il se jette dans la mer Morte. On dit qu’il n’a là qu’un mètre de profondeur, pendant les basses eaux. Mais la rapidité du courant expose les passants à être entraînés en plein lac. Le deuxième gué est au point même où viennent se baigner la plupart des pèlerins, parce qu’on suppose que là Jean-Baptiste a baptisé le Sauveur. Les guides y conduisent le touriste, un peu au-dessous du couvent grec Kasr-el-Yeoudy, en face du lieu où a dû être
1 Mat. III, 1. Luc IV, 1. Marc I, 4.
2 Mat. IV, 8.
3 Jean XVIII, 36.
Guilgal. C’est bien l’emplacement probable du passage d’Israël. Les gens du pays, questionnés par moi, m’ont assuré qu’au mois d’août la baisse des eaux permet de franchir le fleuve en cet endroit, pourvu qu’on suive une direction oblique qui m’a été nettement indiquée. Le niveau est trop élevé en mars pour qu’il m’eût été possible de tenter aujourd’hui l’aventure ; le courant m’eût emporté.
Enfin j’ai visité un troisième gué, un peu plus au nord, près du point où, sur les cartes, est inscrit un bac qui a été remplacé par un pont de bois, le seul qui existe sur le Jourdain. Un Arabe m’a assuré avoir traversé là le fleuve, pendant l’été, sans se mouiller plus haut que la ceinture.
Mais quand les eaux sont hautes, ou seulement quand elles sont à la moitié de leur crue, comme aujourd’hui, on ne peut pas même parler de gué. Or l’écrivain sacré signale le passage des Israélites comme ayant été effectué en pleine crue. L’existence de gués n’explique donc rien, pour ceux qui veulent tenir un compte rigoureux du texte biblique1. Mais elle fournit à l’historien, sinon au théologien, une explication rationnelle.
El-Bireh, 21 mars.
Nous voilà partis pour le voyage de Samarie, de Galilée, de Phénicie, à cheval faute de routes, avec des tentes faute d’auberges. C’est ici notre première halte, pour déjeuner, sur la terrasse d’une maison de paysan que nous avons
Jos. III.
choisie, parce qu’on aperçoit encore de là-haut, dans le lointain vers le midi, le clocher du mont des Oliviers, la coupole grecque du quartier neuf de Jérusalem et toute cette région rude et pauvre du pays de Juda qui nous a attristés, mais qui nous a émus par ses souvenirs bibliques. Comment ne pas relire ici les chapitres XIX et XX du Livre des Juges quand derrière nous, vers le sud-ouest, se dresse le pic fameux de Nebi Samouïl, qui est probablement l’ ancienne Mitspa ? Là se tint l’assemblée des tribus d’Israël réunies en armes pour châtier Benjamin de son crime ! On frémit en pensant aux moeurs impitoyables de ce temps ; quel peuple « au col roide » et au cœur dur ! Aussi dur que les pierres du sentier qu’ont foulé nos chevaux, à travers ces roches glissantes, ces mamelons dénudés, ces vallons ravinés. Ce que déjà nous avons traversé, en trois heures, de rocailles roulantes ou d’aspérités inquiétantes, dépasse nos prévisions ! On nous dit pourtant qu’il en sera la moitié du temps ainsi, dans le cours de ce voyage, jusqu’à Beyrout. Nous n’avons pas le choix. Nous suivons l’unique sentier qui traverse la Palestine et la Phénicie, du sud au nord. Que nous voilà bien en pays turc, malgré les réminiscences juives !
El-Bireh avait peut-être fait partie du territoire de ces Gabaonites qui, par une ruse bien excusable, extorquèrent des chefs d’Israël le serment de leur laisser la vie sauve 1 . Mieux leur convint peut-être d’être esclaves, de couper du bois, de tirer l’eau pour autrui que d’être exterminés sans merci !
1 Jos. IX.
En quittant ce village, nous sommes surpris par des chants étranges, comme d’une ronde enfantine composée de deux phrases musicales, toujours les mêmes, insatiablement répétées. Au détour d’un chemin, sur une place, nous voyons une vingtaine de femmes tourner en rond, chacune touchant de la main l’épaule de sa voisine. Quelques-unes laissent pendre leurs cheveux dénoués. Notre approche les intrigue, mais elles n’ont probablement pas liberté de se déranger de leur danse et de leurs chants. Elles tournent, tournent méthodiquement et psalmodient d’un air sérieux, en mode mineur.
II en est qui, dans cet étrange exercice, portent leurs enfants à califourchon sur leur épaule. De temps en temps, l’une d’elles se détache du cercle, pour se livrer à un sautillement saccadé. Nous questionnons : ces femmes célèbrent une cérémonie funéraire. Quelqu’un est mort et, pendant huit jours, les femmes arabes du pays se livrent à ces rites bizarres. Un peu plus loin, dans la campagne, nous rencontrons un autre groupe. Elles marchent, en se tenant la main trois par trois, et chantent aussi. Ce sont des parentes du mort qui, les cheveux épars et la tête découverte (chose inusitée en Orient), accomplissent un autre rite funéraire.
Ce spectacle me remet en l’esprit la fête de l’Eternel en Silo, où chaque année les jeunes filles du pays sortaient pour danser h C’est à une danse sacrée, d’un genre analogue, que dut se livrer David, devant l’arche sainte, avec accompagnement de musique 2. Rien ne se perd en Orient. Nous avons
1 Jug. XXI, 19-21.
2 2 Sam. VI, 5 et 15.
assisté au Caire et ailleurs à des rites funéraires qui ne manquent pas de ressemblance avec ceux-là.
Béthel, 21 mars.
Est-ce bien ici la « porte du ciel? » Il semble, en effet, que les habitants n’aient plus qu’à soupirer après l’autre monde, car dans celui-ci ils sont bien déshérités. Quel pays ! Des pierres et des pierres encore, des rochers et des rochers toujours. Je comprends que Jacob en voyage n’ait pas trouvé, en ces lieux, d’autre oreiller qu’un fragment de roche. Je ne sais vraiment si un homme pourrait choisir ici une place libre pour s’étendre tout entier par terre sans être meurtri. Et quelle nudité désolée ! Il est possible que les troupeaux des patriarches y aient pâturé jadis ; je ne m’étonne point qu’on y vît encore des bêtes féroces du temps des rois h Mais aujourd’hui elles ne sauraient plus où se cacher, tant la contrée est déboisée.
« L’Eternel est en ce lieu et je n’en savais rien1 2, » dit Jacob. Est-ce cette apparente désolation qui avait fait croire au patriarche que l’Eternel n’était point dans cette contrée ? Il eut peur ; ce lieu lui parut effrayant ! Il n’était qu’un membre de l’ancienne alliance, comprenait mal l’ubiquité divine et ne sentait pas, comme nous, combien la présence de Dieu est vérité rassurante. Il offrit un sacrifice sur la pierre où il avait dormi et appela ce lieu « Maison de Dieu. » Ce beau titre
1 1 Rois XIII, 24.
2 Gen. XXVIII, 10-22.
ne nous effraie plus et j’avoue qu’il me présentait à l’esprit d’autres images que celle de ce pays désolé. Mais nul n’est complètement déshérité sous un Dieu de miséricorde : dans un repli de terrain, j’entrevois un village caché sous quelques figuiers. Là chantent des enfants et sourient des jeunes filles. Non cette « Maison de Dieu » n’est pas toute sévère et triste. Son austérité même cache des grâces aimables que nous ne savions pas voir tout d’abord. Mais ce qu’il serait désirable de voir toujours et partout, c’est l’échelle mystique dressée entre le ciel et la terre, ce sont les anges de Dieu montant et descendant. Que de révélations on leur demanderait ! A condition d’avoir cette foi au monde spirituel, on serait mis en contact avec le Père de toute bénédiction. Qui sait ? C’est peut-être cette recherche du royaume des deux qui est le vrai moyen d’obtenir en héritage les choses de la terre L J’avais songé à faire dresser ma tente à Béthel pour y passer la nuit et essayer d’y retrouver le songe de Jacob. Mais mon drogman en avait décidé autrement et je me consolai en pensant que le spiritualisme chrétien retrouve partout une « maison de Dieu. »
Silo, 22 mars.
Ici, à la place du monceau de ruines informes où mon pied trébuche, fut abritée jadis l’arche de l’alliance. Ce symbole du pacte de l’Etemel avec le peuple juif y resta jusqu’au jour où les fils de Héli la laissèrent prendre par les
1 Mat. VI, 33.
Philistins P Le vieux sacrificateur en mourut de douleur. Il n’y a pas que lui qui ait péri en ces lieux. La nationalité des Cananéens y avait reçu le coup de mort, puisque c’est là que les tribus victorieuses, sous Josué, achevèrent de se partager le territoire 2. Au risque d’être taxé d’hérésie, j’avouerai que je n’aime pas cette histoire. Certes « la terre appartient à PEternel, » et il la donne à qui il lui plait. Mais les fils de Jacob n’étaient pas de ces débonnaires dont Jésus devait dire plus tard qu’ils « hériteront la terre 3. » Ils étaient des violents, de ceux dont Jésus devait dire aussi : « qui frappe avec l’épée périra par l’épée 4. » Ils ont péri comme nation, après avoir supprimé les autres. Ils ne viennent plus même comme étrangers sur ce sol qui avait été pour eux la terre promise. Ici, le paysage est presque désert. En vain une église chrétienne, puis une mosquée ont été érigées dans le cours des siècles, aux lieux où reposa l’arche de l’alliance. Aujourd’hui le pâtre seul y promène ses troupeaux. L’alliance a été rompue. La mort est venue. Elle règne en Silo.
Naplouse, 22 mars.
Ce n’est pas sans intérêt que nous approchons de Naplouse. Notre attente ne provient pas seulement de l’espoir d’échapper pour un temps aux solitudes rocailleuses que nous traversons ; mais nous sentons que nous allons retrouver le souvenir de Jésus, plus humain et plus sympathique
1 1 Sam. IV. — 2 Josué XVIII et XIX. — 3 Mat. V , 5 • — 4 Mat- XXVI, 52.
que celui des héros de l’ancienne économie. Au bout d’une vallée déjà plus attrayante, riche de cultures et peuplée de paysans affairés, voici un carrefour entre les monts ; et au centre de ce carrefour, bien au passage des gens d’autrefois comme des gens d’aujourd’hui, le puits de Jacob ! Certes le rôle du patriarche qui s’était installé ici et les actes de sa famille nous étaient présents à l’esprit. Pouvions-nous oublier le crime de ses fils trompant et assassinant les habitants de la Samarie, pour venger l’outrage de leur sœur Dina 1 ? Pouvions-nous ne pas remarquer qu’à deux pas de là son fils Joseph a trouvé une tardive sépulture, lorsqu’on rapporta ses os d’Egypte 2 ? Mais comme tout cela s’efface devant l’entretien que Jésus eut en ces lieux avec la Samaritaine ! Nous relisons avec recueillement, au bord du puits même, le quatrième chapitre de l’évangile de saint Jean et les récits de l’apôtre nous y apparaissent saisissants, d’une vérité vivante. Oui, c’est bien ainsi que les choses ont dû se passer et se dire. L’eau du puits devait servir de symbole explicatif à un enseignement trop élevé pour une femme ignorante et pécheresse. La progressive illumination de cette pauvre intelligence, les railleries d’abord, puis les surprises, les hésitations, la persuasion définitive par lesquelles passa successivement cet esprit de Samaritaine imbue de préjugés, sont d’une vérité qui saisit encore plus sur place que partout ailleurs.
Et comme c’était bien le lieu de proclamer l’universalité
1 Gen. XXXIV.
2 Jos. XXIV, 52.
du culte en esprit, en face du particularisme sectaire qui avait opposé culte à culte et qui ne voulait adorer que sur le mont Garizim, parce que d’autres n’adoraient que sur Morija ! L’esprit du Christ était alors pénétré du besoin de faire proclamer l’évangile de la fraternité, au milieu de ces Samaritains, frères dédaignés des Juifs, et c’est pour cela qu’il en parla à ses disciples, tout de suite après son entretien avec la Samaritaine. L’enseignement qu’il leur donna sur ce sujet qui eût pu les surprendre, eux si imbus de préjugés judaïques, empruntait comme toujours des figures à la nature environnante. En ce carrefour de vallées que voit-on entre les montagnes de Garizim et d’Hébal, outre le puits de Jacob ? des cultures, de riches moissons qui se préparent : « Les campagnes sont blanches pour la moisson, dit Jésus... je vous ai envoyé moissonner où vous n’avez pas travaillé. » Ailleurs il leur avait dit : « Priez le maître d’envoyer des ouvriers dans sa moisson '. » Il s’agit de la moisson des âmes. Jésus avait donc dès lors conscience de l’universalité de sa mission.
Sous ces impressions nous entrâmes dans Sichem, délicieuse oasis assise dans une gorge rafraîchie d’eaux courantes, entre deux monts rocailleux. C’est avec ravissement que nous plantâmes nos tentes sous les oliviers séculaires, lils de ceux qu’y dut voir Jésus, quand il fut amené à Sichar par les habitants qui voulaient l’entendre.
Jean IV, 35-38 ; Mat. IX, 38.
Garizim, 23 mars.
Un temple, rival de celui de Jérusalem, fut érigé sur cette montagne bien plus élevée que Morija, comme sur un « des hauts lieux » des Cananéens. Il est certain que les peuples de Samarie ont eu de tout temps des tendances à l’idolâtrie. Cette population mêlée, dont les origines n’étaient pas exclusivement juives, alliait volontiers le culte des faux dieux à celui de Jéhovah. Néanmoins l’exclusivisme des Juifs qui refusèrent leur concours pour la reconstruction du temple de Jérusalem a eu des conséquences bien funestes. Souvent un excès de rigorisme aboutit au schisme et retranche une partie du peuple du cadre d’une religion à laquelle on prétend garder son intégrité.
C’est en se plaçant à près de neuf cents mètres d’altitude, sur le Garizim, qu’il est plus facile de comprendre les graves conséquences du schisme. Ce pays est singulièrement étroit et les subdivisions devaient le perdre, en le livrant à ses ennemis. De là-haut, on voit les bornes de la Terre Sainte, vers l’est comme vers l’ouest. Ici la mer bleue avec sa bordure de sables blancs encadrant la plaine de Saron, là les montagnes d’au delà du Jourdain dont la vallée se dessine comme une profonde coupure. Vers le midi un chaos de petites montagnes pelées. De même vers le nord, où surgit, comme barrière extrême, la cime neigeuse du Grand Hermon. Tout près, à nos pieds, la vallée riche et couverte de céréales, que Jésus a dû suivre comme nous quand il se
rendait de Jérusalem en Galilée. Au carrefour de cette vallée avec la gorge plus resserrée qui mène à Sichem, le puits de Jacob, le tombeau de Joseph.
La montagne la plus voisine vers le nord est Hébal, un roc immense qui serait dénudé sans les cactus suspendus à ses flancs, et qui semble porter encore l’empreinte des malédictions qu’on prononçait de son sommet Quant au temple samaritain lui-même, en voici bien encore les matériaux : un chaos de belles pierres taillées, écroulées les unes sur les autres, laissant peu de formes architecturales qu’on puisse reconnaître. Ce monument qui fut tour à tour temple de Jéhovah, temple de Jupiter, église de Sainte-Marie, n’offre plus comme construction religieuse qu’une petite mosquée déjà en ruines. Cette succession de cultes en dit plus que bien des récits historiques.
Redescendons à Sichem. M’y trouvant un jour de sabbat, j’ai l’occasion d’assister à un culte des Samaritains. Cela vaut bien la vue de leur Pentateuque, vue que l’on me refuse, parce que me le montrer un jour de sabbat serait un travail ! Cette exagération de rigorisme m’attriste comme preuve de formalisme, mais elle me réjouit comme exemple de scrupules consciencieux. On sait en effet que l’exhibition du célèbre volume est une occasion de petits profits pour les Lévites. On me présente successivement à plusieurs d’entre eux et aussi au grand-prêtre. Un à un arrivent les fidèles, dans la petite cour qui précède le sanctuaire. Pour y venir quel ghetto
1 Deut. XI, 29.
LE TOUR D’ORIEXT
immonde il a fallu traverser ! On nous installe courtoisement dans cette cour. Les enfants des prêtres accourent et jouent autour de nous. Par les fenêtres de leur logement privé, leurs mères regardent curieusement les visiteurs.
Les hommes seuls ont le droit de prendre part au culte. Voilà une exclusion qui chez nous viderait vite les temples et les églises. A Samarie les fidèles sont d’une exactitude absolue. Même des malades se présentent en toussant. On entre dans une salle voûtée, qui prend jour par une lucarne au sommet de la petite coupole. Chacun revêt une sorte de chemise blanche par-dessus ses vêtements ordinaires. On garde sa coiffure, un tarbouch rouge entouré d’un turban quelconque.
Alors commence une sorte de prière où chacun crie de son côté, à tue-tête, dans sa gamme, ce qui produit vraiment une affreuse cacophonie. Les oreilles commencent à nous faire mal, quand tout à coup le bruit cesse, chacun se prosterne, la face tournée du côté du mont Garizim au pied duquel est la synagogue. Est-ce une adoration muette ? De temps en temps on entend un soupir sortir d’une poitrine creuse. Puis tous se relèvent et cette fois on chante, on prie à l’unisson, avec des saccades brusques, violentes; par toutes ces voix d’hommes semble gémir l’âme angoissée d’un peuple mourant. Voici le tour du grand prêtre, tandis que les fidèles sont prosternés à nouveau. Il chante d’une voix de tête très bizarre et qu’on jugerait ailleurs très fausse, je ne sais quels textes bibliques ou quelles supplications. De temps en temps il pousse comme un cri douloureux, étrange, puis
reprend son thème non moins singulier. L’assistance se relève avec une explosion de clameurs à étourdir un sourd et les prières reprennent en désaccord parfait, chacun semblant ne pas s’inquiéter de ce que crie son voisin. Cela continue ainsi fort longtemps. La fatigue de mon cerveau ne m’a pas permis d’écouter jusqu’à la fm.
J’eusse pourtant bien voulu voir ressortir ces hommes, si beaux pour la plupart, d’un type sémitique si accentué, que j’avais admirés à leur entrée. Il en est de blonds comme des fils d’Albion. Sans leur profil aquilin on les croirait Anglo- Saxons. Mais quels beaux yeux noirs et quel caractère dans ces physionomies ! Les enfants aussi nous ont ravi par leur coupe de figure bien orientale, leur regard quasi-féminin, leurs allures félines. Les fils des Lévites du reste portent les cheveux longs et tressés sur le dos, ce qui contribue à leur donner une apparence hybride. Sont-ce des Juifs de race restée pure ? Ou bien proviendraient-ils de ces Assyriens qui furent transportés en Samarie par Tiglath-Piléser ? J’ai cru remarquer chez certains paysans de Samarie une beauté de type qui surpasse celle des autres Syriens. Il y a vraiment dans ce peuple quelque chose de digne d’intérêt. Leur ténacité est certainement estimable.
Il en est de riches, adonnés au commerce. La plupart sont misérables. Les prêtres vivent d’une dîme qu’ils prélèvent, je ne sais comment, sur les fidèles. Les Samaritains sont bien peu nombreux, deux cents à peine. On se demande comment il en subsiste un seul. On dit qu’au point de vue moral, ils ne sont ni meilleurs ni pires que le peuple musulman au
milieu duquel ils vivent. Pour moi, je ne puis regarder ce reste du passé sans un mélange d’étonnement et d’attendrissement. Plus que le culte juif, le leur m’a surpris et désorienté. J’y sens un formalisme incurable. Ces hommes qui crient si violemment, dans une langue morte qu’ils ne comprennent plus, m’attristent et me touchent tout à la fois. S’ils semblent si pénétrés en écoutant lire la langue des anciens Samaritains, que ne ressentiraient-ils pas s’ils étaient amenés à prier dans la langue qu’ils comprennent, non un Dieu mort depuis deux mille ans, mais le Dieu vivant et miséricordieux de l’évangile!
Samarie, 24 mars.
Un bien charmant pays que la Samarie! Quitter Naplouse est un crève-cœur. Non que la ville soit plus propre que ses sœurs de Syrie, mais de dehors elle fait un effet très gracieux, avec ses maisons blanches percées de fenêtres géminées, ses toitures en forme de petites coupoles, la verdure luxuriante de ses jardins, ses eaux courantes, ses blancs cimetières où se promènent de belles jeunes femmes, comme en un parc de fête. Quelques palmiers mêlés à d’autres arbres lui donnent un caractère plus oriental que n’en ont la plupart des villes de Judée. Et quels oliviers dans les vallons !
Certains points de la Samarie rappellent notre Kabylie algérienne par leur alternative de petits monts et de vallées boisées, cultivées ; d’autres notre Provence. Au sortir d’un pays triste et nu, on est d’autant plus saisi par le charme de ces paysages riants. C’est en passant par une série d’en-
chanteraents qu’on arrive à l’emplacement de l’antique capitale du royaume des dix tribus.
La ville de Samarie était assise, comme reine d’Israël, sur une petite montagne qu’entoure toute une couronne de hauteurs. Vers l’ouest seulement le cercle s’abaisse pour laisser entrevoir la côte et la mer. Quant aux ruines, après avoir visité celles d’une église des Croisés, on est surpris par les restes d’un merveilleux portique de colonnes encore debout, qui entourait l’acropole, sur une immense circonférence. 11 faut aller à Palmyre, dit-on, pour rencontrer rien de pareil. On se croirait en Italie, tant ces colonnades rappellent de souvenirs classiques. Mais ici, il y a bien d’autres réminiscences à retrouver. Cette acropole a dû être couronnée d’un temple de Baal, puis d’un temple d’Auguste. Le paganisme oriental y coudoya l’idolâtrie gréco-romaine. Suivant la justice hébraïque, comment la main de Jéhovah n’aurait-elle pas frappé les tribus infidèles ? Il est certain qu’à peine vivent encore quelques paysans fanatiques et misérables sur les lieux où fut leur capitale. Un rustre musulman a succédé à un Achab !
Jizréel, 25 mars.
C’est encore le souvenir de l’impie que nous retrouvons ici. Nous avons quitté les coteaux riants et boisés ; nous voici au milieu de la riche plaine d’Esdrélon, cette Mitidja syrienne ; un monticule de décombres boueux supporte un hameau de huttes fangeuses ; c’est là tout ce qu’il reste de la seconde capitale de la Samarie. A la place de cette petite
tour s’élevait probablement le palais d’où Jésabel fut précipitée par ordre de l’impitoyable Jéhu b Les chiens qui ont dévoré son cadavre ont laissé des descendants qui jappent encore aux jambes de nos chevaux.
Sur la pente nord, au-dessous du monticule, devait se trouver la vigne de Naboth. Justice a bien été faite et le pauvre spolié a reçu vengeance. Mais Jéhu ? C’est un vilain rôle que celui de justicier. J’avoue qu’il faut des bourreaux pour exécuter les sentences ; mais j’eusse préféré que celui-ci ne se mît pas tranquillement à diner, après avoir foulé aux pieds la reine maudite. On n’avait pas le cœur chevaleresque en ce temps-là.
Nain, 25 mars.
Voici heureusement des souvenirs plus bénis. Nous venons de passer par l’antique Sunam, patrie de la Sunamite 2. C’est bien le pays des mères consolées, car de l’autre côté du même coteau nous arrivons dans un humble hameau, où Jésus jadis rencontrant le convoi de l’enfant d’une pauvre veuve lui rendit son fils 3. Que de mères ont prononcé le nom de Nain avec angoisse et envie, auprès d’un berceau resté muet !
