‹ Le tour de LémanChapitre 40 sur 53 · XL · texte numérisé non relu

XL

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Evian.

De Thonon, capitale du Chablais, à Evian, capitale du Pays-de-<iavot, — petite contrée pleine de sève et toute charmante qui termine de ce côté les États Sardes, — la distance n'est que de quelques kilomètres.

J'ai pris place dans un omnibus qui fait le service d une ville à l'autre pendant la saison des bains.

Chemin faisant, I on passe la Dranse, rivière dévastatrice et prodigue de galets, sur un pont de bois for! étroit qui n a pas moins de vingt-quatre arches, puis l'on roule sur terre Gavote ; bientôt on voit au milieu d une pelouse ombragée de platanes, au bord du lac, la maisonnette assez peu fréquentée d'Amphyon. Un mince filet d eau sulfureuse coule tout près, et quelque-

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u: l'A y s de luvtrr.

lois il arrive, par cas fortuit, que les baigneurs d'Evian dirigent leur promenade vers cette maisonnette toujours fermée, et viennent boire, à jeun, quelques verres du liquide purgatif.

Ce lieu tranquille phiit au rêveur par son abandon, son aspect mélancolique; là les Alpes descendent en mol amphithéâtre jusqu'à la rive, et font deviner les grandioses beautés du Valais, — ce sont de petites ondulations qui annoncent de grosses ondes, — la nature se montre sévère et douce tout à la fois; rien ne peut donner une idée de la richesse de ce sol, de la force inépuisable et luxuriante de celte végétation.

Mais pourquoi ce pays appartient-il à une race énervée, presque abrutie, ignorante, qui ne sait pas ou ne peut pas tirer parti entièrement de la fécondité d'une terre qui vaut son pesant d'or.

Les Vaudois ont eu en partage un terroir ingrat, rebelle à la culture, mais ils sont parvenus à l'améliorer, à le rendre productif; les Chablaisiens, possesseurs d une campagne extrêmement fertile, sont plongés dans la pauvreté.

Les Vaudois sont des vignerons; les Genevois, des banquiers et des horlogers; les Chablaisiens (variété du Savoyard, porteur d'eau, commissionnaire, ramoneur ou joueur de vielle en général) sont des pêcheurs; les Valaisans, des bûcherons et des patres.

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Je retournerai à Amphyon un soir, au soleil couchant, non pour avaler de l'eau de soufre, mais pour entendre siffler les piverts dans les châtaigniers touffus de la montagne.

Tu n'as pas dû oublier entièrement la mythologie, cher Émile, je n'ai donc pas besoin de te rappeler qu'Amphyon, fils de Jupiter et d'Antiope, disciple de Mercure, était un fameux joueur de lyre qui, pour bâtir les murs de Thèbes, n'eut besoin que d'exécuter quelques mélopées, — fable imaginée dans le but de montrer qu'elle est l'influence heureuse des arts, de la musique, de la poésie, sur des hommes même sauvages, vivant de la vie primitive. Il se pourrait que ce divin musicien fût venu sur les bords du Léman, à la suite duTroyen/^manu*, fils de Priara, dont parle la Chronique du Pays-de-Vaud, et que leurs noms se soient conservés jusqu'à nos jours.

Ne va pas prendre cela au sérieux.

Le besoin d'un nouvel Amphyon se fait vivement sentir dans ces parages.

On trouve sur l'autre bord, près du château de (ihillon, dont je te parlerai bientôt, un ruisseau dont le nom est aussi mythologique et grec : le Céphyse, qui, sorti du pic de Jaman, forme dans sa course vers le lac plusieurs petites cascades d'argent.

Il y a do Veau, — s'il m'est permis de m'exprimer

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ainsi, — dans la dénomination <l Kvian (Acquiantim), el cela n'a rien d'extraordinaire, car la ville est baignée par le lac et renferme des sources d'eau thermale.

Je ne connais pas de plus heureuse situation; par malheur, il manque à cet endroit un port el un quai.

La municipalité el l'État paraissent y songer fort peu et se soucier médiocrement de rendre les rapports des Lvianais avec les Suisses plus fréquents et plus faciles (car les Suisses de la rive opposée sont hérétiques et démotrales, — c'est-à-dire doublement dangereux).

Le bourg doit aux baigneurs, qui le fréquentent en assez grand nombre, un certain degré de civilisation que l'on ne rencontre pas dans les autres lieux de quelque importance de celte partie de la Savoie, voire à Thonon peut-être. Il y a, sinon du comfort, du moins • assez de propreté dans les hôtels; des diligences, des chaises de poste animent la belle route du Simplon. Quant à la navigation il n'en faut pas parler, il est peu de gens de la classe aisée qui aient vu le canton de Vaud, elde même les riches vaudois, en général, n'ont aperçu les cités de la côte sarde qu'à l'aide de télescopes; ils se décident plus volontiers à s'embarquer pour Boston que pour Thonon.

Autrefois les Kvianais jouissaient de libertés et de franchises qu'ils devaient au chevaleresque comte Pierre d<* Savoie.

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Le clocher de l'église paroissiale, vu du lac, ne manque pas d'une certaine noblesse.

