BONNIVARD
Ce manoir des eaux est aussi connu que digne de l'être, — quiconque ne l'a pas vu en a lu mille descriptions. — L'auteur illustre, le poète-roi, auquel je viens d'emprunter une nouvelle citation, Ta décrit d'une façon si heureuse, si saisissante, si neuve, que marcher sur ses brisées serait un acte d'outrecuidance, de folie, une entreprise ridicule autant qu'inutile; il ne faut pas toucher à ce qui a été traité par un maître, surtout quand on n'est soi-même qu'un disciple.
Relis donc, ami, cette lettre trente-neuvième du Rhin intitulée Vêvey, — Chillon, — Lausanne, chef-d'œuvre de style et de pensée, où un éblouissant coloris poétique s'allie à une profonde vérité de dessin et aux observalions d'un penseur, d'un philosophe, d'un savant qui, laissant de côté les redites et les lieux communs, — cette éternelle pâture des esprits vulgaires, médiocres, — sait voir et montrer dans un thème souvent traité ce que personne n'a su remarquer avant lui.
Mais si je n'essaie pas une mille et unième description du donjon où Pierre de Savoie, dit le Petil-Charlemagne, — étrange surnom qui renferme une contradiction signalée par le grand poète, — où Pierre de Savoie tint sa petite cour et reçut souvent ses hauts feudataires du Pays-de-Vaud, si je n'ajoute rien à tout ce qu'on a publié sur Chillon, -- demeure princière, château de
BONXIVARD.
défense, puis prison féodale, et enfin aujourd'hui arsenal du canton de Vaud, — je veux te dire l'histoire du prieur qui languit six ans dans la crypte, et dont Byron a arrangé les aventures à sa guise, — ou, pour mieux dire, dont il a fait un roman de pure fantaisie. — Je veux te conter ce que je sais sur Bonnivard, ce que m a appris la chronique qui traite des hommes et des choses du temps de la Réformation genevoise.
Avant la sécularisation des monastères ou, pour mieux dire, leur suppression, on voyait à Genève, près de la porte Saint-Antoine, une église ronde et un couvent sous le vocable de Saint-Victor. Dix moines de l'ordre de Cluny y faisaient leur résidence. L'église était une des paroisses de la ville et subsistait du revenu de terres situées aux environs.
Or ce couvent fut gouverné successivement par deux hommes de la même famille qui, en dépit de leur titre de gens d'église, chérirent Genève, les Genevois, et obtinrent un juste retour, — chose que l'on peut appeler merveilleuse! — Tous les deux étaient Savoyards, originaires de Seyssel et issus des seigneurs de Lunes.
Jean-Amé de Bonnivard laissa le prieuré de Saint- Victor à son neveu François de Bonnivard dont j'ai à m'occuprr.
446 HONXIVARP.
Celui-ci, qui était né en 1496, fit ses études à Turin et prit possession, en 1514, — malgré sa jeunesse et grâce à la permission que le pape lui accorda, — du riche bénéfice de son oncle.
Bientôt, oubliant son origine patricienne, ne se considérant plus comme sujet du duc de Savoie, et se séparant du parti du c lergé, il se voua corps et àme à la liberté, se fit enfant et citoyen de Genève, sa patrie d'adoption, se consacra tout entier à son service et favorisa le projet d'alliance et de eombourgeoisie avec Fribourg, dont il était bourgeois lui-même.
Dès qu'il eut pris possession du prieuré, il commença à montrer sa sympathie ardente pour la cause des c itadins .
Son oncle et prédécesseur, — qui, à ce qu'il paraît, savait au besoin soutenir ses intérêts à main armée, — avait fait fabriquer trois grosses couleuvrincs pour attaquer le baron de Viry; mais au lit de mort il en eut repentance, rentra en lui-même, se reprocha sa coupable velléité guerrière, et ordonna par testament que ces pièces d'artillerie fussent fondues et converties en cloches.
On allait mettre les canons dans la fournaise quand une idée soudaine vint aux Genevois, qui ne songeaient qu'à la défense de leur ville et à l'armement de leurs remparts : ce fut de proposera Bonnivardde leur céder
BONNIVAIU». \\7
ces canons et de recevoir en échange un poids pareil de bronze : « Ce Elisant, disaient-ils, vous nous ferez plaisir et accomplirez la volonté du défunt. » Le prieur y consentit volontiers, et le duc, contre qui ces pièces d'artillerie devaient être braquées, en éprouva un sensible déplaisir et voua à Bonnivard un vif et durable ressentiment.