Le Petit Hermon 'auquel sont accolées ces deux localités porte encore le village d’Endor *, célèbre par sa mystérieuse pythonisse. Il fait face à d’autres hauteurs, celles de Guilboa, dont le nom a retenti dans une élégie de David, après la
1 2 Rois IX, 30-37 — 2 2 Rois IV. — 3 Luc VII, 11-17. — 4 1 Samuel XXVIII.
mort de Saül et de Jonathan son fils h On ne peut taire un pas ici sans avoir à relire quelque page émouvante de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Il y a aussi à rappeler quelques faits d’histoire moderne. La bataille du Tabor a été livrée par Napoléon au pied de ces petites montagnes. En vain ce fut une victoire, je ne puis m’empêcher de me demander ce qu’il venait faire ici ? Cette manière d’exécuter un voyage d’Orient, à la tête d’une armée, m’a toujours semblé aussi insensée qu’inutile. Quel profit nous est-il resté de toute cette fausse gloire ? Le prestige qu’y recueillit Bonaparte devait le mener au trône ; nous a-t-il mené à la sécurité, au repos ? La gloire même s’est envolée en fumée.
Tabor, 25 mars.
La forme de cette montagne est un peu trop régulièrement arrondie en coupole pour être pittoresque, mais ses pentes boisées et émaillées de fleurs ont un grand charme de sauvagerie. A mesure qu’on les gravit , le paysage se déroule plus grandiose et, quand on arrive au sommet, près des ruines de la basilique de Sainte-Hélène, sur les murs croulants de la tour construite peut-être par l’historien Josèphe, on reste saisi d’admiration. L’isolement du Tabor en fait un splendide belvédère. Les montagnes de la Samarie au sud, la longue ligne du Carmel jusqu’à la mer, la plaine d’Esdrélon étendue comme un tapis vert, les hautes collines
1 2 Samuel I.
où est assise Nazareth, au nord-ouest; la grande crête neigeuse de l’Hermon au nord, et surtout, vers le nord-est, la profonde dépression du lac de Tibériade qu’on entrevoit pour la première fois, il y a bien là de quoi faire penser !
La Galilée est bien belle, vue de là-haut, et le cercle qu’on contemple exceptionnellement riche en souvenirs bibliques. On dirait volontiers comme saint Pierre « il fait bon ici, dressons-y nos tentes. » Mais est-ce bien là que nous devons placer la transfiguration ? Plusieurs critiques ont supposé que les hauteurs de Saffed, étant plus voisines de Césarée-de- Philippe (Banias) où le Christ se trouvait six jours auparavant, devraient plutôt attirer l’attention des topographes. D’autre part six jours suffisent amplement pour se transporter de Banias au Tabor. Les traditions, nettement fixées au quatrième siècle par des monuments commémoratifs sur cette dernière montagne, ne sont pas un témoignage plus probant ici qu’ailleurs : elles ont pourtant leur poids, en l’absence de toute autre probabilité. Je comprends les doutes des critiques qui ont contesté la tradition. On a cru le Tabor trop habité jadis pour avoir été un théâtre convenable à une telle scène. Pourtant il est assez large pour avoir pu fournir des retraites solitaires à trois apôtres comme au Christ. Enfin on a dit avec raison que le village de Tabourieh, au pied du Tabor, peut aussi bien qu’un autre être considéré comme scène de la guérison essayée vainement sur un démoniaque, par ceux des apôtres qui n’avaient pas assisté à la transfiguration. Qu’importe au demeurant ? Le monde spirituel, où notre foi contemple aujourd’hui le Christ
glorifié, n’a pas d’équivalent matériel qui puisse lui être comparé. La terre est bien belle, mais le ciel est seul éternellement lumineux. C’est là que nous serons transfigurés à notre tour. La transfiguration d’ailleurs fut un fait d’ordre surnaturel dont les conditions matérielles sont impossibles à déterminer. Les écrivains sacrés 1 ne précisant rien sur le lieu de la scène qu’ils rapportent, c’est peut-être un tort de vouloir deviner malgré l’Evangile qui se tait.
Il nous faut maintenant redescendre des hauteurs. Les nécessités de la vie matérielle nous ramènent en des régions plus vulgaires. Nous y retrouverons d’ailleurs le meilleur guide : le doux et aimable Jésus qui a su sanctifier les choses de la vie présente. Comme l’Ancien Testament précède ie Nouveau, avant de retrouver la trace des pas du Sauveur, nous rencontrons des images de l’âge patriarcal: au pied du Tabor, dans des déserts herbus, semés de bouquets de chênes verts, paissent des troupeaux gardés par des pâtres à demi sauvages. Dans les endroits abrités se cachent des tentes en poil de chameau, seul asile de ces nomades. Ainsi devaient vivre les serviteurs de Jacob ou de Laban. Quant aux patriarches eux-mêmes, j’aime à me les figurer, peutêtre à tort, comme plus convenables dans leur tenue. Ils étaient certainement d’un commerce plus sûr.
1 Mat. XVII. — Marc IX.
Tibériade, 27 mars.
Je n’ai éprouvé qu’une déception en avançant vers Tibériade; c’est de ne pas entrevoir aussi tôt que je l’espérais son beau lac. Parti du pied du Tabor, j’ai dû cheminer plus de quatre heures avant d’entrevoir ses eaux bleues : les plateaux qui le précèdent sont fertiles, mais ils ont le tort de le masquer. Aussi mon attente était-elle bien surexcitée quand enfin j’ai débouché dans le vallon rapide qui y conduit. J’avais encore une bonne heure de descente à effectuer ; mais je ne hâtais plus ma marche ; je m’arrêtai même longuement sous un figuier pour contempler le bassin désiré.
Il était bleu, ce jour-là, le lac béni. Il me rappela, de làhaut, par son encaissement, le lac Albano que pourtant il surpasse de beaucoup en majesté et en étendue. Je le voyais encadré dans un cercle de montagnes, moins hautes, moins mouvementées, moins méridionales de couleur que celles qui entourent la mer Morte, mais combien plus avenantes, plus fertiles, plus habitables ! Cette couronne de monts est verte et fleurie. Les coteaux inférieurs sont encore plus attrayants. Partout où on les foule du pied, au printemps, on chemine à moitié enseveli dans les hautes herbes. Une sève intarissable semble monter du sol, qui fait grandir les graminées et les légumineuses dont les troupeaux sont friands. Une vie heureuse de se manifester s’épand de l’intérieur à la surface, comme l’eau d’un vase
Le Tabor.
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trop plein. Mille insectes bourdonnent, mille fleurs luttent d’éclat, il ne manque ici que l’homme et les grands arbres. Un abandon séculaire a malheureusement produit le déboisement ; les cités jadis florissantes de ces rivages ont disparu , le silence s’est fait ; c’est comme un Eden abandonné. Il y a bien là-dessous, à nos pieds, une petite ville pittoresque, avec ses tours en ruine et ses murailles démantelées. Tibériade semble mirer ses maisons et ses palmiers dans les eaux du lac. N’approchez point, il n’y a ici que des habitations informes, amoncelées dans des ruelles infectes. Elles sont peuplées de Juifs venus de Pologne, de Hongrie ou d’ailleurs, qui semblent tout dépaysés avec leur costume semi-européen, disgracieux et sordide ! Dans la patrie de leurs ancêtres on voit bien qu’ils sont des importés. En dehors de Tibériade plus de population, presque plus de vie humaine. Et pourtant il brille gaiement le lac gracieux que fréquenta le Sauveur ; il semble qu’un reflet de la bienveillance du Maître y soit resté pour masquer les ruines sous les fleurs.
Descendons, dressons notre tente sur ses bords, abreuvons notre soif à ses eaux claires, car il fait chaud, terriblement chaud ; l’atmosphère est molle, l’air humide et l’on se croirait dans un bain de vapeur. Nous voici à plus de deux cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée ; c’est déjà la dépression singulière qui semble faire rentrer sous terre tout le cours du Jourdain, jusqu’à ce qu’il aille se perdre dans le gouffre de la mer Morte.
Le moyen seul pratique de visiter les lieux illustrés par
les miracles et la vie du Seignenr, sur les rives du lac, c’est de prendre une barque et de mener pour un jour l’existence qu’il menait avec les pêcheurs qui devinrent ses disciples. Sept bateliers nous font traverser ce qu’on appelait alors mer de Génézareth : quelques kilomètres de largeur sur vingt de longueur environ. Nous visitons d’abord, en face de Tibériade, le pays des Gadaréniens 1 ; ces gens tenaient fort à leurs pourceaux ; je connais bien des paysans dans ce cas. Nous ne retrouvons sur cette côte orientale du lac aucun descendant ni des gens ni des bêtes ; c’est un désert charmant, composé de montagnes très vêtues d’herbes vertes et de fleurs. De petits cours d’eau en descendent même sur deux points, dont les rives sont peuplées de lauriers roses et d’oiseaux. Là vécut jadis une population assez nombreuse, puisque les ruines de Gamala attestent l’existence d’une petite ville, très forte par sa position et qui opposa à plusieurs reprises une résistance énergique à la puissance des Romains.
L’air est lourd, un peu chargé d’électricité ; on transpire sans remuer, étendu dans la barque. Cependant les bateliers rament toujours. Depuis six heures déjà ils poussent à l’aviron, gaiement, bruyamment, en discourant, en chantant ; j’étudie leur caractère et il me semble que les apôtres devaient leur ressembler. L’un d’eux surtout par sa franchise d’allures, son entrain, son expansion, me fait penser à saint Pierre. Il porte bien une certaine moustache de Turc qui
1 Marc V, 1-21 ; Luc VIII. 26-39.
gâte la ressemblance ; mais à observer la façon de ces gens, leur ardeur au travail manifestée par saccades, leur feu qui se ralentit pour reprendre de plus belle, je crois voir remuer et agir le fils de Jona.
Nous nous dirigeons vers le nord du lac, vers l’embouchure du petit Jourdain. C’est près de là, un peu dans les terres, que l’on croit avoir retrouvé les ruines de la Bethsaïda transjordanienne (on en suppose deux). C’est là aussi que Jésus aurait multiplié les pains et les poissons pour nourrir cinq mille personnes l. Ce miracle, surprenant en effet, dans sa forme, ne m’a jamais étonné dans son essence ; nous assistons tous les jours à un prodige semblable : Voici nos sept bateliers ; ils sont épuisés par une demi-journée d’efforts sur les rames ; leurs forces les quittent ; il semble qu’ils aillent défaillir dans cette atmosphère accablante. Avec quoi se refont- ils ? Nous venons de copieusement déjeuner des mets que nous a préparés notre drogman; nous avons cherché dans un peu du jus de la vigne la force nécessaire pour nous faire promener tout un jour. Nous serions bien incapables, avec tout ce renfort, de joindre nos bras à ceux des bateliers pour plus d’un instant. C’est que nous sommes, relativement, des riches de ce monde ; pour nous Dieu n’accomplit pas le miracle de la multiplication des pains. Il nous faut plus que des pains, plus que des poissons, pour continuer à vivre. Mais ces petits, ces pauvres, ces pêcheurs, nous leur avons laissé les reliefs de notre repas, bien peu de chose,
1 Mat. XIV, 13-22 ; Marc VI, 32-45 ; Jean VI, 1-16.
quelques bouchées qu’ils se partagent et qu’ils arrosent de l’eau du lac. Cela leur suffit pourtant, leurs forces et leur entrain leur sont revenus. Ils vont ramer jusqu’au soir, dix heures durant ! et ne faibliront plus. J’en conclus que Dieu ajoute à l’humble aliment du pauvre une vertu nutritive qu’il n’accorde pas à celui du riche. La Providence pratique, beaucoup plus qu’on ne l’imagine, le principe de certains socialistes : à chacun selon ses besoins.
Tandis que nous faisions ces réflexions, le vent fraîchissait brusquement. Au miroir du lac succédaient des rides, puis des moutonnements. Allions-nous essuyer une petite tempête ? Nous n’avons pas eu besoin de crier : « Seigneur sauve-nous ! » mais notre embarras devenait grand, car le vent était assez contraire pour rendre toute manoeuvre inutile. Pourrions-nous rentrer le soir au campement, ou nous faudrait-il passer la nuit dans cette barque, à lutter contre ces petits flots renaissants ? Nous débarquâmes, pour laisser au vent le temps de se calmer, sur un rivage tout rose de lauriers en fleurs, au milieu desquels se jouaient des troupeaux de buffles. Tout près se dressaient ou plutôt s’étalaient les tentes plates, en poil de chameau, d’une tribu de Bédouins pasteurs. Leur hospitalité ne nous eût peut-être pas fait défaut. Mais leurs réduits fort peu nettoyés ne nous tentaient guère. Nous préférâmes leur demander à louer des chevaux pour retourner à Tibériade par terre, le long de la rive. Ces mêmes gens qui auraient tué le mouton gras pour nous recevoir en hôtes, si nous eussions mis le pied sous leur tente, nous demandèrent ironiquement ce que nous ve-
nions faire ici. « — Nous promener, ne vous déplaise. » — « Vous promener? tout à votre aise. Eh bien! retournez chez vous à pied ! » C’est tout ce que nous pûmes tirer d’eux. Le Bédouin n’est pas prêteur, c’est vraiment son moindre défaut. Après la première impression de mécontentement je pensai à part moi : « Ces gens ont raison. Pourquoi se dérangeraient-ils de leurs travaux pour des oisifs ? Peuvent-ils comprendre l’intérêt religieux qui nous amène en ces lieux ! »
Il est grand, cet intérêt. Justement au-dessus des tentes de nos Bédouins est l’emplacement probable de l’ancienne Corazim. Remontés dans notre barque, au bout d’une heure de navigation fatigante, nous entrevoyons sous les broussailles les pierres informes qui sont tout ce qu’il reste de Capernaüm. La Bethsaïda de Pierre ne nous laisse voir que des moulins substitués probablement à la bourgade maudite . Jamais prédictions ne furent accomplies plus à la lettre *. Magdala a été mieux traitée, ayant sans doute moins démérité. Le village de Marie la pécheresse est encore debout, entre le lac et une montagne escarpée. Il me plait contempler ce survivant : sous l’économie évangélique, ce n’est plus uniquement le péché qui perd les âmes, c’est le défaut de repentance et le refus d’amendement.
Il passait partout sur ces rives le Sauveur miséricordieux ; il semait des bienfaits, même au prix de miracles ; il guérissait les malades et nourrissait les foules du pain du corps.
1 Mat. XI, 21 ; Luc X, 13.
•comme de celui qu’il faut à l’âme. S’il est vrai que, même en ce monde, la bénédiction de Dieu fait prospérer, combien différente eût été la destinée de ces contrées, si elles eussent écouté la voix de celui qui les conviait au relèvement moral, à l’ordre, à la charité. Aujourd’hui il leur faudrait, comme Jaïrus, demander une résurrection à Jésus1. Je vois en imagination ces rives charmantes peuplées de bourgades prospères, ce lac sillonné de barques aux blanches voiles, ces pentes plantées d’arbres fruitiers dans de riches vergers, ces plateaux ondulant sous les moissons mûries, ces montagnes mêmes boisées d’arbres toujours verts, et les étrangers visitant ces bords fortunés pour y jouir d’un climat vraiment tropical. Hélas ! Hélas ! Ce n’est qu’un rêve.
En Galilée, sur les chemins, 28 mars.
« Jésus de Nazareth allait de lieu en lieu en faisant du bien » Aussi la tradition veut-elle absolument retrouver sa trace en chaque endroit. Nous avons dit adieu au beau lac et regagné les plateaux ; voici qu’on nous montre un monticule à deux pointes : c’est la montagne des Béatitudes ! Qu’en sait-on ? Est-ce vraisemblable ? Pour parler de si haut aux foules, il eût fallu un porte-voix. La montagne? Elle est partout en ce pays si mouvementé et le premier venu des petits tertres qui accentuent ces pentes pouvait convenir au divin prédicateur.
1 Marc V, 22.
3 Act. X, 38.
Lac de Génézareth.
Ce qui est plus authentique, c’est que le prétendu mont des Béatitudes a été le Calvaire des derniers croisés. Sur cette hauteur, après la perte de la bataille de Hattin, s’étaient groupés Guy de Lusignan et toute l’élite des chevaliers ; épuisés par la faim et la soif, accablés par le nombre, il leur fallut se rendre à Saladin. Ce fut la chute de la domination des chrétiens en Terre-Sainte. Certes les croisés avaient déployé bien de l’héroïsme, plusieurs avaient donné leur vie par dévouement et quelques-uns étaient des saints. Mais la masse ! Avaient-ils mérité une meilleure fin de leurs entreprises prétendues sacrées, ces aventuriers qui n’avaient eu d’autre ambition que de se tailler des comtés, des baronnies dans la robe du Christ ? Méritaient-ils d’être mieux traités, ceux qui avaient massacré sans miséricorde toute la population [musulmane de Jérusalem et qui, en dernier lieu, détroussaient la caravane de la Mecque ? Si la Palestine est aux Turcs, c’est bien que les chrétiens d’alors n’étaient pas dignes de la garder.
Qu’avaient-ils fait du sermon sur la montagne, sur les lieux mêmes où il fut prononcé ? « Heureux les débonnaires,.... heureux les miséricordieux 1 ! »
On prétend aussi nous montrer le champ où les disciples cueillaient des épis un jour de sabbat, au grand scandale des pharisiens 2. Le connaît-on ?
Je crois mieux à la désignation du village de Cana, dont le nom s’est conservé presque intact dans le Kefr-Ivenna des
1 Mat. V.
2 Mat. XII, 1-6.
Arabes. Cette bourgade assise au-dessus d’un vallon boisé touche presque à Nazareth. Il est naturel que la mère de Jésus y ait été appelée à une fête de famille. Là Jésus fit un premier miracle, dans un cercle d’amis L C’est une façon de faire du bien que de se montrer aimable! Il y coule encore une source fraîche d’eau argentine, dans des jardins de figuiers et des bosquets d’oliviers. C’est une des haltes où les voyageurs aiment à prendre un frugal repas, sans trop regretter que cette eau limpide ne se change plus en vin. Après une chaude journée de marche, en Orient, l’eau est le meilleur des nectars.
Nazareth, 29 mars.
Une jolie petite ville, suspendue au flanc d’une assez haute colline, avec un air d’aisance relative, de demi-civilisation qui charme les voyageurs lorsqu’ils arrivent, comme nous, de contrées fort négligées, à demi désertes. On y distingue tout de suite des clochers, de petites coupoles, un minaret, des couvents, des bâtiments d’école. La population paraît plus policée, les gens vous saluent, les femmes se présentent dévoilées et répondent au sourire du passant. Quelques arbres, quelques palmiers même émergent de jardins en pente. C’est gai, vivant, sympathique. Ajoutez que les collines voisines sont très mouvementées, couronnées elles aussi de couvents, d’églises, de maisons. Ce pays est une résidence vraiment humaine, comme il convenait au Fils de l’homme, qui devait
Jean II, 1-12.
incarner en lui l’humanité, au sens profond et aimable du mot. J’aime à constater que le doux Jésus a passé son enfance dans ce paysage aimable, en présence de cette nature riante en même temps que pittoresque, sur un sol fertile, enrichi des produits nécessaires à la vie du peuple, fécondé par le travail du paysan. La vue de ces travaux, de ces figuiers, de ces jardins, de ces petits champs devait lui fournir les images de ses futures paraboles. Des hauteurs qui dominent la ville, la vue embrasse la plaine et les coteaux, depuis le Petit Hermon jusqu’à la mer ; vers le sud les monts de Samarie ; vers le nord ceux qui bornent la Syrie ; je me figure qu’il dut y monter bien souvent, pour prier dans le silence, comme il aima toujours à le faire. C’est dans la contemplation de ces paysages si variés et si attrayants qu’il put méditer et se préparer à sa mission.
Dans cette petite ville aussi il donna l’exemple des vertus privées, de la soumission à Joseph et à Marie, pendant son enfance, du travail modeste pendant sa jeunesse. A la fontaine qui coule encore, en un faubourg de la bourgade, j’aime à me figurer la mère de Jésus quand elle venait, son amphore sur la tète, chercher de l’eau comme toutes les Rebecca et toutes les matrones le font aujourd’hui. L’enfant dut la suivre bien des fois ici, comme les petits que nous voyons s’attachant aux robes de leurs mères.
Il est bon de songer ainsi qu’il a été « semblable à nous en toutes choses 1 » excepté le péché. Un Sauveur entre ciel
1 Héb. II, j 7.
et terre conviendrait moins à nos besoins. Nous ne pourrions le suivre dans les nues s’il y avait toujours habité. Il nous fallait « un souverain sacrificateur, mais qui ne fut en rien étranger à nos infirmités1. » Petit comme nous l’avons été, humble comme le dernier d’entre nous, vivant comme vous ou moi, mais se sanctifiant par la communion avec son Père Céleste. Oui, cela est bon à savoir, à toucher ici du doigt.
A part ces vérités flottantes dans l’ensemble du paysage de cette localité, je ne me soucie du reste de rien préciser. On me montre bien des choses que mon bon sens dit inauthentiques : la grotte de l’annonciation (pourquoi une grotte ?) l’échoppe du charpentier Joseph (qui n’est connue que depuis deux cents ans) ; on me conduit même, par demi-heure de marche à travers une gorge rocheuse bien audessous de Nazareth, jusqu’à un escarpement qui domine la plaine d’Esdrélon, et l’on m’affirme que c’est de là que les Nazaréens ont voulu précipiter Jésus. Je prends le texte évangélique 2 et je constate que c’est « sur le sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie qu’ils le menèrent. » La ville est encore dominée par un sommet montagneux, d’où émerge la roche nue, et qui est percé de trous et de carrières. C’est par là-haut, en un point qu’il serait oiseux d’essayer de déterminer, qu’il faut placer le drame. Etait-il besoin de plus grands escarpements pour faire un mauvais parti au faible fils de Joseph ? Une dévotion sensualiste et sans discernement a voulu tout préciser
' Héb. IV, 15.
2 Luc IV, 29.
ici. Les traditions varient avec les sectes. Chaque communion religieuse tient à avoir son sanctuaire propre. Les Grecs ont choisi une autre roche du précipice, qu’ils opposent à celle des Latins.
C’est bien dans ces rivalités puériles que se consume une bonne part du zèle des dévots, en ce pays. Les protestants même ne réussissent pas à échapper à ces antagonismes, dans la patrie de celui qui, en effet, selon sa prédiction, est « venu apporter non la paix, mais l’épée. » Les écoles qu’ils fondent sont bien utiles pour sortir ces pauvres populations de l’ignorance ; mais combien il est regrettable que la propagande ne puisse pas s’exercer sur la partie du peuple qui méconnaît le Christ, plutôt que sur celle qui le confesse avec plus ou moins de discernement ! Malheureusement ici, non plus qu’ailleurs, aucune communion chrétienne n’a d’action sur les sectateurs de Mahomet.
