‹ Le tour de LémanChapitre 12 sur 53 · LA PROMENTHOUSE. — FRANC. INS · texte numérisé non relu

LA PROMENTHOUSE. — FRANC. INS

gélique, partit précipitamment pour Genève et donna l'alarme au Résident de France, lequel prit en toute hâte le chemin de Lyon pour faire marcher des dragons contre les Vaudois, — c'était le temps affreux des dragonnades de Louis XIV, — mais ceux-ci ne purent être atteints, et cette fois leur expédition eut un plein succès.

C'est une histoire touchante, merveilleuse, héroïque, sublime que celle de ce peuple qui, soutenu par Dieu dans les plus terribles épreuves, les plus épouvantables malheurs, reste fidèle à ses croyances, à ses pures traditions, garde le souvenir de la patrie, y rentre malgré les armées nombreuses aguerries, bien armées et disciplinées de la France et de la Savoie, et qui, rétabli enfin par la force des choses dans les gorges de Lucerne, d'Angrogne et de Saint-Martin, oublie magnanimement persécutions, pièges infâmes, sanglantes boucheries, guet-apens, et défend les états de son prince menacés par l'étranger.

Rien de plus beau, de plus noble dans les annales des nations !

De nos jours d'autres bandes d'exilés ont fait une apparition sur ces rivages : je veux parler des réfugiés polonais, du général Romarino et de leur projet de révolutionner la Savoie.

Tu sais l'issue malheureuse de cette entreprise aussi imprudente que mal conçue et inopportune.

160 LA PROMENTIIOUSE. — FRANGINS.

A Nyon le lac et le canton de Vaud se rétrécissent considérablement et sont près de Unir, la rive de la Savoie montre distinctement ses villages, la frontière du Paysde-Gex (Ain) n'est qu'à une lieue, le col des Rousses, route de Paris, dessine son échancrure, et l'enclave genevoise de Céligny, vue sur la carte de ces contrées, ressemble à une grosse verrue sur un petit nez.

Ainsi la ville où je suis occupe une position propice au commerce d'importation et d'exportation; elle a un certain aspect d'aisance, de prospérité, de progrès qui frappe tout d'abord.

Le château, hérissé de tourelles et de donjons, s'élève dans la cité haute et produit un admirable effet, soit de la campagne, soit du Léman; il fut bâti, d'après Besson, chroniqueur de Savoie, par Claudine de Brosse ou de Bretagne qui y lit porter un saint suaire, que l'on montra en ce lieu pendant quatorze ans. Que pourraisje te dire sur Nyon qui n'ait déjà été ressassé partout, qui ne soit ou doive être connu de tout le monde?... Te parlerai-je de l'ancienne ville celtique, sur les vestiges de laquelle Jules-César lit bâtir JSiodumim ou Xoridunum, capitale d'une colonie de chevaliers ((lolonia Julia equestris) destinée à civiliser l'Helvétie méridionale? Te parlerai-je des antiquités mutilées qu'on y a découvertes? Faut-il t'apprendre que Nyon fut une des quatre bonnes rillex du Pays-de-Vaud, c'est-à-dire des cilés à

LA PROMENTHOUSE. — ÎMUNCINS. H>1

privilèges sous les princes de Savoie, et eut un bailli au temps de la domination bernoise? nommer ses couvents? disserter sur sa primitive assiette? te lapider avec des pierres milliaires et tumulaires? te verser l'ennui à pleine amphore? t'endormir avec des lambeaux d'inscription latine? barbouiller dix pages à propos d'un couperet de boucher, appelé hache de sacrificateur, d'un vase... nocturne anobli [Kir le nom de lacrymatoire, d'un fragment de plat à barbe, d'un fond de marmite, d'un bec de lampe et d'autres raretés de ce genre? M'en préserve le ciel !

Nyon a produit des hommes dont il est fait mention dans le dictionnaire de Lut/ et dont je ne puis me dispenser de parler : M. de la Fléchère, qui fut pasteur en Angleterre et dont on connaît les doctrines religieuses et le poème lk la Nature et de la Ordre; M. Reverdit, qui habita le Danemarck et contribua de tout son pouvoir à la noble lâche de l'affranchissement des serls de ce royaume; — il mourut en 1808; — et M. Gandin, botaniste de mérite, auteur de la Flore helvétique.

J'ajouterai à cette liste le nom d'un de nos modernes composi leurs de musique les plus distingués, — je dis nos, car il esl lixé depuis longtemps à Paris, — celui tle l'auteur de l'opéra de Stradella et de plusieurs mélodies très estimées et très originales d'inspiration et de facture : notamment la lionde du Sabbat (de Victor

102 LA PROMEXTHOUSE. — PRAXG1XS.

Hugo), le Lar (de Lamartine), et le Poète mourant, de Millevoye). Le père de M. L. Niedermeyer naquit en Allemagne; son tils est digne du pays qui a produit les plus grands musiciens : Gluck, Haydn, Mozard, Beethoven, Weber, Meyerbeer, Sporr, Mendesohlnn et lant d'autres (t).