Peu de temps après le patriote Pécolat, accusé d'avoir tenu des propos contre l'évèque et d'avoir laissé paraître un projet de l'empoisonner, fut appliqué à la torture, et on lui arracha l'aveu d'un complot qu'il n'avait point formé. Pécolat allait, en conséquence, être envoyé au supplice; l'archevêque de Vienne seul, en sa qualité de métropolitain de l'évèque de Genève, pouvait casser la sentence, mais il fallait lui présenter une requête et personne n'osait se charger de cette périlleuse mission... Bonnivard s'en chargea lui, amena un moine auprès du prélat, et comme ce moine hésitait par crainte, il le menaça d'un poignard, et le placet fut remis...
Après cet acte de courage, le prieur insoucieux et calme rentra à Saint-Victor « où, dit-il, j'avais bien telle juvenise et folle arrogance, que je ne craignais ni Dieu, ni évèque, et Dieu m'y donna (je crois, parce que c'était juste folie) telle fortune qu'ils ne me firent aussi rien. »
(les faits peignent notre prieur hardi, entreprenant,
448 BOS.WVARD.
généreux, plein d'audace, et nous expliquent la haine que le duc de Savoie, — qui avait fait de vaines tentatives pour le détacher du parti de la ville de Genève, — lui garda, attendant avec impatience une occasion de l'assouvir.
Selon Moreri, Bonnivard, au retour de Rome et pendant un séjour à Turin, aurait été accusé de trahison et se serait sauvé à Genève pour éviter les conséquences de cette affaire, sur laquelle je n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elle fut fatale à deux jeunes gens.
On nous peint le prieur de Saint-Victor sous les traits d'un lettré, d'un érudit, d'un homme du monde, aimable, lin, naïf, plein d'abandon, en dehors de l'agitation populaire, ayant peu d'inclination pour Berlhelier, pour Hugues et les autres meneurs de la ville, s'adonnant à l'étude, s'abandonnant à la méditation, rassemblant avec amour, dans la retraite, les documents épars de sa chronique de Genève; ne Hattant jamais ses concitoyens, leur disant crûment la vérité, fuyant les clubs, plein d'un dévouement réel pour la ville, mais assez peu soucieux de popularité.
« Ne pensez pas, a-t-il écrit, que la réformation de Genève ail été l'œuvre des sages, mais des imprudents du rang desquels je ne me veux exempter, car j'avois vingt-quatre ans et j'étois mené comme les autres par affection plus que par conseil : mais Dieu donna à nos
HONNI VA Hl>. 449
entreprises heureuse issue, et comme un bon père il nous a traités. Comme la plupart qui demandions la liberté ne savions ce que c'était, cuidant que ce fût que chacun put vivre à son appétit, sans loi ni règle, il ne nous a pas donné incontinent ce que nous demandions, ni ne nous a voulu mettre hors de tutelle que nous ne fussions en âge compétent. Il ne nous a donc accordé liberté temporelle, jusqu'à ce que nous eussions reçu lumière spirituelle pour nous guider, et qu'il eût induit à venir habiter avec nous tant de sages et de gens de bien qui nous l'ont apportée. Plus heureux qu'Athènes et que Rome, qui n'eurent gens que de sens commun, et ne connurent te mieux que par expérience du mal, ce qui est fort dangereux, nous avons dès le commencement trouvé nourrices pour alimenter notre chose publique, et gens savants et experts pour discipliner noire cité. Et se faut-il taire de ceci? Nenni ; car ce sont choses si merveilleuses que qui les entendra comme elles se sont passées sera incité de crier comme jadis Israël, quand Dieu leur pleuvoit la manne sus : Qu'est-ce ceci? qu'est-ce ceci? c'est bien ici le pain que l'Eternel nous a donné à manger! »
II. Vulliemin, de Lausanne, dans sa remarquable appréciation du caractère et de la vie de Bonnivard, trace ainsi le portrait du prieur de Saint-Victor :
