‹ Le tour de LémanChapitre 44 sur 53 · I.A Totir-<!p-Pc'ilz · texte numérisé non relu

I.A Totir-<!p-Pc'ilz

Il y a, je ne sais où, un M. Bailly de Lalonde qui a fait et publié un voyage à (ienève et dans le canton de Vaud (2 vol. in-8°) que j'ai lu. — car je tenais à connaître tout ce qui a été écrit sur ce pays : œuvres bonnes, médiocres ou pires, à épuiser la matière, et sans vanité j'y suis à peu près parvenu, tu dois le voir. — Or ledit M. de Lalonde, dont je respecte mais ne partage nullement les convictions religieuses, l'orthodoxie catholique, semble avoir entrepris son pèlerinage en vue de dénigrer Genève et de glorifier Rome, d'attaquer, comme par occasion, Voltaire, Rousseau et la philosophie.

Malgré une profonde divergence d'opinions, suivant le système littéraire qui proclame qu'il est permis de prendre son bien partout où on le trouve, j'ai mis deux ou trois fois à contribution ce monsieur, et ne m'en cache pas, — bien que son livre n'ait guère de style et contienne un faims inutile, une érudition diffuse, confuse, mal digérée et partant quelque peu indigeste. — car mon dessein, cher ami, est de t'envoyer non seulement mes impressions personnelles, mes appréciations particulières, mais encore ee que j'ai pu noter des remarques d autrui.

M. de Lalonde étant allé voir deux villages situés

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dans la montagne et que je n'ai point en l'envie de visiter : Chailly et Baugy, je vais avoir recours à son travail.

Et d'abord je dois l'apprendre le but de cette double ascension : Chailly possède la maison de campagne de ||no (fe Warens (nous prononçons en France Warins, et ici on dit Waran)\ quant à Baugy, on y a découvert par hasard des antiquités romaines d'une grande valeur.

Arrivé à Chailly, le voyageur s'approche d'un groupe de paysans et s'enquiert tout d'abord de l'ancienne habitation de la maman de Jean-Jacques; on lui répond que l'on ne connaît point de Mrac de Warens. Il demande alors qu'on lui indique le domicile du syndic du village dans l'espoir d'obtenir de ce fonctionnaire des renseignements, on le lui montre : le maire est absent, mais son fils, qui conduit des bœufs en ce moment, les quitte pour conduire notre compatriote à une masure occupée par le sieur Michel dont la femme descend du père de Claude Anet, le botaniste, l'ami de Bousseau ainsi que de Mmo de Warens, — et qui est fermier de Mmn de Montcamp, issue elle-même d'une famille Hugonin, laquelle était alliée à celle de MIBC de Warens.

M. de Lalonde parcourt cette demeure si décrépite qu'il redoute de voir le plafond (il s'agit sans doute du plancher) s'abîmer sous lui.

Je transcris textuellement :

« La chambre de Mmo de Warens ressemble à un mau-

MOSTIIEI'X ET CEUtENS. 473

vais grenier; elle est au premier étage : c'est là, dit-on, qu'avait lieu le dénoûment de ses intrigues amoureuses (!!!) (1), si ce que l'on rapporte sur ces galanteries n'est point une invention de la critique des méchants. Un trou percé dans le mur me fut sérieusement indiqué comme l'endroit par lequel se glissaient ses adorateurs : on le pense, je ne pus que sourire en entendant faire d'aussi pitoyables contes. Une autre chambre et un corridor sont encore tapissés d'an- . ciennes peintures à fresque qui existaient sans doute du temps de Mmc de Warens. On me montra de vieux meubles, que l'on suppose avoir été à son usage, puisqu'ils datent de près d'un siècle avant sa naissance : un mauvais fauteuil de bois ayant le millésime gravé de 1621 ; deux grands poêles de faïence, d'une forme antique mais élégante (2), et dont l'un porte la date de 1603 : tels sont les objets conservés dans la maison de Mmc de Warens, et qui appartenaient à la famille de la Tour, d'où est sortie cette dame. »

Vient, un peu plus loin, le récit complaisamment rapporté de la conversion de Mme de Warens, qui étant allée à Evian voir la cour de Sardaigne se laissa prendre

(V Les points d'exclamation sont de moi : il y a lien de s'exclamer trois fols en lisant de pareils détails dans un livre fait ad maj. Dei glor.

