‹ Le tour de LémanChapitre 32 sur 53 · ESCALADE · texte numérisé non relu

ESCALADE

l'alarme aux Genevois endormis et se liant à la foi des traités.

Arrivés presque sous les murs de Genève comme des gens qui vont faire un mauvais coup, comme des voleurs qui, à la faveur des ténèbres, envahissent le domaine d'autrui, nos Savoyards, superstitieux comme on lest dans tous les pays d'ignorance, dérangèrent un pauvre lièvre qui dut faire de savantes évolutions pour sortir do leurs rangs et regagner les bois. Ils regardèrent cela comme un fâcheux présage. Plus loin des pieux plantés en terre leur causèrent une certaine frayeur, et ils craignirent d'avoir donné dans une embuscade; enfui, lorsque munis de claies et protégés par une nuit fort sombre ils se disposaient à franchir les fossés de la Gorraterie pour appliquer des échelles, assez habilement préparées, contre les murailles, une grosse volée de canards s'éleva à leur approche, mais ces oiseaux ne furent point aussi utiles à Genève que les oies l'avaient été à Rome, — comme le fait remarquer une histoire locale, où l'on trouve parfois des aperçus ingénieux et des réflexions piquantes. — Ils ne réveillèrent aucune sentinelle et ne dérangèrent nullement l'escalade (1).

(I) Le bastion «mis lequel étaient alors 1rs assaillants sr nommait Bastion de Voir. Tu verras par I.» suite <lo ce récit que do là partit le boulot qui acheva la délivrance de Conovo.

300 LESCALADK.

Les échelles sont dressées, ;m» jéstflte écossais, le P. Alexandre, exhorte les soldats à monter, il leur distribue des billets où sont écrits des passages des livres saints en les assurant qu'ils les préserveront de tout mal, et que chaque échelon est un degré qui les rapproche du Paradis.

Trois cents hommes escaladent les remparts et se hlotissenl le long des parapets, attendant quatre heures du matin, moment où un grand renfort de. troupes doit arriver d'Annecy et entrer par les portes qu'ils se proposent de leur ouvrir.

Mais les choses eurent un autre dénoûment.

Dieu veillait.

Vers deux heures et demie ou trois heures, une sentinelle genevoise, placée sur la tour de la Monnaie, à l'endroit où les fossés aboutissent au Rhône, ayant entendu des pas, donna l'alerte au corps-de-garde; un soldat portant une lanterne fut envoyé au bord du parapet et vit des hommes armés qui ne répondirent point à son qui vive! aussitôt il leur lâcha un coup d'arquebuse en criant de toutes ses forces : armetl armes! Mais on se jeta sur lui et il fut massacré, alors la sentinelle de la tour tira aussi sur les Savoyards.

Ges deux coups de feu furent le signal de la défense.

Cependant Brunaulieu et les siens voyant la mèche éventée se décident à attaquer immédiatement la ville

l'escalade. 307

de quatre cotés : aux portes Neuve, de la Tartasse, de la Monnaie et de la Treille, — celle-ci conduisait à la Maison-de-Ville, — afin de livrer passage aux troupes qui stationnaient sur les glacis de Plainpalais, et laissent à quelques compagnies la garde des échelles, toujours appuyées aux remparts.

Les treize hommes qui gardaient la Porte-Neuve ne voyant pas la possibilité de la défendre battent en retraite vers l'Hôtcl-de-Ville qu'il importe de sauver, mais l'un d'eux a la présence d'esprit d'abattre une herse de fer, ce qui empêcha un Savoyard de faire sauter cette porte au moyen d'un pétard.

Sans cette précaution d'un avisé soldat, c'en était fait peut-être de l'indépendance de Genève.

Ceci se passait pendant que Ton sonnait le tocsin à grand branle, que les bourgeois à demi-vêtus sortaient de leurs maisons et se ralliaient tant bien que mal à la lueur de quelques torches; des combats meurtriers s'engagèrent dans les rues, principalement à la Corraterie, à la Monnaie, à la Tartasse; partout les citadins eurent le dessus : les Savoyards furent tous ou tués ou faits prisonniers. Au moment où les fuyards se précipitaient vers les échelles et où leurs compatriotes et auxiliaires du dehors se disposaient à les gravir, un boulet tiré fort à propos du bastion de l'Oie et rasant la muraille brisa ou renversa les échelles,

l'escalade.

plusieurs de ces fuyards se jetèrent dans les fossés.

D'autres décharges à mitraille dispersèrent et anéantirent les bataillons postés à Plainpalais.

Le duc, que l'on avait eu le soin d'avertir de rentrée des trois cents hommes dans la ville sans coup férir, croyait déjà tenir Genève, chantait victoire, s'abandonnait à une joie qui fut hélas ! de bien courte durée, et venait d'envoyer dans plusieurs directions des courriers pour annoncer le succès de ses armes.

Il se retira précipitamment et repassa les Alpes, le chagrin et la honte au cœur.

Ce même prince, auquel on s'accorde à reconnaître de l'habileté, céda à la France la Bresse, le Bugey et le Pays-de-Gex (tout le territoire qui forme aujourd'hui le déparlement de l'Ain), en échange du marquisat de Saluées et de quelques châteaux.

Notre pays s'est agrandi peu à peu à l'orient, l'ordre providentiel de ses acquisitions successives a quelque chose qui frappe l'observateur.

Sous Philippe de Valois une cession lui donne le Dauphiné.

Sous Henri IV la Savoie est prise; un échange le rend maître du Bugey, de la Bresse et du Pays-de-Gex.

Sous Louis XIV la Franche-Comté et l'Alsace sont conquises.

LESCALADE. 309

Enfin, dans les temps modernes, la Belgique et la Savoie sont absorbées.

Ces deux États nous ont été ravis à l'époque de nos derniers désastres, alors que Napoléon, — objet d'un culte aveugle, fétiche de tant de gens, — nous faisait expier nos victoires par des défaites, nos succès par des revers, notre gloire par de la honte, notre grandeur par de rabaissement.

Je ne puis pas aimer l'illustre corse : quand je songe à Austerlitz je songe à Waterloo; quand je pense à l'entrée de nos armées à Vienne, à Berlin, à Moscou, je pense malgré moi aux deux invasions, aux alliés à Paris.

Revenons à l'escalade :

Théodore de Bèze monta en chaire, et de sa voix chevrotante de vieillard entonna un psaume d'allégresse et d'actions de grâces.

L'escalade coûta deux ou trois cents hommes au duc de Savoie et trente seulement aux Genevois.

11 m'est pénible de le dire : soixante-sept prisonniers savoyards, parmi lesquels se trouvaient quelques nobles, considérés comme des brigands, furent condamnés à mort et exécutés; pour satisfaire le peuple, dont l'exaspération était grande, et imprimer de la terreur aux ennemis, on plaça leurs tètes sanglantes sur des poteaux le long du boulevard de l'Oie.

i/kscalade.

C'était souiller la victoire.

Telle fut l'issue de la dernière entreprise de la Savoie contre Genève, qui institua une fête commémoralive annuelle en l'honneur de celte nuit de combats.

On conserve dans le musée de la ville la lanterne .du soldat qui lit une ronde et découvrit le premier les escaladeurs, et des échelles de ceux-ci; elles sont peintes en noir (précaution dont le but se comprend sans peine) et faites de plusieurs pièces s adaptant très bien, de sorte que l'on pouvait les allonger et les raccourcir à volonté; le bas est garni de pointes de fer au moyen desquelles on les planta dans le sol, et le haut de poulies couvertes de draps qui servirent à les dresser.

J'ai dirigé mes pas aventureux vers le riche village de Lancy, qui occupe une éminence touffue au-dessus d'une petite rivière, affluent de TArve ou du Rhône.

Le hasard m'a conduit ici et je lui en sais gré.

Je reviens à la ville que je quitterai décidément demain à l'aube pour visiter toute la rive gauche du Léman qui appartient en grande partie, comme tu le sais, aux Étals Sardes, et revenir par ce chemin à I^iusanne, commencement et fin de mes courses pédestres.

Voilà de bien longues lettres, cher Émilc, je crains que tu ne les trouves trop remplies; mais n'est-ce pas une insigne noirceur que d'envoyer du papier blanc à un ami ?.. .

Cologng. — fynmance. — 3u$$ç.

Jumv, — Î8 srpt.

Je t'écris, mon cher ami, d'une bourgade heureuse, agréable, éparse dans une plaine, — à l'extrémité nordest du canton, entre le lac qui va toujours s' élargissant et la montagne des Voirons, boisée depuis sa base jusqu'à son sommet, — près d'une forêt étendue, percée de longs corridors de verdure qui se coupent régulièrement.

On pouvait autrefois y chasser le daim, le chevreuil et le sanglier, elle est maintenant, à ce que l'on m'a dit, fort peu giboyeuse. Il faut l'attribuer sans doute aux trop nombreux chemins qui la traversent.

Jussy formait avant la Réformation un fief des évêques de Genève enclavé dans la Savoie ; des fossés marécageux sont tout ce qui reste du château épiscopal, qui fut

312 col(m;ny. — hekmanck. — jusst.

toujours hostile à Genève depuis que ses habitants eurent secoué le double joug du despotisme religieux et du despotisme politique.

Les catholiques, soit ducaux, soit épiseopaux, qui harcelèrent si longtemps et si opiniâtrement la ville, avaient pour refuges et places d'armes trois donjons dans lesquels ils se jetaient quand les habitants de la ville faisaient des sorties : Gaillard, Jussy et Peney.

La vindicte populaire a soufflé sur ces repaires et les a réduits en poudre que le vent des âges s'est charge de balayer.

J'ai quitté Genève la vaillante, la sa vante, la belle et la fière, de grand matin, par un temps sombre et venteux, fort propice aux réflexions graves et vagues. Mes épaules, déshabituées du havre-sac par quelques jours de repos, de petites promenades que j'ai faites le corps et l'esprit débarrassés de tout fardeau incommode, furent bientôt fatiguées de la pression des courroies, du poids de mes hardes, et m'imposèrent de fréquentes étapes sur ces bancs publics que l'on trouve à l'embranchement des routes, aux lieux ombragés, presque toujours près d'une limpide fontaine, et qui attestent la paternelle bonté des gouvernants pour les paysans, les laitières, les piétons, les promeneurs, les voyageurs pédestres, les gens de toute espèce portant hottes, corbeilles, bissacs et havre-sacs.

COLOGNY. — HERMANCE. — JUSSY. 313

Au-dessus du banc, à la hauteur d'une lète d'homme ou de femme, est un étagère pour recevoir l'objet que I on porte et que l'on veut déposer un moment.

Rien de semblable chez nous.

Pourquoi ?

Belle demande !...

