‹ Le tour d'OrientChapitre 2 sur 4 · QUELQUES MOTS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS AU LECTEUR

programme pourront se dire : Nous avons fait le tour d’Orient. Si les anciens constataient qu’il « n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe, » encore moins les modernes peuvent-ils être certains de retourner deux ou trois fois vers les régions où le soleil semble se lever. Il n’est plus besoin d’être millionnaire pour suivre en une fois cet itinéraire. Six ou sept mille francs par personne y peuvent suffire, pour six mois de voyage, surtout si on ne chemine pas seul et pour peu qu’on soit modeste dans ses habitudes ; l’expérience apprend vite à choisir les voies les plus économiques, sans qu’il en résulte ni privations réelles, ni souffrances d’amour-propre.

Je conviens que tous ne sont pas également capables de bien profiter d’un tel pèlerinage. Que de gens ont oublié leur histoire et n’ont jamais su beaucoup de géographie ! Mais est-il bien difficile de s’imposer un peu de préparation intellectuelle, pour un voyage qui est un événement dans la vie ? Les lettrés n’ont pas besoin qu’on leur indique la littérature relative aux contrées qu’ils vont aborder. Aux simples mortels (j’entends par là ceux qui n’ont aucune chance de s’asseoir sur l’un des 40 fauteuils de l’Académie), je conseillerais d’étudier les beaux livres de MM. Perrot et Maspero sur l’Egypte, le brillant ouvrage de M. Lortet sur la Syrie, et surtout la Bible pour la Terre Sainte. Les auteurs qui ont décrit Constantinople sont légion ; il en est pour tous les goûts, depuis la pieuse Mme de Gasparin, jusqu’au folâtre De Amicis. Mais il est inutile d’emporter avec soi trop de volumes : on n’aurait le temps de les lire ni sur les bateaux, ni sous la tente, ni même dans les hôtels. Ce qu’il faut le plus ouvrir, ce sont les yeux, la bouche et les oreilles, pour contempler, interroger, écouter.

LE TOUR D’ORIEXT

Les dames, pas plus que le sexe fort, n’ont lieu de reculer devant les perspectives d’une telle tournée. L’expérience est faite annuellement par des centaines d’entre elles. Pour peu qu’elles aient reçu du ciel bonne santé, belle humeur, curiosité soutenue, elles ne regretteront pas d’avoir affronté les crocodiles de Nubie, les chevauchées de Syrie, les navigations de l’Archipel, les surprises de Turquie.

A tous on peut promettre d’avance une riche moisson de souvenirs : pour Constantinople, des enchantements ; pour l’Egypte, des rêveries ; pour la Terre Sainte des émotions pieuses, partout quelque instruction. Ne vaut-il pas la peine de s’assurer de tels biens, pour le reste de ses jours ? Repasser tant d’images dans sa mémoire, — fût-ce plus tard dans le fauteuil des infirmes, — c’est vraiment rajeunir sa vieillesse. Voilà ce que j’éprouve déjà, en remettant de l’ordre dans ces notes recueillies sur place, griffonnées en face des paysages, auprès des monuments, sous la tente ou sur les flots. Je laisse à ces lettres leur forme première. Elles ont jailli spontanément. Pourquoi leur enlever ce qu’elles peuvent avoir gardé de vie, de fraîcheur et de vérité ? Ce sont les seuls mérites auxquels il faille prétendre, en ces sortes de relations.

Théophile Roller.

Nubiens.

ÉGYPTE

En mer, 2 décembre 1888.

Pour affronter moins longtemps les inconstances de « l’élément perfide, » nous avons traversé dans toute leur longueur la France et l’Italie, ne nous décidant à nous embarquer qu’à Brindisi. Vaines appréhensions ! La mer était calme et douce, brillante pourtant comme un miroir :

« la mer d’huile, » auraient dit les Italiens. Trois jours durant entre le ciel et l’eau, nous n’avons entendu que la sourde basse de notre machine à vapeur, le triste cri des mouettes qui suivaient notre navire, en quête de quelque débris, et le rude patois d’une douzaine de Croates, qui nous semblait un croassement. De longues heures ont coulé dans le silence, sous les caresses de la brise ; le sillage seul nous montrait que nous changions de place et déjà le doux Midi nous couvait de sa chaleur.

C’était tout plaisir de naviguer ainsi, de saluer au passage les côtes de la Grèce, en rêvant de la patrie que l’on quittait ou de l’Orient que l’on allait voir. Quand, au dernier matin, nous avons vu le soleil se lever rouge et joyeux derrière un bois de palmiers, éclairant les minarets et les forts d’Alexandrie, nous avons acclamé la terre des Pharaons d’une explosion d’enthousiasme.

Alexandrie, 3 décembre.

Voilà bien les populations que nous étions venu chercher ; elles étonnent même les voyageurs qui ont vu l’Africain d’Algérie. Moins de noblesse pourtant, moins de finesse aristocratique que chez l’Arabe. Teints bistrés, traits empâtés, regards très caressants qui recèlent des étincelles ; costumes bariolés, races mêlées qu’on devine cosmopolites, tout est bien nouveau, saisissant. On regarde de tous ses yeux, on écoute, sans se lasser, l’entrecroisement de plusieurs idiomes. Mais Alexandrie elle-même ? Y sommes-

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nous vraiment ? Est-elle bien ce que nous avions espéré d’elle? Un peu de désenchantement ne se mêle-t-il pas déjà à nos premières surprises ? La ville est trop moderne, trop occidentale, surtout depuis qu’un incendie, compliqué de bombardement, a forcé de rebâtir plusieurs quartiers. Il y a bien une ville indigène, mais d’un caractère effacé. Sa position seule intéresse, parce qu’elle est assise sur l’isthme par lequel Alexandre a réuni l’ile de Pharos au continent.

C’est cette île qu’on aime à visiter, avec les restes du phare célèbre qui la domine encore et dont le nom est devenu générique pour désigner désormais les feux sur lesquels se guident les navigateurs. L’aiguille de Cléopâtre — bel obélisque — a été déménagée en Angleterre ; mais ce que les étrangers n’ont pu emporter, ni les indigènes détruire, ce sont les deux ports antiques que voici, resplendissants toujours sous la lumière orientale. On essaie, sans trop y réussir, de se figurer l’emplacement de la ville des Ptolémées, des grandes artères qui la traversaient, des jardins qui l’embellissaient, des monuments publics qui la décoraient. L’évocation de ce passé, quoique laborieuse et imparfaite, console un peu des vulgarités inséparables d’une ville de marchands qui essaie de copier Marseille. Mais ces vulgarités, les aurait-on remarquées, si l’on n’était entré ici avec une imagination surchauffée par trop de rêves orientaux ? En réalité n’est-ce pas aux richesses créées par le négoce qu’ Alexandrie a dû une bonne part de son lustre et de sa splendeur ? N’est-ce pas son commerce et sa marine qui l’ont ornée des quatre mille palais, des centaines de

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cirques et de places, des nombreux jardins que les Arabes y trouvèrent encore?

Entre le règne des Ptolémées et celui des musulmans, que de phases vraiment brillantes et dont l’histoire émerveille le penseur ! Que de contrastes dans la vie de ce peuple, depuis la mollesse prodigue des Antoine et des Cléopâtre, jusqu’aux subtilités philosophiques des écoles d’Alexandrie, jusqu’aux ardeurs du zèle religieux, par lequel le christianisme y supplanta définitivement les faux dieux ! La conquête arabe y donna le signal de la décadence ; mais c’est la domination turque qui a fait tomber, pour un temps, la noble cité à l’état misérable d’une bourgade de 6000 âmes ! L’expédition française vint lui rapporter l’étincelle du réveil. Méhémet-Ali lui rendit la vie. Aussi les deux cent mille habitants qu’il y a ramenés lui ont-ils érigé une statue équestre sur une place publique. Peut-on citer ailleurs un prince musulman qui ait été assez affranchi des préjugés de sa secte pour qu’une telle distinction ait pu lui être décernée, sans trop étonner le chrétien, ni scandaliser le musulman ?

Alexandrie, 4 décembre.

Dans ce pays de la lumière, des éclatantes couleurs, où tout invite à vivre au grand air, il faut bien avoir la monomanie des fouilles, des cryptes et des antiquailles, pour aller à la recherche de catacombes. Mais, après avoir tant vécu dans celles de Rome, comment ne pas tenir compte de

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celles d’ici? Il y a des devoirs professionnels1. Il existe en effet des catacombes à Alexandrie, hors ville, au bord de la mer, où d’ailleurs le sol est perforé de bien des nécropoles appartenant à diverses civilisations. L’ancien cimetière des chrétiens y est plus remarquable par ce qui reste de son architecture que par ses représentations iconographiques ou par ses inscriptions que le temps a effacées.

En descendant par un puits vertical, entre la colonne de Pompée et le cimetière des Israélites, j’ai pu parcourir aussi quelques centaines de mètres de galeries taillées dans le roc. Mais elles sont sans locitli, sans cubicula, sans niches d’aucune sorte dans les parois. Je suis donc tenté de douter de leur destination funéraire, quoiqu’on ait souvent déposé les morts dans des sarcophages ou dans des urnes de terre cuite, sur le sol des ambulacres.

Quant aux hypogées que les Guides signalent et décrivent comme ayant existé non loin de l’usine à gaz (car il y a du gaz dans la ville fondée par Alexandre ! ), je n’en retrouve plus que des tronçons, enfouis sous les débris des carrières de pierre qui sont en exploitation dans cet endroit. Pour en étudier quelques restes, il m’a fallu faire déblayer trois entrées différentes et me glisser sous les voûtes obstruées, en rampant comme un reptile. Ma persévérance a été mal récompensée : au fond de l’une de ces cryptes qui s’avance en pente rapide dans les entrailles du sol, j’ai trouvé de l’eau qui m’a empêché d’avancer. Une autre, plus accessible,

1 L’auteur a publié 2 vol. in-fol. avec 100 planches sur les Catacombes de Rome. (Veuve Morel et Cie, Paris 1881.)

laisse voir six loci quadrangulaires, de grande dimension, où ont reposé des morts, et un énorme sarcophage de granit, sans sculptures, dont le couvercle est décoré d’acrotères. Des débris d’ossements gisent dispersés par la main des ouvriers ; ces tristes restes sont moins friables que ceux qu’on trouve dans les catacombes de Rome. Un peu plus loin, j’ai pu observer au plafond d’un cubiculum, quelques traces de peintures décoratives, mais sans caractère religieux.

Encore un an ou deux et les carriers auront achevé la tâche de destruction de ce cimetière. La cité des morts, déjà ensevelie sous des monceaux de cendres, de poteries, de pierres brisées, qui prouvent qu’elle fut creusée au-dessous d’un quartier de la ville antique, bouleversée par tant de révolutions, sera bientôt méconnaissable à son tour. Quel effrayant exemple des vicissitudes humaines ! D’une cité qui fut la troisième de l’empire romain, il ne reste que des décombres informes. Tout ce que Turcs et Chrétiens ont rebâti par-dessus n’a plus rien qui la rappelle. Il faut des efforts d’imagination et des recherches archéologiques pour reconstituer tant bien que mal l’ancienne topographie. Seule une colonne de granit est restée debout, comme pour rappeler que là fut une civilisation splendide. Mais au pied même de cette colonne, élevée par les Romains, la statue de je ne sais quel Pharaon gît au milieu des immondices, foulée et souillée par la grossièreté d’une plèbe de nègres, d’Arabes et de fellahs. De l’Egypte des Pharaons, de celle des Ptolémées, de celle des Romains, de celle

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même des Byzantins, voilà donc tout ce qui reste visible, ici du moins !

Ce qui console, c’est que la vie renaît de toutes ces destructions et de toutes ces morts ; une nature d’une fécondité qui surprend même nos yeux, habitués à la vue de contrées merveilleuses, semble s’empresser de couvrir tous ces débris d’une végétation verdoyante et fleurie. Dieu a dit à l’homme pécheur: « Tu mourras de mort; » mais à cette terre privilégiée il semble avoir dit : « Tu reverdiras sans cesse. »

Ramlé, 5 décembre.

Nous nous promenons au delà de Ramlé, le Saint-Cloud d’Alexandrie. Nous avons dépassé les villas fleuries où, sur le bord de la mer, les Alexandrins vont, pendant l’été, chercher l’ombre et la fraîcheur. Nous voici dans un délicieux bois de dattiers, dont les fruits pendent en régimes surchargés, s’arrondissant comme un cordon architectural, au bas de chapiteaux formés par les palmes ; les troncs semblent de superbes colonnes naturelles. Dans les clairières s’étalent des jardins irrigués, verdoyants de feuillages. Des femmes, en longs vêtements bleus, voilées comme des madones, viennent, l’urne sur la tête, puiser de l’eau dans des puits à fleur de terre; des hommes passent, drapés dans leurs tuniques de couleurs éclatantes, comme pour rappeler des générations pourtant bien lointaines. A la limite de cette oasis un troupeau de chèvres broute ou gambade. Un jeune berger embouche une flûte de roseaux ; à mon grand éton-

nement il en tire des sons variés qui, par moments, se rapprochent de ceux de la cornemuse. C’est la double tibia des anciens, ou à peu près, instrument classique que je n’avais pas encore rencontré, même en Italie. Nous écoutons les thèmes mélancoliques du musicien qui s’éloigne sous la feuillée, croyant y deviner un écho de modulations vieilles de vingt siècles. N’est-ce pas là une idylle virgilienne transportée sur le sol de la vieille Afrique ?

Voici maintenant une scène biblique. Des tentes sont dressées sur le sable de la côte. Leurs toiles brunes, en poil de chameau, abritent deux familles de nomades qui n’ont pas voulu s’enfermer, comme les fellahs indigènes, sous des huttes de pisé. Des chameaux, à l’entrée, mangent paisiblement leur maigre pitance de paille sèche. Nous approchons ; nous saluons de notre mieux. Les nomades sont plus hospitaliers que les paysans sédentaires qui nous ont regardé passer devant leurs demeures, avec une sorte de défiance silencieuse. Ici on nous fait asseoir, comme l’on peut, sur une petite caisse, puisque nous ne savons pas nous accroupir sur les nattes. Nous contemplons un bien pauvre, mais bien touchant intérieur. Au centre de la tente, dans un berceau à claire-voie suspendu comme un hamac, se balance un nouveau-né. Un autre enfant se presse contre le sein de sa mère. Celle-ci, brune, au type sémitique, noble et régulier, à l’œil étincelant et doux, ne se voile pas à notre approche comme les femmes des paysans sédentaires. Nous la trouvons occupée à pétrir des galettes de pâte qu’elle étale ensuite sur une planche saupoudrée de farine. Elle les cuira

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bientôt une à une dans un grand plat couvert qu’elle mettra sur son foyer rustique, formé de trois pierres. Ainsi devait faire Sara pour recevoir ses hôtes.

Sur le devant de la tente, un jeune garçon, remplacé pai moments par une vieille femme, tourne rapidement une meule de granit qui glisse horizontalement sur un autre disque; il broie ainsi les fèves qui serviront au repas des gens et des chameaux. Ceux-ci, bonnes bêtes, très familiers, viennent nous flairer amicalement. Ils semblent avoir compris que nous sommes les hôtes de leurs maîtres. Sommesnous en Egypte, aux portes d’une grande ville moderne, ou au désert, près d’Ur en Chaldée ?

D’Alexandrie au Caire, 6 décembre.

Les jardins potagers qui entourent les villes sont d’ordinaire assez prosaïques ; ici, ils s’abritent sous des bosquets de palmiers d’une grâce charmante. Le train glisse au milieu d’une campagne enchantée ; puis il semble voguer sur le miroir du lac Maréotis où se reflètent d’élégants roseaux. Des vols d’oiseaux aquatiques s’enlèvent à notre approche. Un peu plus loin s’étalent des cultures. Des champs de cotonniers baignent encore dans l’eau; des cannes à sucre élèvent leurs tiges d’un vert foncé à côté du sorgho plus maigre; des céréales germent déjà du limon laissé par l’inondation. Des buffles noirs se vautrent dans les bas-fonds ou, accouplés au joug, tirent de leur pas lent un araire de bois. Des centaines de fellahs s’agitent dans cette boue encore

molle, pour y préparer les futures moissons ou y récolter les produits déjà mûrs. C’est comme une ruche ou une fourmilière où remuent des légions de travailleurs. Partout où une butte émerge du sol marécageux est installé un village avec ses huttes de boue grise, que surmontent parfois de petites coupoles de fange desséchée. Là dedans grouillent des bandes d’enfants et de femmes, comme grenouilles au bord d’un marais. Des chameaux chargés de balles de coton passent de leur marche cadencée, le long des berges qui longent les canaux d’irrigation. Pas d’arbres, sauf des rangées d’énormes tamarix qui baignent dans les fossés leurs pieds tordus. Rien à l’horizon que la plaine monotone. On dirait une Hollande verdoyante sous un ciel de feu. Les grands canaux qui coupent ces terres basses portent des barques chargées des produits du Delta. Leurs mâts semblent plantés dans l’humus des cultures et, si on ne les voyait remuer, on les croirait figés dans le sol. Parfois pourtant les bateliers recueillent les brises dans leurs voiles triangulaires, étendues comme des ailes de goéland. Le plus souvent ils tirent à la corde, hélant les embarcations avec ce chant monotone par lequel les Orientaux s’encouragent au travail.

Oh ! les braves gens que ces fellahs ! comme ils se remuent, hommes et femmes, pour retourner cet humus noirâtre que le Nil a déposé ! Bêtes et gens se montrent également laborieux et pacifiques. Le travail adoucit les natures. Ces hommes noirs sont des agneaux qui se laissent tondre depuis soixante siècles. Ici le laboureur recueille bien chaque année ce qu’il a semé ; mais ce n’est pas lui qui en profite.

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Depuis le Pharaon de Joseph, il semble que le sol et ses produits appartiennent au prince ou à ses intendants. Quand le bon plaisir est devenu moins absolu, c’est le fisc et les exigences du budget qui ont pressuré la gent corvéable. Elle travaille encore aujourd’hui pour satisfaire les créanciers européens de ses pachas. Elle est l’éternelle bête de somme. En est-elle beaucoup plus malheureuse? Dieu lui a donné un heureux caractère qui lui permet de chanter dans la misère et l’oppression.

Nous traversons une branche du fleuve sacré. Nous regardons couler ses ondes jaunâtres avec une sorte de vénération. « Salut, ô Nil, père nourricier, sans qui cette terre féconde n’existerait même pas ! » Le Delta est formé de ses alluvions. S’il 11e coulait plus, ces paysans laborieux mourraient absolument sur un sable desséché ; ce peuple honnête serait remplacé par quelques tribus de nomades affamés et pillards. Comme je comprends que jadis de pauvres païens, ignorants du Père céleste, aient personnifié le Nil en une divinité bienfaisante et bénie !

