TOI1 JOURS >ION NOM
dément nous empêchent souvent d'apprendre bien des choses qui peuvent être utiles.
Comme nous Unissions notre Bougy, une calèche élégante attelée de deux beaux chevaux harnachés avec luxe, — derrière laquelle se tenait, lier et raide, un chasseur magnifiquement empanaché, — montait la rue rapide. Cet attelage de luxe sentait Paris.
L'hôtesse, qui était accroupie devant sa porte et tenait dans ses bras son marmot en train de faire ses premières dents, m'apprit que cet équipage a pour maître notre préfet de police, M. Delessert. La superbe campagne de Rougy-Saint-Martin, tout près d' Au bon ne, appartient à sa famille.
— Ne serait-il pas beaucoup plus convenable qu elle m'appartînt à moi?
Un jeune paysan vient d'entrer dans l'auberge.
— C'est le fils du fermier de votre endroit, m'a dit aussitôt maître Bron.
Toujours cette plaisanterie cruelle !
Aujourd'hui mon nom me poursuit partout, je ne puis laire un pas sans l'entendre prononcer, et à l'église je l'ai lu sur les stalles de mesdames Delessert.
Je trouve cela original.
i\\on nom toujours.
SiRiml tic Rourj, — nu levrr du soleil.
Ce vaste plateau, couvert de bruyères, de genévriers, de pelouses et de bois, échancré du coté du lac par des éboulcments de terrains sablonneux, occupe l'un des points culminants de la Cote, chaîne de hauteurs dont la pente orientale, tournée vers le Léman, est tapissée de vignobles. On y parvient d'Aubonne en suivant les prairies molles et fraîches du parc vraiment délicieux de M. Delessert.
Le Signal de Bougy jouit à bon droit d une réputation européenne : la vue s'étend de tous côtés à une quarantaine de lieues et embrasse le bassin entier du Léman, le rideau violet des Alpes, le Jura et ses noirs mélèzes, les caps des rives de la Savoie, enfin mille jolis villages
du canton de Vaud, dont le profil se détache sur le fond d'azur du lac.
Quarante lieues de pays! entends-tu, cher Émile? quarante lieues du plus admirable pays de notre globe ! là, ici, devant et derrière moi, des fourmilières de maisons dans toutes les situations imaginables. Le plus gros bâtiment, vu de cette élévation dans ces campagnes fécondes et bariolées de cultures brunes, jaunes, grises et vertes, me semble un caillou, les grands arbres me paraissent des brins d'herbe ; — de même les Alpes aux cimes altières doivent être pour Dieu qui les domine du haut de ces espaces célestes, incommensurables, infinis, — effroi de la pensée humaine, — des mottes de terre et de pierre presque imperceptibles, poudrées d'un peu de neige.
Un petit belvédère rond, en bois peint, dont le toit est supporté par des piliers, abrite une table et des bancs; c'est là que les touristes et les maîtres de Bougy-Saint- Martin peuvent venir parfois faire collation; sur le siège que j'occupe est gravé au couteau ce nom célèbre, glorieux et malheureux : NE Y.
A quelques centaines de pieds au-dessous du Signal, je vois à mi-côte de la Côte mon village, où nous allons descendre à travers des taillis rapides, — j'ai oublié de le dire que maître Bron m'accompagne; — il fume sa pipe et cause avec des faucheurs pendant que je t'écris.
Bougy, — » heure*.
(loi endroit, — je le dis à regret, — n'est qu'un pauvre hameau montagnard, pierreux, escarpé, d'un assez difficile accès, mais dans une position romantique et abritée des vents froids. 4e ne m'étonne point que ses coteaux produisent un vin estimé.
Bron est allé me cueillir quelques grappes dorées de sa vigne, qui pourraient entrer en comparaison avec celles de la terre de Chanaan, puis il m'a dit :
— Vous feriez bien, monsieur, d'acheter la bourgeoisie de votre village, cela ne vous coûterait pas plus de six cents francs de France (1).
— Je suis né, je vivrai et mourrai Français, maître Bron, en dépit de toutes les séductions dangereuses de votre pays; renier sa patrie c'est renier sa mère; je ne saurais approuver les gens qui se font naturaliser parmi des étrangers : ces gens-là, en général, ont le cœur aride, l ame insensible, ne tiennent ni au sol natal, ni à la lamille, ni à la maison paternelle, ni à l'héritage moral de la gloire nationale, — car tout peuple a le sien. — Supposons que je sois devenu citoyen vaudois : la guerre éclate entre la France et la Suisse, si je prends
I Le franr de Suisse vaul NO ei-utiine» île plus que le nôtre.
les armes il faut que je les dirige contre nies proches, mes véritables compatriotes, si je ne les prends pas je trahis les intérêts de mon pays d'adoption. — Terrible alternative!
La naturalisation est excusable quand celui qui se la fait conférer ne lient par aucun lien au sol natal, n'y a plus de parents et d'amis, en est sorti dans son enfance pour voyager longtemps au loin. Ennuyé un beau jour de cette vie nomade, désireux de repos après beaucoup d'agitations, éprouvant le besoin d'une existence sédentaire, las de la solitude au milieu des hommes, — la plus triste et maussade chose du monde, — il se fixe dans un beau climat, pour s'y faire une famille, des concitoyens, une demeure, j>our avoir une femme et des enfants, et il peut s'écrier : Ubi bene ibi patria.