Parce qu'il est plus difficile de cultiver avec soin un grand domaine qu'un petit, d'entretenir une grande maison qu'une petite. Les administrateurs de Genève ont tout sous les yeux et sous la main, rien ne leur échappe; ceux de nos départements n'ont rien sous les yeux et rien sous la main : ils sont changés fréquemment, ils ignorent les besoins de leurs administrés, ils s'intéressent médiocrement à une contrée où ils ne sont pas nés, dont un caprice de l'autorité supérieure peut les arracher inopinément, et puis ils ont à exploiter un trop vaste champ d'affaires.

Notre pays, en raison de son étendue, est le pays des grands intérêts généraux. — Nous nous occupons bien plus des choses d'ensemble que des objets de détail.

A Genève règne une philanthropie pratique, l'instinct tendre des besoins et des commodités de chaque classe : le Genevois, fier à l'excès de sa patrie, aime que les étrangers la vantent et l'admirent, c'est là sa petite vanité, je le sais, et ne puis l'en blâmer, car il aime aussi ses

314 <:ol(m;ny. — HERMANCE. — jtssy.

semblables, tout concourt à me le prouver. Sans doute il a ses travers, ses ridicules. — Kli î n'avons-nous pas les nôtres ? qui n'a pas les siens ! — Mais on nourrit trop de préventions, trop d'idées fausses contre lui.

(ienève est une ville que je n'ai jamais quittée sans regrets et sans former le projet d'y revenir; quiconque s'en éloigne lui dit plutôt : au remir! qu'adieu.

Ainsi disais-je ce matin en sortant de son enceinte par la porte de Rive et en me dirigeant par les Eaux- Vives vers l'adorable coteau de Cologny qui lait face à celui de Prégny, non moins adorable; que j'aime ces deux collines séparées par la partie la plus étroite du lac, qui rellète leurs innombrables maisons de plaisance, leurs parcs, leurs jardins et leurs bocages ravissants!...

Le village de Cologny (Colonia, disent les partisans d'étymologies romaines) est traversé par la route du Simplon, qui suit le littoral chablaisien; la commune renferme trois villas célèbres par les personnages qui les ont habitées : l'une fut la résidence de J. de Muller, auteur de V Histoire des Suisses (campagne Tronchin); l'autre de lord Bvron (campagne Diodati) ; la troisième du banquier genevois Clavière, qui joua un rôle dans notre première révolution, et qui se donna la mort pour ne pas monter sur l'échafaud de 1793.

colouxy. — iiehmanck. — jissy. 315

En suivant la rouit' je suis arrivé à Vesenaz, où j'ai remarqué une maison de paysan qui a dû être jadis un logis de noble; elle est flanquée d une tour ronde, atteinte d'obésité par affaissement, et ornée de galeries extérieures, de bois à jour d'un charmant effet rustique.

Je me suis mis à roder à l'en tour, cherchant un point de vue convenable pour la dessiner, mais comme il eût lallu faire couper un gros noyer et pratiquer une trouée dans un mur de clôture, pensant que le propriétaire leurrait bien être assez peu complaisant, assez peu ami des arts, pour s'y refuser, j'ai passé outre.

Le temps était entièrement brumeux, il faisait un grand vent, parfois il tombait de petites ondées d une pluie line, et de grosses vagues d'émeraudes à la crête d'argent couraient vers (ienève poussées par la bise.

Je cheminais les mains au fond de mes goussets, le bâton sous le bras, le manteau sur les épaules, quand j'entendis la métallique mélodie d'une sonnerie de paroisse, qui venait du centre des terres, en tirant vers la montagne.

Son intonation plaintive, qui avait quelque rapport avec celle de Lavigny, était triste, gémissante; ces « loches pleuraient sans doute un trépassé; je conjecturai qu'elles jouaient dans le ton de sol mineur. Le même rythme fort simple se reproduisait sans cesse.

Le Si el le sol, sur lesquels roulait toute la mélopée,

31 G <;olo<;ny. — hkrmanck. — jissy.

se trouvèrent à l'unisson de la disposition mélancolique de mon esprit.

Par un temps pareil je devais entendre une sonnerie pareille.

— Où sonne-t-on les cloches, là-bas? demandai-je à un enfant qui passait.

— A Meiny, me répondit-il, c'est un village catholique.

H m'importait peu qu'il le fût ou non.

Pensant que celte musique métallique ne pouvait être que celle d'une de ces bonnes vieilles églises campagnardes qui font songer à Dieu bien mieux que les temples païens de Notre4)ame-de-Lorette, de la Madeleine etde Saint-Vincent-de-Paul, je me détournai de ma route ; je ne trouvai qu'une église des plus ordinaires, avec un clocher carré parfaitement neuf et blanchi à la chaux.

D'où je conclus qu'il ne faut pas juger de la figure des gens par leur voix.

En regagnant la route, j'ai failli m'embourber dans une plaine vaseuse pour voir les presque imperceptibles restes de Rouelbau ou Roillebau, château de chasse des ducs de Bourgogne, qui s'élevait autrefois au milieu des marais.

J'ai passé ensuite à Bellerive, — vaste maison d'exploitation rurale, à gros pavillons épais et lourds, sur une saillie du rivage, vis-à-vis de (ienthod.

COLOGNY. — I1ERMANCE. — JL'SSY. 3 ( 7

C'était une abbaye de religieuses de l'ordre de Citeaitx, qui fut détruite par les Genevois et les Bernois en 1530. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, voulut établir là, en 1671, un port et une citadelle riveraine pour nuire au commerce de Genève et inspirer en même temps à cette ville des alarmes au sujet de son indépendance.

Cette fantaisie faillit rallumer la guerre.

Après avoir longé longtemps une grève de galets et de sables battus furieusement par les eaux agitées du lac, et traversé de boueux sentiers qui traversent un amphithéâtre de vignes, j'ai atteint le gros village d'Hermance à l'extrême frontière du canton de Genève, sur un terrain fort inégal qui s'abaisse de la route au Léman.

Ce village catholique, cédé en 1816 par la Savoie au canton de Genève, est près d'un ruisseau qui porte son nom ; on y remarque la très grosse, très antique et très haute tour ronde, construite avec de solides blocs de silex, qui le domine et qui dut faire partie du château de ses anciens barons ou des murs de son enceinte. Cette construction, quoique fort élevée, l'est pourtant moins qu'autrefois; le propriétaire de la campagne dans laquelle elle est enclavée a eu l'originale idée de créer à son faîte actuel un jardin planté d'arbres. J'ai contemplé longtemps d'en bas les vigoureux sapins

3 1 8 COUKiNY. — IIEHMAXCK. — Jl SSY.

qui, juches sur ces murailles brunies, tremblaient à l'orage, puis j'ai gravi l'escalier pratiqué dans cet énorme tube de pierres et suis allé m asseoir sur la plate-forme, d'où Ton découvre les deux bords, là je me suis pris à faire ces réflexions :

N'est-il pas fâcheux, n'est-il pas malheureux que cette vallée du Léman ne forme point un seul et même État? Les rapports des Savoyards et des Vaudois sont gênés, entravés, difficiles; il faut l'attribuer aux douanes sardes et à la dilférence radicale de l'organisation politique dé ces deux peuples, qui n'en formèrent qu'un sous le sceptre des derniers comtes et des premiers ducs de Savoie.

Don nombre d'habitants de la rive droite, — c'est-àdire du Pays-de-Vaud, — n'ont jamais mis le pied sur la plage opposée, et beaucoup de Savoisiens qui pourraient se rendre en peu d'heures à Lausanne ne connaissent cette ville que de nom.

iV est-ce pas inimaginable?

M. Joseph Bard fait remarquer dans son excellente notice sur Genève, publiée dans la VêttUt d'Arles, que les noms de la plupart des localités qui entourent cette ville sont d'une euphonie, d'une grâce toute charmante, — et il cite, à l'appui de son dire, ceux de r.olognv, dliermance, de Chambézy, de Prégny. —

COLOGNY. — HEHMAMK. — JISSY. 319

Cela ne m a jamais étonné le moins du monde. — A «le si doux lieux il faut nécessairement de doux noms.

D'Hermance je me suis dirigé vers Jussy par Veigy, Foncenex, — villages de Savoie, — et par celui de Gy qui dépend de Genève. Le premier m a rappelé François de Sales, dit Vapôtre du Cliablais, qui préféra, — au grand déplaisir de ses parents, — prendre la soutane que de prendre pour femme M"c de Veigy, Mlle d'un conseiller d'État du duc de Savoie, et juge-mage de la province. Les auteurs qui ont écrit la vie de cet évoque ne manquent pas, selon l'usage, de lui faire un grand mérite de son renoncement et de nous représenter la dédaignée demoiselle comme une personne accomplie de tous points.

Entre Gy et Jussy on trouve le Crèt, petit château à deux sveltes tourelles, sur un monticule de vignes; il est surmonté d une lanterne et n'a presque pas de fenêtres, sa terrasse tournée au midi supporte deux pavillons symétriques.

Une maison sans fenêtres, n'est-ce pas une tète sans yeux?

Gette seigneurie appartint, vers le milieu du quatorzième siècle, à la maison de Blonay, une des plus anciennes de la vallée du Léman, et, au dix-septième siècle, à Théodore Agrippa d'Aubigné.

320 GOLOGXY. — HERMANCE. — JUS8T.

Il faut, mon cher Émile, que je te conte ce que m'a conté l'hôtesse d'une auberge de Jussy tout en recousant les boutons de mon habit de voyage et pendant que je soupais; il s'agit de la déception amère et digne île compassion d'un pauvre garde champêtre, j'en suis la cause, voici en deux mots le fait :

I n peu avant la chute du jour je rôdais à travers les prairies et sur la lisière des vignes qui entourent le château du Crét, cherchant un endroit propice pour \e croquer tout à mon aise; pendant ce temps-là j'étais épié sans m'en apercevoir par un garde qui, blotti je ne sais où, ne perdait pas de vue un seul de mes mouvements et me croyait fort disposé à croquer, — non pas le petit manoir de d'Aubigné, — mais des raisins, car on n'a pas encore commencé les vendanges.

Bon! se disait ce vigilant et digne fonctionnaire public, voilà un maraudeur qui s'apprête à remplir son havre-sac, il s'assure que personne ne l'observe avant

de faire son coup il y met de la précaution mais

ça n'empêche pas que je vais te pincer, te prendre en flagrant délit, te faire un bon petit procès-verbal, te conduire chez monsieur le syndic... ah! mais oui...

Et le brave homme se frottant les mains, souriant à la chère gratification qu'il avait en perspective, me suivait sans bruit, se glissait derrière les arbres, dans les fossés desséchés, se courbait pour être caché par les buissons,

COLOKNY. — HERMAKCE. — Jl SSY. 321

exécutait patiemment, — toujours à mou insu, — les

marches et les cou ire-marches d'une stratégie savante.