Il n’y a pas que des pauvres dans ce Delta si riche. Nous traversons des villes de cinquante ou soixante mille âmes où s’élèvent, entre des minarets, des habitations à plusieurs étages qui semblent appartenir à des gens aisés. Dans notre wagon même montent des individus richement vêtus. Une famille de propriétaires s’est installée tout près de nous. Le chef a casé ses femmes dans un compartiment réservé, dont les vitres sont dépolies pour rendre ces dames invisibles aux étrangers, mais dont la porte est toujours en vue du maître

jaloux. Tandis que les enfants vont du père à leurs mères, celles-ci glissent un œil curieux par la porte entrebâillée. L’homme prend volontiers ses bambins dans ses bras, les portant et les caressant avec tendresse, comme une nourrice pourrait le faire. Il est richement drapé dans sa gandura de soie jaune rayée de blanc. Pourquoi faut-il que, par-dessus leurs vêtements soyeux, les bambins portent un vulgaire tablier de cotonnade de Rouen! Toute la famille se met à déjeuner de galettes de pâte sans levain, à peine cuites, et d’œufs durs. Le repas se termine par quelques dattes. Ces fruits sont énormes, d’un rouge brun ou d’un jaune éclatant, assez semblables à nos prunes, et croquent sous la dent comme des pommes ou même comme des châtaignes crues dont ils ont un peu le goût. Evidemment le soleil du Delta ne parvient point à les mûrir. Il leur faut le sable des oasis. Ces gens ont l’air avenant, ils insistent pour nous faire accepter quelques-uns de leurs fruits ; ils nous sourient avec bienveillance et sont ravis de nous voir jouer avec leurs enfants. Ces Turcs ont du bon. L’homme n’est tout à fait mauvais nulle part. Plus je vieillis, plus je sens le besoin de regarder mes semblables avec une indulgence optimiste.

Le Caire, 7 décembre.

Le Caire ! La voie ferrée nous a déposés dans l’angle sud du triangle formé par le Delta. Déjà, à droite et à gauche, se dessinent, quoique un peu effacés, les profils des chaînes libyque et arabique. Leurs crêtes pâles servent de cadre aux

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verdures foncées de la plaine où est bâtie la grande cité. Celle-ci s’étend entre des jardins, comme une Capoue orientale, pleine de mollesses et de jouissances. Deux villes distinctes se révèlent bientôt à nos regards : l’une indigène, grouillante de populations mêlées, avec ses myriades d’habitations basses d’ou émergent des centaines de minarets, comme autant de mâts de navires sur les flots d’une mer bruyante ; l’autre presque toute européenne, aux rues larges, aux boulevards ombragés d’arbres, aux maisons élevées, aux villas de style italien, entrecoupées de squares. Dans cette dernière vit un monde cosmopolite, amené par l’espoir de faire fortune ; là aussi la légion des fonctionnaires de l’Etat, qui circulent dans d’élégantes victorias, précédés de leurs sais qui écartent la plèbe de leurs cris et de la menace de leurs courbaches ; là enfin les somptueux hôtels qui s’encombrent d’Anglais et de touristes.

Y prendre place est souvent une nécessité ; nous préférons à leur confort coûteux une installation plus proche des habitudes locales. Il est bon de se caser de manière à dominer tout ce tumulte, à le bien voir, sans y être absolument mêlé. On ne vient point au Caire pour ne regarder que les pierres et les alignements d’une rue européenne. Nous choisissons donc, au dernier étage d’une maison bien située, un nid d’où nous puissions voir ce que nous attendions 'de ce pays des rêves orientaux ; tout près, des jardins verdoyants mouchetés de bouquets de fleurs éclatantes; un peu plus loin des groupes de palmiers qui ondulent au moindre vent; derrière encore, les monts de Libye et, là-bas vers le sud, les

Pyramides. Contempler tout cela, noyé dans les rougeurs du soir, ou le matin encore dans la blanche lumière, quel enchantement !

12 décembre.

La ville égyptienne a été si souvent décrite avec ses bazars et ses mosquées qu’il y aurait témérité à en refaire le portrait, après tant d’auteurs de grand mérite. Mieux vaut donc renvoyer les lecteurs aux écrivains spéciaux, Gérard de Nerval, Maxime du Camp, Lacour, Mme de Gasparin, etc.

Notre impression sur les gens et les choses doit garder l’empreinte des préoccupations morales. L’homme est partout le plus difficile à connaître. Nous ne croyons pourtant pas nous tromper en affirmant qu’ici il est plus doux et plus bienveillant que partout ailleurs. Vous pouvez, vous étranger ou étrangère, vous hasarder sans guide dans tous les quartiers de la ville, dans les ruelles les plus solitaires, comme dans les rues les plus tumultueuses, dans les impasses perdues comme sur les places publiques, vous ne courrez aucun risque que celui de vous égarer dans ce dédale. Nul ne vous insultera, personne ne vous regardera de travers ; si vous demandez votre chemin, même sans connaître un mot de la langue, chacun s’efforcera de vous comprendre, de vous renseigner, de vous guider. Caressez un enfant, chacun vous sourira ; donnez un bakchich, tout le monde vous fêtera. Dans cette ville d’au moins trois cent mille habitants, la plupart musulmans, blancs, noirs, jaunes, bistrés, couleur chocolat, vêtus ou nus, en turban ou calotte, en chemise

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bleue ou en pantalon bouffant, en tunique de soie ou en manteau flottant, lettrés ou ignorants, riches ou pauvres, il ne se trouvera personne pour repousser le roumi, le chrétien qui pourtant représente vraiment ici l’oppression étrangère.

Cette mansuétude est probablement une des causes de la servitude séculaire de ce peuple. Sauf pendant l’insurrection soulevée par Arabi, il ne s’est porté à aucun acte de violence. Voyez ces gens entre eux. Ils crient, gesticulent, se tirent parfois par le manteau : ils ne se frappent jamais. Les noirs sont plus énergiques ; mais ils aiment tant à montrer leurs dents blanches, sous le rire naïf de leurs faces difformes !

Ce n’est pourtant pas que les occasions manquent de se chercher querelle : dans des rues étroites, faites pour des piétons, surviennent au grand trot des voitures élégantes traînées par d’intrépides petits chevaux. Chacun se range de son mieux, un peu froissé, éclaboussé, mais sans se plaindre. Une file d’immenses chameaux passe, portant des charges de sacs ou de fagots assez encombrants pour balayer la voie sur toute sa largeur; quelques étalages en sont renversés, maint passant est obligé de se baisser pour n’être point décapité ; mais les chameliers ne sont point inquiétés ; ils continuent leur marche ondulante, bercés qu’ils sont par le balancement de leurs montures. Une troupe de fringants petits baudets blancs arrive au galop, suivie de leurs âniers et portant des Anglais hautains ou des marchands indigènes à la ronde tournure. On se gare comme on peut devant cette charge. Chacun est plus ou moins bousculé, mais content.

L’édilité de la ville laisse fort à désirer, surtout en dehors

du quartier européen. La cité indigène n’est point pavée. Quand il fait sec, on piétine dans la poussière ou sur des tertres de fange durcie. Mais lorsqu’il pleut, c’est jusqu’aux chevilles qu’on enfonce dans cette glu sans nom. Revienne le soleil, la pâte séchée à nouveau redevient ferme. J’ai vu des gens la faire piocher devant leur porte, puis l’effriter et la répandre en guise de sable sur la chaussée. C’est la manière de macadamiser les rues en ce pays. En souffre-t-on ? Je ne sais. Mais nul n’a l’air de s’en plaindre. L’étranger, étonné d’abord, finit par en rire. Il y avait bien quelques égouts, mais ils étaient fort mal entretenus et les Anglais les ont fait boucher. On devait les remplacer par des travaux mieux conçus; le public attend encore, il attendra longtemps.

Ce que ce désordre enfante d’odeurs infectes se peut imaginer. Le pauvre ne paraît point s’en apercevoir, le riche en est quitte pour acheter des parfums; car il y a des boutiques de parfumeurs, des rues entières remplies de senteurs précieuses, depuis l’eau de rose jusqu’à l’extrait de bananes. Il y a aussi des tapis de Perse à dix mille francs la pièce, dans ces bouges obscurs où fument indolemment des marchands asiatiques. Il y a des bijoutiers qui travaillent leur or ou leur argent en minces filigranes, sur le seuil de leurs échoppes ou en pleine rue. Et tout à côté, comme mêlés à ces richesses dignes des Mille et une Nuits, voici des étalages de légumes exotiques, de fruits étranges, de graines destinées aux bestiaux, de fritures gluantes ; l’antiquaire, encombré de curiosités orientales, vend ses cuivres, ses armes rares, ses trésors ciselés, à côté d’un fripier aux nippes immondes. C’est la

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fraternité du pauvre et du riche. Rien de plus démocratique que ces mœurs. Pachas et mendiants fument leur chibouque côte à côte, accroupis sur les nattes d’un même café, regardant d’un air placide s’agiter cette mascarade divertissante.

Il passe et repasse des masques bien faits pour intriguer : les femmes circulent drapées comme des matrones, voilées comme des vierges. Mais ne cherchez pas leurs visages, vous ne verriez qu’une nippe triangulaire, blanche pour les plus riches, noire pour les autres, et qui se suspend à la coiffure par un étrange petit tube de métal. Ce bouron repose sur le haut du nez, entre les deux yeux ; de sorte que, de ces créatures mystérieuses on n’aperçoit que deux points nacrés et deux petits globes de jais, qui louchent de chaque côté du bijou d’or. Jeunes ou vieilles sont soumises aux mêmes convenances, esclaves des mêmes pudeurs. Rien de divertissant comme de surprendre quelque vieille négresse, hideuse et ridée à l’égal d’une sorcière, quand par hasard elle a laissé s’écarter son voile. Aussitôt qu’elle s’aperçoit qu’on pourrait la regarder, elle se recouvre la face avec un geste de pruderie scandalisée. En revanche Jes femmes qui allaitent ne se font nul scrupule de laisser voir, en pleine rue, leurs longues mamelles de chèvre. Au reste, assez de liberté pour aller et venir. Dans la classe populaire, il y a presque autant de femmes que d’hommes par les rues. Elles vont faire leurs achats et s’asseoient, examinant les marchandises, discutant les prix, devant les boutiques des marchands qui leur offrent le café. Les plus riches sortent en coupé, portières demi-closes, avec un eunuque noir à côté du cocher.

Quelques-unes sont vêtues presque à l’européenne, mais avec le voile blanc.

Le vice, assure-t-on, est parqué dans certaines rues. Il ne s’affiche point sur les places publiques fréquentées par les honnêtes gens. Les apparences tout au moins sont sauvées. L’effronterie ne se traduit que sur la figure vulgaire de quelques Européennes de bas étage. Certains juges prétendent que son demi-servage et la rigueur des convenances sauvent la femme indigène de bien des tentations et de bien des chutes, en diminuant les occasions dangereuses et qu’elle se trouve comme portée par la puissance des mœurs. Je ne sais. Mais il est triste de voir, ici comme en tout pays musulman, la moitié de l’humanité retenue en dépendance servile, sans la fierté que donne la vertu librement pratiquée. L’ignorance et la futilité sont le résultat obligé de cette position. Comment les nations mahométanes ne déclineraientelles pas de plus en plus, quand la mère, l’éducatrice naturelle de la jeunesse, est retenue dans cette incapacité et dans cette abjection ? L’Egypte pourtant a donné quelques exemples de liberté à cet égard. Des souverains y ont fondé quelques écoles de filles. La femme du khédive actuel — il n’en a qu’une — touche du piano et s’habille en Parisienne. J’ai vu deux de ses petites filles promenées en landau comme de jeunes misses, à front découvert.

Mais ce sont là des exceptions sans grande influence sur la masse et sur les mœurs. Le christianisme seul pourrait relever la femme en ce pays. Or, il n’a pu encore entamer les populations musulmanes.

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Le Caire, 15 décembre.

En dehors des étrangers, il y a des chrétiens en Egypte. On y compte environ cent cinquante mille Coptes. Je tenais à connaître ce vieux reste de l’Eglise d’Afrique, qui a survécu même à côté du mahométisme. Artin-Pacha-Iacoub, un Arménien fort instruit et d’esprit très ouvert, à qui j’étais recommandé, voulut bien me présenter au patriarche copte. Je trouvai ce prélat dans un petit palais de récente construction, à côté de son église, neuve aussi, et de belles écoles où il fait instruire cinq cents jeunes gens. On y donne l’enseignement primaire et une sorte d’enseignement secondaire où les langues vivantes tiennent la place du latin et du grec. Outre le copte moderne, on y apprend l’arabe littéraire, le français et l’anglais. Je ne sais si l’on va bien loin dans les sciences historiques ou dans la littérature, mais j’ai pu constater, par l’examen que j’ai fait passer en plusieurs classes, que les jeunes Egyptiens n’ont pas dégénéré de leurs ancêtres quant à l’aptitude aux sciences mathématiques.

La vivacité de physionomie de ces jeunes gens fait penser que, dans un milieu plus favorable à leur développement, on en pourrait faire une génération d’hommes de choix. Mais l’exemple des musulmans, l’infériorité méprisante dans laquelle ils sont tenus et je ne sais quel défaut de fierté, triste apanage des populations longtemps opprimées, ont empêché jusqu’ici les Coptes de s’élever à la hauteur où le christianisme qu’ils professent semblait devoir les porter. Au reste,

leur religiosité est essentiellement formaliste et quelque peu superstitieuse.

Tout l’ensemble d’institutions dont je viens de parler est entretenu sur le produit des biens que l’Eglise copte possède, surtout dans la haute Egypte, et dont une partie, confisquée jadis, lui a été restituée par Ismaïl-Pacha. La basilique attenante aux écoles est un monument à coupole, élevé au milieu d’une cour où elle semble comme cachée. Est-ce un reste de timidité ? Elle est d’ailleurs bien tenue et digne de sa destination. Les peintures qui la décorent sont fort médiocres. Elle est, comme les églises grecques, divisée en deux parts, par une haute balustrade en bois ouvragé comme un moucharabi ; derrière cette barrière se trouve le sanctuaire où officie le clergé, dans une sorte de mystère. L’étroite porte du centre n’est ouverte avec son rideau qu’à certains moments du culte. Les hommes sont à portée pour jeter les yeux dans le lieu saint. Les femmes ne peuvent que bien difficilement y glisser un regard, parce qu’elles sont reléguées elles-mêmes tout à fait à part, derrière d’autres grilles de bois. Par faveur, on me laisse pénétrer dans le lieu saint. J’y trouve un autel bas et carré qui rappelle les primitives tables de communion, mais où on célèbre une messe fort semblable à la messe grecque. Derrière, et proprement dans l’abside, s’arrondissent plusieurs bancs circulaires et superposés en gradins, reste évident des sièges où, dans les basiliques primitives, s’asseyaient les anciens (prêtres). La cathedra de l’évêque devait se trouver là, au centre de l’abside, et de là devait prêcher le prélat; maintenant, cette place

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est occupée par une grande image du Christ couronné et triomphant. Le siège épiscopal est un simple fauteuil de bois, placé de côté et de plein pied avec l’autel. On sent que, dans ce culte, le rite doit primer l’enseignement.

Quant au patriarche lui-même, sa sainteté Chirolos, c’est un vieillard de petite taille, à physionomie réfléchie, aux manières tranquilles et modestes. Il porte une longue barbe grise, sous une coiffure qui tient à la fois du turban et de la tiare. Ancien moine, ayant vécu quarante ans dans des couvents aux confins du désert, il se dit dépaysé dans le monde. Il parle l’arabe et le copte. Artin-Pacha veut bien nous servir d’interprète. Je ne baise ni la main, ni l’anneau épiscopal du bon vieillard, comme chacun fiait avec une apparente vénération ; je n’en suis pas moins reçu avec une bienveillance simple qui me touche. Nous parlons du passé de son Eglise, seul reste du christianisme de ces contrées, tel qu’il existait avant la conquête arabe. Nous nous entretenons des causes du schisme qui a divisé la chrétienté en tant de fractions et nous tombons d’accord que la cause principale en est dans les prétentions du pape. Sans la prépotence de celui-ci, chaque Eglise nationale, développée suivant ses formes et ses traditions propres, serait restée la sœur aimée de toutes les autres.

Je quitte le patriarche en saluant cet héritier d’une Eglise jadis persécutée, au nom de l’Eglise Réformée à laquelle j’appartiens, qui a vu aussi des jours mauvais. Je l’assure que, désirant remonter aussi près que possible du christianisme primitif, nous nous sentons un respect réel pour les restes d’une des plus anciennes communions chrétiennes.

En relisant les jugements portés sur les Coptes d’Egypte, il me semble qu’on ne leur a pas toujours rendu justice. La pauvreté de la plupart des membres de cette secte, qu’on rencontre dans la ville (sur le haut Nil il en est de fort riches), a fait croire à leur abjection. Ils n’ont assurément ni une haute culture, ni des moeurs de gentilshommes ; néanmoins, ils font effort pour s’élever ou se relever. Leur rôle dans l’Etat n’est pas à dédaigner ; même sous des maîtres musulmans, ils ont su se faire place dans les fonctions publiques, à force d’obstination à se rendre utiles. On m’en cite qui ont été secrétaires d’Etat. L’un d’eux occupe même actuellement ce haut échelon dans le ministère de la justice ; et l’on a cette bizarrerie d’un pays musulman où les juges, qui doivent régler les procès d’après le Koran, sont pourtant choisis sur l’avis d’un chrétien. Il ne faut donc pas juger de leur position sociale par une simple visite au Vieux-Caire, où quelquesuns d’entre eux occupent encore un quartier misérable, sorte de cité murée, aux rues étroites, aux maisons croulantes. Là sans doute, pendant les premiers siècles de l’occupation arabe, s’étaient entassés, comme dans un ghetto, les débris des populations chrétiennes. Là antérieurement, dit-on, les Pharaons avaient interné des captifs ramenés par eux de Babylone.

Ce quartier curieux contient plusieurs vieilles basiliques dont la première fondation remonte probablement avant la conquête musulmane. Dans la crypte de l’une d’elles, on montre trois autels aux emplacements où la légende suppose que Marie, Joseph et l’enfant Jésus ont habité pendant leur

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séjour en Egypte. Il en est de ce monument comme de l’arbre que l’on vénère près d’Héliopolis et sous lequel la sainte famille est censée s’être reposée. Traditions pieuses, écloses plusieurs siècles après l’événement. Il serait injuste d’exiger d’une Eglise comme l’Eglise copte un sens critique bien délicat. Le formalisme, l’iconolâtrie, l’aveugle fidélité au passé devaient rester les caractères d’une communauté religieuse qui a vu s’arrêter net son développement intellectuel, il y a douze siècles. Il a fallu une singulière ténacité de caractère pour subsister depuis si longtemps sous des maîtres hostiles, sans communications avec le reste de la chrétienté, sans écoles de théologie, sans sécurité pour rien entreprendre. On a dit que le sol de l’Egypte a la propriété de momifier toutes choses. Je trouve que c’est déjà un bien beau résultat d’avoir pu s’y immobiliser.

Néanmoins, l’atrophie morale était telle, l’ignorance du clergé si lamentable, que le patriarche actuel a senti le besoin de demander secours aux autres communions chrétiennes. S’est-il bien adressé à qui pouvait sortir son jeune clergé de l’infériorité intellectuelle et morale ? Il a prié les Jésuites de recevoir dans leurs écoles un bon nombre des aspirants coptes au saint ministère. Ainsi les Jésuites ici sont considérés comme gens de progrès, par comparaison ! N’eût-il pas mieux valu s’adresser aux Américains qui ont fondé au Caire des écoles très fréquentées ? Sans doute on les a crus plus envahissants que les Jésuites. Ceux-ci, probablement, savent cacher leur jeu, tandis que les missionnaires américains affichent hautement des intentions de propagande. Cer-

tains Coptes envoient leurs enfants aux écoles de ces derniers, surtout dans la haute Egypte ; mais ce n’est probablement pas sur le conseil de leur clergé. On me présente sous deux jours différents le rôle de ces écoles américaines : suivant l’une des versions, l’intention des Coptes serait simplement de profiter des belles occasions de s’instruire, sans bourse délier, qui leur sont offertes. Au sortir des écoles protestantes, les jeunes élèves s’empresseraient de retourner à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur culte que du reste on n’a pu songer à leur faire abandonner du jour au lendemain. Selon l’autre version, la cause de l’affluence aux écoles américaines serait simplement un esprit d’opposition au patriarche actuel. Ce vieillard, si bienveillant en apparence, serait un petit autocrate dont l’autorité s’exercerait plus volontiers sur le temporel que sur le spirituel ; sa haute position lui permettrait d’user et d’abuser de son influence pour peser sur les juges, même dans les procès de succession. S’il en est ainsi vraiment, les protestants s’applaudiront une fois de plus de n’avoir pas de hiérarchie dans leur Eglise, ni de chef qui soit tenté de gouverner leurs corps, en même temps que leurs âmes.