« Mélange de foi, de scepticisme, de dévouement,
4511 HOYMVAIU».
d'indiNérencc, de haine, do malice, de bonhomie el de gaîl«;, Bonnivard me* semble allier lous les contraires. Le pins souvent seul parmi les hommes, tout se peuplait, tout s'animait autour de lui quand il rentrait à'son foyer, ('/était un monde à lui. Là sa Bible, là son Horace cl ses anciens, là les matériaux qu'il avait recueillis sur (ienève et sur ses antiquités. Puis* tout ce qu'une mémoire facile lui prodiguait de souvenirs, tout ce qu'une imagination féconde lui prêtait d'harmonies et lui versait de couleurs, ("était un monde de vieilles el de nouvelles aventures, souvent d'ingénieuses rêveries, souvent aussi de nobles pensées et de pures consolations. Avec cela vraie nature de poëte; pourvu qu'il raconte et qu'il chante, il lui suffit. Il ne sait pas finir quand il parle de lui-même, moins encore quand il parle? de Genève. Du 'restant et surtout de son bien et de son revenu, Bonnivard ne se soucie; Dieu et Genève y
pourvoiront >»
En 1519 le duc de Savoie étant parvenu à force d'intrigues à détacher Genève de l'alliance de Fribourg, obtint des Genevois qu'ils lui ouvriraient leurs portes. — malgré l'opposition éclairée de Bonnivard; — celui-ci pensa que dans ces conjonctures le parti le plus prudent qu'il pût prendre était celui de la fuite : « Je voulus, écrit-il, être un peu plus sage que les autres, et m'adressai à un gentilhomme du Pays-de-Vaud, nomme
ItO.NNIVAHP. 451
messire de Vaulruz, avec lequel j'avais grande familiarité, et à l'abbé de Montheron qui élail né mon sujet. Ils me promirent de me mener en habit dissimulé de moine jusques à Montheron et de là à Echallens, qui appartient à MM. de Berne et de Fri bourg. Mais arrivé à Montheron, au lieu de me faire accompagnera Echallens, ils me mirent sous bonne garde, me menacèrent de me faire mourir et me forcèrent à renoncer à mon bénéfice. »
Ces deux misérables livrèrent ensuite Bonnivard au due de Savoie, qui le (it enfermer dans le chàteau-fort de Grolée; l'abbé prit possession du prieuré de Saink-Viclor, ' objet de sa convoitise, et paya une pension de deux renls livres à son complice.
Otte première captivité dura deux ans.
Rendu à la liberté, Honnivard trouva son couvent occupé par un certain Tournebonne, parent du déloyal abbé de Montheron qui venait de mourir; mais bientôt profilant de l'espèce d'anarchie dans laquelle se trouvait le monde catholique par suite de la prise de Kome par le connétable de Bourbon, il obtint de son ami Pierre de la Baume, évèque de Genève, la restitution llu bénéfice dont on l'avait si iniquement dépouillé.
Cependant notre prieur n'était pas au bout de ses tribulalions, les biens du prieuré consistaient en domaines, comme je l'ai dit, et pour les conserver il fallait de-
452 BOXMVAIU).
mcurer maître du donjon de Cartigny. Bon ni va rd endosse la cuirasse et ne songe plus qu'à soutenir des assauts, à livrer des combats.
Il rassemble à grandpeine une garnison de six
soldats sous le commandement d'un capitaine fribourgeois, bonhomme flegmatique et naïf, qui, revenant tout tranquillement un jour de la promenade, trouve le château pris par l'ennemi et ne peut y rentrer.
Enfin le prieur conlie ses intérêts à un nommé Bichillard ou Bichelbach, honnête boucher de Berne, qui lui promet monts et merveilles, se met en marche avec ses douze compagnons pour reprendre Carligny, et échoue risiblement.
Bonnivard se voit réduit à la besace ou à peu près, il n'a ni sou ni maille, il supplie la ville de prendre son prieuré et de lui accorder en échange une pension; il l'obtient et elle sufiit à peine à le nourrir lui et son page.
A cette époque, la réforme essayait de s'introduire dans Genève : Berne se montrait l'amie de ceux qui la voulaient, tandis que F ri bourg menaçait de rompre l'alliance si l'on songeait à changer de religion.
Bonnhard, consulté sur ce qu'il convenait de faire, tint ce discours digne d'être rapporté :
« Il serait à désirer que le mal fût ôté du milieu de nous pourvu que le bien lui succédât. Vous bridez de réformer notre fcglise, de quoi elle a bien besoin, tant
BO.YMVARI). 453
en doctrine qu'en mœurs: mais comment la pouvezvous réformer vous qui êtes difformes? Vous dites que les moines et les piètres ne sont que paillards, et vous Tètes. Ils sont joueurs et ivrognes, et vous Tètes. La haine que vous leur portez provient-elle de contrariété de complexion? Certes non, mais plutôt de ressemblance. Votre intention est de chasser les prêtres et tout le clergé' papiste et de mettre à leur place les ministres de l'Evangile : ce sera un grand bien de soi. mais un grand mal au regard de vous qui n'estimez autre félicité que de jouir de vos plaisirs désordonnés qui vous sont permis par les prêtres. Les ministres vous procureront une information par laquelle il faudra punir les vices : ce qui vous fâchera bien. Et après avoir haï les prêtres pour être trop à vous semblables, vous haïrez ceux-ci pour être à vous dissemblables, et ne les aurez gardés deux ans, que vous ne les souhaitiez avec les prêtres, et pour toute récompense de leur peine ne les chassiez arrière de vous (1). Et pourtant, si vous me croyez, faites de deux choses l'une, à savoir que si vous voulez être toujours difformes, comme vous êtes du présent, ne trouviez étrange que les autres levsoienl comme vous; ou, si vous voulez les réformer, montrezleur le chemin. Ce faisant, envoyez hardiment quérir
t i Cela iir manqua |ia« d'arriver, notamment |x.t:r cal» in. qui fut obligé de M retirer a Strasbourg, d'o i on lii it tmiteftm \r. r rappeler l. '»« B.
im.YMVAKD.