Il voulait gagner sa journée. — Quoi de plus juste! ne faut-il pas que chacun vive de son métier, de son industrie ? qu'un av oué instrumente, qu'un huissier proteste et qu'un honnête homme de garde verbalise ? — Mais ô désappointement inénarrable! ô stupéfaction ! o déception ! ô chagrin ! il me voit quitter tout-à-coup mon havre-sac, planter en terre mon gourdin, m asseoir sur l'herbe, tailler mon crayon, ouvrir mon album et dessiner le château.

Cela ne faisait nullement son affaire, comme tu dois le penser, aussi fut-il penaud, attrapé, désappointe plus que je ne saurais le dire.

Quel mauvais procédé envers ce malheureux!... lui faire perdre son temps... le voler en ne volant pas... le priver méchamment d une légitima rémunération sur laquelle il comptait...

En bonne justice je lui devrais une indemnité!

Il est venu piteusement, l'oreille basse, conter sa triste déconvenue à mon hôtesse, qui s'est empressée de m'en faire pari.

Voilà comment j'ai su la chose, comment j'ai appris mes torts.

Parallèle et Contraste.

!>»• la lour de Langiii.— 28 sept

Me voici en pleine Savoie, c est-à-dire en pleine monarchie absolue.

Du haut du piton arrondi, très escarpé, rocheux et boisé tout à la lois, qui se détache, à une grande hauteur, de la montagne des Voirons, forme une saillie vers le coteau cultivé de Boisy et porte les restes de Langin, — maison-forte, parfaitement cylindrique autrefois et que le temps a coupée par le milieu du sommet à la base, a rendue ruine demi-circulaire, x— ma vue se promène sans obstacle sur le Chablais qui est à mes pieds, que je vais parcourir dans toute son étendue, et sur le littoral du canton de Vaud dont j'ai parcouru à peu près les deux tiers.

$M IVUtU.LKLK HT CO.XTUASTK.

Je ne puis m'empècher d'établir entre ces deux pays l>;iignés par le même lac, enfermés dans la même vallée, si voisins l'un de l'autre, un parallèle duquel ressort le plus tranché des contrastes.

Commençons par la catholique Savoie :

Je n'ai certes aucune défavorable prévention contre elle, — je m'empresse de le dire, — et je ne veux rien exagérer.

Ici, la terre est généralement mal cultivée, et l'on remarque je ne sais quoi d'indigent, même dans les endroits où le sol est riche et jouit d'une très bonne exposition. L'extérieur des habitations est misérable et délabré, l'intérieur d'une malpropreté repoussante; partout l'on rencontre d'affreux mendiants, des guenilles, des goitres, des faces où se lit le crétinisme; les routes sont mauvaises, souvent impraticables; les paysans ont un aii* honnête et candide, il est vrai, mais celte honnêteté parait trop humble, trop respectueuse, trop timide, trop servile; cette candeur trop niaise et idiote : ( liez ces gens tout semble timoré, comprimé, étoullé ; on n'ose rien penser, rien dire; on parait arrivé à ce point de torpeur intellectuelle, d'engourdissement moral qui ne laisse pas la conscience de la position, la faculté du désir, de l'espérance qu'un jour pourra venir 1ère de la régénération sociale, de l'émancipation politique, de la liberté.

Y aurait-il des peuples créés et mis au monde pour vivre sous un gouvernement despotique, sous le régime du bon plaisir et de la prêlraille.

Ils se trouvent heureux ces excellents Savoyards, laillahles, corvéables et pendables à merci ; ils chérissent leur prince et leur religion, ils vénèrent leurs curés, leurs brigadiers de carabiniers royaux, et paient, dit-on, |>eu d'impôts.

Cela doit suffire au bonheur.

Les fonctionnaires publics ou les gens qui ont besoin du gouvernement sont tenus daller à la messe, à vêpres, à confesse, de se servir de rosaires et de faire des génuflexions dévotes devant les madones, les croix énormes qui se dressent partout, surchargées de joujoux pieux et lardées de reliques.

Bagatelle !

La plupart des journaux de France sont interdits comme entachés de libéralisme.

Bagatelle !

Il n'est permis d'imprimer ou d'importer que les livres propagateurs d'une littérature stupide, les produc tions jésuitiques, les cagotes absurdités.

Bagatelle !

Il n'existe point de liberté des cultes, point de liberté de conscience, point de liberté de la presse, point de liberté d'enseignement, point de liberté

individuelle... aucune espère de liberté, en un mol. Bagatelle !

Il n'y a pas de mariage civil, ce qui fait que les prêtres peuvent empêcher qu'un impie ou philosophe, — c'est tout un pour le clergé, — ne prenne femme.

Bagatelle !

Dans l'armée, le mérite est inutile pour avoir de l'avancement, mais la naissance est indispensable : il faut nécessairement être noble pour porter les épaulettes d'oflîcier.

Bagatelle !

Les protestants ne peuvent pas devenir propriétaires sans une permission expressé du roi qui l'accorde fort rarement.

Bagatelle !

J'oublie probablement plusieurs autres bayatelles, mais en voilà assez.

Vivent les chaînes, les menottes, les baillons et les haillons, l'obéissance passive, l'obscurantisme, les ténèbres !...

Savoyards ou Savoisiens, vous faites mon admiration, en vérité; votre duché touche notre monarchie constitutionnelle et les cantons suisses, agrégation de républiques, pourtant aucune aspiration vers l'affranchissement ne vous tourmente, notre esprit libéral n'a pu pénétrer chez vous, même mitigé; avant tout vous

voulez conserver un repos qui ressemble à la léthargie, à la paralysie . vous n'êtes pas précisément morts, mais vous ne vivez point.

Ot état vous convient... grand bien vous lasse!

Quand le hou roi Charles-Albert a traversé les monts et visite sa fidèle Savoie, ses loyaux sujets qui habitent ce coté des Alpes, il rencontre partout des cavalcades d'honneur, des harangues, des arcs de triomphe faits «le feuillage et de fleurs, des fêtes, — non pas seulement officielles, — des compliments sincères, des acclamations unanimes d'amour, de respect, de joie, de reconnaissance /...

0 bonhomie savoisienne! allobrogique simplicité!

La Savoie me parait d'autant plus malheureuse qu elle a perdu à peu près tout sentiment de son malheur, de sa maladie jwissée à l'état chronique ; d'au Unit plus à plaindre qu elle ne se plaint guère.

Elle récolte les fruits de l'alliance étroite du pouvoir et de l'Église, ou, pour mieux dire, de leur complète fusion .

A peu de chose près, le fond du régime sarde, c'est la féodalité :

Prépondérance du clergé, hauts emplois dévolus à une caste; édits, décrets, lettres-patentes du monarque qui ont force de loi ; peu de petites propriétés, beaucoup de domaines seigneuriaux trop vastes pour être cultivés

avec soin, et que leurs maîtres, vivant à la cour dr Turin, visitent rarement, laissent à des fermiers ignares et routiniers.

Transportons-nous maintenant par la pensée sur l'autre rivage, dans le protestant canton de Vaud : ici le spectacle change brusquement, on se figure être à cent lieues du Chablais, l'on a peine à en croire ses yeux, l'on est émerveillé et l'on se demande pourquoi cette prospérité générale d'un côté, et de l'autre cette complète misère? pourquoi Dieu, si contraire à ses enfants de la rive gauche, se montre si propice à ceux de la rive droite?

• Mais ne cherchons pas à sonder ce mystère.

Le canton de Vaud, beaucoup moins fertile naturellement qu'une grande partie du Chablais, est cependant plus riche, l'agriculture ne laisse rien à désirer, les villages sont bien bâtis, il y règne une certaine élégance et un ordre parfait, l'instruction première est répandue dans les classes inférieures, la mendicité n'existe point, les costumes des paysannes montrent une coquetterie champêtre qui plaît, il y a de la distinction jusque dans la forme évasée des hottes d'osier et des branles à vendanges.

Les Vaudois sont en possession de toutes les libertés qu'une nation puisse désirer et se montrent jaloux de

I\\ H AliLÈLE ET CONTRASTE.

1rs conserver; les Savoyards au contraire n'en possèdent aucunes, et, plongés dans une apathie complète, une indifférence profonde on un découragement absolu, ne font rien pour devenir indépendants.

A quoi attribuer une dissemblance si prononcée, si frappante, et que personne n'oserait nier à moins de fermer les yeux à l'évidence?

La réponse est facile .

A la différence de religion et de gouvernement.

Chez les protestants on moralise l'homme, on l'éclairé, on le civilise, on lui apprend à vivre en société, on lui prêche non seulement l'Évangile, mais encore on lui recommande tout ce qui concourt à le rendre heureux, à faire le bonheur de ses semblables. — On lui parie de l'autre vie, mais aussi de la vie terrestre et des devoirs réciproques que nous impose celui de qui nous la tenons; enfin on le nourrit de la pure parole divine sans alliage de patenôtres vaines, de momeries inutiles, de cérémonies théâtrales, d'impudentes charlalaneries.

Chez les catholiques, on lui fait adorer du bois, du fer, de la poussière, des os, du marbre; on lui impose des pratiques étroites et sottes, — traditions des temps d'ignorance et de superstition; — on étouffe l'esprit, l'intelligence et la raison, qui nous ont été donnés pour que nous en fassions usage; on recommande une niaise crédulité, une foi bête, une aveugle et sourde soumis-

sion; on énerve, on abrutit, on épouvante, on ne parle que de l'existence éternelle, et on ne cherche point à conseiller, à prescrire ce qui pourrait rendre moins dure

celle d'ici-bas.

Considère l'Europe, mon ami... Quels États sont les chefs de (ile de la civilisation ?

L'Angleterre et la France.

L'Angleterre d'abord... — il faut le dire franchement et ne pas nous faire illusion par amour-propre national, — l'Angleterre, pays réformé; la France ensuite, pays catholique... de nom, — car il ne sufiit pas d'être né dans la religion romaine pour se dire catholique, il faut croire et pratiquer; or, en réalité, la grande majorité' des Français est indifférente, pour ne pas dire incrédule.

Quel rôle jouent dans le monde aujourd'hui les nations très catholiques : l'Espagne, le Portugal, l'Italie, la Belgique, la Sardaigne?

Le dernier.

Ceci, à mon sens, est fort significatif.

En jetant un coup-d'œil impartial sur la Confédération helvétique, on voit que les cantons protestants, savoir: Genève, Berne, Vaud, Neufchàtel, Argovie, Baie, Zurich sont riches, florissants, heureux, civilisés et éclairés, tandis que les cantons catholiques de Fribourg, Valais, Lucerne, Schvvitz n'ont pas atteint, à beaucoup près, le même degré de prospérité et de lumières.