(») Ce mais est fort joli... comme si ce qui est antique, en fait de meubles, devait nécessairement manquer d'élégance, — le reproche s'appliquerait bien mieux aux meuble» moderne» qui n'ont aucun style, aucun caractère.

Ii(l

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aux homélies d'un évèque et se lit catholique, — grand et juste sujet d'élonnement, de scandale, d indignation pour les habitants du canton de Vaud.

A Baugy, endroit d'une origine très antique, on a découvert, à diverses époques, des vestiges précieux de colonnades de marbre et de mosaïques romaines; une grande quantité de monnaies de bronze; des pavés, des sculptures d'albâtre, richesses aujourd'hui dispersées dans les principaux musées de l'Europe. Baugy devait avoir une grande importance.

Un maçon en jetant bas un vieux mur trouva une cassette pleine de médailles d'or et d'argent, ce qui fit sa fortune; enfin un stupide paysan ayant déterré une trentaine de médailles d'argent parfaitement intactes, les alla vendre tout de go à un fondeur qui en lit des boucles de souliers.

J'arrive à la Tour-de-Peilz, bourg sur le lac, avec un vieux château; il est si près de Vévey que I on peut le considérer comme le faubourg de celle ville.

XLEV

Ca i?ctc ï»c$ Vignerons.

Vt'vey, — 17 on.

Voilà, sans contredit, le plus agréable, le plus charniant endroit du canton : Vévey, « jolie petite ville, blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée par les pentes méridionales du mont Chardon ne comme par des poêles, et abritée par les Alpes comme par un paravent. J'ai devant moi un ciel d'été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mures et cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent (1) »

La cité à fleur d'eau se répand sur un terrrain uni, une vaste place s'étend jusqu'au lac chargé de gracieuses embarcations, amarrées ou voguantes; un quar-

1 1 i.e Rftia, lettre m*-.

lier pourtant, — le moins considérable, — occupe le premier gradin de la montagne d'où surgit la tour de l'église Saint-Martin, haute, carrée, hardie, et aux angles de laquelle se suspendent quatre tourelles pointues, d'une grâce, d'une légèreté et d'une finesse remarquables.

Vévey a mille fois plus de charmes que Lausanne; les hôtels y sont luxueux, splendides et toujours pleins, — malgré l'excessive cherté des prix. — On ne voit que riches étrangers, mouvement brillant sur la terre et sur l'eau, touristes français, allemands et anglais, mettant le pied dans une barquette ou dans un coupé, dans un omnibus ou dans un bateau à vapeur.

Tout respire l'aisance, le bien-être, la prospérité, tout est gai, animé, coquet, souriant.

Vévey peut passer surtout pour une colonie britannique comme lnterlacken, Ischia, Nice et beaucoup d'autres lieux de l'Italie et de la Suisse, vers lesquels le courant d'or des guinées s'est dirigé pour les fertiliser.

Je suis monté à l'église pour voir les tombes de deux régicides anglais, de deux des juges de Charles 1er, morts l'un et l'autre à Vévey où ils avaient dû se réfugier : Edmond Ludlow et Andrew Broughton.