«les prédicateurs qui vous endoctrineront à persister à votre réformation. »
On voit par ce langage plein de logique et dè sens que le prieur de Saint-Victor avait son franc-parler, osait dire à chacun ses vérités et ne ménageait pas plus le parti des libertins que celui des gens d'église.
Qui eût pu connaître mieux que lui l'état des mœurs locales? N'était-il pas moine lui-même et commensal du vieil Àmé de (îingins, abbé de Bonmonl, homme sensuel, rieur, ivrogne et débauché? N'avait-il pas de journaliers rapports avec les syndics, les bourgeois et les marchands de la ville ?
En 1530, la mère de Bonnivard, qui habitait Seyssel, tomba malade, et comme elle était fort âgée, il voulut aller la voir, demanda à cet effet un sauf-conduit que le duc de Savoie lui accorda, et partit malgré les conseils de ses amis; ce voyage entrepris aussi pour les intérêts de Saint- Victor donna quelque ombrage dans Genève pendant que le prince ne se montrait guère favorable, de sorte que Bonnivard se trouva, comme il le «lit, entre deux selles, n'osant ni se lier au «lue ni rentrer dans la ville. Il demanda alors une prolongation pour son saufconduit, reçut à cet effet fies leUrcs-patentes d'assez méchante assurance, partit pour Fribourg, «*t revint de là à Lausanne où 1 evéque lui fit fjrosse chère. Ensuite il se rendit à Moudon, y soupa avec !«' maréchal «!<• Savoie, et coucha
ROXMVAIU). 455
avec le maître d'hôtel de la duchesse qui s'appelait Bellegarde.
Maintenant écoutons son m it de ce qui advint le lendemain matin « Il (Bellegarde) me donna un sien serviteur à cheval pour maccompagner à Lausanne, mais quand nous fumes près Sainte-Catherine, sur le Jorat, voic i le capitaine du château de Chilien, nomme'» messire Antoine de Beaufort, seigneur de Bières, qui était emhùché dans le bois av.ee douze ou quinze compagnons, qui arrive sur moi ; je chevauchais lors une mule et mon guide un puissant courtaut, je lui dis : « Piquez, piquez! » et piquai pour me sauver, et mis la main à l'épée. Mon guide, au lieu de piquer avant, tourne son cheval *et me saute sus, et avec un coutel qu'il avait tout prêt il me coupe la ceinture de mon épée; sur ce, ces honnêtes gens tombent sur moi et me font prisonnier de la pari de Monsieur; et quelque sauf-conduit que je leur montrasse, ils me menèrent lié et garolté à Chillon, et m'y laissèrent, sans autre que Dieu, subir ma seconde passion. »
On assure néanmoins, dit Moreri, que le duc n'avait point donné d'ordre de le prendre, mais il consentit à sa détention quand il eut été pris (1). « Les deux premières années le prieur eut assez de liberté dans sa pri-
< i) Cela retient absolument au monte, rien ne peut rxmsrr nu prince qui, manquant a «a parole, viole ou laisse violer un sauf-conduit (pi'il a librement »lgtté. A. de H.
450 BONNIVAUI).
son, mais après t e temps-là, le due étant venu à Chillon le fit mettre dans la eave, plus basse que le lae, où il passa le reste de sa captivité. »
Bonnivard vécut donc six ans et demi à Chillon, et demeura enfoui quatre ans et demi seul avec ses pensers, sans nul espoir de délivrance, au fond d'une erypte sombre creusée dans le roc, enchaîné a un pilier; il ne pouvait faire que quelques pas, et ces pas ont creusé la pierre. On voit encore l'anneau de sa chaîne scellé dans le pilier où Byron a gravé profondément son nom.
Victor Hugo parle du dévouement touchant de ce jeune homme de Genève qui se fit enfermer à Chillon dans le seul but de travailler à la délivrance du captif qu'il admirait de toute son àme. Une nuit il s'élança d'une fenêtre du donjon pour plonger dans le lac et pour aller chercher sans doute une embarcation, mais les eaux étaient basses, le roc était à découvert, le malheureux Genevois s'y brisa...