N’exagérons pas nos regrets : il y a quelque chose d’aussi touchant que sincère dans cette compétition de toutes les fractions du christianisme, qui voudraient s’approprier le berceau et les premières demeures du Seigneur, comme à Jérusalem elles veulent s’assurer son tombeau. Voyons -y un hommage éclatant au Nazaréen, comme au crucifié. Comment n’être point ému aussi devant ces asiles, où la piété de nos chrétiens de toute dénomination se plait à recueillir les jeunes filles orphelines de la contrée, qui risqueraient de se perdre dans l’abandon ou de végéter dans une grossière ignorance ? Ce soin charitable de la femme est d’autant mieux à sa place dans la patrie de la mère de Jésus.
Mont Carmel, 30 mars.
Sur la cime la plus haute de cette montagne était jadis dressé un autel à Baal. Quatre cent cinquante prêtres, défiés par le prophète Elie, invoquaient vainement leur dieu pour qu’il consumât la victime de leur sacrifice. On sait l’ironie mordante du prophète. On sait aussi comment se termina le drame. Les quatre cent cinquante imposteurs furent égorgés au torrent de Kison L
Je devais précisément coucher à l’endroit de cette hécatombe. J’avoue que les ombres de ces prêtres m’eussent hanté sous ma tente pendant mon sommeil. La loi ancienne était terrible pour le pécheur. Heureusement, depuis le Christ, on a appris que Dieu « veut la miséricorde et non le sacrifice. » Il y aurait encore tant à sévir ! Je me demande ici même comment un successeur d’Elie, animé de son esprit, traiterait certain moine qui nous montrait hier, à Nazareth, dans la chapelle dite de F Annonciation,) une colonne restée en suspens à la voûte. Le frère Lieven dans son Guide de la terre sainte, explique fort naturellement comment le haut de cette colonne est resté adhérent à la voûte de la grotte. Mais, cela ne faisant point le compte de la superstition populaire que l’on n’est pas fâché d’entretenir, le moine qui promène là les visiteurs s’arrange pour qu’on y voie un miracle. A moi-même il a voulu présenter ainsi les choses. Il est
1 1 Rois XVIII, 19-40.
Nazareth.
vrai que ce franciscain est un italien. Est-il bien admissible que des ecclésiastiques français beaucoup plus éclairés, veuillent laisser croire ou faire croire au transfert par les anges de la maison de la sainte Vierge de Nazareth à Lorette ? Quand on entend débiter de ces sornettes aux lieux mêmes où l’on suppose avoir été faite l’annonciation, on est pris d’un réel malaise, au moral, et l’on se demande si les gens du monde ne risquent pas de confondre dans un même dédain le surnaturel biblique et les contes des capucins.
Haïfa, 31 mars.
Elle a bien des charmes, la vie sous la tente, mais il y faut le soleil, le beau temps ; nous arrivons ici par un jour de tempête. En vain on dresse nos tentes ; le vent et la pluie les secouent, les baignent à les renverser. Après une longue chevauchée sous l’orage, dans la belle vallée qui longe le mont Carmel, nous nous estimons heureux d’arriver en un lieu où il y a des maisons, des abris solides. Nous voudrions monter sur-le-champ jusqu’au couvent, pour demander l’hospitalité à des carmélites, dont quelques-uns sont français. Mais nous sommes trempés jusqu’aux os et force nous est de nous réfugier, au plus vite, dans une petite auberge voisine de notre campement, la seule de cette région. L’hôte est un Allemand ; il appartient au clan de ces estimables \\ urtembergeois qui ont fondé des colonies agricoles à Haila, à Jérusalem, à Jaffa. Poussés par un sentiment religieux qui leur fait préférer la Palestine à toute autre colonie, désireux
d’ailleurs d’échapper aux tracasseries que leur suscitent, en Allemagne, leurs hérésies ecclésiastiques, ils ont émigré en Terre-Sainte. Car ce sont des sectaires, il faut le constater, et presque des persécutés ; non pas précisément des esprits étroits ; ils se trouveraient d’accord avec bien des libres penseurs en quelques points. Par exemple, ils suppriment le sacerdoce dans l’Eglise, retranchent les sacrements et même ne croient pas tous à la préexistence du Christ. Mais en quoi ils différent des libres penseurs, c’est qu’ils célèbrent journellement leur culte de famille ; qu’ils vont plusieurs fois par semaine s’édifier sous la direction de leurs « anciens, » dans un « temple » qui donne son nom à la secte ; qu’ils chantent tous les soirs des cantiques au lieu d’opérettes ; que surtout, dans aucune de leurs colonies, ils ne tolèrent de « cafés. » J’ai tenu à constater moi-même ces détails, de mes yeux, de mes oreilles, en visitant de jour et de nuit leur trois résidences de Terre-Sainte.
Le résultat de cet esprit religieux, c’est un ordre qui émerveille, une propreté qui surprend, dans des villages de nouvelle création, une sorte de coquetterie de bonne tenue qui fait ressembler ces colonies à des lieux de bains peuplés de chalets et de villas. Ces gens sont venus ici avec de petits capitaux, parfois bien modestes. Ils ont acheté un champ, qui deux hectares, qui dix ou douze, rarement plus. Ils se sont bâti chacun un home confortable ; ils ont tracé des rues, fondé des écoles, édifié des temples, sans le secours de personne et malgré les tracasseries inséparables de l’administration turque. Cela dure depuis plusieurs années et ils
semblent prospérer. Ils ont labouré, planté vignes, fondé de petites industries et on les prendrait pour des bourgeois de vieille roche, administrant leurs héritages. Il est peu de villages européens qui aient si bonne apparence. Comment se défendre de comparaisons humiliantes, quand on rappelle ses souvenirs d’Algérie ? Dans notre colonie africaine pourtant, tout a été donné aux colons ; la protection, la terre, souvent les maisons, parfois le matériel agricole ; mais ce qu’on ne pouvait leur fournir, c’est l’habitude de l’ordre, le savoirfaire dans le travail, la sobriété ; ils 11’apportent pas tous ces vertus avec eux.
Il n’est nationalité qui tienne. Ce sont les Puritains qui ont fondé l’Amérique ; ce sont des sectaires wurtembergeois qui colonisent la Syrie. Les uns et les autres étaient probablement une élite dans leur patrie. L’esprit religieux est un facteur de civilisation comme de moralité.
Nous envoyons aussi en Syrie des religieux, mais ce sont des pèlerins qui 11’y restent pas ou des moines qui ne nous représentent guère ; ils n’y font pas souche de colons.
1 er avril.
C’est le Ier avril. Dites-moi pourquoi cette date me met toujours en gaieté. Serait-ce parce qu’en ce mois printanier ma pauvre mère, il y a plus d’un demi-siècle, me mit au monde et reconnut un garçon quand elle attendait une fille ? Je ne sais, mais depuis que je me connais, il me prend toujours envie de conter une histoire.... au Ier avril. Veuillez croire pourtant que mes récits ne sont pas pour
cela mensongers. Il me suffit qu’en celui-ci perce une pointe de gaieté.
C’était dans l’un des vallons de la Galilée ; l’herbe stimulée par une chaleur tropicale et baignée par des sources vives, poussait fraiche et tendre à tenter Nabuchodonosor. Il était là broutant à belles dents, dans la prairie jusqu’au ventre ; d’un air glouton, il absorbait d’énormes bouchées. Mais je remarquai que sa préférence se portait sur un superbe chardon, de quatre pieds de haut, dont la tige avait deux centimètres de diamètre. Il y avait bien quelques piquants, mais ils étaient si tendres, la croissance ayant été d’une rapidité inconnue à nos climats, que tout passait sans peine. Ai-je besoin de dire que c’était mon âne qui se délectait ainsi ? Survint l’ânier. Celui-ci sembla pris de jalousie et, sans hésitation, rompant les tiges nouvelles, se mit à croquer à son tour ce chardon gigantesque, comme il eût pu croquer un brin de céleri. Bon exemple est contagieux, je voulus en goûter comme les autres. Il faisait si chaud, et l’on avait si grand soif ! Pour un plat de salade on eût laissé sa part du dîner. Etait-il si honteux d’imiter mon âne Nabuchodonosor ? Mon humilité fut récompensée ; jamais je ne fis meilleur repas ; désormais, narguant le préjugé.
Content de mes chardons et secouant la tête,
Je dis : Non plus que nous, l’âne n’est une bête !
Bazar à Damas.
PHÉNICIE ET SYRIE
En avril, à cheval pour la Phénicie.
Encore à cheval! Nous avons ainsi déjà franchi les montagnes de la Judée, les coteaux et les vallées de la Samarie et de la Galilée. A moins de nons embarquer à Haïfa, pour Beyrout, il nous faut recommencer la vie de centaures, huit ou neuf heures par jour, car il n’y a pas plus de routes
carrossables en Phénicie que dans les provinces que nous ve nons de visiter. En vain nous longerons la mer ; après quelques plages de sables fins, nous aurons à franchir bien des caps rocailleux, à longer bien des montagnes dont les éboulements rendront nos sentiers raboteux et mettront notre patience à de dures épreuves. Mais il faut voir la Phénicie. C’est la réalisation d’un de mes rêves de jeunesse. Après le Caire, après Jérusalem, Tyr et Sidon. Voici l’occasion de dire deux mots de notre équipemeut et de notre personnel, avec lequel nous avons eu le temps de faire ample connaissance.
Il nous a fallu tout un matériel : trois tentes, pour nous et notre monde, un fourneau de campagne, des lits, une table, des sièges, des tapis, des couvertures. Il nous a fallu tout un personnel, six hommes, six chevaux de selle, six mulets pour les bagages. Tout cela est nécessaire, ne fûton que deux voyageurs, si l’on n’est jeune et assez fort pour franchir à cheval des étapes souvent trop longues, pour coucher dans des couvents clairsemés et inconfortables ou loger dans les taudis peuplés de vermine que . peut offrir l’habitant. Tous ne peuvent pas se contenter d’œufs durs, de lait aigre et des galettes pâteuses qui passent ici pour des pains. Les faibles, les délicats sont obligés de signer un contrat avec quelqu’un des drogmans entrepreneurs qui ont pour métier de faire voyager les touristes en conditions convenables.
Le nôtre est un Syrien du rite grec, jeune homme assez avenant et qui parle suffisamment le français. Francès, —
PHÉNICIE ET SYRIE
c’est son nom, — avance monté sur un petit cheval blanc. Il est coiffé d’un foulard de soie jaune, vieil or, rayé de noir, que retient un cordon de soie arrondi en diadème autour de sa tête ; il est vêtu d’une veste de drap bleu chamarrée de passementeries et d’un large pantalon bouffant qui, parti d’une ceinture rouge, aboutit à des bottes élégantes ; tel est notre chef de file. Ce gentilhomme a laissé sa jeune femme et ses entants à Jérusalem, pour entreprendre une campagne productive. Il est trop grand seigneur pour mettre la main à la moindre besogne matérielle. S’il laisse tomber sa cravache, il appelle un valet pour la lui ramasser et si j’ai l’inconvenance de lui passer la bride de mon cheval, il appelle un palefrenier pour la prendre à sa place. Son affaire, à lui, c’est de cheminer en tête de la caravane, de donner des ordres aux muletiers, aux gens de peine. Il sert d’interprète, fixe les itinéraires d’accord avec le touriste et fait toutes les dépenses nécessaires, moyennant un prix convenu d’avance. Il est l’homme responsable.
Un domestique personnel est attaché aux voyageurs, pour dresser leur table, leur servir leurs repas, préparer leurs lits chaque soir. Celui-là non plus ne lèverait pas un doigt en dehors de ces fonctions limitées. Quoique frère du drogman, ce garçon fait assez pauvre figure avec son œil louche et sa mâchoire de travers ; mais il retrouve sa dignité quand il a affaire à la plèbe des muletiers (des moukres). Ceux-ci sont des rustres de façons rudes et de mine sauvage. On les garde à son service parce qu’on les sait sous la dépendance du drogman, mais on n’aimerait pas à les rencontrer au
coin d’un bois, si l’on était seul. L’arsenal d’armes qu’ils portent dans leur large ceinture n’est pas fait pour y demeurer toujours inutile. Infatigables du reste, et ne se plaignant jamais, meilleurs peut-être que leurs apparences.
Notre cuisinier, — nous avons un cuisinier, — serait aussi sujet à caution, si Francès n’était responsable pour lui. C’est un type vulgaire de cette classe hybride, comme on n’en trouve qu’en Orient, moitié turc, moitié européen, dans son costume, comme dans ses mœurs et son langage. Sa coiffure arabe jure avec de vilains pantalons pendants ; comme ses babouches avec un vieux paletot sorti jadis de la Belle-Jardinière ; sa moustache est fière, mais sa face est plate et ses yeux faux. Sa cuisine vaut-elle mieux que lui ? Elle présente malheureusement moins de diversité pittoresque : le mouton gras, le poulet maigre et les œufs durs ont sans doute leurs charmes, quand on a fait quarante ou cinquante kilomètres à cheval, mais ils nous sont revenus seize jours de suite, froids à midi, chauds le soir.
Le personnage intéressant de la bande est notre moukre Mustapha. Celui-là est bien du cru. Musulman de religion, il n’a pas daigné apprendre un mot de la langue des Frangis. Il les sert par nécessité, mais avec des façons rudes, hautaines, traitant un étranger comme il traiterait un ballot de marchandises. Sa fonction principale est pourtant celle d’un cavalier servant : il a mission de veiller à la monture de « la madame. » A lui d’en prendre la bride dans les pas difficiles, à lui de seller et desseller les montures. Au besoin, cet hercule saisit « la madame » entre le pouce et l’index,
PHÉXICIE ET SYRIE
pour la descendre de son cheval ou la hisser en selle. 11 fait cela sans politesse, ni grossièreté, mais avec l’air de se dire : ces Roumis sont-ils absurdes de soigner ainsi leurs femmes ! Je suppose que la sienne, s’il n’en a qu’une, est son humble servante. Il a la tête enveloppée d’un grand mouchoir bleu qui se rabat sur les joues et sous le menton. Une corde de laine, grosse comme un câble, retient cette coiffure à son front. Sa veste est de gros drap gris soutaché de drap bleu. Le bas des jambes nu, chaussé de babouches rouges, il porte un large pantalon bleu que, du reste, il quitte sans vergogne pour traverser les petits fleuves de la côte. Quand ses fonctions ne sont pas très actives et que la route est praticable, il enfourche un gros âne rétif, porteur des provisions de bouche. Campé sur son large bât, il se prend alors à chanter en balançant, de-ci, de-là, ses deux longues jambes. Sa béatitude s’accentue lorsqu’il peut allumer son long chibouque et fumer indolemment le tabac turc, si parfumé. Cette pipe est l’objet de sa prédilection. Il laisserait cent fois tomber « la madame » plutôt que son chibouque bien -aimé. Quand il a achevé de le fumer, il l’enveloppe d’une gaine de cuir et le suspend plaisamment à la croupe de son âne, de sorte qu’on voit fraternellement osciller, du même mouvement, la précieuse pipe et la queue du brave animal.
Ainsi accompagnés nous partons dès l’aurore, après avoir avalé une tasse de thé, pendant que les muletiers plient les tentes et les chargent sur leurs bêtes de somme. Xous cheminons toute la matinée, jusqu’à dix ou onze heures, suivant
la longueur de l’étape. On choisit pour point d’arrêt et pour y déjeuner l’ombre d’un arbre, la fraîcheur d’une source, et l’on se repose, comme des Bohémiens, faisant la sieste au bord du sentier, quand les enfants du pays nous en laissent le loisir, quand surtout il n’y a rien d’historique à visiter dans le voisinage. Lorsque la chaleur du jour commence à diminuer, on enfourche ses montures qui n’ont pas été dessellées (!) et qui n’ont eu pour se refaire, les pauvres bêtes, que l’herbe où Mustapha a daigné les attabler. Pendant cet arrêt les mulets ont continué leur route avec les bagages, huit ou neuf heures durant, sans répit. Les moukres nous ont ainsi devancés au rendez-vous indiqué d’avance. Quand nous les rejoignons, nous trouvons nos tentes dressées, nos pliants sur le seuil, notre repas servi. Plus ne nous reste ensuite qu’à converser avec les indigènes du lieu, s’il s’en présente, à rêver sous les oliviers ou sur la pelouse, à relire sous la tente les textes bibliques, à griffonner quelques notes sous la lueur d’une bougie que le vent fait osciller. Enfin on gagne son lit de camp et l’on s’endort comme on peut, au bruit des clochettes des mulets attachés au piquet, autour des tremblantes demeures.
La nuit souvent on s’éveille, quand on sent quelqu’un, bête ou homme, approcher de trop près et frôler la toile qui seule vous sert d’abri ; on cherche d’instinct une arme sous son oreiller. — Puis on se rassure, en pensant qu’un des moukres doit être resté en sentinelle, pour veiller sur les animaux sinon sur les gens ; d’ailleurs on a réclamé l’assistance de deux gendarmes turcs qui montent la garde
PHENICIE ET SYRIE
en fumant les cigares qu’on leur a donnés. Ces braves gens ne sont généralement pas beaucoup plus voleurs que les indigènes. Nous aurions tort de nous plaindre de personne, puisqu’on ne nous a rien dérobé. Nous nous demandions parfois si des Anglais, qui auraient l’originalité de camper ainsi, aux banlieues de nos villages européens, s’y trouveraient aussi en sûreté. Ce n’est assurément pas en Sicile, en Romagne, ni même en Piémont que je voudrais tenter l’aventure.
D’autres voyageurs ont été moins heureux. Ce n’est pourtant pas que nous fussions bien redoutables : les Syriens devaient bien rire en nous voyant le fusil sur l’épaule, le revolver au côté, le casque de sureau sur la tête ... et surtout ... l’ombrelle à la main.
Saint-Jean d’Acre, 2 avril.
Quelle belle courbe de rade que celle qui s’arrondit d’Haïfa à Saint-Jean d’Acre ! Une plage d’un sable fin permet aux chevaux de se lancer au galop, humant la brise salée qu’apporte le vent d’ouest. On traverse deux fleuves à gué, sur la barre de gravier que vient battre le flot marin : c’est le Kison descendu du Carmel, c’est aussi l’antique Bélus, où vit le coquillage dont les Phéniciens extrayaient la pourpre et sur les bords duquel ils inventèrent le verre. Nous campons non loin des remparts de la célèbre cité de Saint-Jean d’Acre, mais sur une éminence d’où nous pouvons contempler encore dix-sept villages de Galilée, depuis la rive jusqu’à Nazareth. Nous les regardons avec émotion, car ce sont les
derniers delà Terre-Sainte. Ici même nous ne sommes plus sur un territoire israéiite ; jamais les Juifs n’ont pu s’emparer de l’antique Accho. Nous entrons en pays profane.
Durant notre ère, cette ville fut pourtant soumise aux influences chrétiennes. Les croisés surtout y dominèrent à plusieurs reprises et longtemps. Elle fut leur dernier boulevard en Syrie. Mais quelle fin eut cette domination, quand soixante mille chrétiens furent massacrés ou vendus comme esclaves ! Le Musulman y règne depuis lors. Le tertre où nous sommes campés est le même que choisit Napoléon pour installer ses batteries de siège .... inutile essai d’un rêveur avide de gloire qui voulait rapporter en Europe, du pays du soleil, assez de vain éclat pour éblouir les peuples !
Une terrible histoire que celle de ces pauvres murs pris et repris tant de fois, bombardés par tant d’assaillants jusqu’en 1840 ! Que de morts nous foulons aux pieds sur ce sol ravagé ! En voici encore qui s’acheminent vers les cimetières voisins : à gauche un enterrement chrétien, du rite grec, à droite un enterrement musulman. Je me joins au cortège de ce dernier. Des hommes chantent des versets du Coran, en portant leur mort en terre. Point de larmes, pas de plaintes: Allah le veut! Un vieillard se place à la tête d’une tombe qu’on semble avoir préparée d’avance en découvrant les os de quelque devancier. Le cadavre est déposé, dans un simple linceul, presqu’à fleur de terre au-dessus de son prédécesseur. Des manouvriers maçonnent une sorte de caveau avec des pierres sèches — et c’est tout ; la foule se retire en devisant.
PHENICIE ET SYRIE
Nos tentes sont dressées presqu’aux portes de ce cimetière. Une poésie terrible se dégage de ce beau paysage, sous l’impression de tels souvenirs historiques et de tels spectacles dans le présent. Je fais, au coucher d’un soleil sanglant, une promenade macabre parmi les nécropoles de tant de générations.
Le soir des chiens errants rôdent dans les ténèbres Cherchant d’impurs festins dans ces enclos funèbres.
Des débris humains et des crânes grimaçants se laissent entrevoir parmi les pierres entrebâillées des sépultures. Comment ne point en rêver la nuit ? Aussi je crois voir, dans mes cauchemars, se relever les peuples éteints ! Les païens, adorateurs de Baal, d’Astarté, d’Adonis dansent une ronde de lamentations devant leurs autels détruits; les croisés, sous leurs armures de fer, laissent flamboyer les orbites de leurs têtes de squelettes, comme pour menacer les Sarrasins vainqueurs ; ceux-ci, à leur tour, domptés par les Turcs, et les Turcs battus par les Egyptiens, implorent le repos et le silence que leur disputent les bêtes féroces; nos pauvres soldats tombés sous le fer et la peste, pour le caprice d’un Bonaparte, si loin de leur patrie, me semblent pleurer après leurs mères absentes ; personne ne leur terme les yeux,
Et le tambour ne les réveille plus !
Cependant un vent doux fait bruisser les cimes des palmiers au-dessus du cimetière; un soupir suave arrive de la côte, comme d’une vague qui caresse les sables ; un ciel étoilé
invite à l’espérance et au bonheur ; l’œuvre de Dieu est ici bien attrayante ; mais les hommes y ont tout gâté.
Tyr, 3 avril.
Ce n’est pas sans tristesse qu’on se décide à dire adieu aux dernières collines de la Galilée. On sait qu’on ne retrouvera plus les traces des pas de l’Homme-Dieu, qui à peine une fois semble avoir visité les quartiers de Tyr et de Sidon, plutôt pour y échapper aux hostilités des Pharisiens et aux obsessions des quémandeurs de grâces, que pour y commencer le ministère spirituel auprès des gentils l. Encore n’est-il pas sûr qu’il ait franchi les frontières septentrionales de la Phénicie. Jésus dut revenir de Phénicie à la mer de Galilée, en tournant à l’est, avant de rencontrer l’obstacle du Liban; il dut franchir, au sud de cette chaîne, la ligne de hautes collines qui sépare la vallée du Léontès de celle du haut Jourdain. C’est donc à peu près dans la région que nous traversions ce matin qu’il guérit la fille d’une humble Cananéenne. N’est-on pas frappé du peu de curiosité naturelle dont a fait preuve celui qui pourtant devait conquérir le monde ? Il n’en visita même pas les grandes villes les plus voisines de son rustique berceau. Du moins les évangélistes n’en disent rien.
Après avoir gravi lentement les pentes d’une chaîne de collines qui semble avoir été la barrière naturelle entre la
Mat. XV, 21-28 ; Marc VII, 24-31.
Tyr, ruines de la basilique chrétienne.
PHÉNICIE ET SYRIE
région juive et la Phénicie païenne, visité des villages prospères tapis sous des vergers et qu’arrosent des eaux courantes, nous nous sommes traînés à travers un chaos de caps anguleux. On ne les franchit que par des escalades, parmi des roches calcaires souvent suspendues au-dessus des flots qui en battent les bases. Cette voie incommode devait être, dans l’antiquité comme aujourd’hui, l’accès principal de la Phénicie, du côté du midi. En un endroit tout escarpé, aux escaliers mal tracés dans la pierre blanche du cap Blanc, on divine le passage appelé jadis Scala Tyriorum. C’est de là que, pour la première tois, on aperçoit, dans un lointain lumineux, entre les montagnes et la mer, la presqu’île où fut Tyr. Les maisons modernes qui se sont substituées à celles de l’ancienne reine des mers donnent encore, de loin, l’illusion d’une cité majestueuse endormie sur un promontoire.
