‹ Le tour de LémanChapitre 31 sur 53 · LE PAS-DE-L' ÉCHELLE. — MORNEX · texte numérisé non relu

LE PAS-DE-L' ÉCHELLE. — MORNEX

Rendu à son pays, à ses parents, il se réconcilia avec l'Église à la suite d'une maladie grave.

Quant à Charles Braconnier, il avait été déclaré moins coupable que Reymond de la Croix et condamné à une amende de deux cents écus et à une réparation en Conseil, à genoux, une torche ardente au poing.

On l'accusait d'avoir bu à la santé du diable un jour qu'il était ivre ; d'avoir dit une autre fois à une personne trop polie : Vous êtes cérémonieux comme l'Ancien Testament; de s'être écrié encore : Mauarê du soleil ! enfin d'avoir proféré cette plaisanterie en manquant un coup au jeu de paume : Cela serait capable de faire renier un homme qui n'habiterait pas Genève.

C'était pour de pareilles vétilles que l'on traînait les gens devant les tribunaux genevois au seizième et au dix-septième siècle !

Le huitième et dernier procès fut celui de Nicolas Antoine, l'anti-trinitaire, qui était pasteur à Divonne, et qui fut étranglé et brûlé comme je te Tai déjà dit; ce procès eut lieu en 1632.

Il ma paru curieux de réunir ces causes mémorables à peu près oubliées de nos jours et éparses dans les annales de la république genevoise; elles mettent en relief l'esprit du temps tout aussi tracassier, intolérant,

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fanatique et inquisitorial dans le camp huguenot que dans le camp papiste.

Au revers de Salève, sur le versant opposé à celui qui est tourné vers Genève, se présente le gentil village de Mornex (prononce Morney) où I on descend par des chemins rapides.

Ce lieu abrité du vent du nord, romantiquement situé au-dessus des gorges profondes où les torrents du Faucigny s'entrechoquent, et d'où l'on découvre parmi de grands entassements de montagnes le Môle et leVergy, est en possession depuis longtemps de l'affection des Genevois-, ils y viennent les jours de fête en partie de plaisir, ils y mettent volontiers en pension l'été leurs femmes, leurs enfants, soit pour qu'ils respirent un air pur et salubre, soit peut-être pour pouvoir faire des retours momentanés à la vie de garçon, que l'on déteste quand on la mène et que l'on regrette queJquefois quand on est marié.

Le village a un air propre et endimanché, il renferme de petites auberges, de doux réduits, des maisonnettes à moitié rustiques où l'on trouve des chambres meublées à louer pour toute la belle saison. — Les gens qui ne possèdent pas de campagne, les familles aisées de la classe moyenne affluent à Mornex.

Séjour aimé de quiconque cherche un doux climat,

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des sites peu communs et la proximité d une belle et riche ville.

On se croit très éloigné de Genève (d'autres horizons s'ouvrent, le lac a disparu), mais en moins de deux heures on peut s'y rendre sans trop se presser.

Que je voudrais pouvoir passer quelques jours ici !

J'ai vu dans les chemins de ce village de convalescents et de gens fatigués du monde des cavalcades charmantes : c'étaient des dames gracieuses, des jeunes filles épanouies, des jeunes gens allègres; les femmes étaient assises à l'anglaise sur des baudets qu'elles stimulaient à coups d'ombrelles et de; houssines.

Une accorte paysanne est venue m'oflrir un âne pour descendre aux gorges ou à la petite chapelle ruinée que j'avais remarquée au-dessous de Moncty. J'ai refusé, préférant esquisser un manoir, de respectable et piquante ligure, qui appartient à je ne sais quel comman-dant retraité.

Comme je le dessinais, assis sur un mur à hauteur d'appui, un nuage de fine pluie a crevé subitement ; le feuillage clair d'un aceacia me garantissait à demi de cette ondée passagère, et mon vélin commençait à s'humecter.

Deux dames (la mère et la fille, je crois,) revenaient de la promenade; «'Iles ont vu ma détresse el

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se sont approchées pour me présenter fort obligeamment un parapluie. Je refusais de le prendre en leur rendant mille grâces, car je ne voulais pas qu'elles se mouillassent pour moi, mais elles m ont fait voir leur maison qui se trouvait à deux pas et se sont retirées.

J'ai pu continuer mon travail. — Dieu soit loué! je rencontre partout des bonnes âmes.

Quelques instants après je m'affublais de mon mantelet de caoutchouc, je couvrais ma casquette de sa toile cirée, et me dirigeais vers la ville malgré la pluie battante et par un autre chemin, — le plus fréquenté, le moins difficile, celui qui descend au pont d'Ktremblière.

— Tombe, tombe, eau du ciel ! disais-je, marchant du pas de la rêverie, je suis imperméable de pied en cap.

A Annemasse, village savoyard et partant catho- . lique, j'ai aperçu un clocher qui a excité mon hilarité; il est carré, le toit qui le surmonte a la forme d'un vase à fleurs renversé; au sommet de ce toit, c'està-dire de ce vase à fleurs renversé, on a fixé une galerie de bois; au-dessus de cette galerie on a élevé une sorte de diadème aussi en bois, lequel supporte une boule, laquelle soutient une croix qui est surmontée d'un coq.

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Je n'avais jamais vu en aucun lieu construction plus saugrenue que ce clocher, qui, examiné en bloc, ligurerait assez bien, n'étaient le coq et la croix, un biberon colossal.

Je parierais que le curé d'Annemasse est tout glorieux de son clocher, dont on doit trouver le modèle, en petit, dans les magasins de Darbo, breveté, passage Choiseul.