\xxv

iHiraclcs Des tairons.

Maeliilly.

Sur la froide cime des Voirons, parmi les sapins et les hêtres pressés, dans une alpestre solitude il y a un ermitage auquel je n'ai pas voulu prendre la peine de monter, — car je suis un pèlerin profane, — et dont l'histoire merveilleuse et édifiante se trouve tout au long relatée dans la vie de saint François de Sales, par Auguste de Sales, qui était, si je ne me trompe, le neveu du bienheureux.

Je t'envoie des fragments de ce récit empreint d'une grossière superstition, mais qui a parfois la poésie d'ignorance qui prèle du charme à certaines légendes; il y est question fréquemment de Langin d'où je descends :

« Du temps des Allobroges, on adorait là haut une

MIHVCL1.S DES VOUIONS.

idole clans laquelle le démon parlait, comme faisait la statue de Jupiter sur le Mont-Saint-Bernard.

» Ces autels lurent renversés jnir deux des premiers évoques de Genève, lorsque le christianisme s'inlroduisit dans les Gaules et en prit possession.

» Cependant le malin esprit ne quitta pas tout-à-fail la montagne de Votron; mais sous la ligure d'un horrible sanglier il exerçait sa rage sur tous ceux qui se hasardaient d'y monter : c'est pourquoi nul n'osait s'avancer trop avant dans le bois, à moins qu'il ne fut sorcier ou qu'il n'eut fait quelque pacte avec le diable. Le seigneur de Langin, village voisin, avait son château presque à mi-cote, et on en voit encore aujourd'hui une fort haute tour au milieu de plusieurs masures. L u jour ce seigneur voulant faire le hardi, et accusant quelques gentilshommes d'avoir peu de courage, lit tant qu'il les attira à la chasse dans ce lieu. A peine fut-il arrivé à la cime de la montagne, que voilà le sanglier qui se jette sur lui avec fureur, qui le déchire cruellement; et il le maltraita d'une telle sorte, qu'il demeura comme mort sur la place. Bien loin que ses compagnons eussent le courage de le secourir, ils gagnèrent au pied très promptement et s'enfuirent l'un d'un côté, I autre de l'autre.

>» Alors le Seigneur de Langin, détestant sa témérité, jeta les yeux vois le ciel et lit un vœu à la très sainte

MIRACLKS DES VOUIONS. 333

Vierge de lui faire bâtir une chapelle au même lieu, si par ses prières et son intercession celte bête farouche pouvait être tuée ou chassée, et si lui pouvait échapper à tant de plaies dont il pensait que la moindre était mortelle. La Sainte-Vierge ne lui refusa pas son secours; car, quoiqu'il fût sur le point de rendre l ame, il recouvra assez de force pour se retirer en son château.

» Mais lorsqu'il fut question d'exécuter son vœu et de faire bâtir une chapelle, il y trouva de grandes difficultés; personne ne voulait entreprendre l'ouvrage, tant la crainte avait saisi tous les cœurs. Enlin il s'adressa à l'évèque de Genève et le pria d'envoyer quelque prêtre pour faire les exorcismes sur la montagne de Voiron, parce qu'on ne pouvait s'imaginer que le sanglier fût une bête naturelle. L'évèque députa le prêtre le plus pieux et le plus habile exorciste qu'il connut, et lorsqu'il fut monté et qu'il eut fait toutes ses oraisons, ses conjurations, ses bénédictions et cérémonies, il lit dresser une cabane sur le lieu pour attendre de pied ferme le perturbateur, se confiant sur le secours de Dieu, par l'autorité duquel il entreprenait le combat. Mais ayant parcouru toute la montagne pendant trois jours et n'ayant entendu aucun bruit, ni rien vu d'extraordinaire, il ne douta point que l'ennemi n'eût abandonné la place. Eulin, il descendit et assura le seigneur de Langin que s il voulait accomplir son vœu.

il le pouvait faire sans crainte, et que la laveur <le la Heine des anges lui en donnait le moyen. ■

Voilà pourtant une des aventures toutes simples,

— mais réputées alors merveilleuses, surnaturelles, — qui faisaient prendre à nos pères la pieuse et méritoire fantaisie de fonder un monastère et d'accorder des rentes à de saints fainéants.

Les plus célèbres couvents tirent leur origine d'un conte absurde, d une croyance superstitieuse, d'une terreur populaire, d'une imbécillité d'esprit.

Ici nous voyons un châtelain qui, se donnant le noble plaisir de la chasse, est grièvement blessé par un gros sanglier que l'on prend pour le diable; les prêtres,

— en tout temps prêts à tirer parti des faiblesses des âmes timorées et maladives, à changer en miracles, en prodiges les événements les plus communs, — accourent le goupillon à la main, commencent leurs exercices, leurs tours de jongleurs. Le sanglier a jugé à propos d emigrer, on attribue sa disparition à l'eau bénite et aux patenôtres, — cela va sans dire, — l'Église enregistre un miracle de plus, et les lidèles s'abandonnent à la jubilation.

Dans cette affaire le clergé n'eut pas à déployer une bien grande habileté, les choses allèrent à souhait. Bref, le sire de Langin fonda sur la montagne un ora-

MIRACLES DKS VOUIONS. 335

toire et un ermitage dédiés à la Vierge, « pour lui et pour un compagnon, » s'y retira, « ne se réservant de tous ses revenus que ce qui était nécessaire pour la vie qu'il entreprenait... » établit une bonne fondation, — chose essentielle! — fit de grandes aumônes et ordonna par testament que lorsqu'il viendrait à décéder son corps serait inhumé dans sa petite chapelle, que les corps de ses successeurs et héritiers mourant à Lmgin seraient au moins portés devant l'image de Notre-Dame avant d'être enterrés autre part...

Telle fut l'origine de ce moutier.

Les Bernois s étant emparés du Chablais détruisirent les couvents de cette province, chassèrent les ermites des Voirons, « emportèrent par un horrible sacrilège les vases sacrés, les habits, meubles, papiers de fondation, donations, ventes, privilèges, indulgences et autres droits, mirent le feu aux bâtiments et les détruisirent entièrement, jusqu'à faire rouler les pierres par la montagne. »

Les miracles continuèrent alors de plus belle : Un nommé Jean Burgnard, du village de Brens, qui s'était fait protestant, avait voulu servir de guide aux Bernois dans leur expédition et montra beaucoup d'acharnement contre la statue de la Vierge. 11 l'arracha de l'autel, lui mit une corde au cou et la traîna igno-

336 MIRACLES DES VOUIONS.

minieusement sur la pente raide de la montagne en lui tenant ce langage :

— Viens après moi, petite Maure; si lu as autant de pouvoir qu'on ledit, montre-le maintenant... Pourquoi te laisses-tu traiter de la sorte, que ne te défends-tu ?

Comme il disait ces mots la statue s'arrêta, et il lui fut impossible de la tirer en avant, bien qu'il se trouvât dans un pré glissant et rapide. Alors il tourna la tète pour voir ce qui la retenait là, et demeura dans cette posture, de plus perclus subitement d'un bras et d'une épaule. Il dut abandonner sa capture et demeura estropié et difforme jusqu'à la lin de ses jouis.

Quant aux soldats bernois qui avaient dévasté l'ermitage, ils périrent tous misérablement à quelque temps de là.

Os faits, présentés comme des manifestations de la colère céleste, furent relatés dans les registres publics de la ville de Thonon, par ordre du duc de Savoie, lors <le la conversion du Cbablais.

« Mais voici encore une autre merveille, ajoute Auguste de Sales : 11 y avait une grosse cloche que l'on pouvait entendre de Genève et de Lausanne; les hérétiques l'ayant démontée et ne pouvant pas l'emporter, parce qu elle était trop pesante, ni la mettre en pièces, la roulèrent dans un vallon que l'on appelle le bois de Lajoux, avec le dessein de la venir reprendre

Mlll\< I.KS DES VOIRONS. X\7

le len domain : n'était au commencement du mois d'août ou les chaleurs sont extrêmes; néanmoins toute la nuil il tomba une si grande quantité de neige, seulement sur eel endroit de la montagne, que les soldais étant do retour ave*c dos eordes et des marteaux pour rompre et emporter la cloche ne purent jamais retrouver aucun sentier, ni connaître en aucune Façon où elle était, et qu'ils furent contraints do s'en retourner d'où ils étaient venus.

•> Quelque temps après, la neige étant fondue, un paysan de Boëge, nommé Chevalier, à qui la place appartenait, la trouva, et présentement elle est dans le clocher de l'église paroissiale pour être rendue à l'ermitage. »

La statue fut retrouvée par un religieux de l'ordre de Saint-Augustin.

Quand l'ermitage eut été rebâti, « la dévotion recommença avec une si grande ferveur, que les hérétiques étant indignés liront tout leur possible pour empêcher les saints exercices que le peuple de Faucigiiy y faisait. Mais les habitants de Boëge et d'autres paroissiens du voisinage s'y rendaient en armes, surtout le jour de la Visitation, et par do continuelles défenses donnaient le loisir de célébrer les messes et les autres ofliees divins, à la consolation des pauvres catholiques. »

L'explication du miraele de la neige est facile :

Quiconque a parcouru les Alpes sait qu'en été, après

l'orage, on voit souvent le sommet des hautes montagnes blanchi de frimas, qu'un seul beau jour suflit à fondre.

La température est extrêmement variable dans les |>ays montueux.

Le religieux qui avait retrouvé la statue s'établit dans le nouvel ermitage et le céda en mourant aux Pères Jean du Vern.iv et Jean Grillet. Le premier, désirant obtenir du pape des indulgences pour les pèlerins qui visiteraient l'ermitage, se munit de lettres de recommandation de François de Sales, son évêque, et prit le chemin de Rome, habillé d'une soutane grise, pardessus laquelle il portail un petit manteau de cuir noir.

Vient ensuite le chapitre des tentations, je laisse parler Auguste de Sales :

« Cependant le frère Grillet, qui était resté seul, eut beaucoup à souffrir. L'hiver fut si rigoureux et les neiges si hautes, que presque tout le carême il ne put sortir, et qu'il demeura sans pain, sans feu et sans secours.

» Le malin esprit, prenant occasion de celte fâcheuse solitude et nécessité, n'oublia rien pour le faire tomber dans le désespoir; il lui Ht éprouver les mêmes insolences qu'au grand saint Antoine, car il venait jour et nuit avec d'horribles hurlements, rugissements et tintamarres; il frappait contre les murailles de la cellule, comme si c'eût été un tambour; il imitait tantôt le jappement des chiens, tantôt le miaulement «les chats; il

MIR.MXES DKS VOUIONS. 339

chantait des chansons profanes et lascives, tantôt avec la voix d'une jeune fille, tantôt avec celle d'un homme; il remplissait la chambre de crapauds, de serpents et d'autres bètes venimeuses; il contrefaisait des disputes et des querelles, et ébranlait tout L'ermitage.