L'honnête et officieux M. Bron m'ayaiit demandé la traduction de ces quatre derniers mots, fut entièrement de mon avis et me dit :
— Au moins, rien ne vous empêche d'acheter ici un domaine en restant Français, comme a fait M. le comte de R
— Mon intention, répondis-je en riant, est d'en acheter un sur mes économies d'homme de lettres... j'ai le temps d'y songer!
On trouve cette opinion étymologique sur le lieu où je suis dans les Mémoires mtitjnes pwiï serrir d'ùhiinisse-
mentx à divers pointx de l'histoire ancienne de la Suisse, etc., I>ar Loys de Hochât, lieutenant-baillival de Lausanne (3 volumes in-4° , Lausanne, chez Marc-Michel Bousquet etC,c, 1749) : Guy et Gy (1) en celtique étant Eau et Hirike, habitation de l'eau, c'est-à-dire au-dessus de la rivière, est ce que signifie le nom de Boxujy au-dessous duquel coule F Au bon ne; plusieurs lieux des Gaules furent ainsi nommes à cause de leur situation. Je mets dans ce nombre : Bauqy, bourg de Berry, Bauguy, en Picardie, deux Bongy,eik Normandie, et un dans l'Orléanais.
(Tome III, paye 154.)
Grand merci! monsieur le lieutenant-baillival de Lausanne, sans vous je n'aurais jamais su que j'ai un nom celtique... quel bonheur pour moi, mon ami, d'en avoir un! Comprends-tu bien tout ce bonheur!... n'a pas un nom celtique qui veut...
Nous retournons à Aubonne par une petite route qui passe à travers le vignoble, au flanc de ces hauteurs, et qui est à peu près parallèle à la grande, plus rapproché*' du lac; elle se nomme route de l'Etraz, c'était une voie romaine, — l ia strata. —
Le* nom* ilu plu* île 110 localités do In France c< «les pays voisins ont celte désinenre.
Digression politique.
r.lrael, 6 septembre.
Voici ce que Benjamin Constant, qui était Suisse de naissance, mais Français d'origine, de cœur, par choix, a dit quelque part :
« Qu'est la Suisse? une terre hospitalière, ouverte à tous, visitée par tous, neutre entre tous, un oaiis de paix au milieu de l'Europe politique. Toute la politique de la Suisse était de n'en avoir point; ainsi a-t-elle vécu pendant des siècles; ainsi a-t-elle tenu ouvertes ses paisibles contrées pour quiconque est venu leur demander un asile... La Révolution l'a tirée de ses habitudes de paix et de neutralité, le rétablissement de 1814 ne les lui a pas rendues, et depuis ce temps on ne sait quelle contradiction intérieure, aiguisée de contes-
tarions religieuses, la trouble et la tourmente »
ta situation n'a pas changé : le mal signalé par Benjamin Constant ne fait qu'empirer de jour en jour, une grande catastrophe est imminente — qui vivra verra ! — (1 )
L'état permanent de sourde agitation de ce pays dérive d'un vice organique, d'une constitution défectueuse. Les mots peuple suisse, nation suisse ne sont que des mots, des mots impropres qui n'ont aucun sens réel, des mots de pure convention. 11 n'y a pas de peuple suisse, il n'y en aura jamais, il n'y a que des peuplades suisses qui se considèrent chacune comme des nations différentes, et ne sont unies entre elles que par un lien faible, relâché, sur le point de se rompre; Suisse est un nom générique, voilà tout, comme celui d'Européen presque : je ne vois dans ces contrées alpestres que des Vaudois, des Genevois, des Zurichois, des Bernois, des Lucernois, etc., tous ayant leur gouvernement particulier, leurs couleurs, leurs institutions, les uns catholiques, les autres protestants, ceux-ci conservateurs, ceux-là radicaux. Sur les bords du Léman on parle français, allemand sur ceux de l'Aar, italien dans le Tessin; de là trois Suisses bien distinctes : une française, une allemande, une italienne.
Dans notre France les frontières des trente-deux pro-
ili Les événements tic l'année Itttô continuent ces tristes pre\ ision».
vi nros primitives se sont effarées pour toujours : on est du Dauphiné, mais on n'est plus Dauphinois, de la Bretagne, mais on n'est plus Breton... on est Français. Un seul pouvoir plane sur le pays, de Dunkerque à Perpignan, de La Rochelle à Colmar; on peut dire : nation française, peuple français; encore une fois, on ne peut pas «lire : nation suisse, peuple suisse; et si on le dit, c'est par une habitude vicieuse.
Les Suisses ont des intérêts divers, des croyances religieuses opposées pour lesquelles ils se passionnent comme s'ils vivaient en plein seizième siècle, des costumes et un langage différents : on voit que tout concourt à les désunir, à les séparer, à empêcher qu'il ne s'établisse à la place de celte confédération d'États un gouvernement unitaire, homogène et compacte.
\x nécessité de la défense commune, le maintien de l'indépendance générale, un danger imminent peuvent seuls faire taire les discordes, les jalousies, les rancunes inler-can tonna les, les luttes confessionnelles, mais elles recommencent de plus belle dès que le jM;ril est passé.
Le pete fédéral n'est guère qu'un mythe, une lettre morte, et je semis peu surpris d'apprendre demain que le Valais se donne à la Sardaigne pour jouir en toute sécurité des bienfaits du jésuitisme; — ce projet a déjà été sur le tapis.
