‹ Le tour de LémanChapitre 41 sur 53 · LE PAYS DE GAVOT · texte numérisé non relu

LE PAYS DE GAVOT

à moitié comblés, lu grande porte d'entrée, l'antique jardin, les charmilles que lo ciseau n'aligne plus, rappellent des propriétaires d'une classe plus relevée et d'anciens souvenirs.

« Ici la nature est laissée à elle-même et la végétation se développe sans contrainte; les haies ne sont pas taillées, les vignes déploient au loin leurs guirlandes et les arbres étalent leurs rameaux. Des clôtures placées plutôt pour indiquer la propriété que pour arrêter le

promeneur le laissent sans peine passer d'un bois dans un autre, d'un champ dans une prairie et s'égarer au gré de ses pensées. Tout sous ces feuilléesest tranquille, tout y inspire le calme et la paix, le silence qui y règne contraste avec le mouvement des bords du lac, le jouidoux et voilé avec la brillante réverbération des eaux. Le laboureur cultive son champ sans bruit; un bûcheron isolé abat un arbre au milieu des bois, les seuls coups de la hache révèlent sa présence, rien n'annonce l'approche de ces petits villages dispersés sur la pente qui se présentent tout-à-coup aux regards; les maisons des paysans sont comme enfouies au milieu des arbres fruitiers qui les entourent, et des pois à tleurs, qui du jardin s'élèvent sur le toit, viennent protéger le rucher

placé du côté du levant

« Ces collines produisent beaucoup de fruits, la distillation des «crises occupe les habitants pendant Télé, la

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récolte tics noix et du raisin vient ensuite, eu lin celle des châtaignes, qui est la dernière; les habitants en tout un grand commerce et les mangent comme légumes jusqu'en etc.

« Les feuilles dentelées du châtaignier couvert de chatons en été et de coques piquantes en automne, ses branches fortes et contournées, les lissures et les accidents de son écorce, ses masses de verdure irrégulièrement disposées offrent de beaux sujets d'étude au peintre. La vieillesse lui donne un nouveau caractère, de son tronc creux sortent des rejetons parés de la vigueur de la jeunesse, tandis qu'on voit s'élever à côté les rameaux du vieil arbre dépouillés par le temps, brisés par les vents ou desséchés par la foudre.

« Le chanvre est un des produits de première nécessité dans un pays où l'on fait un si grand usage de cordes et de filets. En automne les habitants se rendent successivement le soir, après les travaux de la journée, chez les différents propriétaires pour le teiller; lorsqu'il fait beau ces réunions ont lieu eu plein air. En revenant de nos promenades le long du lac, nous passions devant des groupes joyeux d'ouvrières qui nous saluaient de leurs cris; les enfants allumaient au milieu de la route de grands feux de chènevottes, devant lesquels on voyait se dessiner leurs ligures en mouvement.

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« Ces feux brillaient de loin sur différents points de la rive.

« Quand la récolte des châtaignes appelle chacun dans ses vergers, Evian est presque désert; on l'abandonne de grand matin pour n'y revenir que le soir. Les châtaignes sont recueillies avec des pinces de Cois pour en éviter les piquants, on les réunit en tas d'où on les retire lorsque la premier*' enveloppe s'est desséchée. Hommes, femmes, enfants sont rassemblés sous les arbres dont on secoue les branches et que l'on frappe avec de longues perches. Le jeune homme parvenu à la cime entonne des chants joyeux; le pâtre lui répond du sommet de la montagne ; la chanson passe de bois en bois, de colline en colline, et l'écho éloigné des rochers de la Mémise en répète les derniers sons »

Il v a de charmantes choses à voir sur les hauts lieux

de cette contrée, villages, manoirs délabrés, futaies, vallons, clairières, toutes les merveilles de l'imprévu, toute la magie de sites sans apprêts, comme je les aime et les cherche.

Je pourrais faire un volume de mes découvertes à Marège, à Feterne, à Laringe... mais je réserve ces peintures pour une autre occasion; j'écrirai quelque jour une histoire sombre et douloureuse où se résument fatalement les plus poignantes souffrances de

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l'ordre moral. — Ici fut son théâtre, et j'y rêve en me promenant au milieu des bois profonds.

Au vieux château de Lugrin, devenu une ferme, la cour d'entrée, qui n'est plus qu'une basse-cour, montre un de ces désordres campagnards, un de ces fouillis rustiques disposés comme pour la peinture . fumiers, volatiles, outils champêtres, fagots, tout est à souhait parmi des vestiges de féodalité, tout s'harmonise admirablement.

Oh ! si Messonnier, mon camarade de collège, était là !

D'un côté de cette enceinte règne un rang d'arceaux sombres surbaissés, s'appuyant à une tour ronde qui renferme un escalier en colimaçon, éclairé par des fenêtres percées irrégulièrement, sans aucune symétrie, dont l'effet est des plus bizarres.

J'ai trouvé à Lugrin trois jeunes gens de la classe aisée d'Evian, ils revenaient de la chasse la gibecière et l'estomac parfaitement vides. — Nous sommes entrés dans la cuisine enfumée de la ferme-château, ou, si tu aimes mieux, du château-ferme.

La fille du fermier, qui estaccorte, gentille et délurée, — car elle a habité Genève, — nous a reçus, et les chasseurs se sont permis quelques petites privautés avec elle; l'apparition du père y a mis fin.

— Marie fa no un bri$olon, a dit en patois un de ces francs godelureaux de village. — Marie, fais-nous un brisolon.

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