» dépendant il ne put jamais ébranler le dévot ermite... <>

Au risque de passer pour un homme profondément sceptique, pour un mécréant, je vais te dire en peu de mots, mou cher Emile, ce que je pense de tout ceci :

Les hurlements, rugissements et tintamarres qu'entendait le reclus étaient, selon toute apparence, ceux des loups et des ours rodant autour de la cellule et flairant de la chair humaine; quant aux chansons profanes et lascives, aux disputes et aux querelles, il faut les mettre sur le compte «l'une imagination exaltée, fébrile, troublée par la solitude, l'horreur du paysage, les visions, privations, hallucinations, cogitations, intuitions et macérations cénobitiques.

« Le Père du Vernay étant de retour de Home avec tout ce qu'il avait désiré, le diable redoubla ses attaques envers les deux serviteurs de Dieu; et ne se contentant |»as de les tourmenter au dehors, il les battait, les secouait, les tirait par les pieds et les jetait par terre, se

.Mi) MIRACLES DES VOIRONS.

présentant à eux en grommelant comme un gros chai noir elVarouehé (1); quelquefois il venait silller à leurs oreilles comme un brigand, et continua fort longtemps telles ou pareilles insolences et singeries, à l'étonnement d'un chacun, et en particulier des prêtres voisins, qui allaient par intervalle visiter, consoler et encourager ces pauvres ermites, et qui contribuèrent beaucoup à leur bâtiment. ■

François de Sales donna un règlement définitif, des constitutions écrites à ces solitaires, qui auparavant « vivaient à leur fantaisie; » il leur prescrivit dans quinze articles comment ils devaient employer le temps, prier, se mortifier, se discipliner ; il voulut qu'ils exerçassent l'hospitalité, qu'ils observassent le silence et fussent vêtus « d'une soutane de drap blanc battant sur les talons; sur la soutane, d'un manteau en façon de rochet jusqu'à mi-jambe; et sur le manteau, d'un camail, avec le capuce rond; >» il leur permit « de porter du linge, à cause de la mondicilé, excepté au lit. »

Je n'ai pas pensé à m'enquérir de la situation actuelle de l'ermitage, et j'ignore s'il est encore habité.

Trop consciencieux observateur et lecteur, je l'assomme, cher fcmile, de tout ce qui a trait aux lieux

t II csl a remarquer que dans certains | a>s les t haïs noirs sont un < : I > J < • ■ d'hoir)- m ■ «•ni 1rs ki iis sM|ierslilieux ; dans d'autres, au contraire, on les aime et on les regard-' l'onmc des animaux portani honliriira ceux qui les possèdent.

dans lesquels ou près desquels je passe; tes découvertes, ces détails nie plaisent, rendent mes promenades plus charmantes, tiennent en haleine ma pensée, et je me laissse aller au plaisir de conter, sans songer que lu te trouves dans des conditions toutes différentes, que lu ne peux voir ce que je vois, visiter ce que je visite, explorer ce que j'explore; je n'ose espérer que tu ne lis |>as avec ennui, avec indilïérence, ces pages écrites à hâtons rompus, tantôt en gravissant les montagnes, tantôt en traversant les plaines, tantôt accoudé sur un quartier de roche moussue, tantôt sur la table d'un cabaret villageois, tantôt assis sur un tronc d'arbre renversé.

Quand je me dis cela, j'ai grande envie de terminer mon journal avant mon voyage... Combien je regrette qu'il ne m arrive aucune aventure terrible, dramatique, mystérieuse, romanesque, propre à l'impressionner, à l'émouvoir.

J'ai beau menfoncer dans les lôrèls d'aspect druidique, dans les gorges embrumes, hélas ! je n'y vois pas même l'ombre d'un homme ou d'un animal à mauvaise mine, personne ne songe à m attaquer, à me molesler, à me dévaliser, el je ne puis faire usage de ma massue de chêne.

Le pays est on ne peut plus poétique, mais tout ce qui m ad vient est d'un prosaisine désespérant.

Quel guignon ! quelle fatalité!... n'ai-je pas lieu de me plaindre de mon destin .'

(Eljcj le* ÔauPûgee bu Cématt.

Y voire, — *» sept.

Pour le coup voici un épisode bon à raconter, une aventure sinon fort intéressante, du moins qui ne manque pas d une certaine originalité.

Je commence :

La journée était fort avancée quand je descendis des ruines de Langin ; néanmoins je résolus d'aller coucher à Yvoire, ancien village sur une pointe de rochers sablonneux, qui porte son nom et s'avance dans le lac. Je passai presque au pied du coteau de Boisy, tapissé des vignobles de Crépy qui produisent le meilleur vin blanc de la province; le soc de la charrue a mis à découvert sur celte éminence des tombes allobrogiques, — ce qui n'a rien de surprenant, car les (iaulois choisis-

344 chez les sAiwiiKs m eémax.

saient toujours, comme tu sais, le sol des monticules pour leurs sépultures, — De là, j'ai traverse très rapidement une plaine nue et aride et me suis retrouvé sur la grande route du Simplon.

Comme j'entrais dans le bourg de Douvaine, les douaniers sardes m'ont arrêté pour procéder à l'examen minutieux de mon linge et de mes hardes, qu'ils ont froissés et mis en désordre, suivant l'usage.

J'avais sous le bras le volume des nouvelles de M"* de Souza, édition Charpentier; un de ces messieurs s'en saisit, l'ouvre et se met à épeler :

— S, o, u, sa 11, z, a, sa, Saussa.. . (Ju'rst-ec que cest que ça /

— Vous le voyez, ai-je répondu, c'est un livre. .

Un autre gabeloux aux mains sales prend le volume sens dessus dessous, imprime ses doigts sur la couverture jaune et essaie de lire.

Puis on délibère en jargon moitié français, moitié piémontais, et on me demande si c'est un mauvais ouvrage; je réponds qu'il contient les sermons du révérend de Souza, évèque de Tombouetou, — et le livre m'est rendu fort respectueusement.

Il faut te dire, ami, que les douaniers sardes, presque tous complètement illettrés, ont aussi pour consigne d'examiner les livres des étrangers et d'empêcher l intraduction de ceux qui contiennent des idées libérales et anti-catholiques.

Ces malheureux, qui veulent remplir consciencieusement leurs devoirs d'examinateurs, se trouvent dans la situation embarrassante d'un aveugle de naissance à qui I on demande son opinion sur les couleurs.

Je savais cela et voulus m'égayer, in petto, à leurs dépens.

Je me remis en route me croyant débarrassé de toute

exhibition importune

Ah ! bien oui !

A l'autre extrémité du village, un carabinier m'aborde, — très poliment, je dois le dire, — et me fait entrer dans son corps-de-garde où il fallut montrer mon passe-port, qui fut dûment visé, enregistré et embelli de l'empreinte d'un timbre rond portant la couronne royale et ces mots :

Carabinieri reali : Stazione di Douvainc. Le carabinier écrivit au-dessus :

Vt0 buono per Thonon,

Benza,

2* Br.

Ainsi les Savoyards n'ont pas même un gouvernement qui parle leur langue maternelle !

Cette formalité une fois remplie, je pus m'éloigner... Mais ce n'est |>as là l'épisode que je t'ai annoncé en commençant ma lettre

Mit CHEZ LES SAUVAGES DU LftMAN.

A Filly, j'ai trouvé la campagne plus fraîche et plus riante qu'à Douvaine, et j'ai passé devant une grande Terme dont les bâtiments doivent avoir été ceux d'un prieuré de chanoines réguliers de l'ordre de Saint- Augustin, qui dépendait du couvent d'Abondance, et qui fut sécularisé par les Bernois à l'époque de leur invasion et de leur occupation.

Les gens d'église, — à l'exception des Chartreux, — ont toujours choisi pour les fondations monastiques de grasses terres, de riches et agréables lieux : il leur fallait des rivières, des étangs ou des lacs pour avoir du poisson en abondance, de bonnes vignes pour les besoins de la messe, des forêts pour avoir du bois et du gibier, des pâturages pour entretenir des troupeaux et ne manquer jamais de viande, de laitage et de laine.

Leur détachement des joies sensuelles, leur renoncement aux douceurs de la vie me sont fort suspects. Se retirer entièrement du monde me paraît apathie coupable, lassitude égoïste, défaillance, faiblesse et lâcheté, car c'est se retirer du tumulte, de la mêlée furieuse des intérêts rivaux, des agitations et des malheurs.

Un moine est vraiment fort à plaindre! Sa subsistance est assurée, il peut compter, pour le reste de ses jours, sur le vivre et le couvert, il sait qu'à moins de grands bouleversements dans l'État il mourra en paix au fond de sa calme retraite, ses devoirs se bornent à

l'oraison, à la méditation, à des pratiques prescrites par la règle... Tu me répliqueras qu'il prie pour ses frères; mieux vaudrait que comprenant les obligations humaines, la volonté de Dieu, le vœu de la nature, le but de la société, il se rendit réellement utile à ses semblables en s adonnant à un art, à une profession, à une industrie, à un métier.

Il y a eu pourtant des moines purs, instruits, laborieux, sobres, continents, — mais l'espèce fut bientôt perdue : — les uns défrichaient les landes et les forêts, desséchaient les marécages, propageaient le christianisme et le goût de l'agriculture, préparaient la civilisation ; les autres nous conservaient les trésors poétiques et historiques de l'antiquité, écrivaient les faits de leur temps, se livraient à de patientes et profondes recherches, à de savants commentaires; d'autres en lin se vouaient au rachat des prisonniers... Mais c'étaient là des ordres exceptionnels au milieu de mille congrégations mendiantes, fainéantes, ignorantes, avides des biens temporels sous une grande affectation de désintéressement, formées d'hommes orgueilleux sous une apparence d'humilité, satisfaisant leur sensualité tout en feignant de vivre dans une dure abstinence, riches et criant toujours misère, heureux en réalité, et voulant faire croire qu'ils s'imposaient une existence de misères pour mériter l'éternel bonheur.

Au village d'Esserenex j'ai remarqué une petite église portant cette inscription :

Pèlerinage à Saint-Symphorien.

Puis, après avoir traversé des prairies sablonneuses, grisâtres, en pente, ombragées ça et là de touffus châtaigniers sombres, j'ai atteint Y voire à la tombée de la nuit.