Le cbàteau de Nyon, dont la position et la structure sont si remarquables, rappelle trois hommes célèbres, trois contemporains unis par une étroite amitié : Bonstetten, Matthisson et Muller.

Le premier, publiciste érudit, philosophe, métaphysicien et de plus poète par le style et la pensée, homme bon, pieux, exalté et sensible, né d'une famille patricienne bernoise, occupa en qualité de bailli le château (1787 — 1793), y vécut deux ans avec le second, — un des meilleurs poètes lyriques de l'Allemagne, comme tu sais, — et y reçut souvent le troisième, célèbre par son Histoire des Suisses.

On peut dire que le philosophe a donné un historien aux pays helvétiques en engageant Muller à écrire, et que celui-ci a doté la science d'un génie de plus en mettant une plume dans la main de Bonstetten.

(1) Lausanne a produit aussi un musicien maintenant fixé eu France et digne d'être cité bien qu'il ne se soit révélé encore que par des compositions légères pouf le piano, gravées en grande partie a Genève, et des succès de salon ; je veux parler de M. le marquis de l.angalerie, ancien officier de la Garde royale, et dont la famille est d origine française.

LA PROMENTHOl SE. — PRA.Xil.NS. 1 (>3

L'ancien bailli de Nyon et Matthisson se sont suivis de pies dans la tombe (1831 — 1832); l'un a fini ses jours à Genève, — sa ville de prédilection, celle où il avait passé sa jeunesse et connu Cramer, Abauzit, Jallabert etMoultou; — l'autre, après avoir été professeur, lecteur de la princesse d'Anhalt-Dessau, conseiller intime de légation du roi de Wurtemberg, premier conservateur de la Bibliothèque royale de Stuttgard, après avoir revu des lettres de noblesse du roi actuel de Wurtemberg, s'est éteint à Woertlitz, âgé de 70 ans; il était né à Hohendodeleben, dans les environs de Magdebourg.

Pendant son séjour à Nyon, près du lac qu'il aimait tant, Bonstelten accueillit et protégea les proscrits de notre révolution, et bientôt, à la chute de l'Etat de Berne et de la domination bernoise dans le Pays-de- Vaud, il dut lui-même accepter les offres d'un ministre de la cour de Danemarck et se réfugier à Copenhague.

11 eut pour amis, outre ceux que j'ai cités, le poète anglais Cray, Mme de Staël et Charles Bonnet dont j'aurai à m'occuper dans quelques jours, M. Stapfer et Mmc Frédérique Brun.

Dans un voyage à Yverdon il lit la connaissance de J.-J. Bousseau, mais il ne paraît pas qu'il ait entretenu depuis lors des relations avec lui.

(IMngin*. Oonmont.

Crassy \lran<;<0, Il sept.

Une pluie, — tantôt line et intermittente, tantôt grosse et torrentielle, — dure depuis deux jours, mais n'a pu m'empècherde continuer mon voyage, car je redoute pardessus toute chose les séjours inutiles et sans agrément.

11 m'a pris fantaisie de pousser une reconnaissance dans le Pays-de-iiex et de faire une ascension sur la montagne jurassienne de la Dole, d'où l'on a une vue très étendue du côté de la Franche-Comté et de la Suisse, de visiter un champ de bataille et un ancien couvent devenu simple maison de campagne de particulier.

Mais jusqu'ici, cher Émile, rien qui puisse fournil' matière à relation... etj'hésife à t'adresser ces fragments

G1NGINS. — IlONMONT.

«l'un journal dénué d'intérêt, empreinld'une monotonie augmentée par l'inlluenee de ce temps très propice au spleen.

J'ai essayé, dans mon avant-dernière lettre, de te donner une idée de la détresse extrême dans laquelle était Genève, bloquée par le duc de Savoie, inquiétée continuellement par les gens de la Cuiller, troublée au dedans par les tentations de réformation des apôtres français, l'opposition des chanoines, les menées des mammelus; cette position ne faisait que s'aggraver de jour en jour, les citoyens avaient peu d'espoir de salut, et sentaient bien qu'ils ne pouvaient être débarrassés de leurs ennemis que par une assistance étrangère.

Ce fut alors que Baudichon, capitaine-général de la ville, arbora un drapeau semé de larmes de feu et lit la revue des hommes qui s'enrôlaient volontairement pour tenter une sortie et aller chercher au dehors des auxiliaires et des provisions; 400 soldats se trouvèrent sous les ai mes, mais comme ce nombre était insuffisant, on emprunta quelque argent à la ville de Berne et Ton envoya un des principaux bourgeois faire des levées dans le Jura.