Quoi qu’il en soit de ses misères morales et matérielles, l’Eglise copte est un phénomène unique dans la terre de Chain. Seule de toutes les Eglises chrétiennes qui florissaient encore il y a douze siècles dans le nord de l’Afrique, elle a pu subsister après la conquête musulmane. Son maintien est presque un miracle. V oici comment on me l’a expliqué icimême.

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Bien des gens supposent que l’esprit de tolérance dont tont preuve les 'gouvernements musulmans d’aujourd’hui, fut, dès le principe, appliqué par suite d’un calcul politique. Les croyants étant alors exempts de l’impôt, beaucoup de khalifes, et le farouche Omar comme les autres, auraient été peu favorables au prosélytisme. Ils auraient préféré avoir des sujets payants, juifs ou chrétiens, que des fidèles improductifs. Mais le privilège d’exemption, dont jouissaient les croyants avant que le peuple conquis eût été converti à l’islamisme, a dû être une occasion de tentation pour les pauvres fellahs pressurés. Combien d’entre eux ont sacrifié leur foi à leurs intérêts matériels ! Aux époques glorieuses de l’islamisme, d’ailleurs, on ne pouvait arriver aux fonctions publiques, à la faveur du prince, sans être un sectateur de Mahomet. On voit que le système de corruption pratiqué par Louis xiv n’était pas de son invention. Le grand roi n’était-il pas inférieur à Saladin en ce qui regarde la tolérance proprement dite ? Le système de la religion d’Etat ne fut pas appliqué par les musulmans aussi systématiquement que par lui. Chez eux la décentralisation fut toujours un fait pratique. On suppose que ce sont les croisades qui ont fait éclater parmi eux le fanatisme religieux. |I1 est certain que les croisés se sont montrés plus fanatiques encore. J’ai peine à croire pourtant que tout le nord de l’Afrique ait pu de chrétien devenir musulman, sans une pression violente exercée séculairement.

Pour en finir avec les Coptes, rentrons un instant dans leur « Babylone du Vieux-Caire » et visitons leurs anciennes

basilique?. J’ai fait cette visite sous la conduite d’un professeur que le patriarche avait mis à ma disposition, pour mieux me les montrer. Elles sont remarquables par leur analogie de construction avec celles de Rome, partagées qu’elles sont en trois nefs par deux rangs de colonnes enlevées jadis aux monuments gréco-romains. Elles en diffèrent par les balustrades de bois découpé dont j’ai parlé plus haut et qui séparent le clergé du peuple et les hommes des femmes. De petites coupoles en bois peint surmontent l’autel principal et les deux autels latéraux dont il est flanqué. Sur la balustrade du sanctuaire, j’ai pu étudier les plus anciennes sculptures sur bois que je connaisse (exception faite de celles qui proviennent des sépultures des anciens Egyptiens). Ici, il s’agit bien de panneaux décoratifs exposés à ciel ouvert depuis qu’ils ont été faits. Le climat si sec de l’Egypte a conservé ces bois, qui fussent tombés en poussière partout ailleurs. La plupart d’entre ces panneaux ne sont sculptés que de rinceaux, d’entrelacs, de feuillages, de chimères, d’animaux; le tout d’un style un peu chargé. Mais, dans les plus anciens, j’ai cru reconnaître une entrée du Christ à Jérusalem ; dans les plus récents un saint Georges, une Adoration des bergers, une Crèche et surtout une sainte Cène où Jésus se donne lui-même à manger à ses disciples, sous la figure bien connue du poisson. Il y a là une réminiscence de l’iconographie primitive, telle que nous la trouvons à Rome dans les sarcophages du quatrième siècle. Mais ici les personnages sont nimbés et le style général révèle l’influence byzantine. Ces sculptures appartiennent

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évidemment à une époque de transition qu’il est difficile de préciser. Je les rapporterais volontiers au cinquième siècle de l’ère chrétienne, si j’en jugeais par comparaison avec ce qu’on voit à Rome. Elles sont probablement postérieures.

J’aurais voulu trouver en Egypte d’autres représentations imagées analogues à celles que fournissent les Catacombes I romaines. Mes recherches m’ont fait découvrir chez un riche amateur et chez un marchand d’antiquités, des étoffes de vêtements arrachés aux momies d’évêques et de prêtres coptes du sixième siècle environ. C’est la nécropole d’Akhmim, dans la haute Egypte, qui a fourni ces débris intéres- : sants. Ces étoffes, de toile, de laine, quelques-unes de soie (ce

qui prouve que la soie était connue dans ces contrées et dès cette époque), portent des représentations de saints nimbés qui ne sont pas sans ressemblance avec ceux du monde byzantin. Saint Georges, les dragons y jouent un rôle préféré. Les chimères, les monstres entrent comme figures décoratives, dénotant à côté de quelques réminiscences classiques, une altération du goût qui avait glissé dans la laideur et dans les représentations effrayantes. Ce n’est pas absolument l’ascétisme byzantin, ce n’est pas encore le grotesque du gothique, mais c’est une inspiration du même genre, éclose sous un sentiment religieux presque semblable. La sérénité et le bon goût de l’iconographie gréco-latine des Catacombes ne s’y retrouve déjà plus. On m’assure que de nombreux spécimens de ces étoffes, si importantes pour l’histoire de l’art, ont été transportés en Allemagne, où ils sont les objets d’études spéciales. D’au-

très me sont montrés par l’intelligent conservateur d’un musée de Saint-Pétersbourg. J’ai acquis, de la même provenance, l’unique morceau d’étoffe que j’aie pu me procurer, représentant un sujet de décoration classique et qui, suivant toutes les analogies, doit remonter au quatrième siècle, sinon plus haut. L’Egypte est le pays des prodiges, quant à ce qui regarde la conservation des choses les plus délicates et les plus fragiles.

Le Caire, 20 décembre.

J’écoute converser des fonctionnaires étrangers, occupés en Egypte dans l’administration des finances. Ils constatent que l’impôt s’élève jusqu’à la moitié du revenu net; pareille énormité ne se rencontre dans aucun autre pays, et quelquesuns se demandent s’il ne faudra pas en venir à une conversion de la dette L Le fellah est naturellement la première victime des prodigalités passées, qui ont fait monter cette dette à un chiffre effrayant. Pourra-t-il toujours en payer les intérêts ?

Un Français, qui vit ici depuis un quart de siècle, me donne l’estimation du [montant de l’impôt foncier que supporte le paysan. Pour les bonnes terres, il monte jusqu’à 100 francs par hectare. Comme il en est de médiocres qui sont taxées à beaucoup moins, par exemple dans la haute Egypte où l’on ne peut faire qu’une irrigation par an et par conséquent qu’une récolte, la moyenne de l’impôt s’établit dans

1 On sait que cette conversion vient d’être consentie, sous quelques conditions favorables au fellah. Seront-elles observées ?

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les environs de 65 francs par hectare. Je ne sais s’il est possible que le revenu net du sol dépasse en moyenne le double de cette somme. Mais sur ce produit, quand le fellah doit payer aussi le loyer de la terre qu’il occupe, il ne peut décidément pas vivre. Dans les conditions les plus favorables, il ne se tire d’affaire que parce qu’il vit de rien. Quelques poignées de doura, des fèves broyées entre deux pierres par sa femme, des herbes, des oignons crus, une tige de canne à sucre pour friandise, lui et sa nombreuse famille ne demandent pas plus. La main-d’œuvre à l’intérieur du pays ne dépasse pas 50 centimes par jour pour les hommes. Elle était à 25 centimes, il y a vingt-cinq ans, mais les charges étant moindres, le manouvrier se tirait mieux d’affaire.

Parmi mes interlocuteurs — gens chargés de faire rentrer l’impôt — il s’en trouve pour affirmer que le fellah n’est pas plus misérable que la plupart des paysans d’Europe. Non seulement il parvient à force de sobriété à dépenser moins, mais dans le Delta il peut tirer du sol deux ou trois récoltes annuelles. L’épargne seule lui a été rendue impossible par les exigences du fisc. Au reste, il ne s’en soucie guère. Quand, par hasard, il cumule, c’est pour cacher son argent au lieu de le faire fructifier ou de le consacrer à des améliorations agricoles. Comme l’Arabe d’Algérie, il emploie volontiers ses bénéfices, quand par hasard il en a, à s’acheter une femme, un baudet de plus, à moins qu’il ne les immobilise dans l’acquisition de bijoux qui lui semblent une valeur solide, comme le diamant pour le juif. Peuple enfant,

sans doute, mais aussi peuple craintif. Comment prêterait-il au fisc dont il n’a reçu que des avanies ? Comment améliorerait-il un sol dont il se croit à peine possesseur ?

Pour bien comprendre la position du fellah, il faut se rappeler les origines de la dette égyptienne et les transformations économiques qu’elle a entraînées.

L’énormité de l’impôt foncier n’est devenue intolérable que depuis le règne d’Ismaïl-Pacha. Méhémet-Ali lui-même, malgré ses dépenses militaires, n’endettait point son pays. Il prélevait arbitrairement sur son peuple autant d’argent qu’il lui en fallait pour ses guerres, mais il ne faisait point appel au crédit. Au contraire, Ismaïl-Pacha, pour son luxe, ses caprices, ses licences, consommait non seulement ses revenus propres, mais encore ceux de toute l’Egypte. Il lui fallait tout cela pour l’entretien de ses palais, de ses harems, de ses écuries, de ses favoris. Quant aux dépenses publiques, il n’y pourvoyait que par des emprunts. C’est ainsi qu’il a laissé l’Egypte obérée de deux milliards et demi de dettes. Quelle charge pour un pays qui n’a pas plus de surface cultivable que la Belgique et qui doit nourrir cinq millions et demi d’habitants ! En grand seigneur qui comprenait ses aises, il eût dédaigné de transporter avec lui, de résidence en résidence, son personnel de femmes, de chevaux, de valets; aussi meublait-il tous ses palais à la fois d’un monde de gens et de choses. Quelle liquidation ! On m’assure qu’au départ du prince, ce fut toute une affaire de trouver des maris aux centaines de veuves qu’il laissait. Bon père, du reste, pour ses enfants sinon pour ses sujets. L’une

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de ses filles s’étant bâti une villa, demanda au prince de lui payer cette dépense. Ismaïl envoya à son ministre des finances un chèque qu’il fallut acquitter avant toute autre exigence, « par ordre supérieur. » C’était la formule. Le chèque était de dix millions! Les services publics durent attendre. <Ab une disce ovines.

L’Europe, ayant exigé des garanties pour le payement des intérêts de la dette ainsi follement contractée, ces garanties devinrent l’occasion d’une véritable révolution dans les conditions de la propriété foncière. Jusque-là, le pacha d’Egypte, ou mieux le sultan, son suzerain, était considéré comme le vrai propriétaire du sol. Le fellah n’était que son tenancier, à qui il cédait l’exploitation des terres, sous condition de fournir l’impôt dans la proportion des besoins très variables du prince et de l’Etat. Tel était le droit. Mais l’Europe, devenue créancière, ne pouvait accepter le sultan ni le khédive comme débiteurs personnels. Elle leur préféra le fellah !

Celui-ci donc, par simple décret, fut déclaré propriétaire des champs qu’il détenait, à charge à lui de payer un impôt qui suffit à couvrir la dette, sans préjudice des charges annuelles de l’Etat. Ainsi, semble-t-il, il achète par ses sueurs la possession du sol qu’il en arrose. Si ces exigences n’étaient pas plus lourdes qu’il ne peut supporter, cette révolution économique lui serait une garantie d’indépendance dans le présent, une espérance de bien-être dans l’avenir. Mais, nous sommes en Orient ! Ce qu’un décret lui a concédé, un autre peut le lui retirer, et le fellah, habitué depuis

six mille ans à la servitude, ne se croit pas sérieusement affranchi.

En fait, il est maintenant comme le fermier de l’Europe ; mais qui peut garantir ce qu’il sera demain ? Comment, dès lors, persuader au paysan qne les améliorations qu’il apporterait à sa ferme lui resteraient acquises, que son épargne serait bien à lui ?

En peut-il faire, de l’épargne ? L’Egypte, sans doute, est le pays du monde qui peut-être produit le plus à l’hectare, mais elle subit le contre-coup de la crise agricole dont souffre l’Europe. Ses grains se vendent moins cher que ceux de la Beauce. Ses cotons ont peine à soutenir la concurrence de ceux d’Amérique. On dit, du reste, que la qualité s’en altère par défaut d’engrais. On sait, en effet, que le limon du Nil est la seule fumure de l’Egypte entière. Faute de bois, on y emploie en combustible les déjections desséchées des animaux. Ainsi la culture intensive a ses limites ; l’extensive est impossible faute de place. Rien ne peut changer cet état de choses, car les terrains irrigués sont trop précieux pour être boisés, et les autres ne peuvent produire même un buisson d’épines. On a trop compté sur la fertilité de l’Egypte. Le fellah est une bête de somme qui ne peut pas porter indéfiniment.

Sa position n’est pas facile à améliorer. Propriétaire, il supporte de trop lourdes charges. Journalier, il reçoit 50 centimes et l’on prétend que si la main-d’œuvre s’élevait à 1 franc, la culture deviendrait impossible, parce que l’impôt absorberait tout le produit net. Pauvre peuple !

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Mais, j’y pense ! serons-nous beaucoup mieux dans quelques années, quand le système d’armement universel, inauguré par la Prusse, au nom du dieu des armées, aura endetté l’Europe entière et qu’il nous faudra choisir entre des impôts illimités et une banqueroute de tous contre tous ? L’Européen est-il bien plus économe de l’avenir que l’Egyptien insouciant, et l’homme moderne que les Pharaons, créateurs de pyramides ? Tout passe ici-bas ; une seule chose reste : la folie humaine.

Un légiste intelligent m’explique qu’il y aurait un moyen de tirer l’Egypte d’embarras et de rembourser les créanciers européens : ce serait de confisquer, au bénéfice de l’Etat, ce qu’on appellerait ailleurs les biens de l’Eglise. Le corps des ulémas détient, en effet, des biens immenses qui lui viennent soit de donations pieuses, soit des captations souvent injustes qu’il s’est permises. Ces dignitaires, qui cumulent à la fois l’autorité religieuse et la judiciaire, s’adjugent aisément toutes les propriétés contestées. Comme exécuteurs testamentaires, ils détiennent volontiers ce qu’ils croient pouvoir prendre sans trop de scandale. Il n’y a de recours contre eux qu’auprès du prince qui est obligé de les ménager. Les cadis ordinaires dépendent d’eux ; les simples jurés qu’on pourrait adjoindre aux juges sont musulmans et asservis aux représentants de la religion. Il y a donc des biens de main-morte qu’on pourrait confisquer sans grand scrupule. Mais qui en aurait le courage ? Aucun khédive ne l’oserait. Si l’étranger proposait rien de semblable, il y aurait probablement un soulèvement du fanatisme. L’indigène, qui

souffre le plus de la rapacité des ulémas, est trop dévotieusement soumis à ses imans, pour s’insurger jamais. Il restera donc misérable, battu et... content !

Le Caire, le 23 décembre.

Les ulémas, de qui relèvent les imans (dignitaires religieux) et les cadis (juges, magistrats), ont donc réalisé ici l’idéal rêvé par les Jésuites en Europe. Pouvoir, considération, richesse, tout est entre leurs mains. Si l’on veut avoir un exemple de la façon dont ils usent de tout cela, on n’a qu’à parcourir les célèbres mosquées du Caire. C’est bien eux qui devraient les entretenir. Or, les plus belles, les plus monumentales, celles auxquelles se rattachent les souvenirs historiques et religieux les plus augustes, tombent absolument en ruines. Il faut se dépêcher d’aller les visiter, car bon nombre d’entre elles n’existeront plus dans cinquante ans. Sur les réclamations des artistes et des architectes étrangers, on a feint d’en entreprendre la restauration. Des subventions ont été à cet effet obtenues de l’Etat, des collectes pieuses ont été faites ; les fonds ont été mangés et les réparations commencées ont été interrompues, ajoutant une ruine moderne aux ruines antiques.

C’est à faire saigner le cœur des amateurs de monuments. Car elles ont été splendides, ces mosquées. Dans leur délabrement actuel, elles ravissent encore le goût le plus difficile. C’est ici qu’il faut venir étudier l’art arabe dans ce qu’il a produit de plus parfait.

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L’Andalousie contient peut-être des édifices plus mignons, des palais plus coquets. Le Caire a produit ce qui fut le plus noble, par une merveilleuse association de la grandeur et de l’élégance. Ici, les coupoles les plus harmonieuses, avec leurs renflements au centre, leur léger étranglement à la base,

| leurs nervures, leurs entrelacs si variés, si ingénieux ; ici, les minarets les plus nobles, à la fois élevés et forts, avec leurs balcons découpés, leurs doubles ou triples encorbellements fouillés en pendentifs comme des stalactites; ici les plafonds de marqueterie les plus précieux, avec leurs poutres en rei lief, leurs dorures entremêlées de peintures, d’un goût exquis; ici, les pavages, les revêtements de murs les plus riches, faits de marbres précieux, d’albâtres et de pierres dures ; ici l enfin, mille restes d’une splendeur qui fait rêver de contes de fées et qui reportent aux récits des Mille et une Nuits. Mais tout cela gît sous la poudre, dans les décombres, dans les écroulements de l’abandon. A Sultan-Hassan, des voûtes élevées, des portes gigantesques, des corniches de relief hardi, mais un délabrement qui donne l’impression de misère. Il y a une merveilleuse fontaine dont on laisse littéralement pourrir la toiture. A Touloun les plus anciennes ogives que l’on connaisse peut-être, celles qui semblent prouver que l’inspiration première du gothique vient de l’Orient, mais un délaissement absolu des plus majestueux portiques, un effondrement progressif; la visite devient difficile, l’accès du minaret impossible. A la mosquée d’Amrou, des souvenirs augustes pour le musulman, mais trois portiques sur quatre sont écroulés. Les tombeaux des khalifes, ceux d’imam-

Chafey, de merveilleux édifices, vrais bijoux semés comme sur un écrin de cuir de Cordoue, dans les thébaïdes ensoleillées qui entourent la ville. On tombe en extase devant leurs coupoles et leurs minarets, abritant des sanctuaires grands comme des églises, coquets comme des boudoirs; mais l’on soupire au spectacle d’une destruction imminente ; ces édifices déjà abritent à peine les morts illustres pour qui on les a élevés.