L'extérieur de cet endroit m'a plu et m a reporté aux temps féodaux, j'ai vu une muraille d'enceinte haute, brunie, crevassée, rude, où serpentent de vieux lierres et deux tours-portes carrées, sourcilleuses, béantes, aux faites ruinées, l une regardant Domaine, l'autre Thonon.

C'est par celle-ci que je suis entré dans ce vieux bourg qui n'a peut-être pas son pareil.

Figure-toi un ramassis de laides cahutes élevées sur un terrain en pente, tourmenté, rocailleux, qui descend au lac; les rues, — si l'on peut donner ce nom à des passages nauséabonds, à peu près impraticables, — servent de rigoles à l'eau des fumiers ; les plus apparentes de ces masures ressemblent à des loges à porcs, la fumée en sort par des portes basses; bètes et gens vivent pêle-mêle, mangent et boivent au même pot, grouillent dans d'étroits et fétides réduits; là toute chose est repoussante, difforme, et pue la misère, — c'est un cloaque de malingreux et de crétins.

Je n'aurais jamais imaginé si sordide agglomération (l 'hommes incivilisés au cœur de l'Europe, à une lieue et demie tout au plus des cotes si avenantes du canton de Vaud, presque aux portes de (îenève, une des villes les plus propres du monde ! Imprudent touriste! je me suis aventuré, — sur la foi d'un nom élégant et de bon augure, d'un nom éminemment fallacieux, — dans le plus exécrable des villages.

Je descendis au rivage croyant y trouver un quai, un port, une auberge au moins.

Mais rien de tout cela.

Les chaumières s'avancent jusqu'au bord du Léman que souillent les immondes ruisseaux de quelques ruelles. Au milieu de ce désordre de chaumières surgit une terrasse assez haute, battue par les vagues et portant l'ancien château du lieu ; c'est une masse de pierre parfaitement carrée, grisâtre, sans toit apparent, et montrant aux quatre coius de sa plate-forme les supports d'autant de petites tourelles, écroulées sans doute depuis longtemps.

Celte lourde, morne et solide construction, qui n'a que fort peu de fenêtres, espèce de vigie guerrière, produit, du lac, le plus pittoresque effet.

Un littérateur genevois, M. James Fazy, en a fait le théâtre d'une histoire romanesque où il est parlé, je crois, des amours et des expéditions d'un Jean d'hoirc

Bras-de-Fer, châtelain- pirate, écumeur du Léman.

Comme je remontais vers les portes du bourg, tout désappointé, harrassé, ne sachant où aller, je vis passer le curé de l'endroit; c'est un homme gros, trapu, rubicond, il retroussait à deux mains sa soutane jusqu'aux genoux et franchissait les bourbiers et les tas d'ordures avec une légèreté qui décelait une vieille habitude de cette gymnastique et excita à la fois mon admiration et mon hilarité.

J'oubliai un moment en le regardant courir la misère de ma situation; le saint homme paraissait très pressé, — je conjecturai que son souper l'attendait.

Il faisait presque nuit.

J'avisai un homme qui rabotait une planche sur le seuil de sa maison, et je l'abordai.

— Seriez- vous assez bon pour m'indiquer un hôtel ! L'homme se mit à me. rire au nez :

— Il n'y a pas d'hôtel ici.

— Une auberge.

— Il n'y a pas d'au berge.

— In cabaret.

— Vous en trouverez un au bout de celle rue.

Je remerciai le menuisier el me rendis au gîte qu'il me montrait ; on y parvenait par un escalier de bois à balustrade plaqué contre la façade; une branche de

CHEZ LES SAUVAMES IJII LÉMAN. 351

sapin pendait en guise d'enseigne, suivant l'usage campagnard, au toit dont le bord était très large.

Dès que j'eus mis les pieds dans ee lieu étroit, peu aéré, affreusement malpropre, je sentis des fourmilières de puces faire l'ascension de mes jambes, et des nuées de mouches vinrent bourdonner à mes oreilles.

Un homme soufflait un feu de ronces sèches avec un long tube de fer terminé par une petite fourche, une lampe à bec en cuivre était pendue à un gros clou et noircissait la muraille.

— Qu'avez-vous à me servir pour souper ? demandai-je à l'hôtesse qui me regardait d'un air hébété.

— De la soupe et des œufs, dit-elle, faut-il vous en faire cuire une douzaine?

La proposition m'effraya et j'en inférai que les habitants d'Yvoire sont doués d'un appétit pantagruélique.

J'étais sûr de ne pas mourir de faim.

Il ne s'agissait plus que de prendre une détermina- • lion au sujet de l'apprêt des œufs.

Cela me parut si grave que je voulus y réfléchir quelques minutes à tète reposée; je me bornai donc, pour le moment, à demander du potage, et l'on me lit passer dans une autre petite pièce.

Je m'assis au bout d'une table occupée par quelques buveurs qui ressemblaient plutôt à des animaux qu'à des êtres humains, dont le langage était une sorte de

grognement inintelligible, le patois un idiome (1rs plus barbares, et l'on me servit mon potage... Devine dans quoi ?

Dans un étroit pot-à-l'eau de terre brune î...

Ne prends point ceci, cher Emile, pour une folâtre imagination.

Je fouillai au fond de celle assiette à soupe d'un nouveau genre et ne pus en tirer que des mouches, je me versai un verre de vin... encore des mouches... il y en avait partout, même dans l'air que je respirais.

Inutile d'ajouter que je fis emporter le potage et le vin, et cela avec une humeur fort légitime.

Il me restait à demander des œufs, j'agilai donc par devers moi la question importante do leur assaisonnement, ma détermination fut bientôt prise.

Je n'eus pas un instant la pensée de demander:

Des œufs sous forme d'omelette,

Des œufs sur le plat,

Des œufs brouillés,

Des œufs au beurre noir, par crainte des mouches qui n'auraient pas manqué de s'y amalgamer.

Quant aux

UEufs farcis,

Œufs au lait.

Œufs à la tripe,

OEufs à la neige, \c même inconvénient se fût présenté, à supposer que ma rustique et idiote hôtesse eut su les apprêter; — chose très peu probable. — Le résultat de ces judicieuses et sages réflexions fut la demande de deux œufs à la coque; j'évitais par là des mouches et me croyais certain de souper.

Mais comment lutter contre le sort... il était écrit que je ne souperais pas ce soir-là. On m'apporta des œufs gâtés

Je faillis douter de Dieu et m'abandonnerait désespoir.

Mon estomac dut se contenter bon gré mal gré, pour ce soir, d'un morceau de fromage sec de la vallée d'Abondance, — dont, par précaution, je grattai avec mon couteau toute la superficie, — et de quelques noix fraîches.

Tout en les épeluchant, je songeais au Puer, abige muscas! des rudiments de collège; je suis certain que j'avais la mine d'un homme qui prend la mouche, et si je me fusse mis en colère il eût été oiseux de me demander :

— Quelle mouche vous pique !

Tant bien que mal j'assouvis ma faim, et me sentant brisé de fatigue, — j'avais fait cinq lieues, — j'appelai l'hôtesse et lui demandai un lit.

— Il n'y en a jamais eu chez nous, me dit-elle effarée, nous sommes trop pauvres... Si vous voulez aller dormir à la grange vous aurez de la bonne paille.

— Est-elle bien close? car il fait froid ce soir.

— La paille?

— La grange !

— Non, monsieur.

(l'en était trop!... j'avais épuisé toute ma résignation pour le repas, il ne m'en restait point pour le coucher...

Je me souvins alors de ces deux vers de je ne sais plus quel ancien opéra-comique :

Qu'on est heureux' de trouver en voyage • Un bon souper el surtout un bon Ut !

Ce et surtout me sembla d'une parfaite justesse dans la conjoncture présente.

Infortuné! je ne trouvais ni l'un ni l'autre.

Quoi ! pas même une paillasse, pas même un grabat... Excentrique et affreux village d'Yvoire ! Qu'avais-je donc fait au ciel pour qu'il m'y amenât ! Quelle absurde fantaisie d'avoir poussé jusqu'ici, quand Douvaine m'offrait plusieurs hôtels d'assez bonne figure.

Il était tombé de la neige sur les montagnes, un vent glacé soufflait du lac, je ne me sentais donc nullement disposé à passer la nuit sous un hangar ouvert à tous les vents, en compagnie de sales rustres, — un

chez les sauvages du léman.

entomologiste seul eût pu y consentir par amour pour la science.

L'heure, la fatigue, la dislance ne me permettant pas de rebrousser chemin jusqu'à Douvaine, j'avisai au parti que je devais prendre.

Le plus sage qui me vint à l'esprit, cher Emile, te semblera probablement un peu fou; je le pris sans hésiter.

11 était huit heures.

Je me lève brusquement et demande ceci à l'hôtesse r

— Y a t-il dans le village de bons bateliers?

— Oui, monsieur.

— Envoyez-en chercher un de suite, dites qu'on me l'amène sans retard.

Cela fut faii.

Je vis bientôt entrer un vieux pécheur à cheveux blancs, mais qui me parut vigoureux.

— Approchez, mon brave homme... or ça, il s'agit de prendre votre meilleure barque et de me mener coucher en Suiss^n? soir.

— Diable! c'est bien lard

— Vous serez payé en conséquence... Que demandezvous pour la traversée?

— Dix ou onze balz au moins, si vous voulez que je ' vous mène à Nyon.

U> Je n'ai pas pris noie de l'exclamation île surprise du vieux batelier, mais il est probable <|u*clle fut : — iésm ! c'est bien lard.'... Ceci me semble s'accorder mieux avec la déTOtion des sens de ce pays.

35(> i;HKZ LES SAUVAGES DL LÉMAN.

— Vous nie mènerez à Rolle.

— La distance est plus grande...

— Je le sais; votre salaire sera plus grand.

— Monsieur, je ne me charge pas de vous conduire à Kolle par le temps qu'il fait.

— Eh! bien, conduisez-moi à Nvon.

— Je vais préparer ma barque, déplier ma voile et prendre de bons avirons.

* Faites diligence, mon brave homme.

Le pécheur me le promit, c'est pourquoi je l'attendis une grande heure et demie pour le moins.

Au bout de ce temps il me dépécha son fils qui devait ramer avec lui, je descendis à la rive cl m'embarquai. Le lac était houleux et d'un gris terne, le ciel noir et le vent â*ssez fort. •

Je m'étendis tout de mon long sur un banc, je pris pour oreiller mon havre-sac, et m'enveloppai de mon manteau.

La traversée dura deux heures, je n'ouvris presque pas la bouche, et restai dans un état de somnolence produit par la fatigue, le bruit régulier des rames et les rêveries où me jetait cette navigation nocturne et insolite; j'éprouvais une sorte de vertige quand, baissant la tète, je voyais se succéder avec rapidité les vagues du lac qui nous ballottaient, etquand, la levant, je contemplais celles du firmament, c'est-à-dire les nuages qui se pres-

saient aussi dans l'Océan de l'infini, de l'incommensurable !

