GING1NS. — BONMONT
Avec ce système commode on est délivré de toute contribution et exempt du service militaire.
Que votre sort doit faire envie, naturels de la vallée des Dappes !
J'ai longe la montagne, traversé le hameau de la Itippe (Ripa-, rivage probablement, car il y coule un ruisseau), et j'ai plusieurs fois passé de Suisse en France et de France en Suisse sans m'en apercevoir, car de ce coté il n'y a point de délimitations naturelles, elles sont arbitraires. En cheminant je cueillais sur les buissons des mûres qui ne méritaient pas toutes leur nom, et j'écoutais garuler les merles dans les grands bois de Chalet et de Vesenex.
Enlin je suis arrivé à Oassy ou Crassier, village mixte, divisé par le torrent du Boiron en deux parties inégales, jointes par un pont au milieu duquel on voit une borne de frontière; la plus grande de ces parties est vaudoise, l'autre sur la rive droite est française. Des deux cotés sont des auberges, mais quoiqu'elles aient toutes également assez bonne apparence, mon choix n'a pas été un seul instant douteux.
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
— Mille pardons d'une citation si usée. —
6IN6INS. — RONMOM .
Je suis allé loger sur France ; j'imagine, cher ami, qu'à ma place tu aurais fait comme moi. Ne crois pas pourtant que j'eusse poussé l'amour du pays jusqu'à passer le ruisseau, si l'hôtellerie de la rive droite m'eût paru moins bonne que celles de la rive gauche.
Il me sembla, quand j'eus franchi le Boiron, large à peu près comme la moitié du canal Saint-Martin, que je respirais un air meilleur pour mes poumons, que j'étais mieux compris que je ne l'avais été dans les lieux helvétiques déjà parcourus, que mes hôtes avaient dans les traits, les manières, le langage, ce je ne sais quoi qui indique les Français, — note bien ceci; — enfin je fis toute sorte de remarques qui me rendirent joyeux de ma patriotique détermination.
J'augurai, sur la mine, que l'hôtesse était une bonne femme, n'écorchant point trop les passants; sa fille me parut avoir cette naïve beauté un peu sauvage de pudeur, qui n'est guère l'apanage des demoiselles d'auberge, essentiellement égrillardes, effrontées, et qui ne rougissent que lorqu'elles sont devant un feu trop vif. Quant à l'aubergiste, qui m'apparut à la nuit tombante, flanqué d'un énorme chien de berger, le plus grand éloge que je puisse faire de lui, c'est de te dire qu'il me rappela mr.ître Bron, mon hôte complaisant d 'Au bon ne.
On se mit à table et je fus placé à côté du maître de la maison, qui a l'habitude de soui>er avec ses voyageurs,
GINGMS. — BONMONT. I 77
et je lui appris quoi motif de juste prédilection m'avait amené chez lui.
Sa réponse me sembla embarrassée, quelque peu ambiguë; le pauvre homme n'osait me remercier de la préférence accordée à son auberge, car il était Suisse, et de plus, syndic (maire) de l'autre village, — je ne pouvais pas le deviner, — et il se trouva, — hasard curieux ! — que l'aubergiste du bord vaudois, chez qui je n'avais pas voulu m'arrèter, par esprit national, était Français !
C'est à Crassy que naquit M™ Necker, femme du célèbre ministre et fille de M. C^rchod, pasteur de ce j (P village.
UKrotmr.
Iiivouuo, U sept. — le matin.
J'ai continué mon excursion dans la partie du département de l'Ain qui se compose de l'ancien Pays-de-Gex, et je viens de passer quelques jours ici, retenu par le charme romantique des sources de la Versoie, qui jaillissent abondantes, écumeuses et pures, au milieu d'un parc délicieux, entre le château perché sur une éminence, le Mont-Mussy et Saint-Gy, hameau de charbonniers, au pied du Jura.
Des vallons pleins de fraîcheur et d'ombre, des ruisseaux rapides se dirigeant vers une papeterie, et où l'on pèche des truites à la chair rose et exquise, des viviers clairs entourés de prairies et de bocages, des roches, des sentiers moussus, des bois magnifiques ont fait de
180 DIVON.NE.
Divonne un des lieux que les Genevois hantent pendant la belle saison.
Cet endroit m'a rappelé par la magnificence de ses eaux et la vigueur de sa végétation Sassenage, Pont-en- Royans, Rives et Allevard, enDauphiné, sites depuis longtemps célèbres et reproduits par tous les paysagistes.
Une dame de Paris, qui parcourait pour la première fois les contrées alpestres, et que j'eus l'occasion de renrontrer, s'écriait dans son ravissement :
— Dieu ! que c'est admirable, cela ressemble aux décors de l'Opéra.
— Vous faites bien de l'honneur à ces campagnes, madame, dis-je ironiquement.