A moins «l une révolution qui renverse à jamais les
barrières séparant ces (fraudes municipalités, — pour nous servir de l'heureuse expression de M. de Donald, — la confédération suisse se fractionnera, dans un temps donné, en plusieurs petites confédérations, à moins que les grandes puissances de l'Europe, intervenant dans les querelles des cantons, ne se partagent les vallées helvétiques : leur accord tacite maintient l'intégrité de ce territoire, qui n'est riche qu'en sites romantiques; ils pourraient bien s'entendre un jour pour se l'adjuger à l'amiable.
Jusqu'à ce jour, que je suis loin d'appeler de mes vœux, la Suisse ne sera, quoi qu elle fasse, qu'un/* société de sociétés. Ce mot de Montesquieu est une excellente définition.
J'ai poussé une reconnaissance jusqu'à Gimel, gros village au pied du noir Marchairu, montagne du Jura.
Bien d'intéressant.
Je viens de consommer un exécrable dîner que j'ai payé fort cher, et qui m'a fait regretter la cuisine et les prix modérés du bonhomme Brou, qui est la complaisance, l'honnêteté et la candeur personnifiées.
Je suis à la fenêtre de l'auberge de Gimel donnant sur la rue ; un beau canard de Barbarie, qui a des rubis à la tête, de l'hermine aux ailes et un duvet à nuance changeante sur le dos, prend ses ébats dans une rigole qui sort du lavoir entouré de lavandières, je lui jette de
dkuœssiox politioue. 131
gros morceaux de mie de pain qu'il croque avec voracité, puis il secoue la queue joyeusement, lève la tète vers moi et semble me dire :
— Encore !
Je recommence à jeter de la mie à profusion, d'autres canards arrivent le bec au vent. Une servante leur apporte de la salade, ils s'en montrent peu friands et reviennent vers moi, le cou dressé, la queue frétillante. Ma distribution continue, — un pain tout entier y a passé, — toute la volaille de Gimel accourt. — Je m'arrête car la charité a ses bornes.
□ Uy V^jUVJ
gle
Après une courte station au gracieux village il'Etoy, j'ai regagné les bords du lac. I n chemin délicieux me ramène à la grande route, le soir vient et j'aperçois au loin la flèche élancée de la bourgade où je me propose de coucher. De beaux troupeaux défilent pesamment, les bœufs ont cette bonne physionomie palerne (pie rend si admirablement Brascassat, leurs conducteurs, après m'avoir salué avec la politesse qui distingue la population vaudoise, se livrent entre eux à des conjectures sur ma personne, ils me prennent pour un marchand nomade, ce qui me fait voir que les artistes fréquentent peu la contrée. Je débouche sur la route et des enfants me crient d'un champ : Cotonnade! Colonnade !
BASUGES.
Salnl-I'ivx, u sept. — 7 heures du soii.
En l'an 530, on transportait à Lausanne le corps de Saint-Prothais, évèque d'Avenches, mort près de Bière, dans l'intérieur du Pays de Vaud, le convoi s'arrêta à Basuges ou Lisus, petite ville d'origine romaine située sur une langue de terre de la rive du Léman, à l'embouchure même du ruisseau du Boiron. — Mais quand on voulut se remettre en marche le corps, dit la tradition, parut ne pas vouloir qu'on le pariât plus loin; c'est pourquoi on l'enterrât à Basuges, où l'on fonda une chapelle en son honneur : telle est l'origine de l'église de Saint-Prex, la plus ancienne du canton au dire des antiquaires.
En 1400, la sépulture du saint fut ouverte, il s'agissait encore d'une translation de ses reliques qui ne put s'effectuer, levèque continuant à montrer la même aversion pour le voyage qu'on voulait lui faire faire. Basuges prit le nom du prélat dont elle (>ossédait la dépouille, el c'est de ce nom qu'on a formé, par corruption, celui de Saint-Prex.
En 5(>3, la cité fut détruite en grande juirtie par une inondation qu'occasionna la chute d'une montagne dans le lac, et n'a plus repris depuis le rang qu'elle occupait, dépendant au xme siècle le Chapitre de l'église de Lausanne la lit entourer de murs avec une vigie sur le Lé-
basi:<;es. 135
man, pour la mettre à l'abri des descentes et des attaques des pirates savoyards qui infestaient alors les bords vaudois dans toute leur étendue.
Cette vigie était sans doute la massive et sombre tour carrée qui a frappé mes regards comme j'approchais du bourg, et qui, vue du lac, poétise singulièrement ces rivages; elle n'est plus pourtant que la dépendance d'un cabaret assez semblable à celui de Pully.
J'ai fait mon entrée à Saint-Prex, aux approches de la nuit, par une antique porte cintrée couronnée d'une horloge et d'un beffroi, et je me suis engagé dans une rue assez large et fort mal pavée; je cherchais une auberge et n'en trouvais aucune, car elles n'ont nulle apparence et sont peu fréquentées par les voyageurs, le village n'étant pas sur la grande roule et occupant au bord de la plage une position qui rappelle beaucoup celle de Saint- Sulpice. t'ne paysanne, qui teillait du chanvre au seuil de sa maison, vit mon embarras et m'indiqua une hôtellerie fort rustique, à l'enseigne du Chasseur; je m'y suis rendu de toute la vitesse dont sont susceptibles les jambes d'un homme fatigué par une longue marche; mon estomac, stimulé dans ses fondions digestives par l'air vif des eaux, des montagnes et des bois, réclamait impérieusement une convenable réfection. — Quand on a faim, en route, on tombe presque toujours dans des auberges dépourvues de toute espèce de comestibles;
13<; BAStUES.
c'est ce qui m'arriva, mais je m y attendais, je m êlais resigné d'avance au potage d'herbes et de pommes de terre et à l'omelette brûlée, car je n'ai pas entrepris un voyage gastronomique autour du Léman.
l/hùtollier, qui m'a reçu dans une salle enfumée, semblable aux intérieurs flamands deTéniers, est un homme corpulent, à face débonnaire, sa grosse chemise de toile sort de ses chausses tout autour de son ventre arrondi, il a pour coiffure le classique bonnet de colon, il est en manches de chemise.