Ce que j'éprouvais n'a pas de nom ; mon imagination galopait la bride sur le cou, par moment, à travers le domaine sans borne et sans forme arrêtée des choses fantastiques.

Alors je me réjouis de mes mésaventures et j'en remerciai le ciel ; sans elles je n'aurais pas traversé le lac la nuit, par un gros temps, sous un ciel sinistre, dans une grande embarcation de pécheur savoyard.

A quelque chose malheur est bon.

Il ne faut jamais se presser trop de maudire le destin.

Onze heures venaient de sonner quand nous primes terre à Nyon, en pays civilisé.

Autre embarras :

Il n'y avait pas un chat dans les rues, pas une lumière aux fenêtres, ce fut vainement que nous allâmes à la porte de plusieurs hôtels ; personne ne nous entendait ou ne voulait sauter à bas du lit.

Enfin la maîtresse de l'auberge de la Navigation, qui était sur le point de se mettre entre deux draps et de coilïer sa chandelle d'un éteignoir, voulut bien me recevoir quand nous eûmes parlementé avec elle par un trou de serrure.

Je fis boire une bouteille de vin à mes rameurs, et je

les congédiai en leur recommandant de revenir le lendemain matin (c'est-à-dire aujourd'hui) pour me ramener en Savoie, leur promettant une double gratification s'ils arrivaient à Nyon avant dix heures.

J'eus une chambre très propre, un bon lit, et je ne fis qu'un somme jusqu'au jour.

Les pécheurs ont gagné le salaire promis conditionnellement, à midi j'étais de retour chez les sauvages.

Avant de mettre pied à terre j'ai fait stationner la barque en vue du château d'Y voire, que jp suis parvenu à dessiner tant bien que mal.

Les oscillations de la chaloupe ont augmenté beaucoup la difficulté de mon travail.

Ayant débarqué, j'ai essayé de reproduire sur le papier une des deux portes ruinées du bourg que j'avais vues hier à la brune, et qui ont vraiment une'physionomie des plus farouches, des plus désolées, et toute l'arrogante hardiesse des constructions féodales.

Ayant appris que M, le baron d'Yvoire, qui habite ordinairement Thonon, était venu passer la journée dans son vieux manoir, je me suis présenté à lui pour obtenir la permission de le visiter. Il m'a reçu de la façon

la plus attable et a voulu prendre la peine de m accompagner partout.

J'ai vu, grâce à lui, dans un cabinet voûté le fameux Iras de fer : il parait que le chevalier auquel il appartenait était manchot, et le faisait adapter à sa cuirasse quand il montait à cheval; une espèce de crochet ou de doigt servait à tenir la bride.

C'est une curieuse antiquité.

Ensuite le vieux baron, qui a une figure patriarcale et empreinte de bonhomie, a pris dans un tiroir et a déroulé un assez grand morceau d<* soie Manche que j'ai examiné avec intérêt; il est imprimé, blasonné aux armes de la baronie, et on y lit une thèse latine.

Cela fait, j'ai copié quelques passages d'un document manuscrit sur cette ancienne seigneurie et sur ses possesseurs (1). Enfin j'ai parcouru les étages du manoir: ils sont ruinés, inhabitables, à l'exception de quelques pièces qui servent de pied à terre.

Deux bahuts abandonnés à la poussière et aux cirons

(1) 1306. François nirhard et Isabelle, enfants d'un seigneur de Compey, seigneur d'Yvnire. ftajmriit celte terre au comte de Savoie Amé VI en échange de celle de la Chapelle de Marin. — i .1 princesse Marie de Savoie, fille d'Atné cl femme dn dauphin Hugues baron de Faucigny, la possède ensuite. — Cédée en 1360 par Amé avec celles d'Allingcs, Kvian, llermanre et TI1011011 a Jacipies de Savoie, prince d'Achaïc, de Morée, et comte de Piémont. — Inféodée à la maison de Myolans en 1 toi, passe successivement à celle de Bovérea, à celle de Saint-Jeoirc en 154)0; à celle d'Antiotlie eu I5i0; puisa celle de Viry; — appartient en 1003 .1 un certain Forestier, prolestant converti par saint François de Sales ; A M. Bouvier, de Tliouon, en 1035; à M. Barbier du Maney en 1770 ;

— érigée en baronie par lettres-patentes du 1er juillet 177* en faveur de J. F. du Maney.

— I.e propriétaire et baron actuel est M. Alexandre Bouvier. ^.r/r«if de la Xo(icc)

sont tout ce qui reste de l'ancien ameublement; sur un des panneaux qui est le mieux conservé on voit le sacrifice d'Abraham. La partie supérieure de ce meuble a pour support deux cariatides : Adam et Ève dans le costume primitif, c'est-à-dire entièrement nus.

Le nom latin d'Yvoire était Aquatia. — Sa position sur l'eau le lui avait fait évidemment donner.

Cette bourgade a perdu sans retour son antique importance; elle est trop éloignée des grandes routes pour que les voyageurs s'y aventurent, — j'ai porté la peine de ma témérité dont je ne me repens point.

Quand les magnifiques bateaux à vapeur de Genève font le tour du lac, — promenades extraordinaires qui n'ont lieu que pendant l'été, — ils passent en vue d'Yvoire, ils doublent son cap avancé, mais ils n'ont garde d'y relâcher.

Os parages si peu fréquentés, — et pour cause, — furent mis en émoi au dix-septième siècle par le débarquement inopiné des Vaudois, nobles émigrés qui faisaient leur troisième et dernière tentative pour regagner les vallées du Piémont, dont ils avaient été indignement dépossédés.

I'. S. Nernjr.

Voilà le temps qui plaît aux âmes agitées.

La tourmente est dans l'atmosphère, le lac frissonnant

bat à coups redoubles les sables et les roches anfractueuses de ce bord. Le vent d'ouest m'apporte le son de la cloche d'un paquebot genevois qui est dans les eaux vaudoises et vomit des bouffées de fumée noire.

Le hasard m'a amené à Nerny, petit port de pécheurs, village un peu moins repoussant qu'Yvoire et qui renferme deux auberges pourvues de lit, — s'il faut en croire mon hôtesse de Nyon; — c'est, j'imagine, par jalousie de métier, par rivalité de profession, que la cabaretière d'Yvoire ne m'a pas dit que lfen pourrait m'héberger dans cet endroit, qui, d'après Grillet, je crois, doit son nom à Néron. "

En vérité l'espèce humaine a de bien vilains côtés !

Voilà une bonne femme qui aime mieux laisser un voyageur courir le risque de se noyer que de lui apprendre qu'il trouvera un lit dans l'auberge d'un village voisin.

J'aime mieux croire que c'est par stupidité qu'elle ne m'a |)as parlé des auberges de Nerny.

Ce qu'on appelle le château ici n'est autre chose qu'une très laide maison blanchâtre, à contrevents verts, dont la situation n'a rien absolument de seigneurial ; elle appartient au comte d'Anlioche, — d'une ancienne famille savoisienne qui alla chercher un nom et un titre dans la Terre-Sainte.

En revenant à Y voire j'ai fait celte réflexion :

302 CHEZ LES SAUVAGES Dl LÉMAN.

Il y a lieu de s'étonner que les Savoyards du Chablais soient si sales quand on jette les yeux sur eette vaste et belle nappe d'eau qui baigne leur cote.

Pourquoi ne font-ils pas usage du Léman ? Où trouver un plus pur, un plus délicieux lavoir?

Quand le vent d'ouest souffle, on entend parfois de Nyon, à l'aube, les coqs de Nerny et d'Yvoire chanter, bien que le lac ait dans cet endroit une lieue de largeur . au moins.

Je me suis dirigé vers Thonon, en passant par la Coudre ou Coudre, immense et délabré château d'où dépend un domaine important, mais fort négligé, au fond d'une grande échancrure faite dans les sables par le lac.

Il y a là une forêt de haute futaie, la plus belle que l'on puisse imaginer; elle se compose d'arbres d'essences variées et d'une venue admirable : ormes, frênes, ifs, chênes, trembles, cerisiers, aulnes, sycomores, pins, bouleaux à travers desquels suinte un jour douteux; la vigne vierge mêlée au lierre enlace des troncs d'une stature gigantesque; des buis et des houx d'une croissance rare, d'une senteur vive, forment comme un bois dans cette forêt, et garnissent entièrement les intervalles des arbres supérieurs ; les allées, semblables à des corridors spacieux de verdure, sont pleines de mousses

CHEZ LES SA rV AU ES DU LEMAN. 'Mi'd

veloutées, de bruyères et de fougères, elles aboutissent toutes à un rond-point et à leurs extrémités opposées laissent entrevoir, les unes, le lac aux reflets bleus et verts, les autres, les Alpes si écrasantes et si sublimes.

On se croirait dans des savanes, au pied des Cordillères !

J'ai ouï dire que cette foret, dont l'abandon augmente le charme, est l'exacte reproduction du plan de Turin; les huit allées qui la coupent iigurent les huit rues principales de la capitale des États Sardes, et le rondpoint la place centrale d'où elles rayonnent.

Cette merveille appartient au marquis d'Allinge- Coudré, qui n'est peut-être jamais venu la voir, qui peut-être ne sait pas même qu'elle existe.

En regagnant la route de Thonon, j'ai avisé dans une prairie un vieux petit gardeur de vaches assez bizarrerement accoutré : il porte un chapeau à cornes rapé, un habit de toile grise coupé à l'antique, sur le dos duquel descendent ses cheveux liés et formant une grosse queue, il a des culottes faites d'une toile semblable à celle de l'habit, enfin ses jambes grêles sonl dessinées par des bas bleus.

C'est un berger de l'ancien régime.

Ces

Les AUlnget, — 30 •©!)(.

En approchant de la ville princ ipale du Un Mais, on découvre à droite une montagne isolée, qui, en un pays de plaines, paraîtrait fort haute, mais qui dans cette province n'est guère qu'une colline détachée de la chaîne des Alpes. — Elle a quelque ressemblance avec celle de Langin, qui porte comme elle une ruine; de touffues châtaigneraies couvrent ses flancs rapides, et son double faite se couronne des immenses décombres de deux chàteaux-forts démantelés, au milieu desquels apparaît une petite chapelle blanche, dont la restauration ne date que de peu d'années.

Voilà les Allinges, site que je n'ai eu garde d'oublier, car c'est un des plus célèbres et des plus pittoresques, en

366 les aixi.n<;ks.

même temps, du Chablais, une ruine héroïque, féodale, un lieu de pèlerinages dévots, un oratoire de vieux au milieu de l'enceinte croulante d une vaste place d'armes.