Le récit des malheurs de Genève, de pressantes supplications et la promesse ff une solde raisonnable enga-

GINGIN8. — BONMONT.

gèrent un vieil oflicier, Jacques ou Jacob Wildermouth, et son parent Erhardt, — tous deux hommes énergiques et résolus, — à enrôler secrètement des soldats et à marcher au secours de la ville; ils réunirent à cet effet 900 combattants de Neufchàtel, Berne, Bienne et Valengin, pendant que le clergé de Lausanne enrégimentait de son coté des catholiques de La Vaux pour renforcer l'armée ducale et écraser dans son germe le protestantisme genevois.

Le 7 octobre 1535, vers le soir, la troupe de Wildermouth, toute composée de réformés, était prête à se mettre en route quand le seigneur de Prangins, grand adversaire de la Parole, et gouverneur du comté pour la princesse de Longuevillo, les fit sommer, de la part de sa souveraine, de se disperser. Cet empêchement rebuta plus de trois cents hommes qui se retirèrent chez eux, le reste dit : « Nous ne pouvons laisser périr nos frères de Genève qui se nourrissent comme nous du pain de la Parole (1), — hélas! les Genevois n'avaient pas alors d'autre pain que celui-là, — leur cause est la nôtre, marchons! » Puis ils invoquèrent Dieu et partirent résolument.

Le temps était affreux, la neige amoncelée couvrait les flancs âpres du Jura. Ils essayèrent de pénétrer en Bourgogne pour gagner Genève par la gorge de Saint-

il) Ce mot rcvi-tiit sans ccmp rtacn 1rs écrits du tempe.

108 GINGINS. — BONMONT.

Claude; mais ayant trouvé les routes fermées, ils furent obligés de se frayer un chemin à travers les cimes de Joux, les grandes forêts désertes et escarpées. Tourmentés par le froid et par la faim, ces hommes, pleins d'un dévoûment généreux, ne se laissèrent décourager par aucun obstacle, et après avoir erré tout un jour dans les bois de sapins, ils descendirent, le 9, dans le vallon où est le village de Saint-Cergues; mais ils n'y trouvèrent ni habitants, ni vivres d'aucune espèce; on s'était enfui à leur approche; — ce fut pour nos Suisses une grande déconvenue, et ils durent se nourrir, disent les relations, de quelques troncs de choux laissés par hasard.

A peine s'étaient-ils établis dans le village pour y passer la nuit, que trois ou quatre jeunes Savoyards se présentèrent et se laissèrent arrêter, disant qu'ils venaient à leur rencontre, de la part des Genevois, pour leur servir de guides et leur procurer de la nourriture.

Le 10 était un dimanche, — le Seigneur choisit son jour pour manifester de sa protection aux gens de Wildermouth. — A l'aube naissante ils quittent Sain t-Cergues et suivent les envoyés qui les conduisent près de (>ingins, leur montrent une prairie où ils promettent de leur apporter des aliments et les font passer par un chemin creux, étroit, pierreux, fer^né des deux côtés \m- une haie épaisse et servant de lit à un ruisseau. Alors ces

UIXGINS. — BOSMO.NT. 109

traîtres courent donner avis de l'arrivée des Suisses trop confiants à une armée de trois ou quatre mille Espagnols, Piémontais et Savoyards, divisée en deux corps et postée près de là au pied de la montagne. Un de ces corps, composé de quinze cents hommes et commandé par le seigneur de Lugrin, capitaine châtelain de (iex, s'avança alors, et cet officier demanda à parlementer avec Wildermouth, qui lui dit tout d'abord :

— Nous vous prions de nous donner passage pour aller à Genève.

— Nous ne vous le donnerons point, répliqua l'autre.

— Eh bien ! nous saurons le prendre.

Le chef des Neufchàtelois n'eut pas plus tôt proféré ces mots, qu'un soldat savoisien le frappa du bois de son arquebuse et le renversa. Wildermouth s'étant relevé, les ennemis lirent une mousquetade très nourrie qui passa pardessus la tète des Suisses. Alorsceux-ci, franchissant la haie, firent une décharge à leur tour et se jcttèrent sur les Savoyards avec une grande rage malgré l'inégalité du nombre; la plupart de ces braves gens n'avaient que des hallebardes, et ceux qui étaient armés demousquets, ne voulant pas perdre de temps à les recharger, se servaient de leurs crosses comme de massues et assommaient les Savoyards d'un bras vigoureux. Plusieurs femmes qui avaient voulu prendre part à l'expédition

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