Au moment do mon entrée trois manouvriers étaient attablés autour d'une soupière de la grosseur d'un baquet, une servante plongeait ses bras (huis un pétrin, une fumée épaisse remplissait la maison et des régiments de mouches bourdonnaient aux poutres noires du plafond, une lampe, perchée au sommet d'un de ces chandeliers très élevés en forme de colonne dont les villageois de ce pays font usage, rendait les ténèbres plus visibles.
Quand j'eus soupe je demandai une chambre.
— Monsieur, médit l'aubergiste, ça ne vous ferait-il rien de ne pas coucher seul ?
— Comment ".'
— Il y a une daine...
— A la bonne heure î
— l ue dame de Cenèvc qui...
lusrc.Es. 137
— Achevez.
— Qui est venue passer ici quinze jours et.. . L'aubergiste fut interrompu, on l'appela de la cuisine
où il se rendit.
Je pensai au dernier épisode du voyage sentimental, la situation me paraissait semblable, en tout point, à celle d'Yorick.
L'hôte revint.
— Cette dame est-elle jeune ? lui demandai-je.
— Quarante-huit ans au moins, répondit-il.
— Miséricorde!... est-elle belle encore?
— Ma foi, je n'en sais rien, on la dit poitrinaire.
— Et vous croyez que je consentirai à...
— Faites-moi l'amitié de consentir, monsieur.
— Je ne vous ferai point cette amitié-là, palsambleu !
— Voilà ce qui arrive : M. Craquelin, un de nos voisins, a cédé pour cette nuit son lit à la dame qui couchera demain dans une étable à vaches où on lui prépare un appartement, il va occuper un des deux lits de la seule chambre dont nous puissions disposer, et l'on vous destinait l'autre...
— Il fallait vous expliquer tout d'abord ! m'écriai-je, ma pudeur est rassurée.
— Qu'aviez-vous compris ?
— Que vous vouliez me faire partager mon lit...
— Avec M. Craquelin ?
liiK BASl'OKS,
— Avec la daine.
Nous avons été pris tous deux d'un accès de folle hilarité qui a dure longtemps.
Pendant que je soupais l'hôtesse, voulant uie traiter cérémonieusement, a enlevé le pittoresque flambeau campagnard et Ta remplacé par un vulgaire chandelier de cuivre. .1 ai été sur le point de dira .
— N'emportez pas cette lampe!
r s. — - so|»«. — te malin.
J'ai bien dormi malgré la dureté de mou grabat et les effroyables ronflements de M. Craquelin. Je me suis levé de bonne heure pourvoir la vieille tour accolée à l'aulierge de la Flwr-de-Lys, et l'église où l'on cherche en vain des traces du tombeau de Saint-Prolhais. J'ai essayé de dessiner ce champêtre temple entouré du cimetière, qui est clos de haies vives toutes e ni perlées de rosée, puis l;i porte du bourg.
Des enfants m'entouraient et me regardaient faire avec des exclamations de surprise, car mes mauvais croquis leur paraissaient des chefs-d'œuvre.
Un homme chargé d'une hotte pleine d'herbe a passé près de moi et m a dit d'un loti bourru :
— Pourquoi ne rhassez-vous pas cette marmaille 1
iiasuces. I3U
— klle ne me gène point, ai-je répondu. L'homme s'est éloigné en grommelant.
lu petit garçon Moud à mine éveillée a dit tout bas el en souriant à ses compagnons .
— 11 est gentil ee monsieur.
Je ne te cache |>as que eelte parole m a fait grand plaisir. — C'est peut-être un sentiment puéril. — Adieu Sainl-Prex ! Adieu Kmile.
Église df Sainl-Prp\.
Uccii uy v 3lJv J
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Cu Cuiller.
Huile. — 8 ncptcmhrr*.
J'ai repris la direction de Genève mais, cette fois, en suivant la grande route qui est toujours très rapprochée du rivage du lac et bordée de campagnes vraiment ravissantes, je vois à droite mon village et les hauteurs de la Cote que je viens de parcourir.
En passant au village d'Allaman, près duquel IAuhonne coule dans un ravin boisé, on voit à travers la grille de son parc le château où Ton prétend que MaubertdeGouvest écrivit le testament politique du cardinal Alberoni et qui, de nos jours, fut habité par une royauté déchue et exilée, par Joseph Bonaparte.
Pendant une halte que j'ai faite à l'auberge de la Charrue, plusieurs habitants du pays qui buvaient à une
142 LA Cl'ILLKR.
lable voisine de la mienne causaient de leur vit» militaire, — ils avaient servi la Franc»' et se racontaient des aventures de garnison. —
dette conversation à haute voix nie lit faire les réllexions que voici :
Il y a d'étranges anomalies dans le caractère de ces petits peuples, de singuliers contrastes. Suisse, — comme le dit Victor Hugo, — signifie tout à la fois homme libre et nomme esclave, montagnard indépendant et concierge de grande maison, pâtre des Alpes et porte-livrée, et ce n'est pas là un pur hasard de nom.