Les souvenirs historiques montent en foule au cerveau, lorsqu’on traverse les débris informes de la première Tyr, bâtie sur le continent. On se hâte pour retrouver des restes dignes de tant de gloires et c’est au galop de son cheval qu’on franchit l’isthme qui réunit désormais l’ilot primitif à la terre ferme. De la chaussée que bâtit Alexandre pour prendre la forteresse maritime on ne distingue rien, sous l’accumulation des sables qui peu à peu comblent les anciens ports. Quand enfin on est arrivé, qu’on a fait le tour des murailles croulantes de la petite ville moderne, on est tout attristé de ne rencontrer rien ou presque rien des ruines espérées. Ce n’est pas qu’en divers temps des fouilles n’aient
été exécutées dans ce sol classique. Tous les terrains vagues autour de l’enceinte sont perforés de trous que, depuis des siècles, y creusent les chercheurs d’antiquités. Rien de méthodique dans ces investigations ; la rapacité des brocanteurs en a presque toujours fait tous les frais. On comble un côté pour déblayer l’autre. On bouche une fouille avec les matériaux de la suivante. Même les ruines immenses des basiliques chrétiennes qui ont succédé aux monuments païens, gisent ensevelies à leur tour avec leurs gigantesques pilastres de granit. Ce que l’on distingue le plus nettement de tous ces restes, ce sont les colonnades de temples submergés par les flots. La vague en bat les bases, ou en recouvre les fûts et le bruit monotone de cette agitation nous fait monter à l’imagination des fumées de tristesse. Il nous semble sentir le sourd rangement des siècles impitoyables, acharnés sur les civilisations humaines.
C’est au bord d’une des petites falaises de cette péninsule fameuse que nous avons planté nos tentes pour y passer la nuit. Les fouettements du flot nous bercent de leurs mélancolies. En attendant l’heure du sommeil, de braves bourgeois, habitants chrétiens de la bourgade moderne, viennent nous souhaiter la bienvenue. Leurs femmes ne sont pas toutes voilées et plusieurs d’entre elles ne craignent pas d’engager conversation avec les étrangers ; on sent ici comme la tradition des mœurs hospitalières d’une ancienne cité de marchands.
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Sidon, 4 avril.
On se demande souvent, en suivant ces cotes, s’il existe vraiment une Phénicie. La bande des terres se rétrécit tellement, entre la mer et les montagnes, qu’on cherche où l’on pourrait bien habiter. Celles-ci, souvent pelées, laissent tomber leurs rocailles jusqu’à l’eau, comme si les torrents les avaient ravinées, effritées. On conçoit qu’un peuple aussi privé de territoire se soit jeté sur les flots pour s’y créer un domaine. Pourtant ici et là, quelles délicieuses oasis ! Nous admirions naguère celle de Raz el-Aïn qui nous a fait faire en plein jour un rêve oriental, avec son village de maisons cubiques endormies sous les palmiers, ses sables blancs, sa rade bleue et aussi sa couronne de potagers irrigués, où la végétation semble affolée de vie. Aujourd’hui nous avons fait halte près du bassin d’une source limpide, à la porte d’une terme qui se mire en un petit golfe, au pied d’un village qui a remplacé Sarepta. Ce nom biblique nous a induit à lire le chapitre XVII du premier livre des Rois, où est racontée l'histoire d’une famine et d’une résurrection. En général, ce pays si poétique sent encore la disette ; le peuple qui l'illustra revivra-t-il ?
Sidon, comme Tvr, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Néanmoins, « au jour du jugement » que tôt ou tard subissent les nations, ces deux villes « ont été traitées moins rigoureusement que Bethsaïda, Corazim et Capernaiïm. »
Ainsi avait prédit le Christ h Elles existent encore quoique bien rapetissées, tandis que, sur les bords du lac de Génézareth, nous avons à peine distingué les ruines des cités qui avaient été témoins des oeuvres du Christ. C’est donc à la lettre que la prophétie s’est accomplie. Il est difficile de le contester.
Sidon même n’est pas sans territoire. Sans doute, comme Tyr, elle est bâtie sur une presqu’ile, un rocher ; mais au delà de l’isthme, sur la terre ferme, quels splendides vergers s’étalent sur des kilomètres de terrains irrigués ! Ce ne sont que fruits et fleurs. La végétation y est si vigoureuse qu’on dirait un fourré de plantes utiles.
Nous aurions cru arriver en paradis, après neuf heures de chevauchée, sans la maudite route qui mène à la ville. Car on a fait une route, hélas ! à travers ces jardins, tout exprès pour nous faire regretter les sentiers tracés par les seuls pieds des bêtes de somme. En Syrie, quand un agentvoyer veut tracer une route, il y fait jeter pêle-mêle des monceaux de gros cailloux et de petits rochers. Si ces blocs ne sont pas plus gros que la tête, il ne les fait point casser, sous prétexte qu’ils n’en valent pas la peine ; quand ils dépassent cette grosseur, on les respecte parce qu’ils seraient trop coûteux à rompre ! Il n’est voiture qui puisse rouler sur les chaussées ainsi empierrées ; les chevaux de selle y glissent ou y buttent à chaque pas. Le plus sur est donc de passer à côté. — C’est pour cela que sont faits les tronçons
1 Mat. XI, 22.
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de route de Phénicie. Il en est de même des ponts. La plupart du temps, la seule ressource est de passer dessous, soit que la chaussée qui y menait autrefois soit interrompue, soit que la voûte soit en partie effondrée. De parapets, il n’est jamais question. Voilà ce que l’administration turque a fait d’une région jadis si célèbre par sa civilisation.
La Phénicie n’est qu’une nécropole de peuples ; les tombes des générations passées, grottes ou fosses, (y bâillent au soleil. Taillées dans les roches durables de cette côte, elles sont parfois tout ce [qui révèle d’anciennes cités. Nous visitions hier les caveaux funéraires d’Ornithopolis, qui nous rappelaient ceux des catacombes romaines. Nous faisons ce matin un pèlerinage aux nécropoles voisines de Sidon ; fouillées naguère et commentées par M. Renan. Païens d’antiquité reculée ou chrétiens de l’ère actuelle, tous ont dormi sous ces voûtes, jusqu’à ce que la rapacité des fouilleurs de trésors et la curiosité des antiquaires les aient expulsés de leurs tristes demeures, en dispersant les os de leurs cadavres et vendant leurs bijoux. Leurs cercueils même ornent nos musées.
Un village maronite, 5 avril.
Nous avions résolu de dresser nos tentes dans un village maronite au bord du fleuve Ed Damour. Nous savions qu’il y existe un plateau couvert de superbes plantations de mûriers et plusieurs grandes filatures de soie, alimentées par des centaines de petites magnaneries. Nous savions aussi qu’un bon accueil nous y attendait de la part de populations chré-
tiennes fort attachées à la France. Munis d’une lettre de recommandation pour l’un des industriels du pays, nous nous sommes fait mener à sa riche demeure, dans le haut du village. Grande a été notre surprise de trouver, au bout de sentiers raboteux et d’escaliers croulants, une noble villa dont les balcons et les terrasses dominent une côte verdoyante de cultures. Des pavés de marbre blanc nous reportent aux souvenirs de Carrare. Si les habitants n’étaient bien orientaux, dans leurs costumes comme dans leurs personnes, nous croirions être transportés en Italie.
Le maître de maison, — un jeune homme au teint brun, — après les premières hésitations, fruit de la timidité et de la réserve native, nous dit en assez bon français tout le regret qu’on éprouve, au Liban, de 11e plus voir paraître comme protectrices les armes de la France. Il convient néanmoins que la demi-indépendance dont jouit sa « nation », grâce aux traités imposés par la France et signés par la Turquie, suffit à peu près aux Maronites et que, somme toute, pourvu que ces traités continuent à être observés, les Libanais aimeront encore mieux se gouverner eux-mêmes, que de passer à l’état de peuple conquis sous le joug de quelqu’une des nations européennes. Ils sont exempts du service militaire, dont la défiance des Turcs les a dispensés. Ils jouissent de franchises municipales très étendues et ne subissent que très modérément les exigences des Turcs. Leur paix semble à peu près faite avec les populations druses qui sont mêlées aux Maronites. Pourvu qu’on n’encourage pas trop du dehors la jalouse humeur des uns ou des autres, cette paix peut très
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bien être maintenue. Ce sont les rivalités françaises et anglaises qui risquent le plus de rallumer le feu, en laissant croire aux esprits entreprenants qu’ils seront soutenus en cas de conflit. Qui dit Druse, dit protégé de l’Angleterre, comme le Maronite l’est de la France. Il n’y a de danger réel que dans cette attitude jalouse. C’est ce qui me semble résulter de mes entretiens en ce pays.
Pendant que nous conversions ici, on apporta les rafraîchissements obligés, le café, les limonades glacées, les confitures parfumées. Puis survint la maîtresse de maison. Nous la savions de sang mêlé, moitié française moitié syrienne, néanmoins ce n’est pas sans une surprise mêlée d’enchantement que nous vîmes paraître une jeune dame, blanche et rose, aux lèvres carminées, aux cheveux blonds pendant en tresses de toute leur longueur, vêtue de soie claire et parlant très finement le français. Cette apparition nous désorienta d’abord. Etions-nous en présence d’une odalisque, d’une femme du monde, ou d’une artiste ? Je dis d’une artiste, car d’elle-même, après les premiers compliments, elle prit une mandoline dont elle sut tirer des sons très délicats ; puis un instrument arabe, sorte de harpe aux cordes horizontalement tendues, dont les modulations conviennent bien à ce milieu syrien. Enfin elle se mit au piano et, avec le brio d’une parisienne, mais la molle sentimentalité d’une orientale, se complut à jouer des variations sur des thèmes arabes d’une singulière originalité.
Voilà ce qu’on peut faire des Syriennes par la culture européenne. Mais toutes n’auraient pas ces dons artistiques
et la plupart restent vulgaires après s’être mal frottées à notre civilisation. La population maronite n’est pas toute entière aussi affinée. Les gens du peuple rappellent en plus d’un point nos paysans du Midi. Autour de nos tentes, des femmes viennent faire cercle, essayant de converser. Comment les membres de cette race issue des chrétiens grécosyriens, qui précédèrent l’invasion musulmane, ne parlentils que l’arabe ou le peu de français que leur apprennent nos moines ? L’idiome primitif a complètement disparu.
Un prêtre indigène qui remplit ici la fonction d’instituteur, se présente à nous pour collecter au bénéfice d’un collège qu’il prétend fonder en faveur de la classe pauvre. Je ne sais trop si son entreprise est sérieuse et viable, mais je lui donne volontiers mon obole, tant il me plaît d’entendre un Syrien s’exprimer dans notre langue et la populariser. Il est beau, du reste, ce lévite paré d’une barbe noire bouclée comme celle d’un Bacchus indien ; sa tête intelligente est un exemple frappant de la noblesse originelle des races de ces montagnes.
Beyrout, 8 avril.
Répéterons-nous ce qui a été si souvent écrit sur la belle position de Beyrout, au pied du Liban? La plaine ondulée et luxuriante de cultures qui l’en sépare, sur une largeur de plusieurs kilomètres, permet d’entrevoir les cimes neigeuses, par-dessus les premières croupes. Les contrastes sont grands, entre les flots bleus du golfe, les verdures intenses de la plaine, les gris ou les ocres de la montagne et les blancheurs
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des cimes. La ville elle-même, quoique bien européanisée, conserve encore des quartiers et des marchés indigènes qui ne manquent pas de caractère. La création du port, qu’on va commencer, préparera un avenir commercial à cette vedette de la Syrie. Les produits de l’intérieur, y compris ceux de Damas, et ceux du Liban si industrieux, si laborieusement cultivé, doivent forcément passer par là. Enfin il y aura un point de la Syrie où les navires seront sûrs de pouvoir aborder par tous les temps. Les splendeurs de Tyr et de Sidon ne renaîtront pas ; on reverra pourtant une vie commerciale en ces contrées.
Il nous paraît intéressant d’étudier ici le rôle des nations civilisées, sur une région où elles se jalouseront longtemps encore. Voici quelques renseignements recueillis sur place.
Dans le Liban, notre influence n’a pas décliné autant qu’en Egypte. Les souvenirs de notre intervention y sont vivants encore. L’industrie séricicole, secondée par nous, est entretenue par des Français ou des Maronites qui nous sont reconnaissants et sympathiques. Partout il y a des filatures et des écoles, entre les mains de populations sur lesquelles notre action est restée prépondérante, malgré les efforts des Anglais, des Allemands et des Italiens. On m’assure que cette position ne se conserve pas sans 'luttes ; mais elle reste marquée de notre empreinte.
L’influence allemande s’exerce commercialement par les entreprises de négociants habiles et socialement par l’entretien d’institutions de charité, hôpitaux, asiles, écoles. I oute jalousie nationale à part, il faut convenir qu’en ce pays si
mal administré, il y a place pour l’activité bienfaisante de toutes les nations civilisées et de toutes les communions religieuses.
On confond souvent l’œuvre des Anglais avec celle des Américains. Les premiers seuls ont un intérêt politique direct à soutenir en Syrie ; mais ils bénéficient de l’œuvre missionnaire des seconds, leur religion comme leur langue étant la même. Les Américains ont fondé à Beyrout une sorte d’université où l’on enseigne, entre autres sciences, la médecine, préparant des docteurs capables de soigner les indigènes. Sauf qu’on n’y exige pas la connaissance des langues mortes, le programme de cette institution ne diffère guère de celui qui est imposé en Europe à nos candidats. Nous avons assisté à quelques-uns des cours donnés, soit dans l’école primaire destinée aux plus jeunes, soit dans les classes d’enseignement secondaire, où l’on s’occupe de sciences. Nous avons été surpris de voir convoquer, avec ces jeunes élèves, les étudiants les plus mûrs de l’école de médecine, au culte presbytérien qui se célèbre deux fois par jour dans une grande chapelle. Imaginerait-on rien de pareil en France ? La fréquentation de ce culte est obligatoire, je crois ; mais aucun ne se récuse ; cette jeunesse apporte bonne tenue et recueillement apparent. Nous avons entendu des centaines de voix, dont beaucoup sont très mâles, s’élever avec ensemble pour le chant de cantiques en langue arabe, dont la musique est empruntée à des recueils protestants.
L’arabe et l’anglais sont naturellement indispensables dans une école américaine établie en Syrie. La langue fran-
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çaise, un instant retranchée de l’enseignement, a été rétablie dans le programme. On ne peut disconvenir pourtant que les Jésuites et les autres ordres religieux venus de France ne contribuent plus efficacement à maintenir l’usage de notre langue en Orient. Ces ordres entretiennent aussi des institutions d’enseignement quasi-universitaire, munies de professeurs gradués. Ceux-ci sont recrutés en France.
L’action des catholiques, aussi bien que celle des protestants, ne s’exerce que sur les chrétiens en Syrie, presque point sur les Musulmans. Le clergé latin essaie de latiniser l’Orient. Il a pour lui les Maronites ; il travaille activement sur les Grecs schismatiques. Ceux-ci fournissent presque exclusivement des élèves aux écoles protestantes ; de sorte que (il faut bien en convenir) la propagande religieuse agit de chrétiens à chrétiens, nation contre nation. A Damas, il paraît que les Lazzaristes ont pu recruter une quinzaine d’élèves d’origine musulmane, mais c’est à la condition d’affecter de n’exercer aucune propagande sur eux et même de les envoyer le vendredi à la mosquée. Faut-il s’étonner que les missionnaires protestants ne soient guère plus heureux auprès des Mahométans ?
Le Père supérieur de l’université que gouvernent les Jésuites à Beyrout, me déclare lui-même que les élèves musulmans ne sont l’objet d’aucune propagande directe. Il s’estime heureux d'en recruter un certain nombre, dans les 105 écoles primaires organisées par son ordre en Syrie, et qui comptent, dit-il, plus de 5000 (?) élèves inscrits. Les
Pères se contentent, pour le moment, de s’insinuer dans les bonnes grâces des familles ; ils y prennent position et attendent patiemment que l’influence acquise porte ses fruits. On voit avec quel discernement et quelle circonspection procèdent les ordres religieux.
L’université catholique que j’ai pu visiter, m’a paru exceller par la belle ordonnance et la bonne tenue. On rivalise difficilement avec les Jésuites, pour ce qui regarde l’habileté administrative. Le programme d’études m’a semblé différer peu de celui des écoles américaines, sauf que les lettres classiques y tiennent plus de place pour l’enseignement secondaire. La théologie aussi y a un développement important. On y instruit de jeunes séminaristes des divers rites unis à l’Eglise romaine, ou qu’on espère rapprocher d’elle ; Grecs, Maronites, Syriens, Chaldéens, Coptes, sont élevés côte à côte. Plus tard, leurs évêques respectifs les ordonnent pour ces diverses communions, mais ils sortent de chez les Jésuites bien disposés à tendre la main à l’Eghse latine ; on prépare ainsi leur fusion avec le catholicisme romain. Encore en cela on peut discerner l’habile politique des Jésuites.
J’ai beaucoup admiré leur imprimerie, dans laquelle ils emploient nombre de jeunes Syriens à l’impression de livres arabes, avec des caractères fondus par eux, dans lesquels, pour plus de netteté, les accents ne font qu’un avec les lettres mêmes. Les protes arrivent à se reconnaître dans les douze cents casiers qui résultent de cette méthode. Il est à regretter que de ces presses sortent tant de iivres
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d’une piété peu éclairante et tant d’images de dévotion dignes du fétichisme.
Néanmoins je n’ai pu m’empêcher de dire au directeur que, en Syrie tout au moins, je pouvais considérer l’œuvre que les Jésuites accomplissent, comme un progrès sur l’état intellectuel des indigènes. Aucune des communions locales n’est à même d’instruire la jeunesse comme ils le font. On peut les laisser tenter leur expérience loin de l’Europe. Il est à craindre qu’ils ne donnent pas au Syrien la rectitude de conscience qui leur manque. Mais ce ne sont pas les Turcs qui réussiraient à régénérer les races orientales ; ils ne se chargent pas même de les faire instruire, n’ayant souci que de les exploiter.
Le patriotisme amène aussi les Français à souhaiter le succès des ordres monastiques dans ces pays déshérités. Quoiqu’il semble contradictoire de subventionner là-bas les congréganistes, après les avoir expulsés de France, il y a peut-être opportunité à ne pas les abandonner, tant qu’ils ne se montrent pas trop audacieux et ne compromettent pas trop la France dans les compétitions locales. L’influence anglaise n’est pas la seule contre laquelle nous aj'ons à rivaliser en Orient. Prenons garde surtout aux envahissements des Italiens qui, sur toutes les côtes de la Méditerranée, font de grands efforts pour substituer leur action, leur langue aussi, à celles de la France. Ayant échoué dans leurs négociations pour rattacher celles des écoles congréganistes syriennes où on enseigne l’italien à l’autorité directe de la Consulta, ils n’ont pas hésité à créer de toutes pièces, en Syrie comme
en Grèce, des écoles laïques entretenues directement par leur gouvernement. A nous de voir si nous voulons laisser la langue italienne remplacer, dans le Levant, notre utile langue française encore si bien en faveur. Si nous ne continuions pas à y subventionner les écoles congréganistes, il faudrait donc imiter l’exemple du gouvernement italien et établir là-bas une annexe de notre ministère de l’instruction publique ! Ce serait courir au-devant de difficultés semblables à celles qu’y rencontre, dit-on, la Consulta. En un pays où les populations sont parquées suivant les cadres ecclésiastiques, la laïcité pure a peu de chances de succès. Quand on parle là-bas des nations grecque, américaine ou latine, on n’entend pas désigner des peuples distincts, mais bien des Syriens rattachés aux rites qui portent ces noms.
Il nous semble pourtant qu’en retour de notre protection et de nos subventions, nous serions en droit de nous montrer plus exigeants que nous ne le sommes sur la nationalité des moines employés dans les institutions qui se réclament de notre protection. Je sais bien que nous avons assumé le rôle de défenseurs de tous les Latins en Orient. Néanmoins c’est une duperie d’y soutenir des couvents, quand ils sont peuplés en majorité d’Italiens ou d’Allemands. Par exemple nous avons constaté, sur le Tabor, que les trois frères capucins du couvent latin (lisez français) étaient le premier italien, le second polonais, le troisième flamand. Dans les corps enseignants tout au moins, il faudrait veiller à ce que la majorité des maîtres fussent français.
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Damas, 10 avril.
Le départ de Beyrout pour l’intérieur s’effectue en conditions singulièrement favorables. Il faut franchir la chaîne du Liban, mais ce qui fut un obstacle pour nos ingénieurs français, quand ils ont créé la belle route de Damas, devient une occasion de surprises agréables pour le voyageur. A chaque détour du chemin, à chaque lacet du savant tracé, la côte se présente sous un aspect nouveau. Quand on a dépassé la plaine verdoyante, franchi les premières collines, qu’une hauteur se superpose à la précédente et que les villages se multiplient dans les plis de terrains ou sur les crêtes, que les maisons de Beyrout apparaissent au bord du beau golfe comme un troupeau de mouettes groupées sur la grève, est-il besoin de dire à quel point on est captivé, séduit ? C’est la grâce unie à la grandeur. Monter ainsi lentement, jusqu’à deux mille mètres d’altitude, est un luxe de jouissance artistique qui compte dans la vie d’un touriste.
Le Liban se montre là dans toute sa richesse et aussi dans toute l’activité féconde de sa population. Les terrains retenus en terrasses par des soutènements laborieux, témoignent de l’intelligence et du bon vouloir de leurs possesseurs. Au sortir des pays musulmans, si négligés, si mal tenus, on sent l’influence d’une religion qui met ici en œuvre le génie humain, en éveillant le sentiment des responsabilités. Les Maronites sont chrétiens, et dans quelque crainte qu’ils aient vécu vis-à-vis des Turcs, leurs suzerains,
et des Druses, leurs rivaux, ils ont pourtant conservé, avec le degré d’indépendance que leur assurent les traités, un espoir de mieux, une aspiration vers le progrès qui finiront par faire du Liban une des contrées les plus prospères. Affranchis du service militaire, ils comptent déjà plus de population que leur pays ne pourra bientôt en nourrir. Aussi tirent-ils de lui, par la culture et l’industrie, autant de profit qu’on en pouvait raisonnablement espérer, vu les conditions où ils sont placés. Piqués par l’exemple et par la rivalité, leurs voisins, les Druses, marchent dans la même voie. Le pays pacifié avance vers le bien-être et fait plaisir à voir.