Au mois de mars 1530, Berne avait soumis par la force de ses armes tout le Pays-de-Vaud, à l'exception du château de Chillon où le sire de Beau fort, enfermé avec des troupes italiennes, semblait la braver, gardait le défilé entre la montagne et le lac, faisait en bateau des courses hostiles à Villeneuve et entretenait la crainte sur tout le littoral de la Vaux.
ItONMYARD. 457
Peiidant ce temps-là Bonnivard traînait sa chaîne dans la crypte; dînant les premières années de cette horrible réclusion il essaya de chanter pour dissiper ses ennuis rongeurs, ses souvenirs dévorants, ses longues impaliences, mais « le chant sous ces voûtes prend quelque chose* d'effrayant, et sa voix lui revenait avec un accompagnement sourd et caverneux, alors il a appelé à son secours son grand savoir (1), » il a évoqué ses souvenirs, il a peuplé son cachot d'êtres imaginaires, il ne voit que par les yeux de sa pensée surexcitée, il dort, il rêve, il compose prose et vers, il se -fait un entourage fantastique et les jours s'envolent.
« Vis-à-vis d'une des colonnes est un soupirail |Kir lequel entre en hésitant un rayon attriste de lumière, la lueur incertaine semble reculer en pénétrant dans ce vaste tombeau... Quelquefois le lac s'irrite, s'enfle et frappe en mugissant les murs du château ; alors la lumière tremblante qui y pénétrait s'enfuit connue épouvantée, et les eaux entrant par la crevasse du rocher viennent jeter leur éeume jusqu'aux pieds de Bonnivard. Pour lui, tranquille, il les regarde faire, heureux encore si la tempête ne lui arrivait que du dehors, et s'il savait considérer toujours avec le même calme les mouvements tumultueux qui se soulèvent et se pressent dans son neur (2). »
< |i !.. Vullipmln.
458 Bo.NMVAitn.
Genève avait-elle donc oublié celui qui souffrait pour sa cause ?
Non certes, mais jusque-là, vivant en des alarmes continuelles, agitée par les factions intérieures ou harcelée par les ennemis du dehors, elle n'avait rien pu tenter pour le prieur, ni pour trois autres Genevois qui, capturés à la suite du combat de Gingins, gémissaient aussi dans le rocher de Chillon.
Mais bientôt Berne demande à Genève de lui aider à s'emparer du ehàteau-fort : un grand enthousiasme remplit la cité, on prépare une (lotille, on arme d'artillerie deux bonnes galères, on y place des balles de laine pour se garantir des projectiles ennemis, tous les hommes de résolution s'embarquent, la population couvre la rive, ses acclamations saluent le départ des libérateurs, on crie d une seule voix avec émotion : « Allez et sauvez Bonnivard! »
Le 28 mars Ghillon est cerné, canon né, mais le gouverneur a eu soin, — à la première nouvelle de l'expédition, — d'embarquer sa femme avec quelques coffres remplis d'or, d'argent et de choses précieuses... Les Genevois n'ont qu'une c rainte, celle de l'enlèvement de
Bonnivard, qui peut-être sera transféré dans une autre prison de Savoie.
L'attaque a lieu avec vigueur : le gouverneur demande qu'on le laisse se retirer lui et ses gens avec
BOXMVARD. 45»
armes et bagages. — Le généra! bernois refuse..
Pendant ces pourparlers le capitaine de la grande galère de Chillon s'enfuit avec une précipitation telle que les Genevois qui se sont mis à sa poursuite ne l>euvenl l'atteindre; il gagne la côte de Savoie, près de Lugrin, jette à l'eau son artillerie, brûle sa galère et se sauve par la montagne suivi de son équipage.
Grande angoisse des Genevois.*. Bonnivard se trouvet-il avec les fuyards?...
■ Les barques virent de bord et regagnent Chillon. Le château venait de se rendre. Il était près de midi, .(30 mars). On se hâte. On entre à l'envi. Bonnivard* vit-il? — Il respire. — Dans le souterrain? — Il y est. — On court, une porte basse s'ouvre, on avance; on est dans la salle des exécutions. Sous une voûte grossière sont réunis confusément la roue, la corde, la hache et toutes ces machines faites pour disloquer et déchirer les membres humains... On fait rouler les verroux, on détache les kirres, on se précipite. C'était bien lui, c'était le prieur de Saint-Victor.
— Bonnivard, tu es libre.
— Et Genève ?
— Elle l'est aussi.