Mon premier soin a été, après avoir pris un peu de repos à V Hôtel de l'Europe, de me diriger vers les Allinges, car je savais d'avance que Thonon n'offre rien de bien intéressant aux voyageurs.

I n chemin comme je les aime, qui passe près d'un moulin mu par d'abondantes eaux vives, m'a conduit en fort peu de temps au village des Allinges, situé presque au pied du monticule de ce nom, et qui est à demi caché sous d'épaisses feui liées. Une niche à madone m'a indiqué la voie qui conduit au sommet de la sainte montagne (comme on dit ici).

Chemin faisant, j'ai rencontré deux prêtres de campagne qui apparemment descendaient de la chapelle; ils s'avançaient l'air hautain, la mine impérieuse, l'œil investigateur et dur, et leur regard semblait me dire :

— Salue-nous humblement !

J'ai passé sans me découvrir, car si je déteste les dehors arrogants, c'est surtout chez ceux qui se donnent pour ministres du Christ humble et doux.

Dans ces fortunées contrées les jésuites ont en main le pouvoir, ils régnent sur le souverain et par conséquent sur ses sujets; pas n'est besoin de feindre, de dissimuler, de se déguiser, de louvoyer, de se frayer des routes

LES ALLINGES. 307

souterraines, d'avancer tortueusement pour arriver à la domination des eonseienees, à l'empire de la famille, de la société, de l'État ; le clergé agit au grand jour, il dispense l'éducation, dirige et façonne à son gré la génération qui vient, commande par la terreur à celle qui s'en va. Il est sur son terrain, et il se sent fort, inattaquable, le gouvernement et lui se soutiennent mutuellement, ils peuvent ensemble tout braver, ils brident un peuple naturellement débonnaire, endurant, pacifique, et qui pousse la longanimité, la mansuétude, jusqu'à baiser les mains qui l'ont garotté.

Les prêtres, — depuis le plus petit vicaire, le plus mince recteur campagnard, jusqu'au plus opulent prélat, — marchent la tète haute, le front superbe; on tremble à leur approche, on les salue profondément, on se courbe jusqu'à terre, mais eux répondent par un léger mouvement de tète à ces marques de respect. — On leur doit tout et ils ne doivent rien, car ils sont les maîtres du maître.

Quelle distance de ces hommes aux pasteurs vraiment

évangéliques !

Au sommet d'une montée assez rude à travers la forêt, j'ai pénétré par une porte béante de vétusté dans l'enceinte du château, les murs ne sont plus que des tas de décombres informes, irrégulièrement ébou-

3(>8 LES ALMXGES.

lés et couverts d'arbustes parasites et de plantes pariétaires.

Aucun bâtiment n'est debout sur ces cimes, à l'exception de la chapelle qui s'annonce de loin par le plus étrange clocher du monde, par une sorte de tour qui, formant une moitié de circonférence, s'appuie au

chevet du chœur.

Ces vestiges de constructions, ces pans de murailles, ces monceaux de cailloux entourent une terrasse spacieuse d'où l'on jouit d'une vue enchanteresse. On domine TbODon, tout le Bas-Chahlais et le Pays-Gavot, le lac, les coteaux vaudois, beaucoup plus peuplés que ce pays, et la ligne à peu près droite du Jura s'étend à l'horizon; derrière soi, s'élève à perte de vue le Mont-Hermone avec une chapelle au milieu des pelouses, et la vallée boisée, pastorale, où sont les villages d'Armoy, de Fessy et de Crevens.

Quand l'air est transparent on découvre les rocs nus de la Dent d'Oche et plusieurs alpestres gorges.

C'est à épuiser les formules admiratives!

Les masses vert-foncé des châtaigniers séculaires, des noyers énormes, ressortent avec vigueur sur I ethérée nuance du lac, les Alpes montrent en détail leurs taillis de chênes, leurs forêts de sapins, leurs pâturages ('datants, leurs pics déchirés et leurs versants de neiges.

LES ALLINUE8. 301)

Décidément la rive savoyarde est beaucoup plus charmante, plus grandiose, plus poétique que la rive opposée, mais celle-ci, en revanche, témoigne d une civilisation beaucoup plus avancée.

Les étrangers prosaïques dédaignent la première qui reste pauvre, et affluent sur la seconde qui leur doit son bien-être constant.

Les deux sommets de ce mont exposés à tous les vents portent chacun un inextricable fouillis de ruines étagées l une au-dessus de l'autre, séparées par un petit vallon qu'il est difficile de traverser à cause du taillis épais qui le couvre; étaient-ce deux châteaux ou les deux parties d une immense forteresse, place d'armes principale du Chablais?

Nul ne le sait.

Mais des gens pensent que ces liefs jumeaux n appartenaient pas au même maître, se faisaient la guerre; ils basent celte opinion un peu hasardée sur la tradition du pays, et font remarquer que le château inférieur a des murailles plus épaisses du coté qui est tourne vers le château supérieur.

Il se pourrait que ces citadelles aient eu momentanément des possesseurs ennemis ou rivaux de puissance; l'histoire de Savoie n'en dit rien, elle parle souvent du château (et non pas des châteaux des Allinges), lequel contenait au besoin une garnison de 1500 hommes, et

370 lks \lmm;es.

mentionne fréquemment une noble famille de ee nom qui portail (le gueules à la croix d'or.

La terre des Allinges a titre de marquisat.

L'historiographe Grillet dit que ses maîtres, de très vieille souche, eurent des alliances avec les comtes de Genevois, les barons de Faucigny et la maison Salvaing de Boissieu, en Dauphiné; les cartulaires des abbayes de Sainl-Mauriee-en-Yalais et d'Aulps nous apprennent, ajoute-t-il, que lesdits maîtres étaient appelés primes; on en compte vingt-six générations jusqu'au marquis d'Allinges-Coudré de notre temps.

Le 14 septembre 1594, — c'est-à-dire soixante ans environ après l'introduction du protestantisme dans le Chablais où il régnait alors sans partage, — à la chute du jour, deux étrangers, simplement vêtus et voyageant à pied sans aucun bagage, se présentèrent devant le pont-levis du château, qui était alors plein de soldats, hérissé de canons et dans un formidable étal de défense. Ayant décliné leurs noms, ils ne lardèrent pas à être admis auprès du baron d'Hermance, qui commandait la forteresse, et pour lequel ils étaient porteurs de trois lettres de recommandation.

L'un de ces voyageurs, âgé de vingt-sept ans, avait un extérieur mielleux et bénin, c'était François, lils

LES A 1,1,1. Mi ES.

«lu comte île Sales, gentilhomme savoyard de très bonne race; l'autre était Louis de Sales, son cousin, tous deux prêtres par vocation ; le premier, au grand regret de ses parents.

Le baron reçut avec joie les voyageurs, lorsqu'il eut pris connaissance des lettres dont j'ai parlé; l'une émanait du duc de Savoie, l'autre de levêque d'Annecy, dit de Génère, et la troisième du comte de Sales.

Comme il s'agissait de la conversion du Chablais, définitivement laissé à ses anciens maîtres par les Genevois et les Bernois, le duc ordonnait au gouverneur de la province de prêter aide et assistance aux missionnaires de bonne volonté qu'il lui envoyait. L'évêque le priait de les protéger; quant au comte de Sales, il suppliait le baron, son ancien ami, d'empêcher que son lils et son neveu ne s'exposassent à de trop grands dangers*par excès de zèle.

Le gouverneur, catholique de cœur et d'àme, n'avait pas besoin de ces missives écrites chacune dans un style différent pour protéger une entreprise qu'il avait appelée de tous ses vœux; il fil le meilleur accueil aux deux prêtres, les invita à souper et leur donna des appartements dans la forteresse.

Le lendemain matin la messe lut célébrée dans la chapelle, — ce qui n'avait pas eu lieu depuis fort longtemps, — puis le baron lit visiter à ses hôtes le vaste

:$72 LES ALLIXGES.

château et ses moyens de défense; les ayant conduits sur la terrasse près des canons en batterie qui la bordaient et menaçaient la plaine, il leur dit : « Nous n'aurons pas besoin de tout cela si les calvinistes peuvent se résoudre à vous ouïr. »

Pendant qu'il parlait, François, appuyé sur le parapet, restait abîmé dans une contemplation douloureuse; il découvrait dans la campagne des croix renversées, des monastères et «les églises en ruines, et il sentait son cœur

si tendre se briser Enfin il laissa couler ses larmes

et s'écria (s'il faut s'en rapporter à l'auteur de sa vie): — Seigneur, les peuples révoltés contre vous et contre votre Christ sont entrés dans votre héritage; ils ont profané vqs temples, aboli votre culte, ruiné votre sanctuaire! Levez-vous, Seigneur, jugez vous-même votre cause, mais jugez-la dans votre miséricorde.

Une autre version prête ce langage à François de Sales : « Voilà donc comme le Seigneur a arraché la haie de cette vigne autrefois si chérie; voilà comme il a détruit tous les murs qui la défendaient; elle est devenue déserte, elle est exposée au pillage et foulée aux pieds... 0 Chantais! o Genève! ô Jérusalem! convertissez-vous au Seigneur votre Dieu. ■

Les deux cousins commencèrent, d'anges les conseils du baron d'Hermance. par ouvrir une mission à Tho-

LES ALMNGES. 373 .

non, ils s y rendaient à pied chaque ma lin quelque temps qu'il TU, ne portant avec eux qu'un bâton et un sac dans lequel étaient une bible et un bréviaire ; le soir, par précaution, ils revenaient coucher aux Allinges.

Ils eurent à surmonter de grands obstacles, à vaincre de vives répugnances, et voyant bien qu'attaquer de front le culte établi, c'eût été s'exposer à échouer complètement, ils procédèrent par les finesses, les feintes, les ruses, les équivoques, et le sapèrent à petit bruit jusqu'au moment où le prince, violant avec déloyauté le traité de Nyon qui garantissait la liberté de conscience dans le Chablais, prêta à ses envoyés l'appui de la force brutale.

Ces moyens répugnaient sans doute à François de Sales, et il eût préféré arriver à son but par la seule persuasion ; pourtant il laissa faire le duc, et l'opposition que ses historiens lui attribuent fut ou trop faible ou hypocrite.

Le doucereux convertisseur s'insinuait adroitement «le maison en maison, il faisait accroire que le catholicisme était calomnié par Ie6 Réformés, et débitait un singulier amalgame des deux doctrines.

Quand il eut gagné assez de simples, de faibles, de crédules, «le gens craignant le duc, il cessa cette comédie et jela le masque.

Pendant qu'en France Henri IV accordait à ses an-

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