Si le versant occidental du Liban charme par sa végétation, ses cultures soignées, ses bois d’oliviers, ses jardins suspendus, ses villages riants, le contraste est d’autant plus pénible quand on descend la pente du versant oriental. Là, plus un arbre, presque plus de population. Evidemment les pluies ne rafraîchissent plus tant le sol ; les vents âpres de l’intérieur du continent asiatique n’ont pas l’influence fécondante des nuages venus de la mer. On laboure encore, mais on ne réside plus guère. Ainsi jusqu’à la plaine qui sépare le Liban de l’Anti-Liban. Elle est bientôt franchie, cette étroite zone des vertes cultures qui fut la Cœlésyrie ; puis on remonte en des régions de plus en plus désolées. Le voyageur attristé se dit qu’il ne voudrait pas être condamné à habiter l’Anti-Liban. Aussi ne voit-on de hameaux qu’en quelques vallons irrigués. Avant les beaux jardins qui annoncent la plaine de Damas, on traverse des solitudes montagneuses presque aussi stériles que le sont les déserts qui en-
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serrent la vallée du Nil. Damas même est dominée par des montagnes dont l’aridité semble destinée à faire ressortir le charme des riches vergers, de la fraîche verdure qui forment à la ville une ravissante couronne.
On comprend l’enchantement des Arabes, quand ils parlent de leur Damas : Venir d’un désert désséché, sans verdure, sans ombre ; avoir erré des siècles dans des solitudes inhospitalières, comme le font encore les Bédouins bronzés que nous voyons passer ; puis, entraînés par un conquérant, aborder cette plaine irriguée où les moissons, les fruits savoureux croissent à l’ombre des plus beaux arbres ; écouter sous la feuillée le bruissement de l’eau courante ; trouver enlîn, dans la cité conquise, avec des richesses accumulées, la proie facile des captives chrétiennes, n’était-ce pas, pour des Musulmans, réaliser dès cette vie le paradis de Mahomet ? Leur idéal n’allait pas plus haut. Aujourd’hui même ils ne rêvent rien de plus beau.
Pourtant, le voyageur européen, plus désintéressé dans ses jugements, ne peut monter son enthousiasme au même diapason que les indigènes : il vient de traverser certaines parties du Liban qui lui ont paru presque aussi riches et qui sont plus pittoresques ; il se rappelle avoir habité en Europe des coins privilégiés qui ne le cèdent guère à la plaine de Damas, en fraîcheur et en fécondité végétale. S'il arrive d’Egypte, il cherche à Damas ce qu’il a tant admiré au Caire, les monuments de l’architecture orientale ; il éprouve la déception de n’y en rencontrer qu’un petit nombre. Les minarets de Damas ne sont certes pas des clochers rustiques ;
mais, dans leur ensemble, ils ne peuvent soutenir la comparaison avec ceux de la capitale de l’Egypte. Les maisons ? Elles ont assurément leur cachet d’originalité, en certaines rues étroites où elles semblent s’embrasser par-dessus le chemin; néanmoins les détails de leur architecture sont bien inférieurs, leurs moucharabis bien grossiers, en comparaison de ceux qu’on a admirés au Caire.
Ce qui frappe le plus le touriste, c’est l’animation des quartiers où se concentre le commerce, où grouillent les marchés dans la pénombre de rues couvertes, peuplées de négociants et d’acheteurs, les souks enfin ! La population y est bien ce qu’on attendait d’elie, orientale dans ses types de figures et dans ses costumes. L’asiatique se sent bien là chez lui. Les amateurs de pittoresque, les voyageurs qui cherchent des traits de mœurs originaux, des façons d’être vraiment caractéristiques, ne se lasseront pas d’errer dans les quartiers populeux. Ils pourront s’y arrêter sans crainte de mécomptes, s’y attarder sans lassitude d’esprit. Le Musulman de Damas a bien son cachet propre ; lui du moins 11e risque pas de disparaître de sitôt. La civilisation occidentale l’a à peine entamé. A côté des fils du steppe et des Arabes devenus sédentaires, s’agitent des légions de chrétiens syriens, des Grecs arméniens, des Juifs mêmes qui se démènent, à la recherche du pain quotidien ou de la fortune ; on dirait des essaims d’abeilles dans leurs ruches, auxquels se mêleraient des guêpes ou des frelons. La variété des costumes y égale celle des races et des langues. Les modes occidentales gagnent bien ici ou là ; mais elles sont loin d’avoir absorbé les foules.
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Si l’architecture extérieure des habitations laisse généralement à désirer, pour les chercheurs d’originalité et pour les amateurs de style, nous avons l’occasion de constater par une dizaine d’exemples, qu’il n’en est pas de même des intérieurs. Une lois qu’on a franchi le corridor d’entrée, avec ses angles tournants qui sont une garantie contre les regards curieux des passants, on se trouve dans une cour plus ou moins vaste, où croissent quelques orangers, cyprès, oliviers où grimpent des rosiers, des jasmins, des vignes, autour d’un bassin de marbre rempli d’eau courante, animé d’un jet gracieux. D’un côté de cet atrium s’élève la partie du domicile où peuvent être admis les visiteurs, souvent dans une sorte de salon très richement décoré. De l’autre côté se dissimule le harem, soigneusement clos et isolé, derrière lequel parfois verdit un autre jardin, pour le plus grand agrément des recluses.
L’accueil fait aux étrangers n’a rien de décourageant. Sur la simple demande d’un courrier d’hôtel, nous avons été invités par un très grand seigneur à visiter son palais. Un employé municipal nous a courtoisement fait asseoir dans ses bureaux, dont les décorations fleuries de peintures persanes peuvent être considérées comme historiques. Ailleurs des négociants nous ont ouvert leurs magasins installés dans de vieux palais arabes. Si Damas a gardé quelque chose du fanatisme qui a inspiré les massacres de 1860, nous n’avons pas eu lieu de nous en apercevoir. L’Oriental d’ailleurs est trop indolent pour se montrer féroce autrement que par intermittence.
Quant au caractère artistique des décorations intérieures, il est très spécial et fort different de ce qu’il nous a été donné d’admirer en Andalousie. Beaucoup de peintures sont exécutées sur bois ou sur marbre, accentuant le relief assez effacé des sculptures. Elles enluminent celles-ci de couleurs vives ou d’or, représentant volontiers des fleurs, des bouquets, des feuillages, des rinceaux, des volutes, des vases remplis de plantes. Nous voilà loin des entrelacs ingénieux que, presque seuls, se permettait l’art des Maures. On distingue même des paysages, dans des panneaux ménagés ad hoc, comme par une réminiscence classique. En réalité, l’influence persane est évidente, dans le style et dans les motifs d’ornementation. On sait que les Persans se sont départis du rigorisme des autres musulmans, quant à ce qui regarde l’imagerie. On connaît leurs cuivres repoussés ou gravés, qui représentent souvent des animaux et même des hommes.
Je retrouve mieux la façon de faire des Maures dans les corniches de haut relief, les stalactites suspendues aux angles, les plafonds à caissons ou à poutres finement coloriés. Par places, les marbres précieux des pavages ou des soubassements remplacent les faïences assez rares ici. A notre humble avis, le goût était moins sobre, moins fin, moins, épuré à Damas qu’en Andalousie. Beaucoup de maisons et de mosquées affectent ce ton un peu criard qui semble avoir été imité dans nos cafés-concerts. Certaines formes architecturales seraient classées chez nous parmi les rococo. Que de finesse pourtant dans les plus anciens motifs, que de soin
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dans les détails, que d’ingéniosité dans les créations ! Nous avons subi des surprises et souvent nous sommes restés sous le charme.
Ce qui nous a paru manquer, en plus d’un lieu, c’est la bonne tenue et le bon goût chez les possesseurs actuels. Beaucoup de ces belles demeures dépérissent dans un demiabandon, elles se délabrent faute d’entretien. Presque partout l’introduction de meubles bâtards à demi européens contrecarre l’illusion, fait tomber le rêve des visiteurs. Il y a des contrastes qui jurent, entre le luxe oriental merveilleux des plus vieilles parties, et les négligences voisines de la ruine ou les importations banales et vulgaires. Partout fait défaut ce que rien ne remplace, la main de la femme. N’ayant point pénétré dans le gynécée, nous n’avons pu voir des appartements que ce qui est abandonné aux soins des serviteurs et des esclaves mâles. Ajoutez l’incurie des Orientaux et vous comprendrez ce qui manque forcément de bonne tenue aux plus élégantes, aux plus riches de ces demeures. La vie semble en être absente, comme la bonne grâce féminine. C’est pourtant dans cette partie publique du palais que s’est concentré le plus grand effort des architectes et des artistes. Mais, on ne peut assez le répéter, l’Oriental entretient mal ses immeubles. Son insouciance et son fatalisme laissent tomber tout ce qui s’écroule. Il se bâtira plutôt un palais neuf qu’il ne réparera l’ancien. Temporisateur par tempérament, il laisse aller les dégradations jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour y obvier. Alors il se résigne à porter ailleurs son divan et son narghilé.
Néanmoins tout n’est pas écroulé ni effacé : il restera longtemps beaucoup à étudier à Damas. Après une visite attentive à la grande mosquée vraiment très imposante par ses cours spacieuses et par ses portiques à pilastres, c’est bien dans les résidences des riches indigènes qu’il faut essayer d’entrer, pour se rendre compte de ce que l’art oriental a su créer de choses luxueuses et étrangères à notre civilisation. A côté des maisons musulmanes, il y a d’ailleurs les intérieurs juifs, souvent fort riches et où la claustration de la femme est moins rigoureuse. Les réserves et les regrets que nous venons d’exprimer ne diminuaient que peu l’intérêt et le sentiment de surprise qui récompensaient souvent notre curiosité, dans cette visite aux palais de Damas. On dit qu’en Perse même les invasions ont détruit la plupart des beaux monuments, des habitations historiques. Il est d’autant plus précieux d’étudier, où l’on a la bonne fortune de les rencontrer en partie, les créations de l’art asiatique. Sous ce rapport, si on pouvait pénétrer partout et tout observer à loisir, Damas serait un champ de découvertes inappréciable. Il faudrait pouvoir y passer de longs mois, le pinceau à la main.
On y peut vivre confortablement, en deux hôtels dignes de l’Europe. On y trouve des gens pour converser. Nombre de négociants, tous les pharmaciens parlent français. On s’y promène en landau tout comme à Paris. Cette ville si asiatique n’est pas plus inaccessible à l’Européen que le Caire •ou Alger.
Les chrétiens ne s’y trouvent pas absolument dépaysés. Sans doute, ici, nous ne sommes plus en Palestine : les sou-
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venirs religieux d’origine chrétienne sont rares à Damas. Pourtant on y a conservé celui de saint Paul. On vous montrera l’endroit où il fut ébloui par l’apparition du Christ. On prétend savoir le lieu exact où on le descendit de la muraille, pour le faire échapper à la rancune des Juifs. On croit connaître la maison de Jude, où Ananias alla chercher Saul de Tarse1 2. On m’a même montré la demeure de Naaman le Syrien Malheureusement, le lieu de l’apparition était indiqué jadis à 4 kilomètres de Damas. On l’en a rapproché, pour la plus grande commodité des dévots. Par contre la « rue droite » où habitait saint Paul, chez Jude, existe encore. En vain la ville a subi plusieurs destructions, on a toujours reconstruit à peu près sur les mêmes lieux et dans les mêmes directions. Il existe à Damas un quartier chrétien aussi bien qu’un ghetto. Les églises latines, grecques, arméniennes n’y manquent pas plus que les synagogues. Les chrétiens des différents rites s’y rencontrent sans étonnement à côté de la ville musulmane. Malheureusement, guère plus que leurs voisins les mahométans, ils n’ont senti, comme saint Paul, tomber les écailles de leurs yeux. Il y a bien de l’ignorance et de la superstition dans ces pauvres esprits. Leur supériorité se manifeste surtout dans une remarquable facilité à parler les langues vivantes, comme aussi dans leur dextérité à manier les affaires.
1 Act. IX et XXII.
2 2 Rois V.
LE TOUR D’ORŒXT
Bessima, 15 avril.
Nous avons repris des chevaux, avec un drogman et des moukres, mais cette fois sans tentes, pour traverser l’Anti- Liban, de Damas à Baalbeck, par la route la plus pittoresque, celle qui suit le Barada. Ce torrent, auquel Damas doit ses jardins, descend en effet de cette chaîne, qu’il ravine en gorges profondes. Dans nos plus célèbres montagnes d’Europe, on trouverait difficilement un cours d’eau plus encaissé, dans des paysages plus sauvages à la fois et plus gracieux. Mais ce qui caractérise les bords du Barada, c’est que, si le soleil, secondé par l’irrigation, y fait naître une végétation exubérante de fraîcheur, ces traînées d’émeraude du bord du fleuve sont encastrées dans les ocres rougeâtres ou fauves des roches qui les enserrent. La montagne presque entière est calcinée, rongée par une chaleur sèche qui tue toute plante et défie toute culture sur les hauteurs. L’Anti-Liban n’est habité que dans ses vallées.
A la recherche du pittoresque et des ruines, nous avons, non loin de Bessima, laissé les mulets suivre le sentier praticable, pour nous glisser nous-mêmes dans un aqueduc antique qui surplombe le torrent et qui, le plus souvent, a été entaillé dans la roche vive. La tradition locale en attribue la création à Zénobie ; car la reine de Palmyre joue, dans cette partie de l’Orient, le rôle fabuleux qui est attribué à Virgile en Italie ou à Ramsès en Egypte. C’est elle qui a tout fait. Au-dessous de son aqueduc, nous entendons gronder le Ba-
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rada entre des bouquets de peupliers, des vergers d’abricotiers énormes et des treilles grimpantes. De petits champs trop à l’étroit essaient d’étaler leurs tapis verts au pied d’escarpements sauvages, d’un ton orangé. Au-dessus de ces paradis microscopiques, s’élancent des cimes désolées que la lumière colore en rose.
Au village, sous les vergers ombreux, des femmes arabes, des enfants nous entourent avec une curiosité bienveillante. Ces filles d’Eve ne sont point voilées, comme les musulmanes des villes. Elles semblent avoir l’humeur naïve de nos paysannes d’Europe et questionnent volontiers. Leurs enfants sont reluisants de santé ; quelques petites filles ont des physionomies très fines ; leur teint est singulièrement blanc, partout où le soleil n’a pas infligé son hâle. Un bambin peu vêtu d’un reste de pantalon paternel me demande un bakchich ; je fais semblant de vouloir le fouetter; il me répond hardiment par des coups ; cette race est vigoureuse, saine et fière : il y a là des réminiscences d’une noblesse antique. Sous tous les cieux et dans presque toutes les religions, l’homme garde des qualités qui ne demandent qu’à être perfectionnées par l’éducation. Les Européens sont-ils par nature bien meilleurs que ces montagnards syriens qui vivent presque sans police et au milieu desquels nous nous sentons en si complète sécurité que nous mettons nos armes dans nos sacs ? Quelques mottes de terre à cultiver, un peu d’eau sous leur beau soleil, des fruits à leurs vergers, ces braves gens n’en demandent pas plus pour être heureux. Ils nous sourient et n’ont pas l’air de se scandaliser des différences qui nous séparent.
Ain Fidjeh, 15 avril.
Nous avons rejoint nos chevaux et nous voici arrêtés pour déjeuner, sur les ruines d’un temple antique bâti en énormes blocs entre lesquels jaillit et bouillonne une source très abondante. Celle-ci se transforme aussitôt en un torrent rapide, principal affluent du Barada. Comme on comprend qu’auprès de cette mystérieuse naissance d’un fleuve fécondant, les anciens païens aient érigé un autel et un culte à la divinité qui leur apportait tant de bienfaits, croyaient-ils !
Sur les pentes rapides qui dominent le sanctuaire, de beaux noyers étalent leur opulent feuillage; plus bas, des saules trempent leurs pieds dans l’eau qui miroite ; dans les vergers, des grenadiers mêlent leur fleurs rouges aux verdures des figuiers. Les indigènes, en vrais poètes, ont installé un café au bord de la source; c’est une simple balustrade en bois, contre laquelle hommes et femmes s’accroupissent pour fumer leur narghilé. Le bruit du torrent couvrirait leurs voix, s’ils voulaient converser; mais la rêverie des Orientaux s’accommode bien du silence ; puis ce Heu est si frais !
Des enfants nous apportent des fleurs et attendent discrètement une petite récompense ; des femmes jeunes et belles présentent leurs nourrissons à nos caresses; les pères arrivent, qui nous saluent du geste gracieux bien connu : en mettant la main sur leur cœur, puis à leur front. Ce sont des Musulmans. Un superbe indigène survient, qui se dresse debout sur la rive opposée; il étend son manteau par terre, se place
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dessus, se tourne du côté de l’orient et, gravement recueilli, commence à murmurer tout bas ses prières et ses professions de foi. Il s’incline, se redresse, se touche des doigts les oreilles et les yeux, étend les bras, s’agenouille, se prosterne et de nouveau se relève; le tout sans bruit, avec sérieux, sans se laisser distraire par rien, sans se soucier d’être vu ou de n’être point regardé. C’était l’heure de la prière et, maintenant qu’il s’est conformé au rituel, il reprend son manteau et retourne gravement à ses occupations. Cet adorateur est certainement en progrès moral sur ceux que la même source a pu voir, il y a vingt siècles, sacritîer auprès de sa naïade.
Au pied du vieux temple, l’onde continue à couler, dans un tumulte assourdissant. Elle bruisse ainsi depuis trente ou quarante siècles et depuis cette éternité, des cultes divers se sont succédé ici; Baal, Astarté peut-être ; puis ceux de l’Olympe grec; puis le Christ, enfin Mahomet! Les générations ont prié, travaillé, aimé, souffert. A deux pas est un cimetière où repose tout le peuple de cette étroite vallée. Il a eu son histoire, peut-être, mais elle est oubliée. Ils ont vécu, ils sont morts; c’est tout ce qu’on peut dire des devanciers. Les survivants sont gens sympathiques; ils invoquent à leur manière le « Dieu miséricordieux » ; que miséricorde leur soit faite !
Souk Ouady Barada, 16 avril.
Des escarpements qui ne paraîtraient pas mesquins, même à côté des belles gorges algériennes du Chabet, de Palestro ou de la Chiffa, enserrent l’étroite vallée au tond de laquelle
dort le village où nous arrivons. Sur leurs flancs sont accumulées des nécropoles antiques, creusées dans la roche rougeâtre, des voies romaines taillées à travers les monts, des aqueducs serpentant à couvert ; bien au-dessous, comme dans un abîme, gronde le torrent dont on a détaché quelques filets d’eau, pour irriguer des jardins, féconder des vergers. Là, tapie sous la verdure, est l’humble bourgade où nous cherchons un gîte; son nom signifie : « Marché de la vallée du Barada. »
Chez le cheik, 011 nous a offert la plus belle salle de la maison, une pièce nue, blanchie à la chaux, sans autre ouverture que la porte donnant sur un atrium à colonnade de bois ; le tout assez propre au demeurant. Dans les angles se dressent des coffres incrustés de nacre et, sur des ra)rons, derrière un rideau, s’empile toute une literie consistant exclusivement en tapis et en couvertures ouatées, très épaisses; point de coussins, point de matelas ; pas de divans, pas de sièges, pas de tables. On s’accroupit sur un tapis, comme on peut. C’est là que notre drogman nous apporte le modeste repas qu’il a pu préparer au foyer voisin. Alors survient toute la famille du cheik, pour regarder manger les « Frangis » et essayer un peu de causette avec eux : dix filles et « un enfant, » c’est-à-dire un fils, tous grands. Les filles amènent leurs bébés et voici la salle envahie. On nous questionne avec volubilité. Nos réponses, par gestes ou par mots mal compris, donnent lieu à des quiproquos dont tout ce monde rit gaiement. Ces femmes veulent savoir l’usage de tous les vêtements de la « Madame. » Peu s’en faut qu’elles ne la dés-
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habillent. Les gants surtout les intriguent fort ; toutes voudraient en obtenir une paire. Le nécessaire à ouvrage devient l’objet d’un joyeux pillage, qui prend des aiguilles, qui du fil, qui des boutons. C’est avec bien de la peine que nous nous débarrassons de ces visiteuses, quand vient l’heure d’essayer du repos, sur la couche dure qui a été étalée par terre. Hélas! elles ont laissé après elles des hôtes sautillants et piquants qui paraissent avoir une prédilection décidée poulie sang des chrétiens.
C’est l’unique sujet de plainte que nous aient donné les indigènes de ce pays perdu. Au matin pourtant, le cheik trouva un peu maigre la rémunération que lui offrait notre drogman. Il nous délégua une à une ses dix filles, puis son « enfant », pour réclamer chacun un bakchich, comme droit de joyeux passage. Les plus gros personnages, en Orient, ne craignent pas de tendre ainsi la main. Ils mettent une sorte de fierté à prélever un tribut sur le voyageur. Mais, somme toute, on est libre de limiter le chiffre de ces contributions multiples, parfois même de les refuser tout à fait. Il arrive qu’on soit obligé d’en venir là, les demandes croissant dans la mesure des offres, et la soif des quémandeurs s’augmentant en proportion de la générosité des exploités. Question de mœurs, qu’il ne faut point juger d’après nos délicatesses européennes.
Zebdâni, 16 avril.
Nous avons remonté le Barada jusqu’à ses sources, suivant la fraîche vallée, entre ses deux murailles desséchées.
Avant Zebdâni, elle s’élargit assez pour permettre de riches cultures; le village même est entouré de superbes no)’ers. Nous nous installons à mi-pente, de manière à dominer le paysage et nous déjeunons sous un beau noyer, à côté d’un ruisselet limpide, très pressé de fuir sous la feuillée. Partout verdoient ici les arbres fruitiers de notre Europe : pruniers, coignassiers, amandiers, mûriers, abricotiers, noyers surtout. L’irrigation fait prospérer, même à leur ombre, les céréales qui ne font que germer. Nous sommes à une altitude qui retarde la végétation. Une plaine d’une douzaine de kilomètres nous sépare déjà de notre dernier gite. L’Anti-Liban, divisé en deux chaînons de plus de deux mille mètres de hauteur, conserve encore quelques neiges sur ses sommets. Le Grand Hermon, tout blanc, ferme l’horizon. On nous montre, dans un repli de vallon, Blandan, village frais, que le consul anglais de Damas a choisi pour résidence d’été, où la mission protestante a établi un de ses postes.
Notre rêverie est interrompue par les éclats d’une musique étrange, faite de tambourins et de cymbales, qui passe dans la montagne, à quelques centaines de mètres au-dessus de nous. C’est un rythme arabe, indéfiniment répété. Sur un sentier rocheux, défilent, comme en procession, une trentaine de Musulmans qui célèbrent quelque fête de village, moitié civile, moitié religieuse. Du cortège font partie des centons 'portant des bannières vertes ; il en est qui sont armés de piques d’un demi-mètre de long, fort aiguës à un bout, terminées à l’autre par des boules de métal. Avec ces instruments de supplice, ils se meurtrissent la tête, se transpercent les joues.
Baalbeck. Colonnade du temple du soleil.
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à la grande satisfaction des dévots. Ces actes de fanatisme sauvage n’éveillent pourtant pas dans la population des fureurs bien dangereuses. Preuve en soient les détails que voici :
Quelques jeunes femmes s’acheminent comme nous vers le cortège ; leurs robes jaunes et vertes, à grands ramages, jettent une note joyeuse dans le paysage. Des fillettes les accompagnent, couronnées de fleurs naturelles. Ni les unes ni les autres ne sont masquées. Elles ne craignent nullement d’engager conversation avec le Kavadji et la Kavadja (c’est ainsi qu’elles nous désignent). En voici une qui vient se placer sans cérémonie sous mon parasol ; elle me dit gaiement de lui faire de l’ombre. Je lui réponds: « Tu es donc dame ?» — Elle rit et me réclame un bakchich ; je réplique que, puisqu’elle est dame, c’est à elle de m’en donner. Nouveaux éclats de rire de la bande féminine. Tout cela simplement, naïvement, comme il convient à des natures enfantines. Ces femmes sont certainement de très honnêtes mères de famille. On voit que la Syrie, même en certaines régions mahométanes, a conservé des mœurs qu’on ne s’attend pas à rencontrer en pays musulman. Peut-être est-ce un reliquat de l’époque gréco-romaine ou de la période où le christianisme avait influencé ces contrées.