« On dit qu'il a été quelque temps comme sans savoir ce qu'on lui voulait et comme s'il lui eût été indifférent de revoir le ciel. On dit encore qu'au moment de fran-
MO IlONNIY \lll>.
chir le seuil de l:i prison, il s'est retourné, et que son regard humide a adressé un long adieu a tout ce qu'il laissait. Il semblait un homme qui quitte le toit paternel, tant une longue habitude lui avait l'ait de ces rochers un loyer et une patrie. 11 avait fait amitié avec les ombres, tandis que la lumière vive et éclatante du jour blessait ses yeux désaccoutumés de leur clarté.
« Les enfants de Genève non plus ne pouvaient sarradier à la vue du souterrain, de cette architecture, mélange unique de grâce et d'effrayante majesté, de ces yoûtes mystérieuses qui, pendant des siècles, ont Vté l'objet de tant de terreur. Ils ne pouvaient surtout quitter la vue du lieu où reposait Bonnivard. On n'en approchera plus que comme d'un lieu sacré. Que si jamais, par la colère du ciel, les flammes de la liberté s'éteignaient sur tes rivages, ô Léman ! elles brûleraient encore ici, et I on verrait tes jeunes hommes venir à cet autel en rallumer le flambeau : le flambeau d'une liberté sage, l'amie des lettres, noble, pure et chrétienne. 11 suffira à l'avenir de montrer Chillon pour en raviver l'amour dans les cœurs. L'étranger lui-même viendra de loin amarrer sa nacelle à ces rivages; il cherchera, le front baissé, les traces des pas du martyr, et demandera à ces voûtes des inspirations d'amour et de liberté.
• A ses yeux, la liberté sous ces ombres paraîtra
BU.YMVAItD. 401
plus resplendissante que mille pari. Lui aussi, en contemplant l'œuvre île la tyrannie, élèvera ses regards au ciel. 11 ne pourra s'empêcher d'appeler heureux le peuple qui possède dans Chillon un palladium de son indépendance.
« Il ne manquait à la plus belle des terres que d'être sanctifiée par le plus noble et le plus touchant des souvenirs...
« Ce lut pour Genève un grand jour que celui où elle a vu ses barques revenir de Chillon, ses prisonniers descendre sur le rivage, et au milieu d'eux Bonnivard, les cheveux et la barbe descendant jusqu'à la ceinture, le visage pale, et portant ses regards émus tour-à-lour sur Genève, et vers le ciel (1) «
Ainsi le prieur de Saint-Victor lut huit ans et demi prisonnier du duc de Savoie, — qui s'était, comme tu le vois, emparé de lui au mépris du droit des gens, — il passa deux ans à Grolée et six ans et demi à Chillon.
Il eut la joie de trouver la ville libre et réformée, elle le reçut au nombre de ses bourgeois, lui donna une pension de deux cents écus d'or et le logement qu'occupait auparavant le vicaire-général de l'évêque. Bientôt après le conseil des Deux-Cents l'admit dans ses rangs.
C'était juslire en vérité.
I I.. v.illi. mhi.
4<»2 HOXMVARD.
Dans ci* siècle d'intolérance universelle Bonnivarii s'interposa entre le conseil de la ville et les paroisses rurales qui, à l'instigation des prêtres, refusaient de se soumettre à la réforme; il obtint qu elles ne seraient point converties par la violence et qu'on leur laisserait le temps de la réflexion et de l'examen.
Cependant ne se croyant pas suffisamment indemnisé par ses compatriotes, il demanda, en 1538, la restitution de son ancien prieuré, et comme la ville s'y refusa, îl se retira à Berne et lit un procès à Genève... mais bientôt les choses s'arrangèrent à l'amiable, il obtint une somme de huit cents écus d'or et cent quarante qu'on lui paierai^ — annuellement sans doute, — sa vie durant.
On croit qu'il mourut en 1570 ou 1571 après avoir légué à la ville sa bibliothèque qui fut le premier fond de la bibliothèque publique. Ces livres sont en partie, dit Sennebier dans son Histoire littéraire de Genece, les rares et belles éditions du quinzième siècle qu'on voit dans cette collection.
« Ce bon patriote institua la république son
héritière, à condition qu'elle emploierait ses biens à entretenir le collège dont on projetait la fondation. »
Bonnivard a laissé plusieurs ouvrages tous manuscrits qui se trouvent à la bibliothèque de Genève et qui sont fort curieux : Vllixtoire ou Chronique déjà mentionnée;
BONNIV AHIh 403
îles Poésies sur divers sujets ; u n Traité de l'ancien et du nouveau qouvernement de Génère ; Y Amartiuénée ou la source du pêrhé; Avis et devis de la sourre de la tyrannie papale, par quels artifices les papes sont monté* à si haut deuré; Menues pensées; Chroniques des ligues; Histoire des capitaines généraux de Génère; Mémoires sur l'histoire ancienne et quelque chose sur la moderne; Traité de la noblesse et de ses offices ou degré* et des trois États monarchique, aristocratique et démocratique; des Dismes et des. servitudes taillables,h\-4°, 1549; Helation de la fraude des Dominicains de Berne qui furent Mlés quelque temps avant la Ré formation.