Les bases rongées par le salpêtre du sol laissent à vide les murs croulants, les voûtes plient, les sommets s’inclinent, les pendentifs se détachent, les peintures s’effacent, les plafonds montrent des baies béantes, des ailes entières ne se soutiennent que sur des béquilles de bois. Image bien frappante de l’incurie musulmane ! C’est qu’ici on ne répare rien. On crée souvent et à grands frais. La mosquée d’albâtre de Méhémet-Ali en est une preuve. Mais on abandonne tout ce qui a été fait antérieurement. Que le temps fasse son œuvre. Le fatalisme de l’Islam s’applique aux monuments comme à l’homme : que ce qui doit crouler s’écroule. Allah le veut !

Même négligence pour ce qui regarde les palais. Ceux pour la construction desquels Ismaïl-Pacha a ruiné l’Egypte sont déjà délabrés. Dans quelques années ils seront inhabitables. Même incurie pour les habitations privées. Il y a, en pleine ville, des îlots de maisons qu’on croirait effondrées par un tremblement de terre. Des lambris dorés saillent audessus de parois éboulées, des moucharabis d’un travail délicat restent plaqués sur des façades de baraques immondes. Tout Egyptien de bonne extraction déserte sa maison après un deuil. Celle-ci devient comme un tombeau désert. En

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revanche, auprès ou ailleurs, il se construit une nouvelle demeure, plus ou moins coûteuse, à la mode européenne ou à l’arabe, en pierre ou en brique séchée au soleil, suivant sa fortune. Parfois il attend pour cela que son toit en terrasse lui tombe sur la tête. Ce toit plat n’est que de la terre pétrie qui ne résisterait pas à quatre jours de nos pluies du Nord. Là-dessous s’abritent parfois des splendeurs orientales. Cela dure ce que cela peut. Le lendemain appartient à Dieu. Appartient-il aussi à l’islam ? Celui-ci semble frappé de mort partout où il est mis en contact avec la civilisation européenne. Mais que de progrès il fait chez les races nègres ! Et que de résistance il présente dans les races jaunes ! On ne peut disconvenir que pour Sem et pour Cham il n’ait un long avenir.

27 décembre.

Bon nombre d’étrangers sont venus au Caire pour raison de santé. Je fais l’expérience qu’il fait plus chaud ici, en hiver, qu’en Italie, que dans nos Alpes-Maritimes, qu’à Alger même. L’installation des malades n’y est pas trop difficile dans les villas, même dans les jhôtels. La dépense dépasse d’un tiers celle qu’on fait dans les autres stations sanitaires.

Bien des personnes délicates de poitrine se trouvent à merveille du séjour au Caire ; mais, comme il n’est point de paradis sur terre, il y faut des précautions, surtout celle de ne sortir ni le matin ni le soir. Le quartier européen, entrecoupé qu’il est de jardins, est plus humide qu’on ne l’attendrait d’un pays où il ne pleut presque pas. Les malades à qui

LF. TOUR D’ORIENT

un climat absolument sec est indispensable pourront trouver un air plus pur que partout ailleurs, soit à la station balnéaire d’Hélouan, soit à Louqsor, dans la haute Egypte. La vie y est plus confortable qu’à Biskra.

Hélouan est à une heure du Caire, bâti dans la nudité d’une sorte d’Arabie Pétrée, entre le Nil et les carrières qui ont fourni les matériaux des pyramides, à la hauteur de Memphis. Le khédive y a fait capter des sources salines et sulfureuses très salutaires aux rhumatisants. L’établissement qu’on y a créé est peut-être le lieu du monde où il est le plus facile de prendre des bains thermaux pendant l’hiver.

il janvier 1889. — En chemin de fer dans la moyenne Egypte.

La voie ferrée glisse à travers des cultures entrecoupées de bosquets de palmiers; vraies oasis qui s’étendent le long du fleuve. Des blés d’un vert intense s’étalent comme prairies normandes entre ces massifs ombreux. Les dattiers, les acacias Lébeks, les sycomores se mirent coquettement dans les flaques d’eau laissées par l’inondation. Des villages nombreux sont tapis sous les bouquets d’arbres, où s’agitent des fourmilières de femmes et d’enfants. Des plantes fourragères déjà hautes de deux pieds fournissent pâture à des files de bestiaux attachés par les pattes à des piquets. Buffles, ânes, chameaux, chevaux même paissent pacifiquement côte à côte, les vertes légumineuses sont mouchetées de moutons blancs ou noirs. Des femmes passent, leurs amphores d’eau sur la tête, fortes et cambrées comme des canéphores. Leur riche

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poitrine fait saillie sous leur tunique bleue. D’autres portent leurs enfants nus adroitement campés, à cheval, sur les épaules maternelles. Puis voici des groupes d’indigènes, amassés par centaines dans des clairières, sur la rive, avec leurs animaux, leurs denrées alimentaires : c’est un marché. N’était la couleur plus sombre des vêtements, on se croirait en Kabylie. Plus loin, des fèves en fleur nous envoient des bouffées de parfums.

La plaine s’étend, plate et luxuriante des deux côtés du fleuve, avec des largeurs variables, ordinairement plus considérables sur la rive gauche que sur la droite. La longue succession des pyramides mouvementé à l’ouest la ligne un peu effacée des monts de Libye. Une bande de fraîches cultures entre deux chaînes de roches ensablées, blanchâtres, parfois un peu jaunies, souvent rosées par la lumière, voilà l’Egypte. Dans la bande verte, s’agite le fellah pacifique, laborieux,, bienveillant, honnête. C’est notre paysan sous d’autres traits et avec un tout autre costume. Dans les deux déserts, à droite et à gauche, le Bédouin à l’allure hère, au type sémitique,, fort sujet à caution, surtout du côté de l’ouest. Les villages que nous traversons ne sont pas essentiellement différents de nos oasis algériennes. Plusieurs d’entre eux sont assis sur des monceaux de décombres qui ont été des cités historiques : Nilopolis, Iséopolis, Aphroditopolis, Héraclæopolis,. etc. Longer tous ces souvenirs historiques ressuscités dans l’idylle de la vie rurale, quel enchantement pour les yeux,, quel intérêt pour l’esprit !

La plaine de Bouch à Bénisouef est d’une végétation mer-

veilleuse ; cannes à sucre, cotonniers, bananiers y luttent de richesse et de fraîcheur. On y sent l’influence d’une population copte, moins insouciante que les musulmans, parce qu’elle n’est pas fataliste. C’est pourtant à peu près la même race de fellahs.

A Minièh, tous les contrastes : des usines perfectionnées, des sucreries savamment conduites, et des huttes sans nom, faites de boue, couvertes de tiges de doura ; un pont monumental et des rues non pavées ; l’éclairage électrique et des gamins à peu près nus; une fécondité exubérante sur la rive gauche, et à deux pas, sur la droite, une stérilité absolue ; des forêts de palmiers ombreux et l’aridité sans remède ; plus de troupeaux aux champs qu’en aucun pays connu, et à quelques pas un désert illimité où pas une herbe ne peut germer. Ici, des champs de cannes à sucre où les tiges se pressent, vertes et succulentes, où se démènent des légions de travailleurs ; là, tout près, le silence, la mort ! Des locomobiles pour élever les eaux d’irrigation, et des fellahs misérables qui, les jambes dans la vase, font marcher du matin au soir des norias à bascules, pour remplir leurs réservoirs. Des progrès réalisés, le luxe même dans l’industrie, et des procédés continués depuis les Pharaons, voilà l’Egypte. Dans les villages des vols de colombes ; dans les marais des barbotements d’échassiers, de canards; sur les rives des bergeronnettes, des huppes joyeuses, des alouettes ; dans l’air, des menaces d’éperviers planant, en quête de proies ; dans les régions habitées des chants, et sur les bancs de sable, des vautours au cou pelé, immobiles, sinistres ; la gaieté et la

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mort. Une Egypte vivante, riche, active, qu’on croirait pleine d’avenir, mais qui ne vit que sur des ruines, sur les tumuli amoncelés par des générations soixante tois séculaires.

Syout, 12 janvier.

Nous avons quitté la voie ferrée qui s’arrête ici. Nous avons cherché une éminence qui domine la jolie ville de Syout et sa riche campagne. Nous avons gravi une colline rocheuse toute perforée d’hypogées antiques. Là ont dormi des générations d’Egyptiens, parmi lesquels de grands seigneurs, des gouverneurs de « nomes. » Là, plus tard, des anachorètes chrétiens ont pratiqué la mortification. La légende veut que l’un d’eux ait ressuscité des momies païennes pour se taire conter leur vie. Que ne nous en a-t-il laissé le récit ! Il eût épargné bien des recherches et bien des doutes aux égyptologues de nos jours.

Du haut de cette Thébaïde, quelle vue sur les splendeurs d’une nature prodigue ! La plaine s’étend, riche de promesses, animée d’êtres vivants ; le Nil coule majestueux et bienfaisant entre les rives qu’il a fécondées. Des minarets s’élèvent, légers et coquets, d’un amoncellement de maisonnettes en briques sèches. — Le désert est bien là, tout près, mais il a l’air fait pour servir de cadre d’or à ce tableau vert et frais.

En redescendant la colline qui fut la nécropole de Lycopolis, nous heurtons du pied des débris profanés de momies humaines et de momies de chacals ; c’est ici qu’on adorait

jadis ce s animaux, comme figure d’Anubis. Un chacal vivant, leur descendant sans doute, rôde devant les hypogées. Il revient repu du cimetière moderne assis au pied de l’ancien. Un curieux spectacle que celui de la nouvelle ville des morts, resserrée entre la vieille montagne funéraire et la coquette cité des vivants ! Au premier abord, on croirait un ensemble de jolies habitations, proprettes et blanches, avec leurs cent coupoles élégantes et leurs petites cours fermées de murs crénelés. Approchez ; tout est silence ; il semble que les habitants aient quitté ces lieux de la veille ; hélas ! ils ne les quitteront plus, c’est bien un cimetière fait à l’usage d’une ville aimable et confortable. Des bouquets de palmiers abritent même les tombes.

Mais quel est ce cortège qui s’avance, larmoyant et criard, sur la chaussée qui mène ici ? J’y distingue des femmes surtout, des pleureuses salariées. Elles sont précédées de deux chameaux qui portent quatre caisses. Mènerait-on les morts au cimetière sur le dos des dromadaires ? Hâtons-nous de pénétrer avec la foule dans l’enceinte funéraire; les chameaux y entrent aussi ; une foule d’aveugles, d’impotents, d’infirmes, de vieillards, de pauvres femmes suivent les immenses animaux qui ont peine à circuler dans les avenues tortueuses de la nécropole, sans écorner les tombes. Je remarque que les caisses qu’ils portent sont trop courtes pour être des cercueils. Y aurait-on replié les corps, dans cette attitude ramassée que les indigènes affectionnent tant? On décharge les caisses; on ouvre le couvercle qui les ferme. Qu’en sort-il? A notre grande surprise, ce sont des pains, de petites galet-

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tes rondes et plates. Les aveugles, les impotents, les pauvres s’asseoient dans un carrefour, près d’une tombe où se tient une femme en larmes, quelque veuve peut-être. Le cortège entonne une sorte de complainte en forme de litanie ; on distribue les pains à tout ce monde; les indigents mêlent des rires de satisfaction aux gémissements de commande ; puis on se lève et la file des pleureuses reprend le chemin de la ville. Evidemment il s’agit d’un anniversaire célébré par des dons charitables. On dit que les derviches, les ulémas font taire de semblables distributions. N’y aurait-il rien à emprunter à ces musulmans ? Les premiers chrétiens avaient des usages semblables, lorsqu’ils célébraient les agapes aux Catacombes, in memoriam.

En janvier. — Sur le Nil, dans la haute Egypte.

Un rêve suivi d’un autre, indéfiniment. Le rêve est lumineux comme le ciel, rosé comme ces monts, reposant comme ces verdures, gracieux comme ces bouquets de palmiers. Le bateau qui vous emporte fait passer devant vos yeux un éternel renouvellement de choses très variées : des hauteurs nues et des plaines vêtues, des sables arides et des blés verts, des déserts et des lieux très habités, des animaux insolites et des gens de races mêlées, aux brunes ou noires couleurs.

La chaîne Libyque tombe souvent en falaises abruptes jusque dans le fleuve, avec ses grottes béantes creusées de main d’homme, qui furent des cellules de cénobites après avoir été des tombes de païens. Maintenant encore, sur la

crête de quelques-uns de ces monts, on distingue, tristes, poudreux et grillés au soleil, des couvents coptes où s’abrutissent des moines, dans un état de misère qui n’est plus de l’ascétisme contemplatif. L’ignorance leur rend la mendicité moins dure. Ces pauvres gens s’imaginent faire plaisir à Dieu en menant dans ces solitudes une vie stérile.

Au-dessous, dans la plaine baignée par le fleuve, à chaque pas, des villages ombragés de dattiers. Quelques-uns semblent commandés par de petits forts crénelés. Y aurait-il encore des barons pour asservir ces fellahs dans leurs huttes de terre ? Les barons existent, ce sont les scheiks ; mais approchez : ces châteaux ne sont que des pigeonniers où roucoulent des milliers de colombes. Les eaux ne sont plus à fleur de terre, comme dans la basse Egypte ; la berge s’élève peu à peu, rendant les irrigations plus laborieuses ; la bande des cultures se rétrécit, passant de quelques kilomètres à quelques centaines de mètres, parfois à moins. La lutte contre la sécheresse devient de plus en plus acharnée. L’inondation n’a pas suffi là où elle a pu passer ; elle n’a pu atteindre toutes les terres. On y supplée par des arrosages artificiels. Voici, le long des berges, des hommes presque nus qui s’agitent comme fourmis au flanc de mottes de terre. Que font-ils ? Ils soulèvent et abaissent de longues perches, en bascule sur des traverses. Au bout de la perche pend un seau de cuir qui s’emplit d’eau et se vide dans un petit bassin où d’autres travailleurs puisent à leur tour, de la même manière, pour élever plus haut le précieux liquide, jusqu’à ce que la berge soit franchie et que l’eau puisse

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couler dans les champs de céréales, de coton, de cannes à sucre, de doura, de fèves, de jardinages, de fourrages verts. Ce dur labeur, ces hommes nus le commencent à l’auhe dans la froide rosée, ils le continuent tout le jour sous un soleil cuisant. Le soir les trouve répétant l’éternel mouvement. C’est le tonneau des Danaïdes qui toujours se remplit et toujours se vide. La terre a soif, toujours soif.

Ces paresseux de méridionaux ! N’ont-ils pas l’indolence de diviser leur sol en petits carrés de quelques mètres, entourés de reliefs de terre qui en font autant de petits bassins où puissent s’épandre les eaux d’irrigation ? Et ces eaux, ne s’avisent-ils pas de les puiser au Nil par leur système ingénieux de « schadoufs » superposés ? N’ont-ils pas l’ineptie de supposer que la vie est à ce prix, comme si nous procédions ainsi sur les bords de la Seine, nous gens laborieux qui avons à notre service les charrues et la vapeur ! Paresseux de méridionaux ! Ils ne s’arrêtent même pas pour voir passer notre bateau bruyant. Sont-ils à la tâche ? Je ne sais : mais il est certain qu’à ce travail obstiné ils ne gagnent pas au delà de deux piastres (cinquante centimes) par jour ! C’est avec cela qu’ils nourrissent leur famille. Un touriste de bon ton nous affirme que « ces gens ne sont pas à plaindre, » qu’ils n’ont pas de besoins, que la douceur du climat leur tient lieu de tout. Ce sont théories bonnes à soutenir quand on sort de la table d’hôte et qu’on abrite sa curiosité indolente sous une tente rafraîchie par la brise caressante. L’égoïsme humain est un grand sophiste.

Le fellah souffre, il est un des plus misérables, quoique un

LE TOUR ü’ORIEXT

des plus laborieux, parmi les paysans. Que pourraient à cet état de choses les théories humanitaires de nos socialistes ? Il faudrait qu’elles commençassent la réforme par une banqueroute aux prêteurs européens, pour supprimer la moitié de l’impôt. Il faudrait ensuite réprimer les concussions des pachas, sans leur substituer les incohérences et les prodigalités des députés de la plèbe. Que ne faudrait-il pas encore !

Pourrait-on du moins diminuer la fatigue, aider l’homme par la machine ? La charrue n’est pas inconnue de l’Egyptien, mais elle ne peut fonctionner au lendemain des inondations, dans la vase trop molle. Il y faut le travail à la main. Plus tard, quand il est nécessaire d’arroser à nouveau le grain qui a germé, la vapeur sans doute pourrait agir. Mais travaillerait -elle à meilleur compte que le pauvre fellah ? On m’assure que non. Je vois, en effet, plusieurs locomobiles dans les plus somptueuses propriétés : elles sommeillent et se rouillent, tandis que le paysan, tout à côté, sue à faire monter l’eau. Le pauvre homme est moins vorace que la machine ; il ne faut pourtant pas que la matière tue l’homme ! De place en place, une « sacchièh, » sorte de noria à roues d’engrenage, grince sous les grands sycomores de la rive. Un buffle, un âne, un chameau même, attelé au manège, travaille ainsi à l’ombre, quand l’homme peine au soleil ; l’animal fait monter jour et nuit la chaîne sans fin des amphores remplies d’eau. Mais ici encore la bête ne vit-elle pas aux dépens de l’homme ? Est-il bœuf ou cheval qui mange moins que le fellah ? Que de mys-

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tères angoissants dans les problèmes économiques ! L’Egypte est très peuplée, la surface arable très limitée, le prix de la main-d’œuvre y est donc assez bas pour que la concurrence de la machine soit inutile et annulée d’avance.

Notre bateau à vapeur lui-même n’a pu supplanter, pour le transport des marchandises, la barque lente mais peu coûteuse. Auprès de nous glissent aussi les dahabièhs des riches touristes, poussées par un vent doux qui enfle leurs voiles triangulaires comme des ailes d’hirondelles. Les bateliers chantent peu, à moins qu’ils n’aient à manier la rame; le glissement silencieux de ces embarcations est reposant pour l’esprit, par comparaison au continuel grondement de notre machine à vapeur. C’est la vie à l’antique, calme et poétique par opposition à notre agitation moderne. On va ou on ne va pas, on avance par périodes, au gré du vent. On arrive ou on n’arrive pas. On doit s’attendre à vivre en dehors du temps. Pourquoi pas ? Serons-nous plus avancés quand, dès demain, nous aurons achevé notre pèlerinage et que notre beau rêve prendra fin ?

Ainsi toujours glissant vers de plus beaux rivages,

Vers un ciel plus brillant emportés chaque jour,

Ne pourrions-nous donc pas, en rêvant d’autres âges, Cheminer sans retour?

Qui nous presse, après tout ! Dans le dernier voyage,

Qui n’est pas loin peut-être, est-il bien une plage Où l’on puisse rêver mieux de ciel et d’amour ?

Oh ! la terre est bien belle ! il nous faut la promesse D un monde plus parlait, à l’heure où tout nous laisse,

Pour nous bien consoler, lorsque vient notre tour !

LE TOUR D’ORIEKT

En Nubie, 23 janvier.

Quoi ! ce n’était point assez d’Assouan et de la première cataracte, de Philæ, File charmante endormie avec ses temples et ses portiques dans sa couronne de montagnes ! De loin, Philæ, c’est le bout du monde ; il semble que, où l’armée de Desaix a limité sa marche victorieuse, un simple touriste devrait s’estimer satisfait. Mais, une fois là, on voit s’ouvrir la Nubie, la légendaire région où l’on sait que l’homme est plus noir, la terre plus rouge et le soleil plus blanc de chaleur. On rêve de ce monde demi-sauvage, extrême limite où l’on puisse s’aventurer, les Mahdistes n’en occupant que la plus lointaine partie ; et, si alors on voit fumer le bateau qui emporte chaque semaine quelques officiers anglais, avec la poste, jusqu’à Ouady-Halfa, on résiste difficilement à la tentation : on s’embarque.