Je me suis toujours étonné que les souverains absolus île l'Europe se soient lait garder et défendre par des troupes républicaines, et que ces troupes républicaines aient pu consentir à se mettre aux gages des rois. On me dira peut-être que les rois, n'étant pas entièrement sûrs de la fidélité de leurs sujets, se confiaient volontiers à la loyauté helvétique, appréciée de tout temps. Cela nie |Kiraîl aussi raisonnable que la conduite de pères qui, tenant leurs propres enfants en suspicion, mettraient leurs intérêts les plus chers en des mains étrangères.
On me dira encore que les Suisses sont de bons soldats, je répliquerai que les Français ne le sont |ms moins; à Cérisolcs et à Marignan j'opposerai Austerlitz et Marengo; à Guillaume Tell et Winkelried, Jeanne d'Arc, ttayard, Duguesclin, Napoléon et
mille autres célébrités de notre histoire militaire.
Le meilleur argument des Suisses pour défendre le service au dehors, les traités qu'ils nomment Capitulations et qui, Dieu merci ! ne peuvent plus avoir lieu avec la France, est la nécessité d'envoyer leurs troupes s'exercer au métier des batailles chez les grandes puissances, afin qu elles se trouvent en état de faire profiter d'une expérience qui ne s'acquiert que par la pratique leur pays s'il venait à être attaqué. Fort bien, mais la lutte entre la Confédération et une seule des nations qui l'enveloppent serait toujours trop inégale, même en admettant que les cantons fussent d'accord sur des questions éternellement irritantes, unis et pourvus de soldats exercés et d'ofliciers habiles. Les souverains du continent n'ont jamais pensé apparemment qu'en formant chez eux des régiments suisses, ils établissaient une école militaire à leurs frais, pour l'utilité «les états helvétiques; qu'ils instruisaient, entretenaient, exerçaient des bataillons qui se tourneraient infailliblement contre eux en cas de guerre avec la Suisse.
On doit cette justice aux troupes des cantons, qu elles se sont toujours, chez nous, fait décimer par I émeute plutôt que d'abandonner la cause quelles avaient juré de défendre, ('/est une garde royale, composée de républicain*, qui a tiré les derniers coups de fusil pour deux rois faibles, de la même branche, pour Louis XVI et Charles X.
Les Suisses, tout démocrates qu'ils sont, aiment les titres, les distinctions, les dignités, les décorations étrangères, et savent prendre, quand il le faut, le ton et l'allure des cours, flatter la vanité des puissants, encenser les princes, acquérir de la fortune et du crédit, faire en un mot leur chemin.
Idolâtres de la patrie, ils la quittent assez volontiers pour aller former au loin des établissements durables, et deviennent sans scrupule et sans regret citoyens d'un autre pays, si toutefois leur intérêt le commande.
Naguères, si notre gouvernement eût voulu y consentir, de nombreux émigrants suisses se seraient fixés en Algérie pour coloniser toute une province, et seraient devenus par là même Français. Chez nous, plus de patriotisme réel, moins d'affectation de patriotisme. On a considérablement exagère'; la prédisposition des Suisses émigrés à la nostalgie, nos voisins s'acclimatent parfaitement au delà du Jura ou des Alpes, prennent racine sur un sol étranger plus facilement qu'on ne le croit. C'est ce qui m'a toujours empêché d'ajouter foi à ces récits de désertions dans les régiments capitules, causées par les musiques militaires exécutant le célèbre Ranzdes- Vaches; désertions que l'on arrêta, dit-on, en proscrivant cet air des montagnes.
Temple Stanyan, ambassadeur de la drande-Bretagne près de la Confédération helvétique, qui a laissé un
LA Cl ILLKlt. 145
jKîtit livre intitulé : État île la Suisse (1714), où l'on remarque des aperçus vrais et justes, prétend que les officiers des cantons qui revenaient du service de France étaient très différents par l'humeur, l'habillement et les manières de ceux qui quittaient le service de Hollande; par exemple, les premiers aimaient le luxe, ils avaient les allures dégagées, le ton badin, spirituel, vif et hardi ; les seconds étaient simples dans leur mise et leur maintien, froids, modestes, réservés, timides. Les qualités des premiers convenaient aux femmes du pays, celles des seconds plaisaient davantage aux hommes.
Etoile est une toute jolie rillcttc, composée de deux rues seulement, peuplée d'environ quinze cents habitants et renommée pour ses petits pains au sucre...
Elle fut fondée, je crois, par un certain Ebald, baron de Mont, La Motte, Malagny et autres lieux de la Cote. On y trouve un vieux château aussi lourd que celui de Morges, une belle promenade qui n'est point fréquentée, un ancien tir à la carabine tout-à-fait délaissé, des eaux sulfureuses dont on ne fait pas usage, et, au milieu du port, une petite île rarement visitée où l'on a élevé un obélisque de pierre blanche en l'honneur. de rYédérie- Gésar de La Harpe (parent de l'auteur du Cour» de litté-
rature) , homme politique dont le caractère est diversement apprécié, et qui fut sinon un personnage très remarquable, du moins un de ceux qui jouèrent un rôle dans la révolution helvétique du siècle dernier. Il acquit une grande influence, — de laquelle il lit, à ce que I on assure, profiler son pays dans les moments de crise de 1814, — sur l'esprit de l'empereur de Russie, dont il avait été le précepteur, l'ami et le confident.