Le pasteur Froment fut temporairement le secrétaire fie Bonnivard, qui eut pour amis Roset, Chandieu, Amé de Gingins, Calvin, Bèze et d'autres hommes qui ont joué un grand rôle dans la république naissante.
Il est fâcheux pour ceux qui s'occupent de travaux historiques, et notamment des faits et gestes de la réformation calviniste et des choses du seizième siècle, que le gouvernement genevois ne fasse pas imprimer les écrits de Bonnivard, les mémoires de Froment qui en sont la suite, les chroniques de Roset, celles de Savion, les antiquités de Genève par de la Corbière, le journal de la sœur Jeanne de Jussie ayant pour titre Le Levain du Calvinisme, — relation naïve, ingénue, superstitieuse, en style de légende et laite au point de vue monastique et catholique, de ce qui se passa dans Genève
BONNIVAKI).
lors tle l'introduction de la réforme (1), — et plusieurs autres documents d'un haut intérêt dont on ne connaît guère que les titres... et encore faut-il pour cela s'être occupé un peu de bibliographie (2).
\t) L'abbé de Saint-Réal a osé corriger le stylo de cette relation.
(«1 On doit désirer vivement que M. le ministre de l'instruction publique charge quelqu'un d'une mission a Genève dans le but d'obtenir la communication de ces matériaux et la permission d'en faire prendre copie. L'histoire de Genève est liée intimement à la nôtre, a celle do nos guerres civiles, de l'Ériit de Nantes «-i des émigration» nOUT rausp de religion au seiiièmc siècle et après.
mm no Chillon.
ittûntrcu* et Clarcm
iik mu t ON A VKVE\ .
MoillriMIX, — Hi (l(t.
Mo nt roux est un nom collectif s'appliquant aux hameaux des Planches, de Sales et de Chêne, que sépare un torrent qui s'épanche en cascades tonnantes et sort d'une gorge de rochers et de bois.
Ces groupes de maisons perchées bien au-dessus de la route, et qu'un pont de pierre raide, pittoresque, fort hardi, met en communication, ont pour pasteur un vieil érudit bien connu pour ses travaux historiques sur la Suisse : M. le Doyen Bridel (l), qui a connu Voltaire, Gibbon, Tissot, Mmc de Montolieu, qui a vu Rousseau sous l'accoutrement d'Arménien, et à qui des Anglais
(I) Il est mort depuis <|ii<- cette lettre a rte écrite . il avait ko ans < l travaillait encore dans les loisirs de «on ministère.
AVAi MONTUEIX ET IXAHENS.
viennent souvent demander l'exhibition des actes de naissance de Mmc de Warens et de Claude Anet, nés l'un et l'autre dans cette paroisse.
Au dire de Gottlieb Kypseler de Munster, auteur des Délice* de h Suisse, ouvrage oublié, l'eau d'une grotte pétrifie ou du moins rouvre d'une écoree de pierre tout ce qu'on lui jette; — je n'ai pas songé à faire cette expérience et je m'en rapporte à maître Gottlieb, qui peut-être s'en rapportait à d'autres là-dessus.
Tout ce coin du lac est d une magnificence indescriptible, d'une beauté vigoureuse; les montagnes dont la cime nourrit les plantes des latitudes septentrionales abritent la zone du bord, chaude en été comme le climat de Nice, et où croissent le figuier, le grenadier, le romarin et le pêcher.
Aujourd'hui je hume un air attiédi, quelques nuées d'automne trament paresseusement au flanc des Cornettes, le lac diamanté reste immobile, et la lumière pénètre dans ses abîmes d'un bleu limpide, à reflets verts.
Je ne fais que passer... vision courte et belle que je prendrai dans quelques années pour une création du domaine de l'impossible!
A Lausanne dont j'approche, il faudra me séparer de res merveilles, — peut-être pour toujours, — partir et laisser derrière moi le triste Jura.
MONTRKl'X ET CLARENS. 4(>7
L'archaïsme est la manie îles poêles de ce pays, j'ai lu près de l'église villageoise, dont la flèche élancée louehe presque la bosse du rocher de (ilion, un quatrain qui sollicite en faveur de l'indigent la charité du touriste; le but louable de ces vers et leur tour assez heureux ne peuvent faire passer le mot pite employé' pour menue monnaie, et qui est entièrement hors d'usage :
Kn passant jette ici ta pite aux malheureux.
