‹ Le tour de LémanChapitre 34 sur 53 · LES ALLONGES · texte numérisé non relu

LES ALLONGES

licure* qui furent célébrées solennellement et attirèrent vingt ou trente mille catholiques.

Il releva les couvents de la contrée, refit la règle de plusieurs et fut chargé par le pape de ramener le vieux patriarche de l'église genevoise, l'héritier de Calvin, Théodore de Bèze, dans le giron de l'église romaine (le saint père sentait quel coup une pareille conversion eût porté au protestantisme); il échoua complètement dans cette folle expédition.

La crosse épiscopale, puis la canonisation furent la récompense des travaux de François de Sales, comme chacun sait.

Le saint était sceptique en fait de mariage, il l'avoue ingénument dans ce passage de ses œuvres :

« Le mariage est un certain ordre où il faut faire la profession devant le noviciat; et s'il y avait un an de probation, comme dans les cloîtres, il y aurait peu de profès. »

On conçoit qu'avec une pareille opinion il n'ait pas pu se résoudre à épouser MIle de Veigy, dont l'histoire nous a laissé les plus séduisantes peintures.

Une bise très froide souflle, le lac est d'un vert foncé et le temps brumeux : ce qui prèle à ces ruines une sinistre majesté.

378 LES AIJJNGES.

François de Sales écrivit sans doute d'ici, et sous l'influence d une pareille température, que le feu est lion douze mois chaque année.

La chapelle, lieu de pèlerinage très fréquenté, est d'ailleurs peu remarquable; on voit sur les murailles du chœur quelques traces de fresques et sous un globe le c hapeau du missionnaire chablaisien, — dont je ne garantis pas l'authenticité.

Le petit édifice, éclairé par des ouvertures en forme de croix, porte sur sa façade deux tablettes de marbre avec des inscriptions latines.

Voici celle qui est à droite :

DUCENTOS POST ANNOS IMMKNSIS OBSTRUCTUM RUDER18 ET DUM OMNI A CIRCUM RUERENT INTEGRUM DIVINA PROV1DENTIA SERVATCM VOEONTARIIS F1DELIUM DON1S AC OPERJB.

NEC NON CLERI CIIABALLIŒNCIS OBLAT, MAXIME VERO PETRI JOSEPH1 REY ILL-ISS1MI AC R-1HSSIMI AN NEC. EP18GOP1 ZEEO PIETATE AC LAROITATE

RESURREXIT ARCIS ABLINIJIANiK SACELU M AN NO SAM TIS

(11 A|V«a deux reut» ai» l'oratoire de la forteresse des Alllnge*, obstrué de décom-

Uigitizecl by Googlje

LES ALMNf.ES. 371)

Celle du côté gauche est ainsi courue :

DEVHS |>RO PATRIRl'K HIC

PRECES FUDIT ET LACRIMAS 1)1 V. SALESIl S QUOSQUE INFENSISSIMOS PRIMU.M I.WE.MT IIOSTES HUS TANDEM FID1SS1MOS ECCEESEE CATUOEIC.E EILIOS PEPEIUT Al) PASTOREM EHUO, AU APOSTOM M ET PATREM HUC ACCURITE POPUL1 CHABALLICENSES ET EXTEHI, HIC ACCURITE C.ENEVENSES (1).

rhonofl

Entre midi et une heure j etais de retour de ma promenade, j'avais traversé des bois, des taillis, des châtaigneraies séculaires, un hameau chétif au revers de la colline des Al linges, et j'avais regagné la ville par un autre chemin, par un vallon silencieux d'où les ruines se montrent sous un aspect nouveau.

dette course est de celles dont je garderai le meilleur souvenir.

lire» éuormus, alors que lutit croulait autour du lui, ayant été conservé intact par la divine Providence, fut restaure grâce aux travaux et aux dons volontaires des lideles, aux offrandes du cierge chablaisicn et surtout au zele, à la piété et à la libéralité de Pierre-Joseph Itcy, très illustre et très vénérable éveque «l'Annecy, l'an du salut IVOti.

1 1 1 Ici le bienheureux de Sales répandit des larmes et pria ardemment pour dus coucitoyens égares qu'il trouva d'abord ennemis déclares de l'Église catholique, et qu'il Huit par rendre sus plus fldéles enfants. Accourez donc auprès du pasteur, de l'apôtre, du pure, peuples du Chablais, accourez étrangers, accourez Genevois!