Sourghaya, 17 avril.
Hier soir, nous couchions à Sourghaya, chez d’humbles paysans qui ont fait de leur mieux pour nous héberger. Si le gite était pauvre, l’hospitalité a été discrète et bienveillante. Notre hôte a deux femmes, l’une déjà vieillie quoique à peine
LE TOUR ü’ORIEXT
âgée de trente-cinq ans ; l’autre toute jeunette et sur le point de devenir mère. Il nous expliqua qu’il avait dû ajouter cette dernière à son ménage, parce que la première ne lui donnait plus d’enfants. Les Musulmans d’aucune classe ne sont disciples de Malthus. Notre homme s’apitoya charitablement sur nous, quand nous lui eûmes exprimé notre regret de n’avoir point de postérité. Je devinai, à son air étonné, qu’il se demandait pourquoi je n’épousais point, comme lui, une jeune femme: «Nous autres chrétiens, n’avons point deux épouses à la fois. » — Il réfléchit : « Tu crois donc que c’est mal ?" — Je cherchai en vain, dans mon esprit, comment je pourrais prouver à ce bigame de conscience si tranquille « que la polygamie est un cas pendable. » Pour lui prêcher une morale à sa portée, je pris un biais et lui dis : « Au moins traite la vieille aussi bien que la jeune. » Il protesta de son impartialité. Qu’exiger de plus d’un pauvre musulman ?
Baalbeck, 17 avril.
Hier matin, nous avons quitté le cours du Barada qui coule dans le sens des déserts asiatiques, pour aller se perdre dans les sables, formant des lacs au delà de Damas. Sourghaya était déjà sur le versant de la Méditerranée oû glissent le Léontès et l’Qronte. Poursuivons : après avoir franchi les derniers escarpements de l’Anti-Liban, nous arrivons dans la large vallée qui porte le nom de Cœlésyrie, entre la chaîne que nous venons de parcourir et la superbe barrière du Liban qui nous sépare de la mer. Les crêtes
PHÉNICIE ET SYRIE
neigeuses de ce rempart contrastent avec la nudité aride des croupes que nous descendons encore ; l’on s’étonne de voir la glace si près, quand soi-même on se sent comme grillé par un soleil déjà bien ardent. Nous regrettons de n’avoir pas l’espoir d’atteindre le Col des Cèdres, inaccessible en cette saison. Nous ne visiterons pas autant que nous le voudrions ce Liban altier, si plein de splendeurs naturelles, si intéressant aussi par sa population. C’est ainsi que, chevauchant entre deux barrières hardies, fasciné par leur majesté, on atteint Baalbeck qui fut peut-être l’antique Bahalath de la Bible, devenu plus tard l’Héliopolis des Grecs et des Romains. Bahal, Hélios, ie soleil, voilà donc la divinité vraiment orientale qui a eu ici son sanctuaire, sous plusieurs civilisations. Ses temples, remaniés bien des fois sans doute, nous sont restés sous la forme de grands monuments grécoromains. Ils sont plus célèbres par la grandeur de leurs proportions et par la richesse de leurs sculptures que par la pureté de leur style. Plus simples ils charmeraient mieux. Assez d’auteurs en ont fait la description pour qu’il soit inutile de l’essayer à nouveau.
Ce qu’on ne redira jamais assez, c’est l’énormité de certains blocs de pierre dont la mise en œuvre remonte évidemment à une mystérieuse civilisation, antérieure aux Grecs, dans ces contrées. On admire les grandes bâtisses des Romains ; on est surpris des pylônes égyptiens, des salles hypostyles de Karnac et du spéos d’Ibsamboul. Mais si ces constructions donnent l’idée, ainsi que les pyramides, d’une grande dépense de richesses, de forces et d’hommes, on
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peut pourtant s’expliquer leur création par les moyens connus de l’antiquité classique ; à plus forte raison les croirait-on possibles aujourd’hui à l’art de nos ingénieurs, sinon aux ressources de nos gouvernements. A Baalbeck, on est soumis à de plus grandes surprises. Quand on trouve, dans une carrière aux portes de la ville, un bloc tout taillé de 23m40 de long, sur 4raio de largeur et 4m50 d’épaisseur, si l’on s’étonne, ce n’est pas que, depuis quatre ou cinq mille ans, il soit resté en place, sans qu’aucun des grands bâtisseurs qui ont passé par là aient pu en tirer parti. Où le prodige commence, c’est quand on trouve des blocs semblables bien et dûment élevés à leur rang, dans la muraille de l’acropole, à 6 m. de hauteur! Des pierres de 500 ni. cubes, d’un million et demi de kilogrammes, pouvaient-elles donc être amenées de la carrière, même par l’effort de quarante mille hommes, sans écraser les rouleaux ou faire entrer tous les supports en terre ? Ici on ne comprend plus. On comprend encore moins qu’une fois transportés sur place, de tels blocs aient pu être élevés de plusieurs mètres et mis en alignement parfait dans la muraille. Quels géants étaient donc les premiers Phéniciens, ou quelle science mécanique inconnue de nous possédaient-ils ?
Baalbeck, 18 avril.
La ville a un air de fête exceptionnel : on annonce le mariage d’un riche indigène du voisinage avec une fille de la localité. Dès le matin dans l’attente, la foule se presse pour voir arriver du dehors des cavaliers qui font caracoler
PHENICIE ET SYRIE
leurs coursiers, manient des lances, tirent des coups de pistolet. Puis vient une procession de piétons armés de longs poignards ou portant des drapeaux ; suivent des joueurs de titre, de tambourin ; leur musique est rythmée en deux phrases toujours les mêmes. On nous montre un jeune homme vêtu moitié à l’européenne, moitié à l’arabe : c’est le fiancé ; il vient d’un village voisin chercher son épousée. Ses amis, ses parents l’accompagnent. Pour clore la marche, plusieurs chameaux, de leur pas cadencé, promènent chacun trois ou quatre femmes suspendues à leur bosse, comme en grappe. Ce cortège s’achemine vers la maison de la fiancée, située au cœur de Baalbeck. On se divise en deux groupes ; les femmes se rendent seules à la maison de l’épousée ; les hommes vont chez un parent du fiancé.
Nous pénétrons dans la cour de cette dernière habitation. Des gens y sont rassemblés autour de deux danseurs déguisés en femmes ; ceux-ci exécutent les mouvements de buste qui caractérisent les danses arabes. Des femmes, des fillettes ont grimpé sur les terrasses voisines, pour assister à ce spectacle peu édifiant. Une chanteuse indigène, voilée, débite des louanges au profit des époux. C’est une sorte d’improvisatrice gagée pour les fêtes joyeuses, comme les pleureuses le sont pour les enterrements. Peut-être la bouche de ces vates profère-t-elle indifféremment des élégies ou des épithalames. Chacune de ces improvisations est terminée par le cri du gosier, si caractéristique, si strident qui exprime l’enthousiasme en pays musulman, mais qui ne sort que de gosiers féminins.
La musiqne cesse ; les hommes entrent dans la maison où on distribue des victuailles aux parents et amis venus de loin. Dans la rue, des jeunes gens s’exercent à soulever une grosse pierre. Celui qui parvient à l’élever à la hauteur de sa poitrine est applaudi par la foule. D’autres joueurs tiennent en main des œufs teints en jaune ou en rouge. Il faut qu’ils devinent quels sont les cuits ou les crus, ce qu’on vérifie en les cassant.
Pendant ce temps, une autre scène se passe dans la maison de l’épousée. Si les hommes n’y sont pas admis, les dames européennes y sont bien reçues. Elles trouvent la jeune mariée assise et parée comme une idole, entre sa mère et une matrone, maîtresse des cérémonies, qui doit l’assister en cette circonstance. Elle parait si fatiguée de son rôle qu’il faut lui faire respirer des sels. Pourtant elle se lève pour saluer les visiteuses étrangères; mais alors elle est prise d’un rire nerveux tout à fait en dehors du programme, car il est de règle qu’elle reste immobile et raide sur son siège. Dans la chambre voisine, des aimées exécutent la danse du mouchoir, chacune à son tour, pour la plus grande édification d’un cercle de femmes. Ces inconvenances entrent dans l’éducation des personnes de toute classe. On les conti nue jour et nuit, à toutes les noces ; les matrones ne s’en lassent point, ce qui donne la mesure du niveau moral delà femme musulmane.
J’avais dû rester à la porte extérieure de la maison, assis sur un fût de colonne et griffonnant ces notes. Les visiteuses indigènes qui entraient, demi-voilées, s’arrêtaient curieuse-
PHENICIE ET SYRIE
ment devant moi et me demandaient ce que je crayonnais là, si je voulais faire le portrait de leurs enfants. On devinait, sous leur voile, un sourire dans leurs yeux et beaucoup de bonne grâce.
Revenons à la cérémonie nuptiale : Au bout de deux heures, les amis du marié s’acheminent vers la maison de l’épousée. Celle-ci en sort avec ses parentes et amies. Le cortège se reforme. Nous le voyons déliter à nouveau dans l’ordre suivant : les femmes ont grimpé sur des chameaux richement caparaçonnés, couverts d’étoffes, de tapis. Hiles étalent elles-mêmes leurs plus belles toilettes, mantes aux vives couleurs, jupons éclatants. Ce qui jure, ce sont les chaussures (des bottines européennes !) et les ombrelles à grands ramages, venues peut-être des magasins du Louvre. Puis repassent les cavaliers armés de lances, de fusils, exécutant la fantasia. Vient ensuite la jeune épousée enveloppée d’un manteau lilas, à raies blanches, soigneusement voilée et abritée par l’inévitable ombrelle. Elle est montée à califourchon sur un cheval, ainsi que sa mère et d’autres matrones. Enfin passe un groupe d’hommes, au milieu duquel chevauche le mari couvert d’une sorte de pallium d’étoile raide, brodée d’or. Il semble promené comme un pontife ou comme une idole, sous son grand parasol. Evidemmer t pour lui sont les honneurs, non pour sa femme. Qu’est-ce qu’une femme, je vous prie ? La courtoisie musulmane ne va point jusqu’à lui céder la place préférée.
Ici les fêtes se suivent et ne se ressemblent point. Pour le lendemain de cette noce la population est conviée à se
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rassembler sur une hauteur voisine, où s’élève la tombe de je ne sais quel marabout. Là, tous les ans, au bruit des tambourins et des fifres, bannières en tête, des centons se livrent à des exercices barbares, analogues à ceux des Aïssaouas : on se martyrise à coups de pointes de fer, on mâche du verre, on se brûle les pieds sur des charbons ardents; comme les derviches, on tourne à étourdir les dévots qui, pris euxmêmes de la contagion hypnotique, se mettent à pirouetter à leur tour. D’autres hurlent en balançant la tête, jusqu’à tomber dans des crises d’épilepsie et, comme brutes farouches, bavent leur extase d’enragés. C’est miracle si toute la population ne devient pas folle momentanément. Nous avons vu de tels spectacles en Algérie et au Caire. Ils ne sont pas faits pour tenter deux fois la curiosité. La fête de Baalbeck se termine par le passage d’un cavalier sur les corps des fervents couchés par terre. C’est, en diminutif, la scène du retour de la Mecque, tel qu’il se célèbre à Damas. D’où vient cette soif de martyre, chez des gens qui ne sentent pas le besoin d’une expiation ? Ils ne sont pas des ascètes, ils sont des ériergumènes. Mais ce fanatisme est systématique, réglementé, discipliné. Quelle étrange contradiction entre ces usages si répandus qu’ils deviennent signe de ralliement de sectes très nombreuses et le sensualisme de l’Islam, qui ne gagne tant d’adhérents en ce monde que par les plaisirs qu’il permet et les délices qu’il promet ! La nature humaine est singulièrement mystérieuse.
PHENICIE ET SYRIE
Côtes <ie Syrie, en mer, 22 avril.
L’un des charmes de l’Orient, c’est que, en dépit de sa réputation d’uniformité, il exige des façons très variées de voyager. Nous avons utilisé des tronçons de chemin de fer, la navigation fluviale, les longues chevauchées sur des sentiers rocailleux, les trajets en pataches cahotantes, les courses à âne, un retour des légendaires diligences de Laffitte et Gaillard, qui nous ont rappelé nos jeunes années ; nous aurions dû employer le chameau, si nous nous étions décidés à pousser jusqu’à Palmyre; maintenant, pour la troisième fois, nous allons nous embarquer, longer par mer des côtes sans routes, au pied du Liban, de l’Amanus, du Taurus, pour faire le tour du beau golfe d’Alexandrette, entre la Syrie et l’Asie Mineure. C'est de Beyrout que nous partons. Nous naviguerons ordinairement pendant la nuit, afin d’arrêter le jour dans les rades de ces rivages escarpés, et de visiter plusieurs petites villes, tandis que notre vapeur fera ses chargements. Nous voguons sous drapeau français, avec un aimable commandant et des compagnons de bonne compagnie.
Tripoli, 23 avril.
Voici notre première étape : un Tripoli ; non pas 1’africain, mais l’asiatique : une côte verdoyante, parfumée d’orangers, au pied de grandes montagnes neigeuses; un petit fleuve ombragé d’arbres à feuillages frais, entre des coteaux plantés d’oliviers ; des émanations qui rappellent le Nord, au sein
d’une nature du Midi ; notre printemps d’Europe, avec un ciel d’Asie]! Quelle hardiesse de lignes, dans les escarpements du Liban ! Quelle grâce dans les hameaux suspendus aux replis du terrain ! Des monuments aussi : un château des Croisés, encore debout avec ses murailles sévères, ses tours menaçantes au-dessus des jardins parfumés ; un couvent de derviches tourneurs endormi au bord du petit fleuve ; quelques mosquées à coupoles et à minarets et deux villes orientales, l’une sur la « marine » l’autre plus à l’intérieur, qui rappelle par ses bazars et ses rues voûtées les quartiers populeux de Jérusalem. Nous n’oublierons pas la demijournée passée au milieu de tels paysages.
La population aussi a son intérêt. L’Arabe y voile sa femme avec un soin jaloux ; mais des Maronites nous appellent au passage, nous embrassant comme frères, parce que nous sommes Lrançais. Un brave prêtre — un grec-uni sans doute — nous invite à visiter son modeste domicile. Il est aux anges de ce qu’un de nos compagnons veut bien prendre sa photographie, avec celle de toute sa famille, femme, filles et petits garçons, car c’est bien un intérieur patriarcal. L’excellent homme n’est pas riche : la messe qu’il dit le matin, dans une chapelle que lui prêtent les Latins, est probablement sa grande ressource au matériel, comme son plus noble office au moral. Ce n’est pas précisément l’instruction qui le caractérise. Ses garçons, qui suivent l’école des Lrères latins, parlent un peu le français et montrent un certain savoir-vivre. Cette famille de prêtre marié inspire le respect, malgré la misère dont on la sent opprimée.
PHENICIE ET SYRIE
Larnaca (Chypre), 24 avril.
Cypris, où Aphrodite régna et qui fut par ce culte rivale de Cythère, a-t-elle donc perdu ses bois sacrés, en même temps que les mystères de sa déesse? On dit que la côte occidentale de l’ile de Chypre est encore vêtue de quelques forêts ; mais l’orientale nous apparaît singulièrement dénudée, blanchâtre, crayeuse. Autour de Larnaca nous ne voyons qu’un territoire presque sans arbres, desséché. C’est pour nous une désillusion d’autant plus sensible que nous quittons la Syrie et les pentes verdoyantes du Liban. Par comparaison avec les escarpements de la côte syrienne, l’ile est d’ailleurs un peu plate, sur ce versant. Nous 11e voyons aucune raison pour que la Vénus orientale fût tentée de rester ici. Elle est partie et a fait en cela preuve de bon goût. Ajoutez que la saison, déjà avancée, a mûri les orges ; on fait la moisson et la terre dépouillée a peu de charme pour l’œil. Ce pays ne doit pas être gai pendant l’été, qui déjà a commencé, jusqu’aux pluies d’automne éloignées de six mois. Il n’y a vraiment plus lieu à une idylle, même en vers latins. Les Anglais s’y sont établis en maîtres, y fondant des maisons de commerce, y exécutant des fouilles. La recherche des antiquités est pour eux la chasse aux livres sterling. D’ici ils surveillent 1 un des chemins des Indes, chemin qui n’est pourtant que dans les iuturs contingents. Que nous voilà loin des fables antiques et du culte d’Astarté !
Les prêtres de l’Eglise grecque montrent avec orgueil, a
Larnaca, un tombeau qu’ils prétendent être celui de saint Lazare devenu évêque de cette ville, après sa résurrection à Béthanie. Je n’ai pas de répugnance à imaginer que celui de qui saint Jean raconte que Jésus lui rendit la vie, se soit consacré au service de son bienfaiteur. Mais nos bons compatriotes de Marseille réclament pour eux et pour eux seuls l’honneur d’avoir eu saint Lazare pour évêque et de posséder ses reliques. Un rév. Père Jésuite, qui navigue avec moi, n’entend pas plaisanterie sur ce sujet ; sa sainte colère contre les Grecs usurpateurs me donne à penser, une fois de plus, que les protestants font bien de s’en tenir aux seules données de l’Evangile, lequel se tait absolument sur le ministère épiscopal du frère de Marthe et de Marie.
Lattakieh, 25 avril.
Une jolie petite ville arabe, aux maisons cubiques, aux toits en terrasse, piquée de minarets, de légères coupoles, entrecoupée de jardins, semée de ruines antiques ; le tout est noyé dans des vergers de fleurs et de fruits. Deux monticules dont l’un, sur un cap, dut être jadis le site de Laodicée, dominent la ville actuelle. De leur cime couronnée d’oliviers, la vue s’étend sur une plaine ondulée qu’encadre un cercle de belles montagnes. Vers le nord, le pic aigu du mont Cassius fait pendant aux cimes neigeuses du Liban, allongées vers le sud; des golfes s’arrondissent entre des caps gracieux. C’est un pays où l’on aimerait vivre, s’il n’était si loin du monde qui pense, écrit, parle et vit de la vie moderne.
La légende propose à la vénération des chrétiens du
PHKNICIE ET SYRIE
voisinage une tombe qu’elle baptise du nom de Thécla, la prétendue femme-sœur de saint Paul. Il y eut ici une église chrétienne, du temps de saint Jean. Elle fut « rejetée, dit l’apôtre visionnaire i, parce qu’elle était tiède. » Le reproche qui lui fut fait de « se dire riche, » de croire qu’elle n’avait « besoin de rien, » alors qu’elle méconnaissait la véritable richesse, répond bien aux vraisemblances. Les contrées prospères, où l’aisance enfante la mollesse et l’orgueil, sont souvent celles où l’on oublie le plus la patrie céleste. Le succès y aveugle les âmes ; on n’y veut pas entendre parler de « repentance, » et l’on n’écoute point Celui « qui se tient à la porte et qui frappe. » Est-ce donc à cause de cela que survient tôt ou tard un conquérant brutal qui ne laisse plus pierres sur pierres ! Alors « on a besoin de tout, » et l’on reste « malheureux, misérable, aveugle et nu, » même lorsqu’on se fait apostat et qu’on renie le Christ pour Mahomet, ainsi qu’il est arrivé à la plupart des habitants de Laodicée, dont fort peu sont restés chrétiens.
Telle est du moins l’explication biblique de bien des décadences historiques. Elle n’est pas d’accord avec les données de l’évolutionnisme qui prévalent aujourd’hui ; mais elle se rattache aux racines de la conscience humaine, et comme elle est bien faite pour rendre songeur !
Alexandrette, 26 avril.
C’est ici le fond du magnifique golfe qui s’enfonce entre les deux Asies, la Mineure et l’autre. Nous nous croyons
1 Apoc. I, 1 1 ; III, 14-22.
dans une sorte de lac ordinairement bleu, ceint de montagnes hardies. La petite ville est bien misérable, assise comme elle l’est dans des marais pestilentiels ; mais les monts qui la dominent sont imposants, avec leurs déchirures, leurs cols, leurs maquis, leurs vieux pins.
Cette contrée est célèbre à plus d’un titre : ne fut-elle pas l’un des passages obligés des peuples envahisseurs? Ordinairement ils venaient de l’est pour fondre sur l’Occident ; parfois ils sont allés en sens contraire, comme Alexandre, dont tout rappelle ici les exploits. L’étroite plaine, au nord d’Alexandrette, entre la montagne et la mer, c’est le champ de bataille d’issus, si fatal à Darius. Plus à droite, sur la chaîne même de l’Amanus, nous allons visiter les Pila Syria, ce défilé fameux qui donne encore accès aux marais d’Antioche, puis aux régions plus lointaines d’Alep et de l’Asie centrale. C’est l’un des points de vue recherchés par les touristes qui aiment à contempler, de ce col, des régions que n’aborde guère le commun des voyageurs.
Antioche même, dont les restes sont assis au bord d’un grand lac, n’est que rarement visitée. Cette ville aussi fut du nombre des cités chrétiennes de l’Orient, fréquentées par des apôtres. Elle fut plus tard le siège d’une des principautés fondées par les croisés. Le joug des Turcs en efface toute vie. L’Asie se meurt. Que de choses il faudrait pour la ressusciter ! Comment le berceau des nations est-il devenu leur tombe ?
ASIE-MINEURE ET CONSTANTINOPLE
Tarse, 27 avril.
Nous voici en Asie-Mineure, dans cette Cilicie qui fut envahie si souvent par la cohue des peuples se ruant les uns sur les autres. Le Taurus dresse ses cimes neigeuses au delà d’une plaine endormie, près d’une plage semée de ruines. Un petit chemin de fer, ô miracle ! nous amène du port de Mersine jusqu’à Tarse. Tarse ! un nom qui a ses illustrations, dont la moindre n’est pas d’avoir vu naitre saint Paul. Ce petit juif y avait reçu le jour, dans quelqu’un des ghettos qui
Pont de Galata, à Constantinople.
étaient disposés déjà comme aujourd’hui, à travers le monde. Il y faisait, pour subsister, des tentes en poil de chameau, semblables à celles dont on vend ici l’étoffe.
Près de Tarse coule encore le Cydnus où Alexandre faillit trouver la mort, à la suite d’un bain imprudent, où Cléopâtre navigua en costume d’Aphrodite, pour captiver Antoine. Ici vinrent mourir plusieurs empereurs. Ici encore dans un monument gigantesque dont les ruines nous étonnent, la légende suppose que se fit brûler Sardanapale, avec ses trois cents femmes! Quel étrange mélange de memoriœ!