Alors recommence la délicieuse et tranquille odyssée dans laquelle on s’est laissé bercer de Syout à Assouan. Mais désormais le paysage a changé de caractère : au lieu de plateaux grisâtres ou roses, saupoudrés de sable blanc, la double barrière qui encaisse le Nil devient rocheuse, mouvementée ; elle se déchire en ravins pierreux, rudes d’aspect ; les crêtes se hérissent, variées de formes, imprévues de contours ; les tons sont plus chauds, les grès rouges et les granits ont remplacé les calcaires : les sables mêmes qui s’épandent dans les vallons, comme ailleurs font les glaciers, sont d’un ton jaune plus reposant.

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• Quant à la végétation, elle est à peu près la même que sur le Nil moyen, mais singulièrement plus clairsemée. Les oasis de palmiers se rétrécissent en minces bouquets ; ce n’est plus guère qu’un rideau d’arbres, un écran léger, en avant de l’ossature des montagnes. Bien souvent ce rideau se déchire et la petite bande des cultures, réduite déjà à quelques mètres sur chaque rive, s’interrompt pour laisser le désert étancher sa soif dans le fleuve. Or, c’est là toute la Nubie vivante, cette double ligne de verdure où l’œil aime à se reposer comme sur un unique espoir, voile trop transparent pour qu’on ne voie point la mort à travers. Les habitations humaines, moins groupées que plus bas, suivent la lisière du sol cultivable et se répandent, à intervalles plus ou moins fréquents, le long de l’eau qui est leur vie. Hélas ! la crue de cette année a été si au-dessous de la moyenne que les semailles n’ont pu s’opérer au delà de quelques pas. Souvent la verdure ne franchit pas la crête de la berge et se réduit à de pauvres petits jardinages, sur la pente, entre cette crête et le niveau actuel de l’eau.

Ce niveau est déjà très bas et notre petit vapeur s’ensable souvent dans les bas-fonds. Alors nos braves Nubiens se jettent à l’eau, nus comme des statues de bronze, et vont enfoncer dans le sable des ancres qui permettent au pilote des manœuvres libératrices. Une heure après un de ces arrêts, nous distinguons, allongée sur la roche d’un îlot, une forme insolite : c’est un crocodile superbe. Un officier anglais saisit un fusil ; la balle siffle ; a-t-elle touché le monstre ? Je ne sais ; mais il se replie brusquement en

deux, tête à queue, comme par un ressort, et bondit à l’eau. Je ne croyais pas que le crocodile fût si souple ni si rapide dans ses mouvements. Cela nous donne à penser pour nos pauvres matelots, si braves. C’est un monstre qu’il faut saluer... de loin, avec toute sorte de considération. Ailleurs on nous offre la peau de trois de ces voraces, aux dents aiguës. L’un de nos compagnons en achète une de trois mètres de long. La balle des fusils les mieux rayés glisse, dit-on, sur ces peaux écailleuses. Elle ne pénètre qu’audessus de l’œil.

Toutes les deux ou trois heures, on voit se dresser, sur les rives, des ruines antiques, pylônes, colonnades couronnées d’architraves énormes ; ou bien ce sont des portes de spéos entaillées dans la roche vive et qui donnent accès soit à des tombes, soit à des temples majestueux. Devant les uns, on passe sans arrêter, comme devant des grandeurs déchues ; dans les autres on entre, comme pour consulter dans la nuit les divinités mystérieuses qu’on y adorait autrefois. C’est Débôd, Kerdash, Tâfah, Kalabschéh, Dandour* Dakkéh, Amada, Devor, Ibsamboul. Ainsi, aux confins du désert, comme ailleurs, l’homme de tout temps a senti le besoin de chercher Dieu, de se le rendre favorable, de lui adresser un culte, fût-ce au prix de grands sacrifices, de grands efforts, lui donnant de sa pauvreté, pour obtenir protection et richesse. Malheureusement aussi, nous le constatons, à cette glorification de la divinité telle qu’on pouvait la comprendre, se mêlait l’adulation pour les princes qui eux-mêmes se haussaient par orgueil jusqu’à s’égaler à leurs

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dieux. Ramsès II surtout se fit décerner, de son vivant, les honneurs d’une apothéose sans métaphore. Leurs sujets étaient si dociles, si humbles et si complaisants !

Ce ne sont pas encore des nègres, ces braves gens qui accourent, curieux et bienveillants, à chaque station de notre bateau (les nègres qui sont ici sont importés du Soudan). Mais ce ne sont pas non plus des fellahs, comme ceux de la basse et de la moyenne Egypte. Races mêlées où plusieurs sangs se juxtaposent ou se croisent, tantôt encore distinctes, tantôt absolument fondues dans un même individu. Les habitants de la province de Kénous, puis les Arabes de la région moyenne, enfin les Noubas ou Barabras du sud se confondent tous sous la dénomination générale de Berberi. Le teint devient de plus en plus brun, jusqu’à passer au noir. Comme chez les nègres, les dents brillent de loin, semblables à une tache de craie sur leur face sombre. Le nez peu à peu s’élargit, sans encore s’épater tout à fait, les narines bâillent, le système musculaire s’accentue, l’énergie semble croitre avec la distance ; souvent pourtant l’œil reste doux. Dans le Kénous, les femmes se teignent la lèvre inférieure en bleu. Une des narines ou une oreille est volontiers ornée d’une bague. Peu de gens tout à fait nus, surtout depuis l’occupation anglaise. Ceux qui sont tout à fait vêtus, en dehors du travail, se carrent à l’antique dans un pallium blanc parfois bordé de bandes rouges. Des jeunes filles, déjà grandelettes , mais non encore nubiles, folâtrent avec une simple frange autour des reins. Plus loin des femmes cheminent noblement drapées, l’épaule droite nue, le bras pendant.

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Faut-il voir dans tous ces Berberi les descendants des anciennes familles berbères qui peuplaient le nord de l’Afrique? Les gens du pays croient plutôt être venus d’un Gebel Berberi qui s’élève près de Kartoum. Il est certain que la majorité de ces demi-noirs ne sont pas arrivés d’Orient avec l’invasion musulmane, mais peuvent se réclamer plus on moins des Ethiopiens comme descendance.

Au reste, ils sont bien peu nombreux. Ils ne pourraient l’être : de la première à la seconde cataracte, sur plus de quatre-vingts lieues de longueur, vraiment il y a aussi peu de Nubie que possible. De quoi vivent-ils ? De quelques céréales, de doura, de lupins, de pois, de ricin, de légumes’ de salade! Plus d’industrie, plus d’usines, plus de coton, plus de cannes à sucre. Ils ont assez à faire de cultiver ce qui peut les empêcher de mourir de faim, au jour le jour. Le commerce est tombé à rien depuis que n’arrivent plus les produits du Soudan. Cette année la disette se prépare ici comme elle règne déjà sur le haut Nil. Si l’on supprimait le dattier et le mimosa, qui s’allongent en rideau de dentelles sur les deux rives, partout où un peu de terre végétale leur permet de verdir, la Nubie serait aussi désolée qu’elle apparaît pittoresque et gracieuse au voyageur qui « regarde et passe ». Qu’y a-t-il au delà de ce rideau de verdure ? Des roches ou du sable. Et plus loin, au delà de ce que l’œil peut embrasser ? A l’ouest du sable encore, percé de roches ; des dunes flottantes qui se déversent jusque dans l’eau et qui s’étendent à l’infini sans autre interruption que quelques rares oasis, clairsemées à longues distances. C’est la Libye

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nue, désolée jusqu’en Tripolitaine, jusqu’à Tunis. Du côté de l’est, moins de sable, plus de pierres, des montagnes, des ravins. Un explorateur russe qui revient d’une excursion à la mer Rouge, d’Edfou à Bérénice et de là à Assouan, course faite par lui en quatorze jours, à dos de chameau, m’a dit qu’à sa grande surprise, au milieu d’un chaos de mamelons rocheux rôtis au soleil qui composent la plus grande superficie de ce désert oriental, il avait rencontré des ouadys assez verdoyants, semés de mimosas, d’arbustes épineux, où paissent des troupeaux de chameaux et de moutons. Du Nil où nous sommes, on n’aperçoit rien de cette végétation. Les ravins tombent au fleuve, sans y apporter un filet d’eau. Du Caire à Ouady-Halfa, sur une longueur de 350 lieues, nous n’apercevons pas un affluent, pas un ruisseau, pas un rigolet, pas une fente humide. Toute l’eau vient du sud, avec le fleuve, des plateaux de l’intérieur, bien au delà du Soudan. S’il en tombe par hasard quelques gouttes, en des orages bien rares, elle est aussitôt bue par les sables altérés ou perdue entre les roches fendillées. En somme, si la Nubie est plus pittoresque, plus romantique que l’Egypte, elle est forcément plus pauvre, puisque son sol irrigable est réduit à si peu de chose !

Aussi ses 72 000 habitants (esclaves compris) ne peuventils payer que 6 fr. 50 d’impôt par tète, soit 16000 livres égyptiennes, tandis que le gouvernement dépense 1 20 000 livres rien que pour l’entretien des troupes dans cette province, et environ 10 000 pour les frais d’administration. La Nubie réduite à ses limites actuelles, est donc très onéreuse

pour l’Egypte. Toutes les ressources venaient jadis du Soudan ; encore les avantages étaient-ils pour le commerce, non pour le gouvernement. D’autre part, les dépenses militaires seraient à peu près les mêmes si on reportait la frontière à Assouan, car il faudrait toujours que l’Egypte se protégeât, quelles que fussent ses limites.

Néanmoins ces chiffres aident à comprendre qu’on mette peu d’empressement à recommencer la guerre du Soudan qui a coûté déjà des sommes légendaires. L’Egypte n’est pas en mesure de renouveler ces dépenses et les Anglais ne se soucient nullement de les prendre à leur compte.

L’esclavage existe encore. Légalement, en Nubie, il doit être aboli à partir d’août 1889. L’esclave est d’autant plus doucement traité que sa libération est prochaine. Dès aujourd’hui il est en droit de réclamer sa liberté, s’il peut prouver qu’il est trop maltraité de coups, qu’on l’affame, qu’on ne l’habille point, qu’on le sépare de sa femme ou de ses enfants. Les Berberi n’aiment pas, autant que les fellahs d’Egypte, à travailler la terre. Ils émigrent volontiers pour aller exercer en ville de petits métiers. La plupart des sais sont Nubiens. Ils laissent l’esclave travailler leurs champs avec leurs familles ; aussi suppose-t-on que l’abolition de l’esclavage ne sera pas favorable à la culture déjà bien maigre de ce pays.

Chez eux règne une réelle féodalité. Nous constatons de visu que les scheiks exercent ici une autorité toute féodale, dont ils ne se gênent pas pour abuser, en se faisant, en toute occasion, la part du lion.

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Ibrim, 25 janvier.

Sur la berge escarpée, un groupe d’hommes en gandura bleu de ciel, un pallium blanc sur l’épaule, attend l’approche de notre bateau. Des files de femmes traînent de longues robes bleu foncé ; la tête voilée de noir, comme d’une mantille, mais la tace découverte et les cheveux pendants en fines tresses sur leur front et leurs joues, elles avancent sous les dattiers, semblables aux prêtresses des antiques théories. La couleur coquette et gaie de ces groupes sous la verdure ferait penser à un décor d’opéra, si on ne se savait en pleine Ethiopie. Un hadji, pèlerin riche, retournant de la Mecque avec sa femme, était à bord ; il descend. Chacun des hommes qui l’attendaient s’avance et le baise sur le cou, par deux fois, en l’embrassant et lui tapant affectueusement sur le dos. Les femmes accueillent la compagne de ce voyageur, pèlerine hadji elle aussi, par le ion ion retentissant et bizarre qui est le cri de fête des femmes arabes dans toute l’Afrique. C’est comme un triomphe affectueux. Nous sommes ici en pleines mœurs orientales ; la population de cette section du Nil est presque exclusivement arabe. C’est vendredi ; aussi ces musulmans ont-ils mis ce que nous appellerions leurs habits du dimanche. L’idylle revêt, sous ce ciel et sous ces costumes, une noblesse qui est une surprise, en pleine Ethiopie.

Quelle que soit leur moralité réelle, nous sommes frappés ■de l’air modeste et digne des matrones de cette partie du

cours du Nil. Bistrées ou noires, elles font preuve d’une timidité presque virginale, en présence de l’étranger, et d’un embarras naïf vis-à-vis des dames européennes. Nous sommes encore loin des indigènes de la haute Nubie, dont on dit qu’elles se promènent vêtues d’une ceinture de coquillages.

Près d’ici, sur la montagne, se profile dans le ciel bleu la ruine de toute une cité romaine, restée debout, mais abandonnée à la suite d’on ne sait quelle catastrophe. C’est une Pompéi éthiopienne qui garde le secret de son histoire, comme les sphinx de Thèbes ou de Memphis.

Dans le temple de Kalabcheh et dans le spéos de Féraïg, nous avons l’occasion d’étudier la manière dont les Coptes procédaient pour transformer des lieux de cultes païens en églises chrétiennes. Ils recouvraient les sculptures antiques de platras grossiers faits surtout de boue du Nil et peignaient par-dessus des sujets religieux: un Christ debout bénissant, un Jean-Baptiste, des saints divers portant l’auréole en tête et des croix ou des livres saints à la main, des saint Georges chevauchant, des anges ailés. Nous constatons en toutes ces peintures, soeurs des byzantines, des réminiscences classiques. Connue les Noubas n’ont été convertis au christianisme qu’à partir du milieu du sixième siècle et qu’au septième l’islam les envahit, on voit que ces peintures appartiennent à une période très limitée et parfaitement certaine. Malheureusement aussi les Coptes, par réaction contre le paganisme, mutilaient les figures des dieux antiques, martelaient les faces des personnages, c’est donc à eux surtout qu’il faut attribuer les plus regrettables détériorations.

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Ouady-Halfa, 26 janvier.

C’est ici l’extrême limite possible de notre voyage. Les Mahdistes sont à quelques pas ; la seconde cataracte sert de barrière entre eux et les avant-postes anglais. A peine pouvonsnous aller visiter les basses pentes de la cataracte, dans un train blindé accompagné de canons et sous l’escorte de soldats nègres que le commandant anglais met à notre service, avec une courtoisie vraiment exquise. Déjà hier soir, à notre arrivée, il nous a fait inviter avec nos compagnons de route (un gentilhomme russe et des dames américaines) et nous a reçus au milieu de son cercle d’officiers, à une table luxueusement servie, puis dans un salon décoré de produits du Soudan. Une robe d’officier derviche, conquise sur le champ de bataille, des armes étranges pendaient à la muraille. Ce mélange de sauvagerie belliqueuse, de confort européen et de courtoisie militaire ne manquait pas de saveur. C’est bien sincèrement que, dans un toast de remerciements, j’ai constaté la fraternité des peuples européens, quand ils se rencontrent aux confins du monde civilisé, et que j’ai fait des vœux pour la réussite de cette partie de la tâche de l’armée anglaise qui consiste à rendre de plus en plus difficile le triste négoce de l’exportation des esclaves.

Quant à la terminaison de la petite guerre qui règne entre Anglais et Mahdistes, il ne finit pas l’espérer de longtemps. Sans doute les jeunes officiers, ardents et fermes, qui nous en parlent, voudraient bien se lancer à la poursuite des

derviches, mais il n’est pas douteux que la politique anglaise retient leurs bras et les condamne à la défensive. Quel prétexte y aurait-il à l’occupation de l’Egypte, si l’on ne pouvait faire croire à un danger pour sa sécurité du côté du Midi ? Si les Mahdistes n’existaient pas, on les inventerait.

Ils existent pourtant, puisqu’on voit parfois leurs vedettes sur les montagnes voisines ; un Grec qui est monté hier sur notre bateau nous a dit s’être échappé de Berber, après cinq ans d’internement et de souffrances, après avoir été contraint de s’y faire musulman. Il a vu des derviches s’acheminer par milliers depuis quinze jours, de Berber vers Dongola, où il semble que se fasse une concentration de leurs troupes. Mais ils manquent de munitions, n’ont plus la même unité et commencent à se démoraliser. Les rapports disent que les populations du Soudan ne subissent leur joug que par force. Leur peu de résistance à Souakim prouve que leur fanatisme a faibli.

D’après les renseignements qu’on me fournit ici, on ne les redoute guère, tout en les surveillant attentivement. Ils ont assez d’ennemis à combattre sans que l’Angleterre s’en mêle. Leur ambition les a brouillés avec le roi Jean d’Abyssinie qui leur tient tête vigoureusement et ne se gêne pas, tout chrétien qu’il est, pour mutiler les prisonniers qu’il fait sur eux b De l’autre côté, ils sont cernés par les musulmans

1 Depuis que cette lettre a été écrite, on sait que le roi Jean a été tué dans un combat livré aux Mahdistes ; débarrassés de cet ennemi, ils ont essayé de tourner la position de Ouady-Halfa, en suivant les sables du désert parallèlemeut au Nil, jusqu’aux environs d’Ibsamboul.

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de la grande secte des Sénoussi qui ont écrit au Mahdi une lettre très fière de ton, où « ils lui reprochent d’avoir apporté à la loi de Mahomet des modifications sacrilèges, de se rebeller contre le khédive, qui est le mandataire du vrai sultan, celui de Constantinople, et enfin de ruiner le pays qu’ils occupent. » C’est bien, en effet, à cette dernière besogne qu’ils emploient le reste de leurs forces.

On raconte qu’un mahdi du nom de Jassa (Jésus) ayant surgi, faisait des miracles, peut-être par une de ces énergies hypnotisantes que déploient les Aïssaouas ; ses adversaires l’ayant en leur possession, lui demandèrent de couper un bras et de le raccommoder. Il s’y refusa. Alors on le traita de faux messie et on lui trancha la tête sans plus de façons.

Les Sénoussi, quand ils auront anéanti les Mahdistes, seront-ils moins redoutables que ceux-ci ? Bien des gens les craignent, à cause de leur influence qui s’étend du Maroc jusqu’en Asie. Les Européens auront tôt ou tard à compter avec eux. Heureusement pour nous, les Algériens n’appartiennent pas tous à cette secte ; les Africains, d’ailleurs, sont encore trop divisés entre eux pour être bien redoutables. Les peuplades nègres passent leur temps à guerroyer, pour se faire des esclaves qu’elles gardent pour elles, quand elles ne parviennent pas à les écouler sur les pays civilisés. Cet écoulement n’est pas aussi difficile que les lois antiesclava-

A la fin, pressés par la faim et la soif, ils ont été obligés de se rapprocher du fleuve ; alors les troupes anglo-égyptiennes ont pu leur livrer bataille. Dans cette lutte, les derviches ont succombé et le fleuve longtemps a charrié des cadavres.

gistes le feraient supposer. L’Egypte même est un excellent débouché. Toutes les maisons riches y sont servies par des eunuques venus de l’intérieur. Mon ânier de Louqsor, qui n’est pas millionnaire, possède une esclave noire, que du reste il traite à peu près comme sa femme, c’est-à-dire qu’il la bat un peu, la fait travailler beaucoup et en a des enfants qu’il élève comme siens. L’esclave est encore la monnaie courante dans les transactions de l’intérieur de l’Afrique. Tant qu’il en sera ainsi et que la grande préoccupation des peuplades sera de s’asservir les unes les autres, ce pauvre continent ne pourra guère songer à une croisade générale contre les peuples chrétiens qui occupent le littoral.