Vain appel! Ceux-ci font la sourde oreille et n'accourent point.

380 LES ALLI.ViES.

En suivant la principale rue de Thonon j'ai aperçu une petite boutique de libraire, dans l'étalage de laquelle se faisait remarquer un mince in-12 vert, dont le titre a suffi pour fixer mon attention :

Pèlerinage aux Allinges en 1843, par l'ermite de Bauge (1 ).

Il va sans dire que j'ai acheté cet ouvrage, car venant d'explorer la noble ruine des Al linges, tout ce qui traite de ce sujet devait naturellement m'intéresser, puis il fallait saisir l'occasion qui se présentait d'apprécier sur un échantillon la littérature savoisienne, la littérature permise, bien pensante, orthodoxe, ou, en d'autres termes, la littérature fausse, plate, timide, niaise et béate ;— j'allais faire cette étude moyennant deux francs.

Qu'est-ce après tout que 90 pages d'inepties pour qui lit vite!

T.e livre, pensai-je en l'empochant, ne peut être qu'une production de sacristie, une œuvre de tonsuré... qu'importe! voyons... il n'est pas de mauvais écrit qui ne contienne quelque chose de bon, de profitable, d'utile.

Là-dessus je me rendis à la promenade de la ville qui touche Y Hôtel de l'Europe, c'est une terrasse plantée de gros arbres et fort élevée au-dessus du bas quartier, misérable réunion de chaumières que l'on nomme Rive,

1 Annecy, Joseph l'revost, linniire-edlteur, 18*i.

LES ALLINGES. 381

et qui entoure une sorte d'ancien manoir occupé par des tanneurs.

Je m'assis sur un banc, et tourné vers le lac je me misa lire le Pelerinaye de YenmU de Bauge.

C'est une relation en huit petits chapitres des impressions, des pensées, des observations d'un croyant après sa première visite aux Allinges, où on Fa amené en 1843 pour le faire assister à une cérémonie religieuse. 11 a reçu l'hospitalité du curé de la paroisse et dédie son opuscule à un ami absent.

L'ermite-pèlerin cherchant l'origine du mot Allinges cite plusieurs opinions parfaitement creuses à ce sujet : les uns, assure-t-il, le font dériver de ad ligna (dans les bois), d'autres iYab lingua (sans langue ou sans langage), d'autres encore, — avec plus de vraisemblance selon lui, — du mot teutonique 2Uleimg (unique), qu'expliquerait l'admirable et exceptionnelle position des Allinges, à moins que le nom d'3Llcinûj ne soit celui des seigneurs Burgondes qui construisirent ou habitèrent le château.

Laissons cela.

« Grillet fait observer, ajoute l'ermite, que l'ancien bourg des Allinges devait être le lieu le plus considérable du Chablais proprement dit dans le Xe siècle, puisque le curé de cette paroisse, qui était l'un des huit doyens ruraux de ce diocèse, siégeait dans les as-

382 LKS ALLINUES.

semblées générales du clergé, immédiatement après l'évèque et le prévu I. ■

Puis il parle des guerres des dauphins et des comtes de Savoie, et du siège des Allinges qui demeurent définilivement à ces derniers avec le reste du Chaulais.

Plus loin, à propos de la conquête bernoise et du ministre Farci, qui fut envoyé pour gagner à l'Évangile les Chahlaisicns, et échoua dans sa mission, il assure que depuis ce temps-là on appelle un Farel ou une langue de Farel, en Chablais et en Faueigny, un homme qu'on veut insulter, qui parle méchamment, sans aucune retenue.

Vient ensuite, mon ami, le récit de l'arrivée des deux de Sales aux Allinges, l'exposé rapide de leurs entreprises couronnées d'une pleine réussite, — le duc aidant, — et ce que l'on rapporte au sujet de la conversion de la garnison du château, premier succès des deux ' missionnaires.