Par esprit national je suis alléioger à V Hôtel de France, l'un des meilleurs d'Evian, et j'ai eu l'agréable surprise d'y trouver un de mes anciens condisciples, le baron B., de Thonon, qui est Français quoique né en Savoie, et jouit d'une pension que lui paie notre gouvernement. B. se glorifie avec raison d'être le petit-fils de l'un des officiers les plus distingués de la République et de l'Empire, du général Dessaix, que l'on appelle, — un peu hyperboliquement, sans doute, — le Bayard de la Savoie, et qui, s'il n'arriva pas à une haute fortune, le dut à sa fidélité inébranlable aux principes républicains.

11 ne faut pas confondre le militaire dont je te prie avec Desaix qui mourut à Marcngo.

S'il m'était donné de passer les beaux jours loin de Paris, je choisirais une retraite agreste dans la vallée du Léman, mais ce ne serait pas sur le bord helvétique ; toute ma prédilection est acquise au littoral sarde, — abstraction faite des malheureuses institutions du pays, — car le canton de Vaud a une certaine monotonie, un certain prosaïsme d'ordre, de régularité; tout y est arrangé, aligné, peint et blanchi, presque tout du moins. On enlève son originalité poétique à la nature, il est facile de voir qu'on est chez un peuple froid, méthodique, raisonneur, et ayant de très fausses idées sur

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le beau. J'ai le mauvais goul d'être peu charmé des murs blancs jaunes ou roses, des éternels contrevents verts et des vignes symétriquement taillées et espacées.

Pourtant plusieurs paysages vaudois m ont beaucoup plu, mais ceux du Chablais et notamment du Pays- Gavot me transportent ! Oui, si j'avais à transporter quelque part mes lares, — pardon du mot, — ce serait sous les châtaigniers de l'un des villages de la campagne d'Evian : à Lugrin, ou à Maxilly, ou à Amphyon, ou à Neuvecelle.

Il vient de me tomber sous la main un ouvrage relatif à ces contrées, publié en 1824 par un auteur très peu connu, M. Georges Mallet ; j'y ai trouvé quelques pages empreintes d'une grande vérité d'observation et d'une certaine poésie pastorale.

Je te les envoie pour m'épargner la peine d'écrire une description qui n'aurait certainement pas tout le mérite d'exactitude et le charme de celle-ci :

« Des villages de pêcheurs à demi-caehés par les arbres qui les entourent, la Grande-Rive, la Petite-Rive, la Tour-Ronde, à peu de distance les uns des autres, abritent une population nombreuse. De longs conduits soutenus par des piliers en bois vont chercher l'eau sur la pente de la colline, la transportent au-dessus des vergers, des champs et des jardins, traversent quelquefois

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la grande route et viennent mettre en mouvement la meule qui doit broyer le grain, écraser le fruit et les noix, ou briser l'écorce nécessaire au tanneur. Le ruisseau fait aussi agir la scie qui sépare en feuilles minces

le tronc des gros arbres

« Les filets dont on s'est servi pendant la nuit sont étendus sur des piquets le long de la grève ; des pécheurs les réparent, d'autres fabriquent des cordes avec la seconde éeoree du tilleul; les bateaux sont retirés sur le rivage, à l'ombre des noyers on radoube de vieux bâtiments, et la noire fumée du goudron s'élève dans les airs. Les femmes et les filles des pécheurs assises devant leurs portes fabriquent des filets : la navette passe et repasse, les nœuds se serrent sous la main rapide de l'ouvrière. Des enfants couvrent la plage, ils imitent les travaux de leurs pères, et jettent leurs hameçons à l'embouchure des torrents. Dans les jours d'été on les voit se précipiter en riant du haut d'un bateau dans le lac, et se familiariser avec un élément qu'ils doivent apprendre à braver.

« Tantôt de la route on découvre l'immense bassin du lac et la cote de Suisse, tantôt un rideau de verdure voile à demi les flots...

« Des prairies et des forées, des rochers taillés à pie, des pointes de terre qui s'avancent dans les eaux, des granges sous les châtaigniers embellissent cette route.

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De |>clitcs flottes parties du Boveretou de Saint-Gingolph s'approchent du rivage; quelquefois la barque chargée de pierres ou de chaux se trouve arrêtée par le calme, le conducteur attache une longue corde à l'extrémité «lu mât et fait remorquer son bâtiment.

a Ces grandes voiles qu'enlle un souffle imperceptible du vent rasent le feuillage et projettent leur ombre sur le boni, quelquefois deux barques ainsi conduites se rencontrent cheminant en sens inverse.

« A la droite de la route s'élèvent de hautes collines boisées, une terre fertile y nourrit des arbres remarquables par la beauté de leurs dimensions; des vignes qui entrelacent leurs rameaux à des perches rappellent la culture italienne; sous les pampres croissent du blé, du mais, du chanvre ou des légumes. Près d'Evian les bords du lac sont occupés par les jardins et les enclos «les habitants de la ville; en suivant les sentiers qui serpentent sur l'inclinaison de la montagne, on se trouve dans les prairies ou sous les bois de châtaigniers. Vues du lac, ces pentes semblent ensevelies sous une épaisse verdure, interrompue seulement par quelques points découverts et cultivés; lorsqu'on suit les sentiers qui se dirigent en tous sens sous ces ombrages, on découvre à chaque instant des objets nouveaux : la chapelle d'un village et son presbytère, un château détruit, demeure maintenant d'une famille de paysans, et dont les fossés

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