A Chêne, je me suis fourré dans une des voitures publiques à quatre places qui y stationnent et conduisent à Genève pour vingt-cinq centimes.

Au premier coup de cinq heures je mettais pied à terre «à Genève, près du quai de Longemalle.

Autrefois les filles de joie que l'on saisissait dans l;i ville étaient mises à mort en ce lieu. La sentence portait .

« Une telle sera liée et menée au port de Longemalle, et là noyée et submergée à la façon accoutumée. »

Cet usage barbare s'est conservé jusqu'au commencement du siècle dernier.

Aujourd'hui les femmes de mauvaise vie exercent dans la ville, sans nul empêchement, leur industrie

honteuse.

C<Bscalaî>c.

lancy, — il sept.

En Sortant de Genève par la Porte-Neuve, et en traversant la petite ville de Carouge, naguère savoyarde, et qui peut passer pour un faubourg de la capitale du eanton, j'admirais la campagne si plantureuse, si riante, si coquettement cultivée, couverte de tant d'habitations à la mine prospère, et je me reportais par la pensée aux temps néfastes où elle était ravagée par l'ambition tenace des ducs de Savoie; je croyais voir les récoltes et les maisons en flammes, les paysans exterminés, les escadrons lancés à travers champs et détruisant les espérances du cultivateur; j'entendais des gémissements, des prières et des malédictions.

Le sang et les pleurs coulaient de toutes parts.

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Et cela, parce que Genève voulait prier Dieu à sa guise et proscrivait la messe, parce qu elle entendait se gouverner elle-même et ne pas laisser prendre un pied dans son enceinte au monarque de Turin, qui réclamait le château de l'Ile, jadis occupe par les vidâmes de ses prédécesseurs !

Celte guerre de dévastations, de pillages, d'escarmouches réitérées, d'embuscades, de maraudes, de prises et de reprises de châteaux, entremêlée de trêves déloyalement rompues, d'armistices dérisoires, de traités de paix aussitôt violés que signés, dura environ un siècle.

A la tin le bon droit triompha, les ducs lurent obligés de renoncer à leurs injustes prétentions; le chat ne put dévorer la souris, la souris fut victorieuse. — Grand miracle que l'on n'a pas assez célébré !

Genève comptait tout au plus quinze mille habitants au dix -septième siècle, son territoire ne dépassait pas ses remparts ; livrée pour ainsi dire à ses propres forces, — qui étaient très faibles, si je puis ainsi parler, — abandonnée, la plupart du temps, de ses coreligionnaires de la Suisse et de ses alliés, regardée par les grands États du voisinage comme un foyer de désordre, de turbulence et d'hérésie, hermétiquement bloquée par les possessions de son ennemi éternel, elle lient tète, pendant près de cent ans, à des monarques régnant

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sur sept ou huit grandes provinces, ayant un riche trésor, alliés à plusieurs grandes maisons royales de l'Europe, pouvant lever de nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie, pouvant assiéger la ville par terre et par eau, elle les bat plusieurs fois, elle déjoue leurs ruses, leurs intrigues, leurs artilices, leurs machinations, elle évite leurs embûches, elle résiste valeureusement à maintes agressions, à maints assauts, elle triomphe des attaques traitreuses comme de celles qui sont faites ouvertement.

Quelques syndics, quelques bourgeois, quelques marchands disposant d'insuflisantes ressources, gênés dans leur action par le contrôle populaire, tiennent en échec une puissance et empêchent par l'union, la prudence, la vigilance et le dévouement, la réalisation de ses iniques et obstinés desseins.

Spectacle unique dans l'histoire des peuples, merveilleux, vraiment digne d'admiration î

La plus célèbre entreprise tentée contre Genève est celle de Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, en 1602, Henri IV régnant sur la France > François de Sales habitant Annecy, où il portait le titre d'évêque de Genève m partibus... haveticorum, et Théodore de Bèze, âgé' alors de quatre-vingt-quatre ans, gouvernant l'église genevoise. — Elle est connue sous le nom de Y Escaladé.1.

La relation authentique de cet événement extraordinaire, si malencontreux pour la Savoie, si heureux dans

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son issue pour Genève, doit naturellement trouver place en ma correspondance :

Le duc, voyant que ses tentatives au grand jour pour s'emparer de la ville n'avaient pas un bon résultat, résolut d'employer d'autres moyens, de l'attaquer nuitamment, sournoisement, de la surprendre dans son sommeil. Mais, si secrets que furent ses préparatifs, ils vinrent aux oreilles des amis de la c ité qui en donnèrent avis au Conseil, lequel resta dans sa sécurité et ne prit aucune précaution.

Les fortifications ayant été examinées, les fossés sondés par des émissaires savoyards, Charles-Emmanuel quitta Turin incognito, traversa en poste ses fitats et fit halte au pont d'Etremblière, attendant le résultat d une expédition qu'il eût dû diriger en personne.

C'était le 11 décembre, à la tombée de la nuit, les troupes savoyardes qui se composaient du régiment de la Val-d'Isère, fort de huit cents hommes, de quatre compagnies de cavalerie, de quelques gentilshommes et d'autres corps de Napolitains et d'Espagnols, commandés par Brunaulieu, gouverneur du bourg de Bonne, et par un général nommé d'Albigny, débouchent à pas de loup des gorges du Faueigny et suivent le cours sinueux de l'Arve, pour que le bruissement des eaux couvre celui «les armes; dans sa marche celte petite armée arrête tous ceux qu'elle rencontre et qui auraient pu donner

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