‹ Le tour de MarneChapitre 1 sur 24 · Le tour de Marne · texte numérisé non relu

Le tour de Marne

(( Et moi, je vous soutiens, s’écria un artiste, qu’il n’y a rien aux environs de Paris de plus admirable que le tour de Marne ! » Ainsi se terminait une conversation prolongée sur les paysages du département de la Seine. Ildefonse Rousset et moi, qui l’avions entendue, nous aurions voulu demander compte à l’artiste de sa conclusion ; mais il avait disparu en nous lançant, pour ainsi dire, le trait du Parthe.

« Qu’est- ce que c’est que le tour de Marne?1 » demandai-je à mon ami.

Il m’avoua qu’il n’en savait absolument rien; mais il me promit de prendre des renseignements.

J’avais complètement oublié cet incident, lorsque j plusieurs mois après, Rousset vint me réveiller.

« Eh bien ! me dit-il, es-tu prêt?

— A quoi ?

— A faire le tour de Marne, parbleu !

— Tu sais donc ce que c’est?

— Voilà trois mois que je l’étudie ! C’est merveilleux ! La Marne, à partir de Joinville jusqu’à Gravelle, décrit des méandres qui n’ont pas moins de quatorze kilomètres, et qui baignent une presqu’île très-étroite à sa naissance. Sous le premier Empire, des ingénieurs eurent l’idée d’épargner à la batellerie ce long et difficile parcours, et ils réunirent Joinville à Gravelle par un canal qui n’a guère plus d’un kilomètre de longueur. Les bateaux et les trains de bois qui viennent de la haute Marne s’ar-

Le Tour de Alarne,

récent maintenant entre Joinville et Saint- Maur. Là ils s’engagent dans un souterrain de cinq cent quatre-vingt-quinze mètres ; ils débouchent dans un bassin spacieux, et, après avoir franchi une écluse d’un seul sas, ils se retrouvent tout près de l’embouchure de la rivière. Ils ont accompli en moins d’une heure une traversée facile, tandis que l’ancien parcours leur prenait quelquefois plus d’une journée et les exposait à de graves dangers, en raison des brusques sinuosités de la rivière et de ses nombreux récifs.

• — Ainsi, le tour de Marne est donc le trajet qu’évite avec soin la navigation commerciale?

— Précisément, et c’est en cela qu’il est devenu cher aux artistes et aux canotiers, maîtres sans conteste d’une rivière charmante, semée d’îles dont la végétation rivalise avec celle des tropiques, bordée de villas riantes et dominée par des coteaux d’où la vue embrasse un immense horizon. De grands arbres se reflétant dans l’onde qui baigne leurs pieds, des

Le Tour de Âlarne.

forées de roseaux empanachés, des multitudes de plantes aquatiques, donnent aux bords de la Marne, épargnés par les chemins de halage, l’aspect d’une nature vierge, dont la civilisation a laissé bien peu d’échantillons, surtout aux environs des grandes villes.

— Cette description sommaire me ravit, dis-je à Rousset; ne te laisses-tu pas entraîner par l’enthousiasme }

— Juges-en, » répondit-il.

Et il mit sous mes yeux un album d’admirables photographies qui reproduisaient quelques-uns des sites enchanteurs du tour de Marne.

((Je pars avec toi ! m’écriai-je ; je serai ton fidele Achate ; mais celui qui a commencé cette magnifique collection doit éprouver le désir de la compléter. Il faudra que le photographe soit du voyage. Tu le connais?*

— C’est moi-même, sans nulle vanité.

— Toi ! je te croyais absorbé par de tout autres occupations.

— J’ai toujours aimé, reprit Rousset, l’as-

Le Tour de Alarne.

solement dans les travaux. On se délasse de l’un par l’autre ' or, en est-il un plus récréatif que celui de reproduire instantanément les paysages ou les figures dont vos yeux sont frappés } Le tour de Marne m’a tellement ravi, que j’ai voulu communiquer mes impressions à tous les amis de la nature luxuriante et poétique. Le dessin, la gravure, exigeaient des talents que je possède peu, ou même que je ne possède pas, et entraînaient des lenteurs qui ne répondaient pas à mon impatience. Ils ont d’ailleurs l’inconvénient de trahir parfois la vérité, tandis que l’image photographique, si elle est prise en temps opportun et si la production en est entourée de tous les soins minutieux qu’elle nécessite, rend exactement les objets. Et voilà pourquoi je fais de la photographie.

— Tes coups d’essai valent des coups de maître.

— Le public en jugera. Ce ne sont pas des compliments que je te demande, c’est ta coopération.

— Je te l’accorde bien volontiers ; mais en quoi consistera-t-elle?1

— A m’accompagner dans mes excursions sur les bords de la Marne ; à écrire l’histoire de la presqu’île \ à recueillir tous les faits qui peuvent offrir quelque intérêt ; à décrire enfin une belle contrée qui est à nos portes et que bien peu de personnes connaissent. Combien vont au loin à grand renfort d’argent et de peine pour visiter des sites moins pittoresques et moins variés ! Tu auras la gloire d’avoir fait cette découverte.

— Soit! je m’embarquerai avec toi. Quand comptes-tu partir?

— Dès demain, si cela ne te contrarie pas. Mon embarcation est dans le grand bassin de Gravelle. Mon équipage s’y trouvera demain à sept heures précises du matin.

— Sept heures : c’est bien tôt. N’importe ! j’y serai. »

Et dès le lendemain nous commencions notre expédition.

Page 1