Victor Hugo remarque avec la profondeur ordinaire de son coup-d'œil que chacun des deux vieillards, « hommes intègres, purs et grands d'ailleurs, a pris une posture différente dans le tombeau. Kdmond Lud-

low s'est envolé joyeux vers les demeures éternelles, sedes œternas lœtus advolavit, dit l'épitaphe debout contre le mur; Andrew Brouglhon, fatigué des travaux de la vie, s'est endormi dans le Seigneur, in Domino obdormwit, dit l'épitaphe couchée à terre : ainsi l'un joyeux, l'autre las; l'un a trouvé des ailes dans le sépulcre, l'autre y a trouvé un oreiller. »

Le très éminent écrivain voit dans ces épitaphes au ton si diflerent ■ la clef des deux hommes et la nuance des deux convictions : Ludlow était un penseur ; il avait déjà oublié le roi mort et ne voyait plus que le peuple émancipé; Broughton était un ouvrier; il ne songeait plus au peuple et avait toujours présente à l'esprit cette rude besogne de jeter bas un roi. Ludlow n'avait jamais vu que le but, Broughton que le moyen. Ludlow regardait en avant, Broughton regardait en arrière. L'un est mort ébloui, l'autre harrassé. »

L'église fut bâtie en l'honneur de Saint-Martin de Tours, elle porte la date de 1498 et la croix de Savoie sur sa façade.

En 1588 les Vaudois du Piémont qui tentaient de rentrer dans leur patrie, et dont je t'ai entretenu à diverses reprises, mon ami, ne furent pas reçus à Vévey ; le gouvernement bernois, voulant éviter tout sujet de mésintelligence avec la Savoie, avait donné les ordres les plus rigoureux à cet égard : les habitants

LA FÊTE DES YK.NEItONS.

(Mirent l'inhumanité d'y ohéir, à l'exception d une eha-

eonseil de la ville et au risque de voir sa maison rasée, — osa apporter de la nourriture aux voyageurs dans un pré où ils campaient,

A peu de temps de là un terrible incendie détruisit presque toute la ville, mais il épargna la demeure de la veuve, bien qu elle fut située au beau milieu de celles que le feu consuma.

La croyance populaire vit dans cet événement une punition pour les Vévevsans et une récompense pour la bonne veuve.

Il serait difficile, en vérité, d'y voir autre chose.

Vévey, qui compte quatre ou cinq mille habitants, doit une partie de sa réputation à V Abbaye ou Fête des Vignerons que I on célèbre avec un merveilleux appareil à de très longs intervalles, qui coûte des sommes considérablesà la société et attire vingt ou trente mille curieux étrangers dans ses murs; à cette époque le plus mauvais grabat coûte un louis par nuit, les habitants offrent hospitalièrement les moindres coins et recoins de leurs demeures à beaux deniers comptants, ("est une con-

(1) Il parait qu'autrefois les moitiés du Pays-de-Vaud menaient joyeuse vie; le nom d'abbaye est reste a toutes les fêtes champêtres, hais, festins et réjouissances publiques dr PC canton... On dit : je vain a l'abbaye de tel endroit, comme on dit chez nous je vai* >t la fe le ,(e Mention nu de sceau r.

ritable veuve qui,

malgré la défense expresse du

LA FÈTK DKS VUiNEIlONS. 479

fusion, un encombrement extraordinaire, dout on ne peut se faire une juste idée; les voyageurs campent et bivouaquent partout, les bâtiments de toutes espèces, les fours, les granges, les fenils, les bûchers, les poulaillers sont transformés en chambres à coucher. Quatre ou cinq mille places sur les estrades, les gradins et les échafauds de la place du marché se louent quatre francs cinquante centimes, — prix assez modéré du reste. — Quelle jubilation ! quelle bonne aubaine pour les citadins !