Je ne puis pas me prononcer sur La Harpe qui a, comme tous les gens en renom, ses partisans et ses détracteurs. Le monument Toi t simple que l'on vient de lui ériger par souscription, et qui sera inauguré prochainement, montre sur une de ses faces la croix fédérale dorée et sur l'autre celle inscription :
Je dois ce que je suis à un Suisse.
Alexandre 1er.
La Harpe, républicain de cœur et d'àme, bien que né patricien, bien que familier d'un monarque, est mort à Lausanne, le 30 mars 1838, à l'âge de 84 ans; son île oblongue et artificielle, vue des sommets de la Côte, ressemble à une grosse barque amarréeau milieu du port de Rollc; le blanc obélisque ligure assez bien le màt de l'embarcation.
Voilà tout ce que j'ai à te dire de Rolle, mon ami.
Je suis allé voir le château historique du Rosay, qui est
tout près de la ville et où a pris naissance une ligue célèbre dont je vais te conter le but, les faits et gestes et la lin (I). Il faut pour cela que j'entre dans quelques détails sur l'état du pays dans le seizième siècle, période mémorable pleine d'agitations fébriles, de controverses ardentes, de luttes passionnées entre les anciennes croyances et les doctrines des novateurs.
Les partisans des premières s'appuyaient sur une tradition de plusieurs siècles de ténèbres, sur l'ignorance crasse, la corruption des dogmes, la superstition, l'obéissance aveugle cl servile à une autorité religieuse établie en fait, mais fort contestable en droit ; les champions des secondes proclamaient la liberté d'examen, l'émancipation de l'esprit: ils combattaient les pratiques d origine payenire, les cérémonies d'églises théâtrales, l'inutile et dangereuse pompe du culte, et voulaient ramener les âmes à la pureté et à la simplicité primitives, régénérer le monde au moyen de la parole, de la prédication , de la morale, de I'Évanuile en un mot. C'était une noble tache, une entreprise sublime inspirée par Dieu.
La Réforme avait passé de l'Allemagne dans la Suisse allemande et s'était implantée sur le sol bernois; bientôt Farel, et; précurseur de Calvin, sorti des Alpes dauphinoises, vint à (ienève pour soustraire cette commer-
tl! UuL'l<|u<y< ailleurs croient qui! ce fut au château de Hursincl, qui c»t |iou cloigiu: du no&ay.
cante cité au joug de Yantechrist, — c'est l'expression favorite de cet apôtre virulent et de ses compagnons ; — là il eut bien des combats à livrer et à soutenir, mais aucun obstacle ne put ralentir son zèle fougueux, refroidir son enthousiasme et son dévouement. Il trouva dans l'ancienne ville impériale, qui de tout temps a été jalouse de ses privilèges et les a défendus avec un courage digne d'admiration, quelques hommes disposés à embrasser la réformation luthérienne; c'étaient ceux qui faisaient de l'opposition à l'évèque, prince de Genève, et aux entreprises du duc de Savoie ayant quelques droits féodaux dans la cité. Les souverains de cette maison se sont toujours efforcés depuis lors, soit par la ruse, l'adresse ou la violent*», — mais en vain, — de la soumettre à leur pouvoir et de confisquer ses franchises.
D'un côté, le duc, l'évèque, la noblesse et les catholiques ou Mammelus (1) ; de l'autre, les bourgeois, les partisans de la Réformation et de l'alliance avec les Suisses, les patriotes, \csenfants de Genève ou Eidgnoss (2).
Le duc possédait la baronnie formée par le Pays-de- Vaud, celle du Pays-de-Gex, le Genevois, — contrées couvertes de chatellenies, de fiefs, si bien qu'il cernait de tous côtés Genève, qui se trouvait sans territoire.
Les gentilshommes, ennemis jurés de l'esprit des
\t\ Pour Mameluk* ^esclave»*.
i Allié* ou confédéré <>n les nomma plti> Uni, p.ir «'oirti"li"ii.
républiques, des libertés communales, des adversaires de la religion romaine, laquelle consacrait le servage, voyaient avec indignation une poignée de bourgeois se soustraire à leur obéissance derrière des remparts, montrer quelque tendance à se séparer de l'Église et se tourner, dans les moments d'alarmes, vers la démocratie helvétique dont ils avaient la sympathie.
Telle était à peu près la situation de 1527 à 1535, sans parler de maintes vicissitudes dont le récit m'entraînerait trop loin.
Un jour quelques nobles hommes, bons catholiques et fidèles vassaux du duc, c'est-à-dire hostiles à (ienève, étaient réunis autour de la table du seigneur du Rosay et mangeaient, dit la tradition, de la bouillie de riz avec des cuillers de bois, en déblatérant à qui mieux mieux avec colère et force fanfaronnades contre la ville rebelle; tout-à-coup l'un d'eux se lève, la tète pleine des vapeurs des vins de la Côte, et s'écrie :
— Par Saint-Jean de Nyon (c'était le serment ordinaire dans ces j)arages), messires, nous mangerons ces Genevois comme nous mangeons ces grains de riz, — à la cuiller.
Et en disant cela il met sa cuiller à son chaperon ; une acclamation générale salue ces paroles et chacun l'imite spontanément; ce fut là l'origine de la chevaleresque Confrérie tir In Cuiller ou ligue (le la noblesse savoyarde
L\ Cl ILLKlt.
contre Genève; presque tous les seigneurs de Yaud, Gcx et de la Savoie proprement dite y étaient affiliés et portaient pour insigne une cuiller .d'or; les évèques de Genève et de Lausanne, — en qualité de ministres du Dieu de paix, — fomentaient la guerre, excitaient secrètement l'iritation de ces Don Quichottes et les engageaient à se ruer sur la ville. Mais les beaux jours de la féodalité n'étaient plus, l'infernale découverte du moine Schvvartz avait changé l'art des batailles, — le mousquet et la couleuvrine condamnaient la lance et la pertuisane à dormir et à se rouiller dans les salles d'armes des manoirs, pour passer de là dans les greniers poudreux.