— Sans doute, repritr-elle... rappelez-vous le lever du jour au milieu des montagnes dans Guillaume Tell ; je ne pouvais croire que la nature fût en certains pays comme on nous la représente, chaque année, au salon, au théâtre, et je regardais comme créations à peu près fantastiques ces torrents floconneux et verts, ces sapins eiïarés et noirs, ces vapeurs bleuâtres, ces horizons violets, ces chauds couchers de soleil sur les neiges, ce contraste de l'été et de l'hiver que l'on ne voit point dans nos provinces du nord, dont les accidents les plus remarquables sont des moulins à vent sur des buttes arides, perdues en l'immensité morne des plaines qui n'offrent au peintre voyageur que des sillons et des guère ts à perte de vue.
MVOHME.
Le Pays-de-Gex, situé au-delà du Jura, — longue chaîne de montagnes secondaires qui sépare jusqu'à Divonne la Suisse de la France, et linit à la gorge défendue par le fort de l'Ecluse, — dut faire partie d'abord de l'ancienne Helvétie ou du territoire des Allobroges, composé, comme tu sais, du Dauphiné, de la Savoie et de Genève, puis il fut érigé en baronnie dans le moyenâge, et eut pour maîtres successivement les sires de Joinville et les ducs de Savoie, sans parler des évèques de Genève, possesseurs alors d'une assez grande juridiction ou mandmerU autour de leur fief de Peney, au pied duquel passait le Khône.
Ce pays fut conquis par les Bernois, ainsi que celui de Vaud et le Chablais (rive gauche du lac), en 1536, et restitué, une trentaine d'années après, à la couronne de Savoie, qui le céda à la France plus lard avec la Bresse et le Bugey, — aujourd'hui le département de l'Ain, — en échange du marquisat de Saluées, acquis en mémo temps que le Dauphiné et cause de vieilles contestations.
Avant la Bévolution française il était du ressort du parlement de Bourgogne; après, et lorsque Genève eut été réunie à la France, il forma avec l'ancien bailliage de Gaillard et de Ternier le déparlement du Léman, qui dura jusqu'en 1814.
182 MVOMNE*
A l'époque de la Restauration Genève nous fut ôtée avec toutes nos conquêtes de l'Empire, elle redevint |>etite république et obtint quelques communes de la Savoie et du Pays-de-Gex, dont elle se lit un État de quatre ou cinq lieues carrées tel qu'il subsiste aujourd'hui ; les traités de Paris et de Turin consacrèrent cette cession de villages, et un vingt-deuxième canton suisse, le plus exigu de tous, je crois, prit naissance.
La plupart des actes de cette époque désastreuse sont iniques, irrationnels, absurdes dans leurs conséquences, dans leur portée, et maintiennent encore un état de choses qui ne saurait durer longtemps; — géographiquementet politiquement parlant, il devient urgent de les réviser et de tenir un peu plus compte de la situation des lieux, de l'origine et des sympathies des populations partagées comme des lots de bétail, et adjugées arbitrairement par un pacte entaché de haine et de violence.
Genève n'avait jamais appartenu à la France avant la Révolution, nos rois absolus même respectèrent son indépendance, il était donc juste, j'en conviens, de rétablir les choses sur le pied où elles se trouvaient autrefois, mais il ne l'était point d'enlever à la France et aux États Sardes plusieurs communes à la convenance des Genevois, d'arrondir leur canton à nos dépens, car nous possédons le Pays-de-Gex à titre légitime, non par conquête violente, mais en vertu d'une cession librement
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consentie par un duc de Savoie. Les protocoles de 1814, qui avaient la prétention de remanier l'Europe conformément à la justice, de rendre son bien à chacun, ont donc commis des spoliations auxquelles les circonstances nous forcèrent de souscrire. Tu pourrais me répliquer que l'on nous a enlevé peu de communes, une étroite zône au bord du lac, pour établir une communication par terre entre Genève et les autres États de la Confédération ; que ce n'est pas la peine de crier au vol, au pillage ; que la France, riche et étendue, peut bien se passer de deux ou trois villages... C'est absolument comme si l'on disait à un grand propriétaire qu'on lui prend quelques mètres de terrain pour détruire une servitude, faire une avenue à un petit cultivateur son voisin.
Le grand propriétaire trouverait certainement le procédé peu de son goût, peu équitable, bien qu'il pût se passer à la rigueur du terrain qu'on lui prendrait.
Cependant, à envisager la question sous un autre point de vue, le Pays-de-Gex, banlieue de Genève, ne devrait pas en être séparé politiquement : il eût été logique de garder la ville, puisque l'on gardait la campagne, ou bien d'abandonner la campagne, puisque l'on abandonnait la ville.
Si l'on regarde le Jura comme la limite naturelle ou conventionnelle de la France, le Pays-de-Gex, à cause de