Au milieu des fêtes que s’ingénie à organiser pour nous le petit état-major anglais de ce poste avancé, nous avons l’occasion de voir travailler tout un peuple de pauvres gens employés à faire des briques crues, comme jadis les Israélites. Ce sont des Nubiens arrivés du haut Nil, au nombre de plus de trois mille, avec leurs femmes et leurs enfants. Pillés par les Mahdistes, menacés par la famine comme par la guerre, ils ont traversé le désert comme ils ont pu, semant derrière eux les ossements de leurs proches tombés d’épuisement et de soif. Je les ai vus campés sous quelques poignées de paille de doura, entre le long village d’Ouady-Halfa et le cimetière. Moitié par charité, moitié par calcul, les Anglais occupent une partie de ces gens à construire un fort qui dominera la plaine dénudée à l’est de la cataracte. On voit donc ces exilés transportant par escouades les briques déjà sèches. D’autres ont pétri du limon avec de l’eau pour servir

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de mortier ; d’autres enfin, plus habiles, maçonnent les murs du blockhaus. Comment ne pas se ressouvenir des récits bibliques ? Les temps ont changé, les souffrances sont restées les mêmes et la pauvre plèble peine sans espoir, pour quelques poignées de farine. (Voir la gravure de la page 9.)

27 janvier.

Le retour ! Il faut revenir ; fait qui a ses tristesses, car il implique la fin des découvertes, des nouveautés, l’adieu à ce qu’on a vu... qu’on ne reverra plus. Redescendons-le donc, ce beau fleuve que nous avons remonté jusqu’à quatre cents lieues de ses embouchures. Saluons pour toujours chacun de ces villages, chacune de ces ruines, chacune de ces montagnes, chacun de ces nids de verdure qui nous ont tant émerveillés à la montée. Disons adieu à ces braves Nubiens, si intéressants, si peu sauvages au sens brutal du mot. Revenons lentement vers ce qu’on appelle le monde civilisé et qui a bien ses barbaries. D’ici nous emporterons du moins le sentiment que si l’homme est partout déchu, il a pourtant partout une riche part de bonté, de sourires aimables. L’image du Créateur se dessine même sur ces faces noires.

Nous arrêtons, toutes les deux ou trois heures, au pied de quelque berge, auprès d’un village. Aussitôt accourent les petits marchands de fruits ou de légumes, les curieux oisifs, les enfants vêtus de leur innocence, les vieillards aveugles qui tendent la main, avec supplications, les femmes qui ont empli au fleuve leurs longues amphores ; des bauJets tout

sellés attendent qui les enfourche, des buffles se vautrent dans la vase, des chameaux ruminent sous leur lourde charge de cannes à sucre qui s’allonge derrière eux, en ondulant, de sorte que de loin on les prendrait pour des autruches à la queue de paon.

Quand on stationne la nuit au pied de quelque bourgade, on entend, jusqu’à l’heure du sommeil, les conversations des vendeurs sur la berge, ou la monotone cadence des chants qui animent à la danse les aimées vulgaires d’un café de bas-étage. Plus tard les feux s’éteignent et il n’arrive plus à nos oreilles que des aboiements de chiens.

A chaque arrêt survient le facteur de la poste, un Copte d’ordinaire, qui apporte les lettres du pays et remporte la caisse des correspondances administratives, avec l’escorte de deux soldats armés. D’autres fois ce sont des militaires, montés sur des dromadaires sellés de rouge, qui viennent réclamer la paperasserie du poste de gendarmerie. Les gros bonnets de chaque pays accourent pour jouir de l’unique distraction qu’ils puissent goûter : celle du passage du bateau. Les fonctionnaires de tout rang approchent aussi, en quête de nouvelles. Entre autres, le percepteur, un personnage bien essentiel au rouage administratif. C’est une petite puissance assurément, mais aussi un dignitaire bien surmené. Dans les villages où parfois il est le seul à savoir lire, c’est lui qui est le greffier universel, l’oflicier d’état civil chargé d’inscrire les naissances et les morts. Quand il s’absente, ces inscriptions subissent un retard illégal. C’est lui surtout qui, depuis qu’on a régularisé l’impôt, inscrit

sur le livret de chaque contribuable sa quote-part de versement. S’il s’y glisse des irrégularités, il ne faut pas trop s’en étonner ; le pauvre fellah est-il capable de lire, de calculer les chiffres exigés ou les nombres inscrits ? Y a-t-il pour lui un recours possible contre les erreurs, quand le scheik et le percepteur s’entendent, par hasard, pour se tromper ou le tromper? Les règlements sont une faible garantie, quand l’application prête tant à l’arbitraire. Il faut instruire ce peuple pour le relever, le libérer, lui préparer un avenir meilleur.

Nous passons parfois devant des canaux qu’on est en train de creuser ou de curer. Des milliers de paysans y sont employés. Les travaux publics s’exécutent par la corvée, dans les provinces où cette institution règne encore et quand on manque de fonds pour procéder par adjudication. Dans ces provinces, les pauvres paysans sont réquisitionnés pour un mois. C’est la prestation excessive, sans indemnité. On se demande de quoi vivent ces manouvriers qui n’avaieut pour subsister que leur salaire journalier. Mais on assure que, dans les conditions actuelles , la suppression de la corvée serait une charité ruineuse pour le pays ; qu’il en résulterait à courte échéance l’embourbement des canaux et l’arrêt des irrigations. Oh ! la dette publique, quel obstacle au progrès !

La presse existe aussi. Non celle des journalistes, mais celle des soldats. Pas pour le fellah pourtant, qui est désormais soumis plus ou moins régulièrement à la conscription, mais pour le nègre qu’on enrôle avec moins de scrupule.

LE TOUR ü’ORIEXT

Quand le gouvernement a besoin d’un régiment noir, il fait une razzia sur tous les hommes de couleur qu’il lui plaît d’appréhender, esclaves de Nubie ou libres d’Egypte. Les recruteurs les empoignent sans autre forme de procès, leur mettent un carcan au cou et on les achemine vers la caserne. C’est ce qu’on appelle l’enrôlement des volontaires. On dit qu’on débarrasse ainsi la société de plus d’un sujet dangereux, de plus d’un vagabond. Je le veux bien. J’ajoute qu’on procède ensuite avec assez de largeur. Le nègre a presque toujours sa femme avec lui. On l’envoie avec ses enfants vers le lieu de garnison et elle reçoit une solde tout comme son mari ; de sorte qu’elle se trouve enrôlée à son tour, et rentière. C’est ainsi que se sont formés les régiments noirs qui sont presque seuls employés contre les Mahdistes. Bien encadrés entre des officiers égyptiens et des commandants anglais, ces nègres observent une discipline rigoureuse et se battent comme des bêtes féroces ; moutons à la caserne, tigres sur le champ de bataille.

Les fellahs ont moins d’instincts belliqueux. Ils sont parfois réfractaires au service militaire. Nous assistons à une scène déchirante : l’embarquement d’un conscrit récalcitrant. Des soldats armés amènent à notre bateau un jeune homme, les fers aux mains. Des femmes le suivent jusqu’à l’embarcadère d’un air anxieux. Un homme l’embrasse en lui disant adieu ; l’une des femmes élève les bras au-dessus de sa propre tête, en signe de douleur. Des cris stridents sont poussés par ses compagnes, analogues aux lamentations des pleureuses. En voici une qui lait quelques bonds d’une

danse sautillante qui exprime ici le chagrin. Quand le bateau se remet en marche, emportant — pour longtemps — le conscrit, sa parente la plus proche se précipite contre terre, saisit deux poignées de poussière et se les répand sur la tète. Puis elle se relève et recommence tant que le prisonnier est en vue. C’est une scène de deuil, à l’antique.

Il sera pourtant plus heureux matériellement sous les drapeaux qu’il ne l’a été dans son village, ce fellah récalcitrant. Sa maison n’est qu’une hutte de terre, si basse qu’à peine pouvait-il s’y tenir debout. Elle n’est couverte que de quelques poignées de paille de doura. Qu’il doit faire chaud, l’été, dans ces réduits étroits, quand l’ombre des sycomores ne les abrite point, ou que même elle ne suffit plus à donner la fraîcheur ! Et quelle couche épaisse de poussière, autour de ces taudis, quand le petit jardin, enserré d’un mur de terre sèche, ne reçoit plus l’eau du schadouf abandonné, que les derniers légumes ont été arrachés et qu’on pourrait compter jusqu’à cinquante degrés de chaleur à l’ombre !

Le mobilier ? Il a été vite monté et à bon compte. Dans la cour même en dehors de la hutte, quelles sont ces formes insolites, ces objets sans nom, indescriptibles ? Au lendemain de ses noces, le fellah a pris quelques corbeillées de terre qu’il a pétries avec de l’eau. Il y a mêlé un peu de paille. Puis il s’est mis à modeler, comme pourrait le Dire un potier, des ustensiles ronds, carrés, couverts ou évasés, diminutifs de cases, de coupoles, d’amphores aux formes capricieuses. Ce sont ses meubles. Il a ménagé dans le mur da petites ouvertures latérales qu’il a fermées de portes étroites,

7 6 LE TOUR d’orient

et voilà des armoires, des coffres tout faits, à la dernière mode du pays des Pharaons. Ainsi procédait-on sans doute il y a quatre ou cinq mille ans. Ne craignez pas que les inclémences de l’air compromettent ce mobilier ; sans doute il ne résisterait pas à quatre jours de nos pluies ; mais il ne pleut pas sur le haut Nil, et l’on peut sans crainte y remiser les nippes, les outils ou les grains de l’humble famille du fellah !

Nous avançons lentement, tout heureux; ainsi observant, questionnant, écoutant, on glisse sur le Nil, de longs jours, de longues nuits, sans fatigne comme sans ennui. Il est si bon, pour un temps, d’oublier le monde civilisé et certaines choses qui s’y passent ! Il est pourtant une chose que je ne parviens pas à oublier et que je rencontre partout : la misère de mes semblables ! Elle me gâte bien des paysages.

Thèbes, 30 janvier.

Un éblouissement continu ! La splendeur dans la grâce et dans la majesté. Des colonnades' gigantesques les plus importantes du monde, émergeant des oasis, au bord du fleuve qui coule large et calme. Ce fut un coin de Thèbes. Louqsor et Karnac ne sont qu’une série de hameaux poudreux cachés avec leurs ruines croulantes, sous la feuillée des palmiers. L’un des hôtels construits à l’usage des fils des barbares, dans la cité des Pharaons, étale ses terrasses fleuries au-dessus des berges du Nil. Là, pendant la nuit, sous les clartés d’astres étincelants, notre pensée essaye de res-

ÉGYPTE

susciter un passé que la nature la plus radieuse ne parvient pas à effacer ; là, pendant le jour, nous contemplons la partie basse de la ville antique, dont les ruines s’étendent sur l’autre rive, au pied de montagnes roses. Voici les temples des Thoutmès, des Ramsès, des Séti ; les colosses de Memnon, restes silencieux désormais dans la désolation de nécropoles brûlées du soleil ; enfin, dans une gorge de ces monts, dans un chaos de roches calcinées, sans un buisson, sans un brin d’herbe, les sépultures des rois, ces hypogées immenses, couverts jusque dans leurs profondeurs les plus insondables, de peintures symboliques, de sculptures mystérieuses !

Les tombeaux des Pharaons, à Thèbes, sont un exemple de plus de la vanité des efforts humains pour échapper à la destruction matérielle. Les plus illustres avaient déjà été violés, du temps des Ptolémées, malgré le soin avec lequel on les avait cachés dans les flancs de cette gorge sauvage. Dès cette époque, il avait fallu soustraire les momies des plus grands rois des sépultures qu’ils avaient préparées avec tant de soins, pour les sauver de profanations et de rapines. On les avait donc transportées dans le Ramesséion, assez loin de la place choisie pour eux, et on les avait entassées au fond de puits vulgaires, comme eussent pu l’être de vils esclaves dans des puticoli. Vaine précaution ! On comptait sans la cupidité des rustres fouilleurs de tombes, en quête de quelques scarabées, de colliers, de statuettes, de momies mêmes qu’ils pussent dépecer et vendre par lambeaux à la curiosité des touristes. A qui une main, à qui un pied, à qui

une tête, sans parler des beaux couvercles de cercueils, brisés en parcelles, sans souci de leurs symboliques peintures, ni du portrait du mort ! Ils avaient ainsi débité une à une les dépouilles de bien des reines ; cherchant toujours, ils atteignaient celles des rois, quand notre illustre compatriote, M. Maspero, devina leur découverte, prévue du reste déjà par Mariette. C’est ainsi qu’on sauva d’une destruction totale les cercueils des Séti, des Ramsès, des Thoutmès et de bien d’autres. Leurs momies grimaçantes sont maintenant exposées sous verre, aux regards indiscrets d’un public cosmopolite. On peut les voir au Caire, dans le musée de Boulaq. Je serais scandalisé de cette profanation de la mort, si cette ridicule phase de leur destinée n’avait été le seul moyen peut-être de sauver leurs dépouilles d’une destruction qu’ils craignaient par-dessus tout autre malheur.

Après tout, faut-il bien les plaindre? Vaut-il la peine de s’apitoyer sur un Sésostris qui se faisait sculpter broyant sous les roues de son char les peuples qu’il avait vaincus, assommant ou égorgeant les prisonniers de sa main royale ? Méritait-il bien un autre traitement, ce fils vaniteux qui, sur les monuments, laissait ses flatteurs effacer le nom de son glorieux père Séti, pour lui substituer le sien ? La fausse gloire des conquérants sans cœur mérite-t-elle bien une autre récompense que l’outrage d’une célébrité comme celle dont jouissent ces momies, dans un musée ouvert aux badauds autant et plus qu’aux historiens ? Les débonnaires qui semblent n’avoir eu pour dernier héritage qu’une motte de terre, sous laquelle leur dépouille s’est décomposée dans

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la paix de l’oubli, n’ont-ils pas même en ce monde un plus enviable destin !

Mais que nous voilà déjà loin de Louqsor, de ce séjour charmant où la nature sourit aux ruines et aux tombes mêmes ! C’est pourtant bien là que les poètes peuvent venir rêver à l’aise, et les malades respirer un air sec et sain. Quelle intéressante station sanitaire va devenir bientôt cette Thèbes illustre qui, grâce aux inventions modernes, n’est plus qu’à huit ou dix jours de Paris! Et ce Nil qui du Caire peut porter jusqu’ici, quel précieux repos il va offrir aux cerveaux fatigués, aux anémiques qui ont besoin de vivre en plein air, sans fatigues et sans soucis ! Le climat y est plus doux qu’en aucun pays de moi connu. De l’aube jusqu’à minuit, nous avons vécu avec délices, sur le pont du bateau, aspirant les tièdes haleines du désert voisin, en plein janvier! En dépit de quelques heures douteuses, il semblerait que, dans ce paradis, on ne doit plus être exposé à mourir. Et pourtant ils y sont morts, les Pharaons, les prêtres, les grands, comme les fellahs ! Vanité des vanités !

Le Caire, 18 février.

Après le Nil et les déserts, la ville et ses curiosités.

Je reviens du quartier latin ! J’y ai rendu visite à la vieille Sorbonne. Seulement, on me l’avait changée en nourrice : au lieu de sa vénérable coupole, j’ai trouvé d’élégants minarets ; au lieu de sa façade moisie, j’ai rencontré de brillants motifs d’architecture, en pendentifs coloriés, en arabesques

capricieuses ; au lieu d’escaliers boiteux et de petits amphithéâtres humides et obscurs, d’immenses portiques lumineux et frais, que forment environ quatre cents colonnes, soutenant des arceaux coquets ; au lieu d’un pavé de pierre grise et usée par les siècles, les fantaisies brillantes d’un dallage de marbres rares que pourtant recouvrent de larges nattes. Quant aux étudiants, ils ne ressemblent ni à nos élégants d’aujourd’hui, ni à nos dépenaillés d’autrefois ; ce sont des gens de tout âge, de toutes couleurs, de toutes provenances : Turcs, Tunisiens, Algériens, Arabes, Egyptiens, Nubiens, Soudanais même, revêtus de tous les accoutrements orientaux. Par milliers, les voici accroupis par terre ou étalés sans gêne, étudiant, discourant, priant ou même mangeant. La plupart tiennent des imprimés à la main ; ils lisent tout haut en se balançant et chantonnant leurs leçons, comme pour les apprendre de mémoire. D’autres écrivent avec un calamus sur des plaques de zinc. Un peu plus loin des groupes se sont formés qui écoutent un professeur. Celui-ci force en vain sa voix pour se faire entendre, au milieu du brouhaha de ces milliers de lecteurs qui murmurent tout haut et chacun à part leurs éternelles répétitions. Le plus grand nombre est à son travail, sérieux et attentif. Il en est qui affectent de ne pas détourner la tête pour regarder le « roumi » qui passe, en frôlant leur « gandoura ». Car il faut éviter de heurter du pied ces paquets d’êtres humains étalés sans ordre : il en est jusqu’à trois cents d’aveugles et qu’on dit très fanatiques. Beaucoup sont nourris sur les dons faits à l’institution, pour entretenir le zèle sacré.

EGYPTE

Si

Qu’apprend cette jeunesse multicolore, espoir de l’islam ? Presque toujours ses livres saints, car ici l’Eglise marche d’accord avec l’Université. Cette immense salle d’études n’est pas autre chose qu’une mosquée où il faut se déchausser par respect. Affaire de formalisme que tout ce travail où l’intelligence tient bien peu de place. La mémoire seule est en jeu : on s’empare de la lettre morte. Le Koran est tout.

En dépit de l’importance de la fourmilière d’étudiants qui se pressent à cette mosquée d’El Azhar, au nombre de neuf mille, dit-on, on sent que l’instruction réelle y est presque nulle, que ce qu’on apprend là est stérile ou nuisible et que le peuple musulman a bien perdu la tradition de science que lui avaient léguée les Maures d’Espagne.

Il y a pourtant au Caire une école de droit et une de médecine. Mais quand on veut vraiment instruire les jeunes gens, il faut les dépayser, les envoyer en pays européen. C’est à quoi le musulman ne se résigne guère. A son point de vue, il a bien raison !

19 février.

D’après les résidents que je consulte, l’influence française a diminué des trois quarts depuis l’occupation anglaise. Non que les Anglais soient aimés, au contraire. Leur raideur et leur manque de gaieté les rendent antipathiques à cette population méridionale et enfantine. On n’aime d’eux que leurs livres sterling. Encore leur reproche-t-on d’en prendre à l’Egypte beaucoup plus qu’ils n’y en apportent. Leurs officiers, quand ils entrent dans l’armée indigène, ne se font-ils

pas payer quinze fois plus que ne le sont les officiers égyptiens du même grade ? On regrette un peu ici la facilité d’abord, l’ouverture d’esprit de nos compatriotes. Notre bonne humeur nous faisait accepter aisément. Malheureusement nous ne sommes plus ici.