Le sixième chapitre commence ainsi :

« Environ cent ans après la mort de saint François de Sales, c'est-à-dire au commencement du dix-huitième siècle, le roi Victor-Amédée II lit démolir la forteresse des Allinges, et les matériaux furent vendus. La chapelle, on ne sait comment, demeura debout, environnée et couverte de décombres, et exposée à toutes les injures du temps. Un siècle plus tard, à l'é-

les alunoks. 383

poque de la révolution française, quelques vandales du philosophisme et de l'impiété l'aperçoivent et frémissent de rage. L'ordre est donné de la raser entièrement. Les hommes ehargés de cette inique mission arrivent sur la colline. A l'aspect de ce monument religieux auquel se rattachent de si doux souvenirs, une force surnaturelle semble enchaîner leurs bras; ils s'en vont sans avoir osé toucher cet édifice. Mais effrayés par les menaces de ceux qui les avaient envoyés, ils reviennent à la charge et se disposent à renverser la chapelle, quand tout-à-coup un orage des plus terribles les disperse et les force à renoncer à cette entreprise. Dès lors ce projet odieux fut oublié, et la chapelle demeura, comme auparavant, en butte aux intempéries des saisons. Sa voûte était surchargée, dans toute son étendue, d'un tas de décombres qui avait onze pieds d'épaisseur. On a peine à comprendre comment elle n'a pas été écrasée sous ce fardeau. »

Enfin la chapelle fut rendue au culte et réparée en 183t> comme il appert de Tune des inscriptions latines de sa façade, l'inauguration eut lieu solennellement le 14 septembre.

J'ignore ce que l'on nomme un triihmm, mais j'apprends par le livre qui m'occupe qu'on en célèbre un chaque année, avec indulgence plénière, les 14, 15 el 16 septembre.

LES ALLIXiKS.

Ce fut à celui de 1843 que prit part l'ermite de Bange ; levêque d'Annecy, qui se nommait Mrmseigneur Rendu, s'y rendit, et on lui Ht une réception d'honneur, avec cavalcade de gens portant des lances de bois, détonnalion de boites, grand branle de cloches et garde d'honneur, composée d'une compagnie de fantassins qui forme la garnison de Thonon.

Dans son transport le narrateur de la mirifique solennité s'écrie :

« L'élan de cette religieuse paroisse fut vraiment sublime (1). Rien n'avait été négligé pour faire à l'illustre pontife (2) l'accueil le plus solennel et le plus touchant. »

Je ne veux pas te transmettre les détails de cette fête, te parler des processions qui se déroulaient sur le flanc de la colline, des confréries, des oriflammes, des chants sacrés, je préfère te régaler de cette page qui termine dignement le septième chapitre :

« L'évèque partit sur le soir et fut accompagné jusqu'à Thonon par les cavaliers qui étaient allés au devant de lui le matin. Quand les fantassins eurent fait leurs adieux militaires au prélat, leur commandant, jeune soldat en congé de la brigade de Savoie, adressa avec enthousiasme une harangue à ses compagnons d'armes.

(I) Le mol est licurcuv i L'epithétc c»i morvHllmiwmont choisie

lkn alli.n<;ks. 385

Mon cœur me ferait un reproche, et vous auriez raison de me blâmer si je ne vous répétais ses dernières paroles, que ma mémoire a fidèlement retenues :

« Soldats, je suis content de vous! vous avez fait honneur à notre seigneur l'évèque. Vous avez fait honneur à notre curé, et vous n'avez pas déshonoré la paroisse Rompez les rangs... »

Que t'en semble?... n'est-ce pas inimaginable à force de béotisme?

Tu vois maintenant à quel degré d'imbécillité sont les intelligences sur la rive gauche du Léman.

Que penser des gens illettrés de ce pays, quand ceux qui se piquent de littérature écrivent sérieusement des billevesées de cette espèce !

Ruines du Ciiàleau des Alliuges.

Uipaillc.

Parc de Ri|»illp.

En parcourant ces délicieuses campagnes riveraines on trouve à tous les pas de vieilles maisons de prière ou de guerre, des masures monastiques ou héroïques qui ne veulent pas disparaître entièrement du sol, résistent de leur mieux au temps et aux hommes ligués contre elles, et sont pleines de souvenirs. Parmi ces respectables, mais peu respectés édifices, il faut placer celui dont j'ai à t'enlretenir :

La journée était peu avancée et le ciel se rassérénait; je suis sorti de Thonon par la route d'Evian que j'ai bientôt quittée pour prendre, à gauche, un chemin qui traverse une côte de vigne, et descend vers les spacieux bâtiments d'une terre située à l'une

388 UIPAILLE.

des extrémités du plus vaste golfe de ce littoral.