Pour compléter ce disparate, voici des gens venus de l’extrême Occident, que les anciens Grecs eussent appelés des Barbares. Ils s’installent dans le pays pour y implanter leur religion, leurs mœurs, leurs façons d’être et de penser. Il se trouve que ces Barbares, parmi les descendants de Grecs abâtardis ou d’Orientaux abêtis, sont les seuls hôtes civilisés de ces pays devenus barbares à leur tour. Il en est d’ascètes, parmi ces étrangers, qui vivent dans des couvents, moines qui prétendent catholiciser l’indolence et la sensualité orientales. Il en est aussi de plus modernes, plus humains par leur morale pratique, protestants en quête de prosélytes. Les maisons de ceux-ci étonnent l’indigène par la bonne tenue qui s’y remarque, leurs femmes sont des prodiges de science, au milieu de Turcomanes abruties. Ils fondent des écoles où on enseigne l’Evangile, en même temps que les langues arabe •et anglaise : c’est la mission américaine dont l’influence s’exerce surtout sur les Arméniens de la contrée.
ASIE-MINEURE ET CONSTANTINOPLE
L’Archipel grec, 29 avril.
Nous avons longé la côte d’Asie-Mineure, l’une des plus tourmentées qui se puissent imaginer. A regarder du bord ces montagnes déchirées que séparent des myriades de ravins, couvertes de maquis, rôties par le vent du large et par un soleil implacable, on se demande le secret de leur prospérité passée. Le Taurus est d’un grand effet pittoresque; mais si l’Asie-Mineure n’était composée que de reliefs aussi rudes, on désespérerait de la voir sortir jamais de la barbarie où elle est tombée. Cette côte célèbre dès l’antiquité par ses pirates, l’est encore aujourd’hui par son brigandage. Le beau n’est pas toujours voisin du commode.
Nous entrons dans l’Archipel grec. La mer est assez calme, le ciel très pur, les flots très transparents. Quel enchantement de glisser presque inconsciemment entre des îles semées comme des mouettes sur un miroir d’émeraude ! C’est Rhodes avec ses tours et ses souvenirs des chevaliers chrétiens ; c’est Cos escarpée sur l’une de ses faces, riante et peuplée sur l’autre ; c’est le promontoire de Cnide qui évoque les images profanes mais gracieuses de la poésie grecque : les colombes de Vénus y voltigent encore, mais la déesse a disparu et son temple n’est plus que ruines. Voici Pathmos prison de l’apôtre Jean, retentissante encore des révélations apocalyptiques; puis Samos la grande, la fertile, la populeuse, proie disputée par les conquérants anciens, aujourd’hui encore gémissante de sa servitude. Enfin et surtout il faut regarder
Chio, si près du continent qu’elle semble en avoir fait partie, avec ses montagnes, ses jardins ; après avoir été la victime de bien des envahisseurs, elle a perdu presque toute sa population grecque dans la guerre de l’indépendance ; mais de telles contrées ne restent pas longtemps sans possesseurs : elle compte à nouveau jusqu’à soixante-dix mille habitants. L’Archipel semble un paradis flottant que la perversité humaine transforma bien des fois en enfer ; mais un paradis païen, tout pénétré de chants épiques et de senteurs classiques. C’est sur une barque, au milieu de ces caps, de ces golfes, de ces iles, en flottant à l’aventure, qu’il faudrait relire ses auteurs grecs, Homère, Pindare, et tant d’autres !
Smyrne, 30 avril.
Smyrne au fond de son large golfe, dort comme une reine. Moins turque, moins arabe, plus grecque, plus civilisée que la plupart des autres cités de ces côtes orientales, elle attire et retient. On sent qu’on y pourrait vivre ; on aimerait à y séjourner quelque temps. La chaîne de montagnes verdoyantes au pied desquelles elle est accroupie, le château en ruines qui la domine, la ceinture de beaux cyprès funéraires qui l’enserre, surtout le bassin tranquille et bleu qui lui sert de port gigantesque, les nombreux navires qui bordent ses quais, les marins qui s’agitent dans ses rues, les marchands lévantins qui étalent leurs riches tapis dans ses marchés, la vie qui circule dans ses artères, tout fait penser et dire : il fait bon ici.
ASIE-MIXEURE ET CONSTANTINOPLE 269
Mais, à moins d’)’ traiter des affaires, on y reste vingtquatre heures... et on part.
Ephèse, icr mai.
Certes, pour un antiquaire, l’étude des ruines d’Ephèse aurait un grand prix. Des stades où couraient les chars, un amphithéâtre où combattaient les gladiateurs, un théâtre, un odéon, un gymnase, des aqueducs, que sais-je encore ? Et, par-dessus cette civilisation païenne, la greffe étrange de l’islamisme qui, avec les débris des temples grecs, s’est érigé des mosquées... ruines à leur tour ! Deux civilisations qui ont passé sur ce sol et s’y sont éteintes. Quelle matière â réflexions tristes ou à amplifications oratoires !
J’ai préféré y chercher la trace de saint Paul et de saint Jean. J’ai relu le livre des Actes des apôtres aux chapitres XVIII, XIX et XX. J’ai cru alors entendre hurler la foule ameutée autour de son temple préféré : « Grande est la Diane des Ephésiens !» Je l’ai suivie, en pensée, au théâtre où elle avait enlevé les compagnons de saint Paul. Du temple de Diane nous avons visité les substructions, seuls restes de ce monument célèbre entre tous. J’ai relu les belles exhortations qu’adressait l’apôtre aux pasteurs de la grande cité. Etait-il possible de ne pas se rappeler la noble épitre aux Ephésiens, écrite par lui du fond de sa captivité? Tous ces souvenirs, dans ces paysages à la fois splendides et mélancoliques, dans l’enceinte de cette ville jadis somptueuse que des Turcs ignorants labourent aujourd’hui, auprès de ces monuments écroulés, mais encore majestueux
dans leur destruction, toutes ces évocations avaient bien de quoi nous émouvoir. J’eusse voulu errer seul, un long jour, dans ces ruines. Mais on n’y va qu’en compagnie ; la sécurité n’y est que relative. A en croire les chroniques de Smyrne et d’ailleurs, il n’est pas prudent de s’y égarer seul et sans armes. Ce détail de moeurs m’a reporté à une autre histoire : celle de saint Jean qui a passé sa vieillesse en ces lieux et dont on raconte le trait que voici :
Un de ses jeunes disciples, égaré par je ne sais quels entraînements, prit la montagne avec d’autres dévoyés, comme nos Corses encore prennent le maquis. L’apôtre, ayant appris cette « perdition », partit seul, désarmé, vers les hauteurs, à la recherche de la brebis égarée. Quand le jeune homme reconnut Jean, il essaya de fuir : « Mon fils, mon fils ! » lui criait l’apôtre. Alors le bandit de s’arrêter, tout saisi, vaincu ; les armes lui tombèrent des mains; il se laissa ramener comme un agneau, par ce vieillard dont toute la force était la charité.
Depuis ce temps, les mœurs locales n’ont guère changé; la montagne voisine est encore inaccessible, — à tout autre qu’à des apôtres, — et il ne s’en trouve guère, pour aller y convertir les rôdeurs. Cette race de Grecs d’Ionie serait-elle donc plus sujette à caution que les Turcs proprement dits ?
C’est à Ephèse encore que saint Jean, affaibli par l’âge, se faisait porter dans l’assemblée des fidèles, pour leur répéter ces touchantes paroles : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! » Elles n’y seraient pas de trop aujourd’hui.
Emu de tant de souvenirs, je regardais ces pierres avec
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une sorte de vénération. J’aurais voulu voir relever ces monuments ou tout au moins conserver ces reliques d’une ville où se sont passées tant de choses profanes et sacrées. Je fus dérangé dans ma rêverie par le bruit d’un marteau. Qu’était-ce ? J’avais remarqué, parmi les débris du temple de Diane, un tronçon de colonne cannelée, d’un marbre blanc digne de Paros, aux arêtes vives, dont la vue avait évoqué à mes yeux la plus belle époque de l’art grec. C’était presque le seul fragment qui ne fût pas informe. Voici que des vandales étaient en train de le marteler ! Quand j’arrivai, bonne partie des cannelures avait disparu : c’étaient des Anglo-Saxons qui recueillaient, à leur manière, des souvenirs. Ils collectionnaient de petits morceaux de marbre, pour remplir leurs poches et leurs gibecières. Les débris déjà cassés ne manquaient pas tout autour, qu’ils eussent pu ramasser. Mais non, ils avaient apporté des marteaux tout exprès ; il leur fallait attaquer un fragment encore valable ; ils tenaient à pouvoir dire à Londres ou à New-York : « Voici les derniers débris de la dernière colonne du temple de la Diane des Ephésiens ; nous les avons cassés nousmêmes. » Je ne doute pas que leurs interlocuteurs ne leur répondent par un « Aôh ! » d’admiration approbative.
Ces gens-là m’ont gâté le reste de ma visite à Ephèse. J’avais bien entendu affirmer qu’ Anglais et Américains martelaient les monuments antiques ; je n’avais pas encore touché du doigt leur inepte cupidité. Ils seraient gens à couper le nez à la Vénus du Capitole ou à découronner de sa chevelure l’Apollon du Belvédère. On fera bien de les
surveiller de près. Ce ne sont pourtant ni des ignares, ni des brutes ; ce sont gens cultivés, enthousiastes de l’histoire ; ils viennent de loin, pour voir et admirer... ce qu’ils mutilent idiotement !
En mer, 2 mai.
Nous quittons le coquet petit port de Smyrne. Les quais, les maisons semblent s’éloigner à regret. Les divers quartiers de la ville, échelonnés en amphithéâtre sur des collines dominées elles-mêmes par des hauteurs, blanchissent sur le fond vert des jardins et sur le noir des grands c}rprès des cimetières. Les rives, semées de villas, rient aux passants sous les oliviers ; une couronne de montagnes dessine avec ampleur la large courbe du golfe. On prendrait celui-ci pour un lac, tant l’ouverture en est dissimulée derrière les caps. Immobile et lumineux, il reflète le ciel comme un miroir. Notre vapeur glisse sans effort sur sa surface polie. Malgré l’intensité de la lumière reflétée, nos yeux se reposent sur sa nappe irisée, comme sur une moire laiteuse. Les côtes se déplacent sans que nous ayons conscience de remuer nous-mêmes. Nous franchissons la passe de sortie, en admirant les escarpements du cap Karaboumou. Nous nous engageons entre le continent et l’ile de Mitylène dont les petites villes décorent coquettement les pentes. A droite, à gauche, ce sont jeux de lumière sur les crêtes et sur les vallons. Des tapis vert tendre brillent au-dessous des arbres, entre des roches ardues, au flanc de gorges boisées. Des mouettes voltigent autour des vergues. Nous voici bien
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partis pour Constantinople ; mais nous demanderions que le voyage durât éternellement, si nous ne rêvions plus beau encore que ce que nous avons sous les yeux, si nous n’aspirions vers la souveraine enchanteresse.
A bord d’un bateau à vapeur, sur ces mers d’Orient, aux contemplations esthétiques s’ajoutent des observations plus vulgaires, assez piquantes néanmoins. Notre navire est envahi par des smalas turques ou lévantines, dont les mœurs ont de quoi surprendre. La plupart de ces familles indigènes ont installé sur le pont leurs matelas et leurs couvertures. Des draperies d’étoffes aux couleurs éclatantes sont disposées le long du bordage, de manière à former les parois de cabines mobiles ou de tentes qui ne seraient pas couvertes, car on ne se soucie pas tant de préserver les hôtes de ces abris contre les intempéries, la pluie, la rosée des nuits, le vent du large, que de les cacher aux regards indiscrets. Ces harems, ainsi séparés les uns des autres et surtout du public, par ces remparts mobiles, s’accroupissent de leur mieux. On entend, derrière les tentures, un gazouillis de voix de femmes et d’enfants. De temps en temps une main hésitante écarte un coin du voile; un œil curieux parait à quelque fente, tandis qu’un Turc ou un Syrien silencieux veille au dehors, en fumant son chibouque.
Un groupe nous étonne plus que les autres, par la liberté inusitée de ses allures : une grande dame d’abord, hère de pose dans sa mante de soie vert foncé, avec un voile assez transparent pour laisser deviner des traits accentués, aux lignes fermes. Elle va et vient sur le pont de première
TOUR d’orient
classe accompagnée ou protégée par un jeune Turc de la réforme, c’est-à-dire vêtu d’une tunique noire à l’européenne et coiffé d’un fez. C’est un gros garçon, court, empâté, assez insignifiant. Quant à la smala de cette dame, le personnel en est nombreux. On a installé les servantes sur des matelas et des coussins, au pont de seconde classe, mais sans rideaux protecteurs, sans tentures discrètes. Une grosse et belle nourrice, sans voile sur la face, peu défendue par son manteau de soie à raies violettes, allaite ostensiblement un gentil poupon, celui de la grande dame sans doute. Quant aux autres femmes, des inférieures probablement par position, enveloppées dans des pelisses noires, chamois, blanches, lilas, elles sont supposées cacher leurs traits sous un voile qui tombe volontiers. Parmi elles se distingue une délicieuse créature, qu’on croirait jeune fille en tout autre pays, du type syrien, si pur, si fin ! Ajoutez une femme de chambre lévantine, mais vêtue comme le sont nos servantes, trois ou quatre enfants mal élevés, très gâtés, très impérieux et très surveillés par ces femmes ; enfin deux négresses superbes dans leurs jupes rouges et sous leurs vestes à grands ramages fleuris.
Que peut bien représenter une telle famille ? Que sont toutes ces créatures au jeune chef de la bande ? Pour compléter le tableau, voici deux Lévantins, l’un vieux, l’autre jeune, qui montent la garde d’un air rogue devant ce personnel mal discipliné; ils regardent de travers les Européens indiscrets qui surviennent ; ils grondent sans mesure les pauvres femmes qui sont sous leur dépendance. Aussi
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se cachent-elles de leurs cerbères pour nous emprunter nos lunettes d’approche. Ces gardiens barbus qui ne viennent pas de Nubie, qui même ont un air civilisé, sont un mystère de plus dans l’énigme dont la solution toujours fuyante occupe inutilement nos heures , jusqu’à ce qu’on nous apprenne que la grande dame est la femme d’un haut fonctionnaire turc qui rejoint son mari à Constantinople, sous la protection d’un jeune parent et sous la garde des employés de ce dignitaire. Concubines ou servantes, les autres femmes sont bien sous la dépendance de la noble voyageuse. Les Turcs de la nouvelle école font quelques concessions apparentes aux mœurs comme aux costumes du monde européen. Ils n’ont souvent qu’une femme en titre, sans cesser pour cela de vivre en polygames.
Cependant notre navire continue sa marche capricieuse entre les îles et le continent. Nous n’avons pas le sentiment de bouger, tant le déplacement est facile. Ce sont les côtes qui défilent. A notre gauche, voici Kastro, le cheflieu de la classique Lesbos; à notre droite, dans les terres, voici Pergame qui fut la capitale d’un royaume détaché de l’empire d’Alexandre. Nous coupons le golfe d’Edrémit qui semble s’enfoncer dans le continent et nous avançons, serpentant sans effort sensible, sur le miroir liquide. Nous tournons le cap Baba, ce qui nous place en face du large. Pourtant des îles émergent encore, comme montagnes immuables et silencieuses, sur leur élément mobile; elles ont bravé les siècles pour perpétuer des noms antiques. Lemnos nous apparaît comme la plus imposante.
Le soir approche, le soleil empourpre l’horizon derrière uu îlot. Un touriste qui a fait des vers latins prétend « qu’ardent d’amour il se couche dans le sein d’Amphytrite. » Le goût moderne préfère, en pareil cas, admirer les reflets fauves qui flottent sur la nappe ondulante; cet éclat dans la douceur charme nos rêves mieux que des fables mythologiques. Nous ne sommes pas les seuls à effectuer ce voyage sur la surface colorée des flots; voici, entre le soir et la nuit tombante, un vol d’oiseaux aquatiques qui glissent à fleur d’eau, comme des âmes emportées dans d’éternelles pérégrinations. Un de nos compagnons les appelle des hirondelles de mer. Cette désignation ne manque pas de justesse, quoiqu’elle puisse faire sourire un naturaliste.
Nous sommes bien dans une région tout à fait classique : voici Ténédos derrière laquelle se cacha la flotte des Grecs, pour tromper les Troyens et faire croire à un départ. En face de cette île, sur ie continent, on nous. montre trois petites montagnes que la légende locale a baptisées des noms illustres de Priant, de Patrocle et d’Hector. Ce seraient des tumiili élevés sur les corps de ces géants de l’épopée !
Un peu plus loin, sur une côte plate, « les champs où fut Troie ! » Comment cela me contrarie-t-il ? Au lieu d’enthousiasme, je me sens une désillusion. Pourquoi ? Fallait-il donc que le théâtre de la guerre de Troie fût une contrée extraordinaire, surprenante comme une légende, monumentale comme un poème classique ? Nous quittons une côte
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mouvementée, escarpée, d’un grand caractère pittoresque, moins illustrée pourtant par l’histoire; or voici que, précisément sur les lieux célébrés par Homère et par Virgile, le pays devient vulgaire, sans reliefs, sans imprévus. En vain j’essaie de raisonner ; en vain je me répète qu’ Achille n’aurait pu traîner le corps d’Hector derrière son char, à travers monts et vallées; mon désenchantement est absurde; mais il persiste. Je sais depuis longtemps que seul le génie des grands poètes a pu jeter tant de lustre sur les querelles sanglantes de petits hobereaux hellènes travestis en rois. N’importe. Cela me dérange que Troie ait été assise sur cette côte plate et j’en veux à la belle Hélène d’avoir quitté la Grèce pour ce rivage vulgaire.
Notez que les Anglais ont baptisé les ilôts où abordèrent les nefs d’Agamemnon et de Ménélas du nom culinaire d’Iles des Lapins ! O race utilitaire, en vain frottée de littérature classique !
Les Dardanelles ! Nous les traversons en pleine nuit. Je le regrette : nous ne pouvons distinguer, dans l’obscurité, que la double file des fanaux qui indiquent le chenal aux navigateurs, dans ce passage aussi étroit qu’un fleuve et qui s’appela l’Hellespont. On ne se souvient plus guère de la grandeur épique de ces lieux. Néanmoins, c’est pour la possession de ce détroit, unique communication entre deux mers, que les nations d’Europe se jalousent, que sans doute elles renouvelleront tôt ou tard une lutte bien autrement terrible et durable que la guerre de Troie ! Décidément l’homme n’a guère changé depuis les temps héroïques.
Ravisseur, cruel et jaloux ! Sauf que la belle Hélène est devenue la belle Constantinople.
Marmara, 3 mai.
Hier soir, ayant constaté que nos yeux cherchaient en vain à percer l’obscurité et que nous ne verrions rien jusqu’à l’aube prochaine, nous avons pris le parti de bien dormir, afin d’être à même de mieux admirer le lendemain. L’impatience, du reste, ne devait-elle pas nous éveiller à temps ? Trop tôt ! Car au lieu de nous réjouir au rayonnement d’un soleil levant, nous ne devions d’abord que frissonner sous une brume pluvieuse, qui nous enveloppa comme un voile impénétrable. Un peu plus tard, la nappe d’eau, toujours tranquille, blanchit comme une jatte de lait. Nous voguions depuis longtemps dans la mer de Marmara. Il nous semblait que nous eussions dû voir Stamboul, sans ce malencontreux brouillard qui décevait un rêve depuis si longtemps caressé ! De tels mécomptes, en voyage, prennent, pour certaines imaginations trop vibrantes, les proportions d’une calamité. Nous savions que le plus éblouissant des spectacles est l’arrivée à Constantinople, par un beau matin lumineux. Allions-nous donc manquer notre entrée ? Il nous semblait qu’on nous fit tort. N’étions-nous pas venus pour cela ?
Vers dix heures pourtant, dans le vague des brumes, nos yeux commencèrent à deviner des formes, un rivage plat d’où émergeaient quelques constructions, quelques clochers,
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nous semblait-il, puis des tours, des bâtisses massives, comme fortifications battues des flots. Bientôt se dessinèrent des collines, où l’on entrevoyait des monuments et que surmontaient des aiguilles, comme autant de mâts sur des navires aériens. Quelle étrange surprise de trouver Constantinople, non pas éclatante et radieuse, mais noyée dans le vague, mystérieuse comme une cité du Nord, baignée d’eau des pieds à la tète, ainsi qu’une ville de Hollande qui aurait trouvé des collines pour s’établir. Pourtant ici le mirage est plus bizarre, les lignes plus fantastiques, les effets plus variables et plus imprévus. Chaque coup de l’hélice qui nous rapproche de ces châteaux féeriques, change leurs formes, modifie leurs reliefs et, en regardant bien, on perçoit des couleurs, on pressent des étincelles. Ne serait-ce qu’une belle endormie qui va secouer ses voiles ? Un souffle de vent ne va-t-il pas la découvrir et révéler des splendeurs cachées ? En attendant, que de grâce déjà dans ce mystère, que de poésie dans cette énigme où se perdent les yeux !
Un autre jour nous pourrons la contempler sans ce voile de pluie et de brumes, la célèbre sultane; si la première impression n’a pas été celle que nous attendions, devons-nous regretter de l’avoir surprise sous un aspect moins connu, moins souvent décrit ? Il nous restera d’elle le souvenir d’un moindre éblouissement, mais peut-être celui d’une plus suave poésie. Est-il poésie sans vague, sans brouillards, sans illusions? Que de voiles on ferait bien de ne jamais soulever !
L’expérience de notre débarquement nous est de ce fait une démonstration. Jetés dans les vulgarités d’une douane rapace et désordonnée, puis grimpant à travers des rues tortueuses, tumultueuses, malpropres et encanaillées, comme les pires faubourgs de nos grandes cités, nous nous demandons si nous sommes bien dans la ville sans pareille, dans la « capitale du pays de Turquerie. » On nous dit que c’est Galata ! Le nuage s’est évaporé ; il ne reste plus que la fange après la pluie.
Mais là-haut, nous dit-on, c’est Péra, le quartier élevé qui domine la Corne d’or et le Bosphore. Nous allons donc retrouver la féerie des vues éblouissantes. Qu’il y a longtemps que nous espérons une installation sur ces hauteurs, pour contempler des splendeurs tant de fois décrites ! Hélas ! A Péra aussi des rues vulgaires qui ne valent pas mieux que celles de Limoges ou de Clermont-Ferrant ; leurs maisons européennes ont l’air d’arriver de Toulouse ou de Marseille, comme la plupart des habitants qu’on y rencontre. Les hôtels où on nous introduit rappellent ceux que fréquentent nos commis-voyageurs ; les chambres qu’on nous offre n’ont d’autre vue que celle de rues étroites ou de cours obscures. A peine, en montant sous les combles, pourrait-on entrevoir un coin de ciel ou de mer. Quel mécompte ! nous ne pouvons nous y résigner. Il nous paraît impossible qu’à Constantinople des touristes amateurs de pittoresque ne puissent trouver à se caser en face des paysages qu’ils sont venus chercher si loin. Aussi ne nous donnons-nous pas de répit que nous n’ayons enfin découvert un gîte selon
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nos goûts, en pleine lumière et dominant la Corne d’or. Il est deux ou trois hôtels ainsi placés. Peu nous importe que celui où nous finissons par rencontrer l’observatoire tant désiré soit ou non des plus en renom. L’hôte est français et fait lui-même d’honnête cuisine, ce qui ne gâte rien, même au pays des enchantements. Installons-nous enfin.
Péra, 4 mai.