La plupart des Anglais qui baragouinent notre langue et viennent ici attirés par le souvenir de Rousseau ne doivent pas comprendre ce que c'est que cette pile, inconnue à bien des Français même.
L'emploi des mots surannés, quand on n'écrit pas une chronique en style d'autrefois, est une preuve d'affectation, de mauvais goût, ou le fruit d'une inspiration malheureuse, d une fâcheuse habitude.
Les femmes de Montreux paraissent fortes et actives, on en voit qui cultivent les champs et les vignes, qui piochent et labourent la terre, portent des hottes dont
la charge m'écraserait et toi, aussi, cher Emile, ce
qui me fait penser qu'ici les hommes filent, cousent,
font le ménage et allaitent les enfants au biberon;
l'élégant costume des paysannes de Montreux n'est porté que le dimanche sans doute.
Cette paroissse a produit un M. Du four qui, en 1800,
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établit aux États-Unis, dans le Kentuky, une colonie de Suisses connue sous le nom de Switzerland, et dont la métropole est appelée la Nouvelle Vévey.
Un autre homme, que je ne puis passer sous silence à propos des célébrités de Montreux, c'est Michel Mamin, chasseur de chamois et chercheur de métaux précieux; il mourut en 1779, âgé de soixante-quatre ans, et légua par testament trois ou quatre mille francs, fruit de ses épargnes, à tous les pauvres de l'univers. La municipalité du village des Planches, chargée de l'exécution de ce bizarre testament, crut ne pouvoir rien faire de mieux, pour se conformer aux intentions du défunt, que d'affecter la rente de cet argent au soulagement de tous les pauvres qui se présenteraient.
C'est là, peut-être, une institution de bienfaisance unique en son genre.
Clarons.
Sénancour, que je me plais à mettre à contribution, fait écrire ceci à son languissant héros :
« Entre Lausanne et Vévey le chemin s'élève et s'abaisse continuellement, presque toujours à mi-cote, entre des vignobles assez ennuyeux, à mon avis, dans une telle contrée; mais Vévey, Clarens, Uhillon, les
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trois lieues depuis Saint-Saphorin jusqu'à Villeneuve surpassent ce que j'ai vu jusqu'icj.
« C'est du coté de Kolle qu'on admire le lac de Genève; pour moi je ne veux pas en décider, mais c'est à Vévey, à (Ihillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n'y a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de l'aiguille du Midi et des neiges du Vélan, là, devant les rochers de Meillcrie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée, de difficile accès; et dans cette île, deux maisons, trois au plus! Je n'irais pas plus loin! Pourquoi la nature ne contient-elle presque jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? ne serait-ce point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l avoir préparé quelque part, ils le détruisent bientôt. »
11 existe des gens qui vous disent que les bosquets de Julie n'ont jamais existé à Clarens...
Je veux bien le croire, mais où est le mal ? '
Voilà pourtant les chicanes qu'on fait sérieusement aux romanciers... eh ! messieurs, la Nouvelle Hèloïse n'est point un guide du voyageur, un ouvrage de géographie; l'écrivain d'imagination doit avoir toute licence d'ar-
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ranger ou de déranger les lieux à sa façon, de planter des ormes où il y a en réalité des vignes, et de creuser une haie là précisément où il y a un cap... passons-lui sa baie et ses ormes et n'en parlons plus.
On se fatigue de tout, même du plaisir et de l'admiration, — je commence à être un peu las de créneaux, de tourelles, — c'est pourquoi je me suis borné à saluer de loin le château du Chàtelard campé sur un conique monticule, et celui de Blonay, frère du manoir savoyard «le la rive opposée.
Le premier, donjon carré, date de 1450; Jacques de Gingins le fonda, un des barons ses successeurs fut page de François lor, et posséda aussi les seigneuries d'Orou, Gingins, la Sarraz, Divonne, Mon lieux et une partie de celle de Vévey.
Le second appartient à la famille qui en porte le nom depuis le x'' siècle, sans interruption aucune. Selon Gottlieb, dont j'ai déjà invoqué l'autorité, l'église paroissiale de Blonay était la seule du Pays-de-Vaud où l'on se servit de trompettes pour l'accompagnement du « liant des psaumes.
Il ne nous apprend pas l'origine de ce singulier usage.
Les Blonay, les du Chàtelard étaient les grands vassaux des comtes de Savoie : les Montmorency et les Uirochefoucault de la Suisse romande
MONTHKCX KT CLAHKNS.