Voici l'origine de cette splendide solennité qui n'a sa pareille nulle part, que je sache, et jouit d une réputation tout-à-fait méritée :

Il paraît que les Grecs avaient introduit dans ce pays leurs processions-pantomimes, — chants, danses, représentations scéniques, — qui continuèrent d'être célébrées pendant toute la période de la domination romaine. Au moyen-âge, les moines du couvent de Haut- Crét et d'Hauterive, situés dans le Jorat, aux sources de la Broyé, achevèrent, dit-on, de défricher les pentes

de La Vaux; voulant encourager les vignerons, les stimuler dans leurs travaux, ils prirent l'habitude de les rassembler chaque année à Vévey, au temps des vendanges. Une belle procession mêlée de chants sacrés et profanes en patois, de choses chrétiennes et païennes, était faite, les agriculteurs y figuraient portant «les instruments aratoires, des emblèmes, ou décorés de dis-

imi tions que leur valaient le zèle et l'intelligence dont ils faisaient preuve.

Ijl cérémonie se terminait toujours par des galas où les religieux versaient copieusement leurs meilleurs vins (1). *

Cette fête, sur laquelle on n'a pas de renseignements plus détaillés par le fait de l'incendie de 1688, — s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

On cite comme ayant été très brillantes celles de 1797 et de 1819, l'avant-dernière, enfin celle de 1833, la dernière, dont on a beaucoup parlé.

Une société permanente détermine les époques de célébration qui ne viennent pas régulièrement, d'ordinaire on choisit une année de bonne récolte. Dans l'intervalle une commission assistée de vignerons-experts visite les vignes avec le plus grand soin et note impartialement les succès obtenus. Les deux vignerons qui pendant neuf ans consécutifs ont eu le plus de mentions reçoivent, à la fête, une couronne et une médaille d'honneur; en outre, la société distribue un nombre de primes en l'apport avec l'état de ses finances, soit durant la féte, soit pendant le temps qui s'écoule entre deux célébrations.

La féte de 1833 dura deux jours (les 8 et 9 août), et

(l)Le vignoble de la Côte remonte aussi à une liante antiquité, un document de Cuno, abbé de Bonmont, nous apprend qu'il existait déjà en tiTS, et qu'il était tré* productif.

son principal théâtre fut la vaste place du marche, en lace de Meillerie, où Bonaparte, qui marchait vers le Saint-Bernard et vers Marengo, passa en revue vingtcinq mille hommes.

On avait dressé deux amphithéâtres contenant plus de quatre mille places, et préparé, — sous les arcs de feuillages et de fleurs élevés aux lauréats et représentant les quatre saisons, — un emplacement destiné aux acteurs.

La première journée, a sept heures, le cortège au bruit de l'artillerie vint se ranger dans l'enceinte qui lui était destinée, toutes les estrades étaient pleines de spectateurs : partout la foule; le président adressa une allocution aux vignerons couronnés et leur distribua des serpettes et des médailles d'honneur, puis il y eut des danses de caractère, des pantomimes, des chansons françaises Cl patoises, des chœurs, des ballets, des symphonies militaires, des aubades, de la poésie et le Ranz-des-Vaeha, puis la procession, composée de plus de huit cents personnes des deux sexes, costumées, délila en neuf divisions avec un ordre parfait, une précision admirable, puis un grand banquet eut lieu au bord du lac sous les arbres de la promenade de l'Aile, au milieu d'une afnuenceprodigieused'étrangers,dc voyageurs ou de naturels, de dames élégamment parées, sous un ciel magnifique, en face des Alpes, au bord du Léman resplendis-

LA FETE DES VHiNEKONS.

sant, tout rouvert de barques qui se balançaient pavoi-

sées.

C'était comme une féerie ravissante ; c'était beau, amgique, éblouissant!... c'était touchant d'union, de fraternité!... c'était saisissant, d'entrain, d'enthousiasme!

Je n'ai point assisté à cette solennité extraordinaire, mais j'ai lu tout ce qu'en ont rapporté les feuilles publiques ainsi que le livret; de plus, j'ai fait emplette «l'une longue bande de papier où l'on voit gravé en taille-douce tout le cortège dans l'ordre de sa marche; je puis donc le décrire très exactement :

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