Nous y voilà ! De nos fenêtres, derrière un premier plan de jardins, nous ne pouvons nous lasser d’admirer un grand massit de noirs cyprès qui abrite des tombes, puis les bassins de la Corne d’or où repose la flotte du Sultan, à l’ancre depuis la guerre de Crimée ; enfin, au delà, l’étonnante colline sur laquelle est bâti Stamboul. Le ciel s’est éclairci, les minarets sont sortis de la brume, les collines dessinent leurs contours sous des myriades de demeures, les eaux miroitent de reflets et, de ce monde mystérieux que domine notre belvédère, s’élève une rumeur qui révèle les agitations d’une grande fourmilière humaine. Nous ne pouvons assez nous émerveiller et nous nous demandons : à quoi bon sortir? Que verrons-nous de mieux ailleurs qu’ici ? C’est bien d’en haut... ou d’en bas... mais de quelque distance, qu’il convient d’observer les contours des cités orientales. Si l’on pouvait étudier celle-ci tout entière sans y entrer, on éviterait les désenchantements de détail, on échapperait aux vulgarités inséparables du contact immédiat, on planerait en plein rêve.
LE TOUR D’OREENT
Quand le soir arrive, nouvelle surprise, avec plus d’éblouissement peut-être : sous un ciel qui s’est étoilé, s’allument des millions de fanaux qui ne sont pas de prosaïques becs de gaz. A tous les minarets se suspendent des banderoles lumineuses où sont écrits en lettres arabes des passages du Coran; des lanternes vénitiennes enguirlandent les monuments, le port même étincelle. C’est un ciel d’en bas qui semble vouloir rivaliser avec celui d’en haut. Nous sommes en Ramazan et les Turcs célèbrent, avec tout l’éclat possible, la plus brillante de leurs fêtes religieuses. C’est à Stamboul surtout que se déploient ces splendeurs ; mais c’est de Péra que nous les contemplons ; un tel observatoire nous réconcilie avec les mesquineries des quartiers européens.
Stamboul, 5 mai.
Les deux Constantinople, Stamboul la turque, Galata-Péra l’étrangère, sont deux mondes distincts que ne sépare pas seul le joli golfe de la Corne d’or. En vain un peu de l’Islam a franchi par ici, un peu de l’Europe par là, c’est bien au delà du pont de bois qui sépare les deux quartiers, qu’il importe d’aller chercher les Turcs. Dans ce coin de notre continent, ils ont importé le leur, l’Asie. Ce pont lui-même est un objet d’étonnement. Bordé des deux côtés d’embarcadères auxquels s’amarrent les nombreux petits vapeurs du Bosphore et de la Corne d’or, il est franchi continuellement par des milliers de passants, population cosmopolite, polyglotte, bariolée ; cette ménagerie humaine émet des cris de
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cacatoès ; l’éclat des couleurs légitime par moments cette comparaison. D’autres fois pourtant un regret s’éveille dans l’esprit : trop de costumes européens, trop de grossiers paletots, de pantalons, de chapeaux plats ; trop de ridicules combinaisons de ces vêtements hétérogènes avec le fez turc, les babouches arabes, les turbans islamites, les culottes bouffantes. La mascarade tourne souvent au grotesque et éveille l’idée d’une misère de mauvais goût, d’une canaillerie écœurante; n’importe : le pittoresque n’y perd rien ; si la surprise n’éveille pas toujours l’admiration, elle captive au point qu’on s’attarde volontiers des heures à regarder ces curieux spécimens d’une humanité dont on s’étonne de faire partie.
Nous avons pourtant fini par le franchir, le fameux pont; nous voici sur une place populeuse où grouillent gens, bêtes, voitures et que termine une mosquée, celle de la sultane Validé. N’y entrons pas encore ; laissons-nous héler par des cochers d’omnibus : c’est un tramway ! Un tramway à Stamboul ! Mais (ce qui sauve la couleur locale) avec nous y montent des femmes turques, voilées, multicolores, que le conducteur s’empresse de cacher derrière un rideau qui divise en deux compartiments le trop moderne véhicule. Audevant court un indigène qui sonne continuellement du cornet, remplaçant à sa manière les sais d’autrefois. La précaution n’est pas inutile, car la foule est si pressée, si grouillante, qu’on n’arrive guère à comprendre comment, au travers d’une telle populace, peut se mouvoir un tramway, sans écraser gens et bêtes, à chaque pas. Il parvient à circuler pourtant ; l’indolent oriental se résigne au dérange-
ment brusque ; les chiens errants eux-mêmes, les célèbres chiens de Constantinople, ces maîtres du pavé où ils s’étalent paresseusemeut, se décident comme les autres à faire place à l’inflexible spécimen de notre locomotion.
Nous montons une longue rue, un peu modernisée, il faut en convenir, bordée de boutiques, de cafés, d’habitations refaites après quelqu’un des incendies qui ravagent périodiquement Constantinople. De place en place seulement, une jolie fontaine, un turbè voûté nous rappellent où nous sommes. Quand nous arrivons le long d’un vieux mur crénelé, dans lequel s’ouvre uue porte monumentale, en lace de la plus coquette de ces fontaines, et qu’on nous dit : c’est le Séraï, nous nous précipitons hors de notre véhicule, impatients de visiter la célèbre merveille.
Rien de fait pour désorienter, comme cette première visite. Est- ce une désillusion ? Non ; c’est un étonnement. Au lieu du palais ou de la série de palais que l’imagination s’était figurés, on trouve des cours plantées d’arbres vieux, mais négligés, des jardins devenus potagers, des murs délabrés, des bâtiments qui, vus de dehors, ne paraissent pas luxueux ; puis ce sont des terrains vagues, des casernes, d’anciennes cuisines aux gigantesques cheminées, une basilique détournée de sa primitive destination, des pavillons dont on se demande à quoi ils pouvaient bien servir, un musée d’antiques, ni plus ni moins qu’à Nîmes ou à Arles, une école de médecine, un hôtel des monnaies, le tout semé comme au hasard, sur trois terrasses de différentes altitudes qui forment tout un promontoire.
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Mais enfin n’y a-t-il donc plus là un palais pour les sultans et pour leurs légendaires familles ? Au delà de la cour des terribles janissaires, il existe, en effet, une enceinte plus réservée, où le commun des mortels n’est pas admis et pour laquelle on obtient bien difficilement, dit-on, des permissions fort coûteuses. Sésame ne s’ouvre pas pour nous et nous nous contentons de regarder ce portail mystérieux sous lequel se tenait le bourreau du sultan, derrière lequel sont encore les cages où plus d’un nouveau souverain faisait emprisonner ses frères, quand il daignait épargner leur vie. Qu’était d’ailleurs ce repaire de la tyrannie et de la volupté, sinon la tanière du tigre inquiet et jaloux, et la prison où des eunuques noirs ou blancs gardaient des captives ? Salle du trône au plafond d’arabesques dorées ; murs de faïences précieuses ; colonnades effilées soutenant des portiques de fées ; trésors de diamants, de pierres fines, de vêtements splendides, d’armures historiques, de turbans à aigrettes ; reliques sacrées des héros de l’Islam ; toutes ces merveilles, si nous pouvions les voir, ne sauraient nous faire oublier les scènes sanglantes qui ont abrégé les jours de la plupart de leurs possesseurs. La jalousie et le meurtre étaient les hôtes habituels de ces lieux; quittons-les sans trop de regrets.
Aussi bien, il y a beau temps que ies sultans n’habitent plus le Séraï. Ils l’ont abandonné pour l’autre rive de la Corne d’or, en attendant sans doute d’émigrer pour la côte d’Asie. Ils ont bâti le palais de marbre de Dolma- Baghché, sur les bords même du Bosphore, pour y cacher leurs angoisses sous un luxe extravagant ; puis ils l’ont
délaissé pour une autre résidence qu’ils ne garderont pas. Comme leurs sujets, ils craignent maintenant toute habitation où la mort est entrée. Or elle entre chez eux plus souvent qu’ailleurs : l’ère des drames domestiques est à peine fermée par la mansuétude du sultan actuel, qui se contente de détenir dans une captivité dorée le frère auquel il a succédé.
Stamboul, 6 mai.
Les monuments sacrés sont nombreux à Constantinople. Celui qui doit avant tout nous attirer, c’est Sainte-Sophie. Basilique chrétienne avant de devenir mosquée, ce superbe édifice a vraiment dépassé notre attente. Les remaniements maladroits et les badigeonnages que les Turcs lui ont fait subir, l’ont à peine gâté; c’est la merveille d’un temps qu’on est trop habitué à considérer comme l’ère de la décadence. En lui s’est épanoui l’art byzantin. Or c’est en Orient seulement qu’on peut apprécier l’architecture byzantine dans toute son originalité. Ici l’on apprend que cet art n’était pas une impuissance, ni un maladroit abâtardissement, mais bien plutôt le résultat d’un goût nouveau. Ce goût ne s’est bien développé que sous le ciel d’Orient dont il était une création. Dans le fait, l’Occident ravagé par les barbares n’avait rien conservé, au VIe siècle, qui pût rivaliser avec les splendeurs de Byzance. Rome était conquise; Constantinople devait résister encore plus de huit siècles. Justinien, pour élever cette basilique sur les bases de celle qui l’avait précédée, put encore mettre à contribution tout
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un empire. Malheureusement aussi, pour l’embellir, il put dévaliser les monuments de l’art classique et ruiner son peuple. N’est-il pas curieux de constater que, dix siècles plus tard, les papes devaient aussi épuiser la chrétienté pour bâtir Saint-Pierre de Rome, et vendre le ciel aux dévots pour entasser des marbres à la gloire de Dieu !
Tandis qu’à Rome on ne parvint qu’à copier l’architecture des anciens Romains, à Byzance on avait créé un art nouveau, sui generis ; décadence si l’on veut, mais vigueur d’imagination; richesse d’ornementation surtout. La profusion des splendeurs est telle ici qu’on ne peut qu’être subjugué, fût-on d’ailleurs nourri du goût des classiques. Les marbres et les mosaïques, assagis par le temps, au lieu d’un éclat tapageur, jettent sur les monuments byzantins un reflet grave et sérieux, comme celui du vieil or que l’âge a terni. Mais à Sainte-Sophie, c’est surtout la coupole qui enlève l’imagination vers les hauteurs lumineuses, accompagnée qu’elle est de demi-coupoles et de conques qui lui donnent une légèreté singulière. Les galeries supérieures, supportées par des portiques de colonnes précieuses, impriment aussi à ce monument un caractère inusité. C’est làhaut que se tenaient les femmes du Bas-Empire pendant la célébration du culte divin.
L’islamisme a presque complètement banni la femme du culte public. Est-il bien sûr qu’elle ait une âme ? On lui permet sans doute d’adorer Allah, mais d’un service privé, dans sa demeure. On la rencontre assez souvent aux tombeaux des marabouts, des centons. Une seule fois il nous a
été donné de voir, dans une mosquée, une réunion de femmes qu’endoctrinaient des imans. On sait, en revanche, la gravité, le recueillement que tout Musulman apporte aux cérémonies religieuses. Nous n’oublierons jamais le spectacle que nous a offert un tel culte, dans Sainte-Sophie, le soir, en temps de Ramazan. Nous avions obtenu la faveur d’une entrée aux galeries supérieures. La grande basilique était éclairée de lustres nombreux qui formaient, au-dessous de nous, une mer d’étoiles lumineuses. Dans la grande nef, sept ou huit cents dévots s’étaient alignés, comme soldats à la file, un iman, devant le mirab, entonnait d’une éclatante voix de ténor les versets sacrés, les invocations, les prières. Par moments la foule entière les répétait, fournissant les répons avec un ensemble saisissant. Au signal de leurs chefs, brusquement tous se prosternaient, frappant le sol de leurs fronts; sur un signe aussi ils se relevaient, pour se courber de nouveau. Le mécanisme militaire de ces actes pieux était bien pour surprendre notre religiosité plus indépendante ; il produit pourtant un grand effet sur le spectateur et doit agir, sur le fidèle qui s’y livre, comme impression de discipline. C’est un entraînement qui dompte les individualités et les jette vaincues, assujetties, aux pieds du Maître d’en haut. On sent qu’ Allah n’est pas un père pour tous ces gens, mais une sorte de Sultan des cieux.
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Constantinople, 10 mai.
Les mosquées d’ici sont assez différentes de celles d’Algérie, d’Egypte ou de Syrie, pour qu’à les visiter, après les autres, on trouve un intérêt instructif. Extérieurement elles se caractérisent par leurs coupoles et leurs minarets. La coupole est la merveille de l’architecture orientale. Les lignes en sont vraiment pures, élégantes et harmonieuses. Souvent, autour du dôme central se dessinent d’autres dômes plus petits, qui recouvrent des parties moins importantes de l’édifice. Ce genre de toiture s’accorde fort bien avec les élancements des minarets qui dominent l’édifice. Rien d’effilé comme ces clochetons où la voix des muezzins remplace le son des cloches. Ce sont des aiguilles élancées dont on se demande comment elles résistent aux coups de vent. Leur maigreur surprend un peu l’œil du spectateur qui vient du Caire où ces tours sacrées ont plus de corps et d’assiette. A la longue pourtant, on se fait à cette légèreté et, sans y deviner précisément des aspirations vers le ciel, on trouve une certaine noblesse à ces élancements.
Les minarets, irréguliers en nombre, souvent deux, parfois quatre, une fois six auprès de la même mosquée, s’élèvent des angles de la cour carrée qui précède le sanctuaire. Cet atrium, formé de portiques souvent fort élégants, que soutiennent de nobles colonnes ravies à des monuments antiques, est un superbe promenoir de marbres précieux, où le dernier des mendiants turcs se sent vraiment
chez lui. Au centre s’élève un édicule qui dispense aux dévots, par des bouches multiples, l’eau limpide qui sert à leurs ablutions. Il est curieux de voir ces observateurs d’un rituel minutieux nettoyer en conscience « les dehors de la coupe et du plat, » quand peut-être le dedans laisse fort à désirer. Quand ils se sont lavés la face, les yeux, les oreilles, les bras jusqu’au coude, les pieds et les jambes jusqu’au genou, on sent qu’ils se croient « vraiment nets » et que, pour eux, la moitié de la prière est déjà faite. C’est du reste sans affectation et le plus simplement du monde qu’ils se livrent, en public, à ces soins dépourvus de spiritualité. Les Musulmans sont juifs par la scrupuleuse observance du rite; mais ils dépassent de beaucoup les Juifs par la propreté extérieure.
L’intérieur des mosquées de Constantinople offre une grande variété de types et d’ornements, sans que la simplicité soit compromise, ni la gravité de la destination oubliée. Il y a, sur les murs, de grands espaces nus qui reposent l’œil; peu de décorations forcent l’attention à se distraire du culte. Les marbres prennent place dans les pavages, dans les soubassements; les faïences rares ornementent les portiques, les mirabs où prient les imans ; il n’y a guère que les members, sorte de chaires où se lit le Coran, où se prononcent des discours, assez rares du reste, qui soient enjolivés de sculptures. On y remarque encore des estrades où se tiennent des docteurs en Islam, qui, le livre saint à la main, font une sorte de catéchisme aux fervents accroupis autour d’eux. Les fenêtres sont souvent étince-
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lantes de vitraux qui laissent passer le jour à travers leurs couleurs adoucies par le temps; quoique aucune [ligure humaine n’y soit peinte, ils disent beaucoup à l’esprit par l’ingénieuse disposition de leurs formes et la suavité de leurs teintes.
L’originalité architecturale la plus notable est peut-être dans les turbés, qui se groupent autour des principales mosquées ou se disséminent dans la ville. On appelle de ce nom des chapelles funéraires où des personnages importants, parfois de riches particuliers, ont trouvé le dernier repos. Ce sont, à vrai dire, de petites mosquées, couvertes de coupoles, aux voûtes décorées d’arabesques, aux portes entourées de faïences anciennes, et dans le centre desquelles s’élèvent, comme catafalques, les tombes des morts qu’elles recueillent. Celles-ci sont volontiers couvertes de tapis orientaux, de tentures précieuses, de cachemires anciens. A la tète du cercueil de pierre, en forme de toiture, s’élève un cippe que surmonte un turban. Souvent le Itirbè est accompagné d’un petit jardin où croissent les roses, où serpentent les clématites, où grimpent les jasmins. Plus souvent encore de noirs cyprès l’abritent, dont l’ombre se détache violemment sous les coups du soleil d’Orient. La mort ainsi se mêle à la vie des Turcs; elle n’efïraie pas leur imagination. C’est une sorte de kief après l’agitation de la journée. Ces gens aiment dormir. Déjà 11e considèrentils pas la somnolence comme la jouissance par excellence ?
Brousse, 12 niai.
C’est ici, en Anatolie, au pied de l’Olympe de Bithynie, qu’il faut venir étudier les turbés, ce s curieux spécimens de l’architecture turque. Beaucoup de héros osmanlis reposent dans ces chapelles luxueuses où ont été conservées les plus belles faïences persanes qu’on connaisse, telles qu’il n’en existe plus guère, même en Perse. Mais ces sépultures empruntent leur poésie vraie aux beaux arbres qui les abritent. C’est là qu’ont crû, respectés par la dévotion, les plus majestueux cyprès ; là aussi les platanes les plus gigantesques. L’un d’eux mesure douze mètres de circonférence à hauteur d’homme. La campagne de Brousse nous en a montré un autre dont les ramures embrassent quarante mètres par leur envergure.
La fraîche végétation dont la ville est entourée en fait un lieu de villégiature pour les riches habitants de Constantinople. Ses mosquées historiques lui donnent un caractère religieux. Il en est une qui se distingue des autres par un bassin où jaillissent des eaux limpides, sous les splendeurs majestueuses de la coupole. Le soir, avec les illuminations de la fête du Ramazan, quand la foule se presse dans le sanctuaire, pendant les silences qui suivent la prière, on entend le bruit argentin de l’eau qui cascade dans les vasques de marbre. Les gouttelettes en retombent, brillantes comme une rosée de diamants.
Le petit voyage de Brousse où nous a emportés, six heures
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durant, un vapeur qui bat les flots de la mer de Marmara, laisse au touriste un souvenir gracieux. Au retour, glisser entre les iles des Princes, endormies à l’entrée du goife de Nicomédie, et revoir par une belle lumière, l’incomparable profil de Constantinople, c’est graver dans son âme des images qui ne s’effaceront plus.
Sur le bateau qui nous a rapportés, une famille turque emmenait à Constantinople une jeune fiancée qui allait bientôt être livrée à un époux ou plutôt à un maître. Le père (un gouverneur de province) était venu, au départ, dire adieu à son enfant. Il pleurait, le brave homme, tout comme s’il n’eût été ni Turc, ni musulman. Le cœur humain garde donc partout ses droits.
Constantinople, 15 mai.
Je ne sais si l’œil peut se lasser des éblouissements qu’il subit ici, en contemplant ces collines où s’asseoient des villes, ces coupoles qui abritent des mosquées, ces monuments qui rappellent toute une histoire ; je ne sais si les vastes horizons qui se déroulent du haut des tours de Galata ou du Séraskiérat finissent par blaser l’homme qui de tout se lasse, dit-on, même du bonheur et des émotions que donne la contemplation du beau ; je comprends que le tumulte de Stamboul peut fatiguer à la longue et que le spectateur en vienne à se sentir trop seul au milieu de la cohue des gens de toute nation, de toutes couleurs, de toutes langues, de toutes mœurs, qui se croisent, se heur-
tent dans les rues, sur les places, sur les ponts de Constantinople ; mais ce que je ne crois pas, c’est qu’on puisse jamais dire du Bosphore : « Je l’ai assez vu. »
C’est un détroit qu’on prendrait pour un beau fleuve, serpentant, se rétrécissant, s’élargissant de manière à former des bassins qui ressemblent à des lacs. Sillonné de barques, de vapeurs, de caïques, il roule ses eaux rapides en un courant qui les emporte de la mer Noire à celle de Marmara. Les navires de tout l’univers s’y donnent rendez-vous pour }’ déplo}’er leurs couleurs rivales. Sur ses bords, des palais de marbre, des mosquées, enguirlandées de coquettes décorations, mêlent leurs lignes, mirent leurs blancheurs dans les eaux. Des milliers de villas avancent, en curieuses, leurs fenêtres de moucharabis et leurs étages en encorbellement. Au fond de tous les petits golfes, des ports très animés, des villes très peuplées ; derrière tous les caps, de nouvelles habitations de plaisance, ou de nouveaux bourgs tapis sous la feuillée.
Car cet Orient est verdoyant et touffu, autant que peut l’être un parc de nos plus belles contrées d’Occident. Nous voici au printemps et, dans tous les jardins accrochés au flanc des collines, grimpant les côtes ou blottis au fond des vallons, ce sont bosquets ombreux, ramures feuillues, fleurs odorantes. L’arbre de Judée surtout étale ses rameaux violets au milieu de cette débauche de vert. On devine qu’un peuple sensuel s’est fait ici un paradis terrestre, en attendant l’autre. Les ambassadeurs du monde chrétien 3' viennent pendant l’été, comme gagnés par la contagion, goûter
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la fraîcheur, dans des résidences qui semblent préparées par des enchanteurs.
Des tours crénelées, rébarbatives, restes d’un temps de conquêtes, ont vu Génois, Vénitiens, Croisés, Mahomet II et bien d’autres se disputer leurs murs qui s’écroulent aujourd’hui parmi des jardins dignes d’Armide. Les bateaux qui, toutes les demi-heures, partent de l’un ou de l’autre bout du détroit, de Galata ou de Rouméli-Kavac, passent vingt fois en deux heures d’un continent à l’autre, abordant en Asie pour glisser vers l’Europe. C’est comme un jeu et le spectateur se demande, du haut de la passerelle où il contemple ces mirages, si l’on a juré de lui faire tourner la tête : Quand à peine il a eu le temps d’entrevoir l’image de quelque joli nid rouméliote, déjà on lui présente les contours de quelque éden d’Anatolie.
Pas de grandes montagnes ni de vallées profondes, mais de hautes collines, très peuplées, très vêtues et de trais vallons vivants à la fois et mystérieux. Il y a des villes turques et d’autres grecques : d’autres encore peuplées d’Arméniens. Tous les idiomes ici se croisent. Chacun a voulu sa part de ce riant séjour.
Il nous faut le quitter pourtant. Nous ne sommes que des touristes ; emportons le regret de n’avoir pu faire que trois fois le voluptueux pèlerinage du Bosphore. Les images gracieuses de ce détroit sans égal flottent comme un rêve devant nos yeux et les noms exotiques de ses charmants petits ports retentissent à nos oreilles, comme une musique venue des steppes avec les Turcomans, mais travestie en
bucolique virgilienne. Il ne sera pas besoin de nous répéter mementote. Constantinople ne s’oublie pas ; le Bosphore encore moins.
En wagon, 20 mai.
Une vulgaire locomotive nous emporte dans les cages de verre de l’express-Orient. La Bulgarie avec ses plaines, la Serbie avec ses montagnes, la Hongrie avec ses steppes, l’Autriche avec ses cités et ses cottages, la Bavière avec ses musées, le Wurtemberg avec son honnête culture des champs et des hommes, le duché de Bade avec ses bois et ses villages ; tout cela passe, rapide, étourdissant.
Ah ! mon Orient lumineux et calme, mon beau Nil, vieux de tant de dynasties et pourtant toujours serein, ma chère Palestine où chemina Celui qui fut « doux et humble de cœur, » et la Syrie et l’Asie-Mineure et Constantinople, où est déjà tout cela ? Où est mon rêve ?