Les Anglais font en sorte de remplacer peu à peu les fonctionnaires d’origine française par des gens de leur nation. C’est leur commerce qui gagne, au détriment du nôtre. Encore quelques années et nous ne serons plus qu’un souvenir, aux lieux où nous avons gagné la bataille des Pyramides, creusé le canal de Suez et créé une science nouvelle, l’égyptologie. La langue anglaise se vulgarise et le dernier ânier parle déjà plus aisément l’anglais que le français. Dans les tribunaux mixtes, les langues latines, l’italien et surtout le français, sont encore seules en vigueur avec l’arabe, pour les plaidoiries ; mais les Anglais demandent droit de cité pour leur langue au barreau.

Il faut reconnaître qu’ils usent de certains ménagements vis-à-vis de la population. Par prudence politique, sans doute, ils ne tranchent pas ostensiblement du maître ; ils ne bétonnent personne ; ils ne disent pas trop à ces barbares du Midi : Civis romanus sum. Leurs soldats ont ordre de ne pas insulter le peuple et on a soin de les ramasser vite quand ils tombent ivres dans les rues. N’importe, on sent qu’ils ne se préoccupent que d’exploiter le pays, sans se soucier de son relèvement. La tâche leur est rendue si facile par la docilité de la population !

Quitteront-ils jamais l’Egypte ? On en doute fort ici ! La

possession de l’isthme leur est nécessaire. Détruisit-on le canal, ils garderaient le chemin de fer comme voie des Indes. Il n’est conventions diplomatiques qui puissent tenir contre cet intérêt incontestable. Ils ne risquent pas grand’chose à prendre l’engagement d’évacuer l’Egypte, quand celle-ci sera à l’abri de tout danger intérieur ou extérieur. Les prétextes d’insécurité ne manqueront pas à leur diplomatie. Avonsnous bien fait de leur abandonner la partie ? Je n’ai pas la prétention d’en juger. Mais pour nous la partie est perdue, bien perdue !

20 février 1889.

Je me suis promis de ne pas m’aventurer dans les descriptions des monuments. Les pages de ce petit livre ne suffiraient pas à ma loquacité, si j’osais parler de Thèbes après Memphis, d’Abydos et du temple de Séti, de Dendérah et du portrait de Cléopâtre, d’Esneb et de ses colonnades ptolémaïques, d’Edfou, où l’on peut étudier le plus complet des édifices antiques ; de Kôm-Ombo, où la peur faisait adorer le crocodile, personnification du mal, à côté d’Horus, le dieu de la lumière et du bien ; de Kalabchèh et de Féraïg où le culte chrétien s’installa au quatrième siècle dans la dépouille des païens ; d’Ibsamboul et de ses immenses spéos, qui furent creusés à la gloire de Ramsès bien plus qu’à celle des dieux. Tout cela a passé devant nos yeux émerveillés comme une résurrection d’un passé bien auguste. Mais c’est affaire aux guides autorisés de fournir ces descriptions ; c’est un droit qui appartient aux

écrivains spéciaux qui ont honoré la France par leur science égyptologique. Il n’en est pas de l’Egypte comme des pays classiques où, avec un peu de latin et de grec, on peut s’improviser archéologue. L’iconographie même reste muette pour qui ne sait déchiffrer les hiéroglyphes.

Puis-je pourtant me dispenser de dire humblement mon impression générale et de caractériser l’art égyptien par comparaison à ce que j’ai pu voir ailleurs ? Ici, en architecture, on a évidemment visé à la force, à l’énormité, à la durée. On y est arrivé, en ce sens que l’Egypte, en dépit des tremblements de terre, des ravages exercés par les hommes et d’abandons vingt fois séculaires, nous montre encore les édifices les plus gigantesques, les plus entiers, les plus solidement assis sur leurs larges bases. Thèbes seule en fournit plus que Rome et, peut-être, de plus étonnants. L’esprit n’est pas aussi charmé, par leur contemplation, qu’il est surpris, écrasé. Valait-il la peine de faire un si grand effort pour arriver à ce résultat ? Des générations d’hommes ont été épuisées, ruinées, asservies, pour élever des pyramides, creuser des nécropoles, extraire des obélisques de carrières lointaines, élever des temples à des dieux aujourd’hui oubliés. En définitive, a-t-on toujours fait beau en faisant grand ? Le développement de l’art a-t-il bien correspondu à l’effort et à la dépense ?

Certes, elles sont grandes et nobles, les pyramides qui se profilent sur les sables du désert libyque. Il est impossible de ne pas être impressionné par leur majesté qui dure, non depuis quarante siècles , mais peut-être depuis soixante.

Elles sont le déploiement le plus gigantesque de l’effort humain et supposent des moyens de nous à peine soupçonnés, pour transporter et élever tant de blocs d’un poids incalculable, à une si grande hauteur. L’imagination même est épouvantée des masses d’hommes qu’il a fallu y épuiser, des richesses qu’il a fallu y consacrer. Mais oserai-je l’avouer ? Cette preuve écrasante de la puissance des Pharaons m’a surtout frappé comme démonstration de l’impuissance humaine. La moindre colline a plus de poids et plus d’élévation que les pyramides. Leur solidité même a nui à l’effet qu’elles produisent sur l’œil, car leur base est plus large qu’elles ne sont hautes. C’est à quelque distance qu’elles produisent le plus d’effet. Il leur faut le vide et la solitude. Leur majesté nait tout autant de la connaissance qu’on a de leur antiquité que de celle de leur grandeur ou de la solidité de leurs assises. Ce qu’elles prouvent certainement , après l’épouvantable despotisme des Pharaons, c’est l’impossibilité d’assurer l’immortalité qu’ils rêvaient. Leur dépouille embaumée, descendue dans des cryptes qu’on croyait inaccessibles, cachée sous ces masses, comme sous des poids inamovibles, a été dénoncée, par ces précautions mêmes, à la cupidité des bouilleurs. On l’en a arrachée, on l’a violée, on en a dispersé les débris. Leur nom à peine est resté, parfois sans un lambeau d’histoire qui puisse les caractériser !

La grandeur des édifices sacrés n’a pas non plus sauvé les dieux de l’oubli. Leurs légendes et leurs représentations gravées ou peintes sur les murs, sur les colonnades, sont

une révélation insuffisante pour les faire connaître à la postérité. Les figures, souvent étranges, sous lesquelles on les présentait au peuple ont duré plus qu’eux. Le symbolisme, les arcanes, le mystère ont enveloppé les dieux et les prêtres d’obscurité.

Etudiez la structure de la plupart des temples : extérieurement, ce sont monuments clos, sans fenêtres sur le dehors, rébarbatifs d’aspect, quelque chose entre le donjon et la prison. D’énormes pylônes, en forme de pyramides tronquées, ne sont égayés que par un portail relativement étroit, qui donne accès dans une première cour entourée de portiques, mais close extérieurement, comme tout l’édifice, par un immense mur. Cet atrium conduit à d’autres pylônes presque aussi massifs que les premiers et derrière lesquels on trouve une colonnade à plusieurs rangs. Ce n’est encore que le parvis du temple : celui-ci est caché dans une dernière cour, fermée de doubles ou triples murailles sombres. Pas de lumière dans le sanctuaire, où règne le dieu caché, redoutable, que le prêtre et le roi peuvent seuls visiter. Autour de ce naos, sur le corridor qui l’entoure, s’ouvrent des salles où semblent avoir résidé les prêtres, presque aussi noires que le lieu très saint.

Mais si tout est caché, tout est orné ; pas un pan de mur, pas une colonne qui ne porte gravées en creux ou sculptées en relief, ou peintes en couleurs vives, des scènes religieuses où figurent les dieux et leurs adorateurs. Des écritures hiéroglyphiques racontent des saints mystères ce qu’il était permis d’en révéler et des sym-

ÉGYPTE 87

holes bizarres voilent la pensée divine plus qu’ils ne la traduisent.

Suivant les époques, ces sculptures sont fines ou grossières, élégantes ou vulgaires. Toujours elles sont soignées. On a trop médit de l’art égyptien, ou on l’a trop exalté. Le fait est que, pour qui arrive de la Grèce ou de Rome, il y a quelque difficulté à se faire aux raideurs, aux gaucheries, aux absences complètes de perspective dans lesquelles les Egyptiens de tous les temps se sont complus. Néanmoins, si l’on résiste à cette première impression et qu’on essaye de comprendre, d’analyser, de comparer les unes aux autres ces créations singulières, on arrive assez bien à leur trouver des mérites et du charme. De l’étude des monuments sur place, comme de celle des statues, bas-reliefs et objets divers transportés au musée de Boulaq et à ceux d’Europe, il résulte une histoire de l’art égyptien qui n’est pas sans intérêt 1 .

Pendant ce qu’on a appelé l’ancien empire, perdu dans des âges nébuleux où l’on n’aurait supposé que la barbarie, a régné, au contraire, un sentiment très fin du vrai, de la vie.

1 Cette histoire est devenue accessible aux profanes, grâces aux lumineuses démonstrations de Mariette et de M. Maspero. Une visite au musée des antiques, sous l’inspiration de ces maîtres incomparables et sous la conduite de leurs obligeants successeurs, fait toucher du doigt aux moins bien préparés des touristes, les classifications normales des sculptures, des peintures, des styles. Il est désormais possible de leur assigner un âge. Une telle visite, renouvelée cou amore, est une préparation précieuse au voyage du Nil, où l’on rencontrera les grands mo-

numents.

Un réalisme de bon aloi saisissait admirablement les caractères et les traduisait sur la pierre ou sur le bois, en traits singulièrement déliés et spirituels. La statue dite du scheikh El Belled 1 et celle du Scribe assis 2, sont des chefs-d’œuvre de ce genre. D’autres fois on réussissait des créations idéales d’un grand style, comme la statue de Khafri, qui représente la majesté royale, dans sa sérénité et dans sa force. Ainsi de trois à cinq mille ans avant notre ère.

Le moyen empire vit éclore toute une école historique et symbolique qui visait aux grandes compositions, sculptait les victoires des rois et leurs fastueux hommages aux dieux, ou peignait les mystérieuses luttes de l’autre vie, avec leurs dangers et leurs terreurs. C’est l’âge des splendeurs royales, des Ramsès et des Séti, riche en constructions.

Le mouvement et l’inspiration n’excluaient pas alors une raideur hiératique, voulue et comme obligatoire qui, trop souvent, enchaîna la pensée. Mais le coup de burin était ferme et net, d’une singulière élégance, en bien des cas.

Cet asservissement à la convention, au hiératisme, s’est continué à des époques où l’on n’avait pas même l’excuse de l’ignorance. Les Grecs , depuis Alexandre , puis les Romains, avaient certainement porté en Egypte leur savoirfaire, leur connaissance de la vie normale, harmonieuse, et celle de la perspective. Mais ils n’ont pu y importer la liberté dans l’art. Les sculptures de l’époque ptolémaïque font preuve, certainement, d’une influence étrangère ; les

1 Au musée du Caire.

2 Au musée du Louvre.

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formes sont plus arrondies, les mouvements plus souples^ les muscles plus accusés, mais ce n’est guère que de l’empâtement, de la mollesse. L’art a perdu ce qu’il avait de fièrement inspiré, de spécialement original, sans acquérir la grâce réelle qui est inséparable de la liberté. Il est probable que la caste sacerdotale, par ses exigences, a étouffé l’art, comme elle avait étouffé la vie politique et civile.

Le Caire, 25 février.

Après les monuments des anciens Egyptiens, ceux des Arabes. Le Caire est plusieurs mondes ! Mais il faut être bref. Je ne promènerai donc pas le lecteur de mosquée en mosquée, et c’est dommage, car il y a ici des merveilles, plus complètes, plus majestueuses, plus hardies d’inspiration que celles qu’on peut observer en Andalousie. Moins de grâce efféminée, plus de force sûre d’elle-même. Des arcs ogivaux, immenses, surprenants ; des portiques simples, invitant au repos, non à celui du harem, mais à celui de la prière ; des minarets surtout, non point effilés comme à Constantinople, mais puissants dans leur élancement même et enrichis par des encorbellements qui soutiennent doubles ou triples galeries superposées, d’une élégance qu’on n’a dépassée nulle part. Que serait-ce si je parlais des frises décorées d’écritures capricieuses, des chaires entaillées de bois précieux, des mirabs en mosaïques de pierres rares, des coupoles harmonieuses arrondies dans le ciel bleu ! Mais il faut voir ces choses, une fois au moins dans la vie, pour

comprendre la richesse d’imagination des Arabes et leur rendre justice, avant qu’ils aient tout à fait laissé dépérir tous ces chefs-d’œuvre, lesquels s’en vont pierre à pierre, plâtras après plâtras. Les plafonds sont presque tous tombés avec leurs exquises décorations en couleur. Les arcs de voûte s’effondrent, les colonnades croulent. Il n’est que temps de regarder... et de plaindre ce passé qui meurt.

27 février.

On rencontre souvent, dans les rues du Caire, des gens qui cheminent à travers la foule, en portant un catafalque recouvert de draperies, sous lequel ils disparaissent presque. L’un des bouts de l’objet qu’ils soutiennent se termine par une sorte de tête enturbanée : c’est un mort qui passe. La marche des porteurs se rythme en mouvements ondulants. De loin on croirait voir un dromadaire qui s’avance. On est vite détrompé par les cris des pleureuses. Ces mercenaires gagnent en conscience leur argent. Gestes désordonnés, gémissements stridents, hurlements plaintifs, rien ne manque à la fête. C’est ainsi qu’on s’en va au cimetière.

Ce qui précède ce dernier voyage n’est pas moins curieux. Il y a réunion d’amis à la maison mortuaire. Quand celle-ci ne suffit pas à contenir les invités, on se groupe sur la place publique. Ce sont les femmes du voisinage qui accourent à la cérémonie. Je n’ai pas eu l’occasion, en Egypte, d’y voir intervenir les hommes. L’usage est justement tout contraire en Algérie. Un jour donc, que nous errions sur

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une des places les plus populeuses du Caire, nous entendîmes des voix derrière une draperie tendue tout exprès pour isoler un groupe de femmes de la voie publique. Ces tentures leur formaient comme une salle réservée où l’on voyait s’introduire à chaque instant de nouvelles venues. Quel mystère se célébrait derrière le voile de ce sanctuaire improvisé? Nos dames plus aisément que nous, obtenaient de la tolérance des passants, la liberté d’écarter un coin du drap et de glisser par les fentes un œil indiscret. Cinquante ou soixante femmes étaient là debout ou accroupies. Elles avaient laissé tomber leur bourko de dessus leurs faces. Il en était de blanches et de noires, de mulâtresses et de bistrées ; tous les tons de la peau, toutes les lignes des traits féminins semblaient réunis exprès. Peu de beautés au sens européen du mot, sauf peut-être dans les yeux. Un trait commun à presque toutes était l’épaisseur des lèvres. Que taisaientelles là ? Elles semblaient écouter une matrone qui, noblement drapée dans son manteau bleu, le Iront ceint de bandelettes rouges, à la mode antique, présidait la cérémonie, parlait ou chantait. On eût dit une prêtresse célébrant des mystères. Par moments une temme, se détachant du groupe, comparaissait devant elle, et, au bruit des voix, à la mesure des mains frappées l’une contre l’autre, se livrait à une danse sautillante, puis rentrait dans la foule. Peu de signes de deuil au sens où nous les comprenons. Un seul instant nous surprenons des larmes dans les yeux d’une des assistantes. Les autres conversent, circulent, se saluent mutuellement. Des servantes noires passent des plateaux de cuivre

où fument des tasses de poterie : c’est le café qu’on apporte aux invitées. En même temps on distribue des cigarettes et toutes ces dames se mettent à fumer, sans croire assurément insulter au deuil de la famille. Puis les rafraîchissements et divertissements cessent et l’on voit recommencer les rites mortuaires. La cérémonie dure ainsi longtemps, prolongée par l’arrivée de nouveaux groupes, jusqu’à ce qu’on emporte le mort, que du reste on ne voit pas figurer dans la scène que nous venons de décrire. Nous avons constaté depuis que la matrone au port de prêtresse n’est que la présidente des pleureuses, chargée de faire observer des rites sacrés qui pourraient bien remonter au temps du paganisme.

Le Caire, fin février 1889.

Je voudrais bien, avant de quitter l’Egypte, essayer quelques aperçus un peu clairs sur la religion des anciens Egyptiens. Mais j’avoue être presque aussi embarrassé pour le faire aujourd’hui qu’au moment de mon arrivée. Je ne suis pas le seul à qui la théogonie égyptienne semble ténébreuse. Tous les égvptologues que j’ai consultés ont avoué l’insuffisance des données de la science sur ce sujet. Des analyses de cultes partiels, locaux, on en peut faire ; la synthèse manque encore. Les caractéristiques des dieux de chaque province se confondent ou se contredisent ; les qualifications d’une divinité passent sans scrupule à une autre ; un même dieu change d’attributs suivant qu’il est à Thèbes, à Memphis ou à Héliopolis ; les symbolisations diverses permettent

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à tous ces dieux de changer de tète et de se présenter sous figures d’animaux. Les Pharaons mêmes revêtent les attributs divins. C’est un chaos où l’imagination se perd et où nos besoins de précision, de clarté, ne trouvent pas leur compte. Les Grecs anciens s’y sont trompés et leurs assimilations des divinités égyptiennes à celles de l’Olympe grec n’ont rien de fondé. Les quelques papyrus qui fournissent des renseignements sur le culte et ses objets sont incomplets ou insuffisants. Il n’est pas sûr du tout qu’il y ait eu une religion absolument commune à toutes les parties de l’Egypte. Il est démontré, au contraire, que tels dieux appartenaient à une province et non à l’autre. Chaque nome avait sa trinité. Elle n’avait rien de commun avec la trinité chrétienne, puisqu’elle était composée d’un père, d’une mère et d’un enfant. D’un dieu qu’on serait tenté de croire universel, d’Ammon, il n’est pas même question dans le célèbre Livre des Morts. Râ (qui lui est assimilé dans tant de monuments) est, au contraire, cité presque partout, mais avec des attributs différents suivant les lieux, de sorte qu’on ne peut dire que ce dieu soleil ou lumière ait été absolument le même pour tous. Osiris semble avoir obtenu un culte assez général. Mais était-il compris partout de même ?

Dans ces incertitudes, il est bien difficile de résoudre la question si discutée de l’unité divine chez les anciens Egyptiens. Mariette soutenait, dit-on, cette thèse, puis il terminait par un doute : « à moins qu’il n’en soit autrement, » disait-il. Il est probable que les deux thèses contraires sont soutenables et vraies, suivant le point de vue et le milieu où l’on

se place. Le polythéisme égyptien est évident, incontestable ; il aveugle les plus prévenus. Même en supposant que les différentes dénominations divines ne personnifient que des attributs de la divinité, ces personnifications sont si concrètes, si brutales, oserais-je dire, que le peuple ne pouvait faire autrement que d’adorer Phtah, Sacht, Imouthès, Ammon, Moût, Khons, Osiris, Isis, Horus, Typhon, Nephthys, Harpocrate, Anubis, Thoth, Hathor, etc., comme des personnalités distinctes. On les lui présentait ainsi, même avec quelques confusions d’attributs et de rôles, et il n’aurait pu vraiment se reconnaître dans les subtilités qu’imaginent, mais où se perdent, les archéologues modernes. Si l’on peut reprocher, avec quelque vraisemblance, au catholicisme vulgaire des pays ultramontains de rendre aux différents saints, aux différentes madones un culte polythéiste, à combien plus forte raison un jugement semblable peut-il être porté, quand il s’agit d’un pays où évidemment aucun enseignement clair sur l’unité divine n’était fourni aux adorateurs, où cette unité enfin n’était pas proclamée, publiquement enseignée.