C'est le domaine de Ripaille que sa position avancée au milieu des eaux fait découvrir de fort loin, et par delà lequel le grand torrent de la Dranse a son embouchure.

Pour y arriver on passe par Concise, où l'on remarque deux gentilhommières de l'état de squelettes, pantelantes, lézardées, décoiffées, dont l'une est presque entièrement à jour.

Ce hameau offre un agréable point de vue quand on le contemple de Thonon, et de Concise, par réciprocité, la ville se présente merveilleusement au sommet d'un littoral presque à pic supportant de hautes terrasses et des maisons qui paraissent ne pas craindre le vertige.

Grande était mon impatience de visiter la cénobitique et princière résidence qui m'attirait sur la plage, d'atteindre le but de ma promenade; je n'ai pas accordé à ce paysage autant d'attention et d'admiration qu'il en mérite.

Avant de te décrire ce qui reste de l'ermitage-palais de Ripaille, il convient, je crois, de te parler de son illustre fondateur, de celui qui donna à cet asile paisible et écarté un européen renom.

Le 9 novembre de l'an de grâce 1434, une foule considérable et éblouissante de seigneurs, de prélats, d'abbés venus de tous les États soumis à la couronne ducale

de Savoie, se pressait dans la grande salle d'apparal d'une vaste et belle habitation construite depuis peu au bord du Léman, près d'un couvent de l'ordre de Saint- Augustin, au milieu d'un immense parc de chênes planté en étoile et dont les sept allées avaient chacune pour perspective une ville ou un bourg du Pays-de-Vaud. Cette demeure, construite à grands frais, renfermait sept appartements séparés, avec jardins et préau particuliers; au-dessus de chacun s'élevait une tourelle à mâchicoulis : celle du chef de la maison dominait les autres.

Quand les nobles conviés eurent pris place, le dm: Amédée, huitième du nom, parut et alla s'asseoir sur un trône, entre ses (ils Louis et Philippe. A ses pieds se tenaient Humbert, bâtard de Savoie, et les deux maréchaux du duché, dont l'un était de la très puissante, très antique et très redoutée race des Montmayeur. Amédée prit la parole et fit un long discours dans lequel il passa en revue tout ce qui était advenu sous son gouvernement ; il eut à entretenir l'assemblée de beaucoup d'événements heureux et d'utiles réformes dues à la sagesse de ses vues et à son amour bien connu pour la justice. — Puis il déclara son intention formelle, irrévocable, de finir ses jours en paix, après un règne de cinquante-un ans; et sur ce, ayant appelé le prince Louis, qui portait alors le titre dé Comte de Genevois, — et non pas celui de Comte de Genève, comme on l'a

prétendu par erreur, — il le lit mettre à genoux, lui donna l'accolade en lui ceignant l'épée, lui attacha au cou Tordre du collier de Savoie ou de l'Annonciade, le créa prince de Piémont et l'investit de la lieutenanee-générale du duché. Ensuite il conféra à son autre (ils le titre de Comte de Genevois. Enfin il exhorta pathétiquement les deux frères à vivre dans l'union, dans la concorde, à s'entr'aimer, à se concilier l'affection «le leurs parents et de leurs peuples, à tenir la parole jurée et à rendre la justice avec une intégrité parfaite. Ses particulières recommandations au prince Louis furent de se montrer en toutes circonstances le soutien et le défenseur zélé de l'Église et de la foi. Il déclara, en outre, que sa volonté était que non-seulement son (ils, mais encore ses petits-fils et descendants prissent pour conseillers intimes, secrets, dans les affaires d'État, le doyen et les chevaliers-ermites de l'ordre séculier de Saint-Maurice, qu'il instituait à Ripaille dès ce moment.

A ce discours succéda la lecture des patentes de la lieutenance, et la hénédiction paternelle donnée aux princes; après quoi chacun se sépara fort impressionné, ear Amédée était en possession de l'amour de ses sujets et de la vénération universelle.

Le lendemain de cette solennité, le due endossa l'habit d'ermite de Saint-Maurice avec six nobles hommes, ses compagnons, ses confidents, ses amis, qui, prévenus d'a-

R1PA1LLK.

vance de sa résolution, cl ne pouvant se résoudre à se séparer de lui, avaient témoigné le désir de s'y associer. Ces gentilshommes étaient Henry de Colombier, seigneur de Wuiïlens, au pays de Vaud; Claude du Saix, seigneur de Rivoire; Lambert Oddinet, président du eonseil de Savoie, à Chambéry ; François de Russy, seigneur d'Erya, en Rugey ; Amé de Champion et Louis de Chevelu, seigneur dudit lieu, près du lae de Rourget.