Les chefs de cette ligue furent François de Ponlverre, gentilhomme fanatique et irascible; Michel Mangerod, baron de la Sarraz, et Henry de Cojoney, seigneur de Saint-Martin. Le l*r janvier de chaque an née les membres de la confrérie se réunissaient à Nyon et passaient quelquefois plusieurs jours en fêtes. Ils faisaient des courses jusqu'aux faubourgs de Genève, détroussant les marchands et les voyageurs, ravageant la campagne, attaquant les courriers, brillant les récoltes pour que la ville fil t affamée, et commettant toutes sortes de violences et de dégâts, disparaissant avec célérité quanti les habitants faisaient des sorties contre eux, mais revenant bientôt en plus grand nombre insulter et provoquer ceux-ci.
Le 26 novembre 1527, ils se saisirent de dix-sept Genevois et les pendirent sans miséricorde près du pont de PArve. Leurs repaires autour de la ville étaient les châteaux de Gaillard, de Jussy appartenant à l'évèque, de Montoux et de Peney au-dessus du Rhône, dans lequel se retirèrent des Mammehis. Ceux-ci se livraient au brigandage à main armée sous la protection du duc de Savoie, et attaquaient sans cesse leurs compatriotes qui les avaient chassés de la ville comme vendus à ce dernier, traîtres à la patrie, et qui avaient confisqué leurs biens. L'évèque fugitif de Genève habitait tantôt Gex, tantôt Arbois, — dont il aimait beaucoup le vin.
La ville implora tour-à-tour l'assistance des cantons de Berne et de Fribourg et du roi de France. Berne voulait la soutenir mais ne pas se brouiller avec le duc ; Fribourg lui offrait son appui, mais à la condition de repousser la Réformation qui gagnait tous les jours des consciences; le roi de France tergiversait, et Charles- Quint eût aidé le duc à mettre Genève à la raison sans les embarras qui l'occupaient ailleurs.
Les cantons essayèrent de se rendre médiateurs entre le duc de Savoie et la ville ; il y eut dans ce but à Thonon des conférences qui n'aboutirent à rien; bref, Berne, Fribourg et Soleure firent marcher en 1530 dix ou douze mille de leurs soldats pour délivrer la ville de l'armée ducale qui la cernait et des gentilshommes de la
Cuiller qui avaient tenté de l'escalader l'année précédente.
Le pays de Vaud eut à sourtrir du passage de ces troupes, qui brûlèrent le château de Rolle appartenant à un membre de la Cuiller, dispersèrent les Savoyards et entrèrent à Genève où elles restèrent quelques jours, buvant sans le payer le vin des chanoines et se chauffant dans les corps-de-garde avec les statues des saints prises au couvent des Dominicains; <• car, disaient les soldats protestants, les idoles de bois ne sont bonnes qu'à faire du feu en hiver. »
Après le départ des Suisses les gentilshommes de la Cuiller se remirent en campagne, nouvel appel des Genevois aux Bernois ; Farel el Saunier arrivent, on augmente les fortifications de la ville, et le clergé catholique n'ayant pas voulu contribuer à payer la dépense occasionnée par ces travaux urgents, perd toute espèce d'influence, Environ neuf cents Neufchàtelois descendent de leurs montagnes, battent à Gingins les Savoyards beaucoup plus nombreux et s'avancent vers Genève pour lui porter secours : aux prières des Bernois et du bailli de Vaud, ils retournent chez eux. Enfin Berne sort de l'inaction, et prenant pour prétexte de rupture les hostilités commises contre son territoire par le châtelain de Murs, déclare la guerre au duc.
Son armée, sous la conduite du capitaine Na^gueli, se
met on marche le 21 janvier 1536, chasse devant elle les Savoyards comme un faucheur chasse devant lui les sauterelles d une prairie, s'empare en peu de jouis des Pays-de-Vaux et de C.ex, des bailliages de Ternicr et de Gaillard, du Chahlais, et délivre Genève qui pourtant eut à se défendre longtemps encore contre les tenaces entreprises de ses éternels ennemis.
Chemin faisant les Bernois mirent le feu aux châteaux des gens de la Cuiller, sur la montagne et dans la plaine, et n'oublièrent pas celui du Rozay dans lequel on trouva un livre obscène traitant des raffinements de la lubricité.
C'est ainsi que la Confrérie, qui avait duré huit ou neuf ans, fut détruite. Berne garda le pays de Vaud qu'elle ne perdit qu'en 1798, époque où Dieu et une armée de la République française aidant il conquit son indépendance.
Tout ce que tu viens de lire, mon cher Émile, aurait pu être placé dans les lettres que je t'écrirai de et sur Genève.
Madame de Montolicu a fait de la Confrérie de la Cuiller le sujet d une des nouvelles prétendues historiques qui forment les Châteaux suisses. — C'est un beau sujet. Elle n'a pas su en tirer parti.
Un homme d'un lalent évident, qui, — manquant d'esprit d'intrigue, — occupe dans les emplois publics un poste subalterne et reste sans avancement, doit supporter avec fierté l'injustice, car il relève, il anoblit ses fonctions. La honte n'est pas pour lui, mais pour ceux qui, en dépit de son mérite, le laissent dans l'obscurité.