Mais on a lieu de supposer que la caste des prêtres avait sa théogonie à elle, bien plus philosophique que celle qu’elle présentait au peuple. L’ésotérisme et l’exotérisme étaient trop dans les mœurs antiques pour que les Egyptiens aient échappé à ce partage. Les prêtres avaient leurs mystères, que les initiés seuls pouvaient comprendre, et une théologie propre qui leur créait comme une supériorité aristocratique. Il faut bien qu’il y ait eu quelque chose sous les mythes po-

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pulaires, puisque les philosophes grecs, un Platon même, en parlaient avec vénération et qu’ils étaient venus s’y faire initier. Mais qu’y avait-il ? C’est ce qui nous est resté obscur. Il est probable que la religion de la caste sacerdotale était un panthéisme plus ou moins conscient. Dieu et le monde n’auraient pas été très distincts. Les manifestations, ou, comme on dirait aujourd’hui, les évolutions de l’être, se seraient produites en ces divinités de différents noms, qu’on a quelquefois considérées comme des attributs de l’Unique. D’autre part, le panthéisme suppose un fatalisme inéluctable ; il semble incompatible avec la responsabilité. Or, la responsabilité humaine est nettement accentuée dans la morale égyptienne, comme dans celle des bouddhistes, du reste. On voit que d’obscurités resteront à dissiper, tant qu’on n’aura pas déchiffré quelque papyrus qui contienne un vrai traité de théologie à l’usage des initiés ou des prêtres. En existet-il ? Le mystère dont la caste sacerdotale se faisait un privilège a-t-il jamais été confié au papyrus ? Qui sait ?

On a plus de renseignements sur l’eschatalogie des Egyptiens. Les tombes étant ce qui dure le plus dans toutes les civilisations, les nécropoles des bords du Nil ont fourni plus de révélations sur les moeurs et la pensée des anciens que les autres monuments. L’espérance du mourant et des survivants devait y avoir trouvé son expression. On en connaît le principal secret par la publication qu’un de nos coreligionnaires, M. Naville, a faite du célèbre Livre des Morts. Il existe une traduction imparfaite de ce livre par notre compatriote, M. Pierret. M. de Rouget, M. Maspero ont établi

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le rituel des cérémonies funéraires. On consultera avec fruit leurs travaux dans la Revue archéologique et dans la Revue des religions. Il y aurait témérité à en essayer le résumé en quelques lignes. Comment ne pas dire pourtant que les Egyptiens croyaient fermement à la survivance de l’être ? Ils ne la comprenaient pas à notre manière : j’oserai dire que leur conception n’était pas matérialiste, mais qu’elle était sensualiste. Ils croyaient à un dédoublement de l’être humain qui suppose autre chose que la matière ou le corps, mais ils attachaient à la conservation de celui-ci une importance telle qu’on peut la dire capitale, et se représentaient les besoins, les jouissances de la partie immatérielle de l’homme sous un jour qui nous semble bien peu idéaliste, puisqu’ils ne rêvaient que de lui faire continuer au delà de la tombe la vie d’ici-bas avec ses grossières occupations, ses repas journaliers, ses boissons, ses victuailles, ses travaux de labourage ou de métiers, ses richesses tangibles, ses esclaves pour servir le trépassé, ses bateaux pour le promener, ses musiciens pour l’amuser, etc.

L’être humain, après la mort, subsistait sous plusieurs formes : d’abord il fallait le corps, pour servir de support à l’être entier, aussi retardait-on à tout prix sa décomposition par l’embaumement. Dans la crainte d’une destruction, il fallait un substitut du corps ; aussi imagina-t-on des statues et des images peintes qui le représentassent. A côté du corps, il y avait le double, une sorte d 'aller ego, Vautre, comme disait Platon. Mais ce double n’était pas absolument indépendant du corps, puisqu’il ne le quittait pas même dans

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le tombeau. Il en avait les traits, il en était comme un second exemplaire, moins dense. En troisième lieu, les Egyptiens, devenant plus spiritualistes, imaginèrent le bai, essence légère comme l’oiseau, capable de s’envoler du sépulcre et d’y retourner, pour tenir la communication entre le monde des morts et celui des vivants. C’est quelque chose comme la psyché des Grecs. Enfin on conçut un quatrième dédoublement de l’homme, le khou, qui répond mieux à ce que nous appelons l’âme, puisqu’il pouvait abandonner notre monde définitivement et se joindre au cortège des dieux. Est-ce un analogue du nous de Platon ?

Après la mort, il y avait pour l’âme un jugement présidé par Osiris. Dans l’un des plateaux de la balance le cœur du justiciable, dans l’autre la vérité. Mais suivant quelles normes s’opérait le jugement ? Il y avait certainement des règles morales. Elles sont assez éloquemment indiquées par un chapitre du Livre des Morts, où l’âme plaide sa cause en se vantant de n’avoir usé ni de fraude, ni de parjure, ni de mauvaise foi, ni d’injustice, ni de paresse, ni de lâcheté, ni de cruauté, ni de dureté de cœur, ni de meurtre, ni surtout de sacrilège. Peut-être aussi l’espèce de traité de morale appelé Papyrus Prisse, que vient de traduire M. Viret, aiderait-il à comprendre ce que l’Egyptien entendait par le devoir.

Mais, le naturalisme panthéistique prédominant dans la théorie philosophique et religieuse, cette morale n’était qu’une heureuse inconséquence ; aussi a-t-on pu affirmer qu’à une certaine période historique tout au moins, « ce que

l’homme avait fait ici-bas n’avait aucune influence sur ce qui l’attendait au delà ; bon ou méchant, juste ou injuste, du moment que les rites avaient été accomplis et les prières prononcées régulièrement sur lui, il pouvait être riche et heureux dans sa tombe. » Même aux époques où la conscience parlait plus fort, on n’était pas assez convaincu de l’importance de la pratique du bien pour être sûr que les conséquences en fussent le bonheur définitif. Sans doute l’impie tombait dans une sorte d’enfer où il « n’avait pour nourriture que des choses immondes, où les scorpions et les serpents le poursuivaient, où mille tortures l’amenaient à la mort finale. » Mais « l’âme juste, après avoir passé en jugement, n’était pas encore exempte d’épreuves et de dangers. Sa science s’est accrue, ses pouvoirs se sont agrandis, elle est libre de prendre toutes les formes qu’il lui plaît de revêtir, mais le mal se dresse contre elle sous mille figures hideuses et tente de la détruire ou tout au moins de l’arrêter par des menaces1. » Que nous voilà loin de la précieuse sérénité que reflètent les inscriptions chrétiennes des catacombes ! Pour ce que nous appellerions le salut, la bonne conduite ne suffisait pas ; on n’avait pas idée de la grâce. Des initiations étaient nécessaires; la connaissance prenait la place de la morale. Il fallait aussi remplir des conditions d’un ordre matériel, observer un rituel compliqué, posséder des amulettes, des préservatifs ; il fallait avant tout la conservation du corps, sans laquelle toutes les autres conditions eussent été non avenues.

’ Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, p. 37.

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Cette mise au second plan de l’élément moral devait résulter de la théogonie même des Egyptiens. La moralité fait à peu près défaut chez leurs dieux. C’est très simplement qu’ils contractaient des unions que partout ailleurs on appellerait monstrueuses ; Ammou-Râ exhibe sans honte aucune de grossiers symboles. C’est le naturalisme pour qui la moralité est un non-sens.

A peine peut-on faire une exception pour Osiris, qui est « le plus humain » des dieux égyptiens. D’une telle théologie, panthéistique sinon tout à fait naturaliste, ne pouvait sortir une théorie morale bien fructueuse. Aussi le devoir, comme le mérite de l’homme, consiste-t-il surtout à présenter des offrandes aux divinités. Leur taire de petits cadeaux si l’on est simple particulier, leur bâtir des temples si l’on est roi, voilà ce qui concilie leur faveur. Cela résulte avec évidence des scènes représentées à satiété sur tous les monuments anciens. La prière a du poids sans doute, mais elle n’est pas un rapprochement moral entre l’homme et Dieu, elle est un des éléments du compte d’avoir et de devoir qui est la réalité pratique de cette religion, comme de bien d’autres ! Encore peut-on dire qu’il y avait là une heureuse inconséquence ; qu’aurait à faire la prière ou la morale dans un panthéisme conscient, dans un naturalisme sûr de lui-même ?

L’idée de résurrection n’était pas étrangère aux Egyptiens, mais ils la concevaient autrement que nous. Ils la symbolisaient dans le scarabée, qui personnifie plutôt le renouvellement, la transformation de l’être, idée toute panthéistique.

Y avait-il bien une vie heureuse définitive à espérer, après les terribles épreuves décrites par les peintres du tombeau de Ti, par exemple ? On indique bien un passage de Pâme à la suite de la barque d’Osiris, dans des demeures célestes, où elle se mêle au cortège des dieux, pour marcher avec eux dans l’adoration du Soleil. Mais que tout cela est vague !

Il nous paraît évident que, dans la longue vie du peuple égyptien, il y eut place à bien des essais de théogonie et à bien des explications successives du monde et des choses. Il dut y avoir, en particulier, une période dualiste où les dieux se faisaient la guerre. Ce grand duel, l’histoire le prouve, dégénéra plus d’une fois en mesquines rivalités de dieux locaux, jaloux les uns des autres, au gré des passions des princes et des peuples. On aurait donc tort d’essayer de généraliser et de considérer comme mie la caractéristique de la religion des Egyptiens. Il y en eut plusieurs, et chacune d’elles subit des mutations. Le pays de l’immobilité n’échappa pas plus que les autres à la grande loi des transformations.

Hélas ! tout cela sanctifiait-il bien, fortifiait-il bien, consolait-il bien ?

Je ne vois vraiment pas comment on a pu soutenir que Moïse a pu emprunter son monothéisme judaïque aux Egyptiens, puisque ceux-ci étaient ou des polythéistes ou des panthéistes.

A la fontaine de Moïse, près de Suez, 24 février.

Nous avons traversé le delta, nous voici en terre biblique. Foin de la critique et de l’archéologie ! Je veux croire et

IOI

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espérer. Que les Israélites aient passé ici ou là, à travers la mer Rouge, que m’importe ? Comment ils ont passé, que m’importe encore ? Dieu les a délivrés, soit que le miracle ait été complet, soit qu’une torte marée de cette mer surprenante ait arrêté les Egyptiens en en noyant un grand nombre.

Les Israélites sont maintenant hors d’atteinte de leurs ennemis ; ils se sont hâtés sur cette grève sablonneuse, jusqu’à un bouquet de verdure qui indique une source d’eau. Le peuple a étanché sa soif. Moïse a entonné un chant de délivrance. Marie, la sœur d’Aaron, a joint sa voix à celle du prophète. Ainsi les femmes d’Orient sont, encore aujourd’hui, chargées d’exprimer la joie commune par des cris d’allégresse, accompagnés des sons du tambourin et de la flûte. Nous relisons les chapitres xm, xrv et xv de l’Exode, et nos cœurs chantent aussi la gloire du Dieu libérateur. Qu’il veuille ainsi affranchir tous les peuples !

La fontaine où nous sommes n’est pas indiquée dans la Bible. Fut-ce la première halte avant celle des eaux de Mara ? Nous sommes encore ici tout près de la mer.

Les sources coulent toujours, aux mêmes lieux, dans de petits bassins ; fade et légèrement saumâtre, leur eau se répand en ruisselets au pied de quelques centaines de dattiers, d’arbres fruitiers et de mimosas odorants. Quelques familles de fellahs vivent paisibles, mais pauvres, dans cette oasis souvent visitée par les nomades d’Asie et par les touristes d’Europe.

A travers les branches, nous entrevovons un golfe d’un

bleu intense ; c’est la mer Rouge. Du côté de l’Afrique, une côte montagneuse, escarpée, d’un grand effet, rougeâtre ou violette. De ce côté-ci, en Asie, car nous sommes déjà dans la péninsule arabique, un plateau ondulé, sablonneux, semé de rocailles et de cailloux roulés ; un fond de mer sans doute, desséché à une époque préhistorique, sur une largeur de plusieurs kilomètres. Pas d’autre végétation que quelques euphorbes. Qu’y peuvent manger les maigres chameaux qui le parcourent ? Au delà, vers l’est, une autre chaîne de montagnes, le groupe au fond duquel est encastré le Sinaï !

Comment ne pas être ému... presque effrayé ? Quelle foi il fallait au conducteur de cette foule inconsciente, pour aborder l’avenir inconnu, le désert silencieux et triste ! Se lancer dans ce vide désolant, après les verdoyantes cultures de la terre de Goscen ! Cette délivrance qu’on venait d’éprouver était-elle autre chose qu’un commencement de nouvelles épreuves, plus terribles peut-être ? Pauvre Israël ! 11 chantait néanmoins, espérant en son Dieu qui venait de le faire échapper à la servitude. Mais s’il ne dépendait plus des hommes, n’allait-il pas être à la merci des éléments ? La liberté, c’est le risque et les hasards, l’imprévu et le dénuement possible, la soif probable, la faim peut-être et les périls certains.

Certes, il est beau à voir, le désert, pour une heure, des confins du monde civilisé, quand le soleil teint en rose ses montagnes, dore ses sables et qu’un vent frais anime son silence. Mais qu’il est inhospitalier et implacablement dur à ceux qui, sans abri, sans provisions accumulées, sont obligés

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de le traverser de longs jours, de longs mois ! La tristesse, la nostalgie y sont les moindres ennemis à craindre. La fatigue et l’épuisement y écrasent les faibles. Encore les caravanes ne font-elles que traverser ce désert. Elles sont soutenues par l’espoir d’en sortir. A peine quelques tribus endurcies et misérables s’y font une existence nomade, singulièrement pénible. Mais Israël qui avait plus qu’une traversée à faire, qui devait s’y créer une existence de bien des années, avant d’entrer dans la terre promise !

Il faut avoir, comme moi, vécu quelque temps au milieu des délices de la Capoue égyptienne, s’être rafraîchi de ses fruits, abreuvé à son Nil et nourri « de la graisse de sa terre, » pour bien sentir ce que ce devait être, pour un peuple entier, hommes, femmes, enfants, cet exode étrange, qui étonne l’imagination.

Aurons-nous le courage de suivre ses traces ? Nous acheminerons-nous à sa suite vers le Sinaï ? Chercheronsnous la terre promise, au delà de ces solitudes pierreuses ?

L’âme travaille. Elle est aventureuse. Mais le corps ? Aurions-nous la force d’aller jusqu’au bout? Dès les premières journées, il nous arriverait certainement de regretter « les ognons d’Egypte, » le bien-être du monde civilisé. La péninsule sinaïtique est souvent battue de vents glacials, pendant l’hiver, comme elle est brûlée du soleil, pendant l’été. Parfois les deux ennemis se donnent rendez-vous sur son ossature décharnée, presque à la fois, à quelques heures de distance. Puis, il y a loin de là à Canaan. Nous

risquerions fort de laisser nos os blanchir sous quelques centimètres de sable, à côté de ceux de tout Israël !

On est effrayé quand on pense que ces pauvres Hébreux qui buvaient ici jadis et chantaient leur délivrance, s’en allaient pourtant tous mourir de privations et de découragement, dans ces mornes solitudes, sans pouvoir atteindre le but de leurs ambitions, la terre promise. Evidemment, il fallait que la première génération, amollie par la servitude et par la vie relativement facile de l’Egypte, eût cédé la place à une race aguerrie, endurcie par les fatigues, prête à tout, comme le nomade. Sans cette préparation, la conquête de Canaan fut restée impossible. Dieu fait des miracles pour qui il veut, mais il ne les fait que rarement tout seul. La foi d’Israël devait surtout se tremper par l’épreuve et ses ambitions par la privation même.

Aurions-nous plus de foi que les Hébreux, au sortir de Goscen ? Assurément non, d’autant plus que nous n’avons pas le même devoir d’avancer. A quoi bon tenter la Providence ? Ils ont mis 40 ans pour atteindre le Jourdain, tandis qu’en 40 heures, nous pouvons gagner Jaffa par mer, en franchissant le merveilleux canal créé par l’industrie moderne. Décidément la civilisation a du bon, et la vie du désert n’est plus faite pour les hommes de notre siècle.

Ismaïlia, 25 février.

On a beau dire : Que m’importe ? On a beau écarter les objections, ne point chercher de solutions rationnelles aux

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problèmes bibliques ; quand on a une fois mordu à la critique sacrée, il faut bien que Ton comprenne, il faut que l’on s’explique ; et, si d’une part 011 craint de sentir s’ébranler quelqu’une des bases de sa foi enfantine, d’autre part on sent très fort qu'il y aurait manque de sincérité à ne pas rechercher jusqu’au bout où est le vrai et ce qu’il faut croire. C’est du reste souvent le moyen de bien consolider ses convictions ; j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

J’ai relu le xiv° chapitre de l’Exode, puis j’ai regardé autour de moi, à Suez et sur le chemin de Suez jusqu’ici. Les traditions anciennes, les observations géologiques se trouvent confirmées par la vue des lieux, quand elles affirment que la mer Rouge s’avançait beaucoup plus au nord, que même elle se confondait, à une époque indéterminée mais incontestable, avec les Lacs Amers qui viennent mourir ici. Ceux-ci ne sont qu’un reliquat attestant sa présence antérieure. Entre eux et l’extrémité actuelle du golfe de Suez s’étale un bassin à double pente, très douce, qui a été évidemment le fond d’une mer. Son sable, ses coquillages, ses efflorescences salines attestent son état primitif. Au temps de Moïse, les deux lits de la mer et des lacs devaient être singulièrement rapprochés, si tant est qu’ils ne se confondissent pas entièrement. Donc, il est évident aussi que l’espace le plus proche de ce que nous appelons aujourd’hui les Lacs Amers ne devait être qu’un détroit sans profondeur ou un isthme sans largeur. Si une tribu, un peuple a pu passer à travers la mer Rouge, c’est bien là que l’exode devait être le plus facile, là seulement que le passage pou-

10 6 LE TOUR d’orient

vait s’effectuer en quelques heures, au cas d’une dessiccation momentanée.

Or, dans l’histoire de ce golfe, de ces lacs, il dut y avoir un temps où les fortes marées réunissaient complètement les lacs au golfe, tandis que le reflux découvrait pour quelques heures le détroit, et le changeait en isthme. Qui nous dit que cette période n’ait pas concordé précisément avec l’âge mosaïque ?

Moïse était un homme instruit qui avait pu connaître et calculer les jours de grandes marées, où le passage sur ce point serait possible pour un moment, puis assez impraticable le lendemain pour rendre la poursuite impossible. Les hommes intelligents du peuple d’Israël ont dù connaître les particularités du flux et du reflux des eaux de la mer Rouge, phénomène inconnu dans la Méditerranée. De l’examen de ces différences devaient naître des calculs, des projets. N’habitaient-ils pas à la porte du désert qui conduit à l’une et à l’autre mer, eux le peuple berger qu’on avait installé dans l’une de ces régions intermédiaires qui confinent à l’Asie ? N’ai-je pas vu avant-hier les ruines de la cité de Ramsès qu’on les avait forcés de bâtir comme esclaves, précisément sur le chemin de leur futur exode ?

Certainement que le phénomène du flux et du reflux n’était pas inconnu de Pharaon ni de ses conseillers. Mais qui nous dit que, dans la précipitation de leur départ, dans le bouillonnement de la colère, dans l’ardeur de la poursuite, ils aient pris le temps de bien s’informer des jours de grandes marées, de flux extraordinaires ? Ils allaient de

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