Amédée était alors âgé de cinquante-six ans; il avait affecté à la fondation de Ripaille un revenu de deux cents llorins d'or pour chaque chevalier-ermite, et de six cents pour leur chef ou doyen, qui devait toujours être nommé par le duc de Savoie.

Le costume de ces reclus eût ressemblé, en tous points, à celui des anciens anachorètes sans la croix d'or qu'ils portaient au cou; il ne se composait que d'une longue robe de drap gris à capuce. Le port de la barbe et des cheveux longs était de rigueur, et il fallait, en public, tenir à la main un bâton noueux et tortu.

On a débile toutes sortes de fables sur celte retraite, on a porté le nombre des ermites à dix et à douze (1). On les a coiffés d'un capuchon rouge et d'un chaperon bleu.

it i ... Si retiro ron delà ravalieri e 40 sei vilori lulti vestlticon uo'habtto simile al suo, in »n' heremo virino al lago ili Geneva nella terra <li RipaRlia dove poehi aiini prima haveva editiratn un atiltalia wittn il litnlocU sait Manrilio. etc.

Ilint. tir Piémont, de Ludoviro délia CMttl.

ItlI'AIIXK

Le vioux chroniqueur do Savoie Paradin est le seul écrivain, je crois, qui avance qu'Amédéc et ses amis vécu ren t la en même austérité, macération de corps, pénitence et me contemplative; il ajoute : « Ainsi furent ces princes plusieurs années en habits d'ermites, faisant une vie plus angélique qu'humaine en ce lieu estrange, où ils n'y fréquenloient ny bcsles, ny gens, et ny hruoient (|ue hymnes, pleurs et prières à la façon des Saints- Pères de Thébaïde... »

(les assertions sont entièrement contraires à la vérité historique et aux dires des contemporains.

Xon, mon ami, le duc et ses commensaux ne se condamnaient point à une rude pénitence ; non, ils ne jeûnaient point, ne priaient guère, ne se macéraient nullement, mais vivaient dans un doux loisir, une continuelle et extatique admiration de la nature ; ils consacraient deux jours de la semaine seulement aux choses de la religion, et, pendant les cinq autres, ils vaquaient aux affaires politiques, recevaient une société brillante, choisie, et ouvraient volontiers, sans doute, leurs tourelles aux jolies Chahlaisiennes à l'œil noir et voluptueux à la fraîche carnation, aux formes pleines de sève.

On appela cela faire ripaille, et cette expression s'est conservée jusqu'à nos jours.

Les Auguslins du voisinage étaient les indulgents directeurs de ces reclm sensuels.

Monstrelet dit, au rebours de Paradin, qu'unie de Savoie, retrait à Ripaille, menait une vie aucunement solitaire, et il . dit vrai.

Là, nos chevaliers enfroqués avaient de gras troupeaux, d'excellents fruits, de copieuses moissons, des celliers où on laissait vieillir les vins des meilleurs crus de Crépy; le lac fournissait à la table cénobitique la lotte, la truite et d'autres poissons délicats; la montagne était trop proche pour que le gibier et la venaison pussent manquer.

Les mœurs de ces ermites n'ont jamais été l'objet d'attaques sérieuses, et les bruits répandus par un rival du duc ayant un grand intérêt à lui nuire, à le noircir, doivent nous être fort suspects. — Je reviendrai sur ces bruits et sur leur auteur.

Plusieurs historiens du temps louent à l'envi la piété, la continence et les exemplaires vertus d'Amédée MIL

Tu dois te rappeler, cher Emile, ces vers de Voltaire (Épitre au Lac de Genève), pièce déjà citée à propos

de Ferney :

Au bord de cette mer ou s'égarent mes yeux, Ripaille, je te vois. 0 bizarre Amédée !

Est-il vrai que dans ces beaux lieux, Des soins et des grandeurs écartant toute idée, Tu vécus en vrai sage, eu vrai voluptueux, ' Et que lassé bientôt de ton doux ermitage, Tu voulus être pape et cessas d'être sage?

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