Il n'existe pas de sage qui n'ait fait bon nombre de choses folles. — La sagesse est à ce prix.
€a }3romcntf)0usc. — frangins.
Nyon, y scpl. — le soir.
Je n'avais qu'une traite de deux lieues à fournir pour aller de Kolle à Nyon, c'est pourquoi je me mis en marche au petit pas, mais l'atmosphère était pleine d'électricité, et la chaleur devint si forte que bientôt je me sentis trempé de sueur et accablé de fatigue; jamais je n'avais trouvé mon sac si pesant. Aux trois quarts du chemin j'arrivai à un pont joignant les deux bords d'un ravin touffu où coule le torrent écumeux et clair de la Promenthouse, qui, sortant du Jura, se dirige vers le lac et s'y jette.
11 me prit fantaisie de m arrèter dans cet endroit ombreux, je suivis un sentier à peine frayé, envahi par les halliers, qui me conduisit sur le galet qui borde le
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torrent formant un coude à pou de dislance en avant du pont.
Le lieu était parfaitement solitaire, mystérieux, fermé aux regards, le bois était épais, nul bruit autre (pie celui des eaux vives, clapotantes, des oiseaux et des insectes; je me déshabillai, m'assis au soleil, séchai ma sueur, puis je trempai le bout de mes pieds dans la petite rivière pour connaître au préalable sa température, qui me parut d'abord glaciale; je le relirai aussitôt rouge comme le plus beau corail ; combattant cette première impression désagréable, je m'accoutumai peu à peu au contact de l'onde et m'avançai au milieu du lit de laPromenthouse, marchant sur des cailloux roulés et n'ayant de l'eau que jusqu'à mi-corps, mais je sentais qu'il y eût eu péril pour la santé à rester immobile dans ce courant sans cesse renouvelé.
Kn le remontant je rencontrai d'abord une espèce de banc de sable, puis une dalle de rocher uni formant un bassin naturel, plus profond, baignoire commode, sans aspérités, au fond plane comme un plancher pratiqué sous des lianes chevelues et «les rameaux entrelacés. Ce fut avec une volupté inexprimable, une impression délicieuse de bien-être que je me plongeai dans ce bassin, découvert sans doute par moi; j'avais de l'eau jusqu'au cou et me suspendant à une grosse racine d'arbre placée là tout exprès pour me soutenir, je gambadais,
LA PROMENTHOUSE. — 1»R AMJINS. 157
je me renversais sur le dos, je me laissais entraîner puis revenais en arrière par le mouvement de mes bras pour me laisser entraîner encore. Cet exercice dura au moins vingt minutes et je sortis à regret de ma baignoire de granit, abritée du soleil ardent par une voûte impénétrable de feuillage.
Si Dieu me prête vie et mo permet de revoir la Suisse un des prochains étés, je me baignerai de nouveau dans ma piscine de la Promenthouse.
En approchant de Nyon on découvre à gauche, sur la hauteur, le château de Prangins, qui n'a de remarquable que sa position et sa grandeur, son vaste parc est traversé par la grande route; cette construction ne date que du siècle dernier, un banquier nommé (iuiger, qui s'était enrichi en France au temps du fameux système de Law, le fit élever sur les ruines de l'ancien manoir. Parmi les possesseurs de la baron nie de Prangins, on cite, au xv ii0 siècle, Émilie de Nassau, veuve du prince Emmanuel de Portugal (1); et, de nos jours, le comte de Survilliers (Joseph Bonaparte) ; je t'ai dit dans une de mes précédentes lettres que Voltaire lit un séjour dans cette résidence princière, possédée actuellement par une dame française, la comtesse de Chavagnae.
lit Elle s'y relira aver sa fllle lorsque les Espagnols se furent emparés de so i pays, le tombeau de celte princesse se trouve dativ une chapelle latérale de la cathédrale de t;encve.
158 LA PROMENTHOUSB. — PRANGINS.
Vers la lin du Ujx-septième siècle, huit ou neuf cents de ces pauvres proscrits pour cause de religion, de ces infortunés Vaudois des vallées du Piémont, — dont la race était persécutée depuis si longtemps par les ducs de Savoie et les rois de France, livrée aux inquisiteurs, brûlée juridiquement, traquée, massacrée, emprisonnée ou exilée au mépris de toutes les lois divines et humaines, huit ou neuf cents Vaudois, dis-je, faisant leur troisième tentative pour regagner leurs chères montagnes et en chasser ceux qui les en avaient dépossédés, se réunirent de diverses parties de la Suisse et de 1 Allemagne dans la foret du Bois de Nyon et de la bergerie de Prangins (le lieu était propice pour se tenir caché, ils pouvaient facilement se procurer des vivres, soit de Roi le, soit de Nyon, traverser le lac, resserré dans ces parages, et débarquer inopinément dans la Savoie qu'il leur fallait traverser). Mais cette réunion ne fut pas ignorée des autres Vaudois, de ceux du Pays-de- Vaud, et bien des gens vinrent voir leurs assemblées et les préparatifs de l'expédition téméraire et aventureuse qu'ils allaient entreprendre. Le soir du vendredi 16 juin 1089, M. Arnaud (ou de La Tour), qui était à la fois pasteur et colonel de ces exilés évangéliques, lit la prière solennelle et l'on s'embarqua entre neuf et dix heures sur quatorze barques mises à réquisition. M. de Prangins, qui était venu par curiosité entendre cette oraison évan-