LE CANAL DE SAINT-MAUR
L’aube naît. — L’I/élioscaphe. — Les hommes d’équipage.
— Le petit caporal de la Maine. — Minoteries Darblay.
— Soif inextinguible de la ville de Paris. — Le canal de Saint-Maurice. — Le kiosque de Gravelle. — Le restaurateur Robeit. — Le canal de Saint-Maur. — Le barrage.
— Excursion en amont.
Ce jour-là, j’eus la satisfaccion de me croire vertueux, car, pour la première fois depuis longtemps, je vis lever l’aurore. Au moment où je suivais pédestrement la route qui, partant de Bercy, traverse successivement Conflans, les Carrières, Charenton, Saint-Maurice et Gravelle, les premières lueurs du soleil faisaient, entre les noires silhouettes des rives, ressortir la Seine et la Marne comme deux rubans d’argent.
Quand j’arrivai au pont de Charenton, les rayons de l’astre étincelant s’épanouissaient dans le ciel.
Je trouvai Rousset à son poste , en train de photographier, — qu’on me passe ce néologisme, — tout ce qui était photographiable. En l’apercevant, je ne pus m’empêcher de lui chanter avec variante ce refrain de Robin des Bois :
Photographe diligent,
Quelle ardeur te dévore ?
Tu pars, dès l’aurore,
Le cœur content. . .
Notre embarcation n’avait rien de commun avec le canot vulgaire, et elle eût entrepris, sans aucune chance de succès, de jouter dans les régates de la Varenne-Saint-Maur ou d’ailleurs. C’était une chaloupe massive, construite solidement et de façon à être peu sensible aux oscillations des flots. A l’arrière était une vaste cabine de planches et de tapisseries dont l’aspect faisait parfois dire aux passants arrêtés sur la
Le Tour de Alarne.
rive : « Tiens ! le théâtre de Guignol qui va sur l’eau ! » Ce mystérieux abri était le laboratoire du photographe; c’était là qu’il préparait dans l’ombre ses plaques de verre, qu’il manipulait le collodion, le nitrate d’argent, l’hyposulfite de soude, et même le formidable cyanure de potassium, dont une goutte suffirait pour donner la mort. — O photographes ! que de dangers vous affrontez !
Le local, encombré de bouteilles, de fioles, de creusets, de récipients en verre ou en argile, avait l’aspect d’une de ces officines d’alchimiste qui revivent dans quelques tableaux des maîtres flamands, et notamment de David Téniers.
Véritable alchimie en effet ! alchimie que n’avaient devinée ni Raymond Lulle, ni Brandt, qui découvrit le phosphore.
Quelques produits chimiques sont amalgamés.
Une transmutation cabalistique s’accomplit à huis clos.
L’opérateur, qui tout à l’heure cherchait
IO
avidement les rayons du soleil, s’en défend avec non moins d’empressement.
Car la lumière qui a mordu sur la plaque anéantirait en un clin d’œil la gravure qu’elle vient de créer. Le soleil est comme Saturne, il dévore ses enfants.
Le photographe s’enferme, fait autour de lui l’obscurité. Comme l’alchimiste du moyen âge, il consent, par amour de l’art, à respirer des émanations délétères, à se noircir les doigts au contact de substances corrosives, et, de sa cachette ténébreuse, il sort triomphant, un chef-d’œuvre à la main !
C’était à l’arrière de sa chaloupe, dans cette cabine pareille à un théâtre de marionnettes, qu’Ildefonse Rousset avait obtenu les épreuves qui m’avaient émerveillé.
Son embarcation s’appelait YHélioscaphe ; son équipage se composait de deux hommes : le jeune Charles, apprenti photographe, sachant au besoin manier l’aviron; le vieux Gabriel, doyen des mariniers et des pêcheurs de la Marne. De même que Vénus, avec la-
quelle du reste il n’avait aucune ressemblance, Gabriel avait dû sortir du sein de l’onde. Nourri sur la rivière, il en connaissait les détours. Point d’îlot, de roche, de récif, de bosse, dont il ne sût le nom, et il pouvait raconter les légendes qui s’y rattachaient. Le fond ténébreux et tourmenté de la Marne, où les gouffres sans fond — - terreur des nageurs — succèdent incessamment aux roches sousfluviales, — désespoir de la batellerie — n’avait aucun mystère pour Gabriel. Les yeux constamment dirigés vers l’eau mugissante, on aurait pu croire qu’il exerçait une puissance magnétique sur les naïades de l’endroit. Il semblait les forcer à lui indiquer l’emplacement des bois et des objets qu’il s’occupait parfois à repêcher, ou bien à lui révéler la résidence des j tiennes, des barbillons, des brochets, des anguilles ou des lottes, qu’il était toujours certain de trouver au bout de sa ligne quand il la lançait d’une main assurée. Lorsqu’il n’était pas à bord, Gabriel avait l’habitude de se tenir sur la rive, les bras croisés, et contemplant la
rivière, son empire. Les pêcheurs, les bateliers de l’endroit, l’avaient surnommé le petit caporal de la Marne.
Au sud du bassin où stationnait YHélioscaphe étaient les anciennes minoteries de MM. Darblay et Béranger. Longtemps elles ont fourni aux Parisiens la meilleure des farines ; mais l’insatiable ville de Paris, ayant aperçu la nappe qui alimentait ces usines, s’est senti l’eau venir à la bouche ; elle a résolu de l’absorber. M. Darblay s’est incliné devant les désirs de la haute et puissante dame. Pour ne pas perdre les fruits de longues études et de perfectionnements multipliés, il a transporté aussitôt à Corbeil l’admirable outillage qui faisait des moulins de Saint-Maur une des merveilles de l’industrie, et les turbines de ces vastes minoteries mettent aujourd’hui en mouvement de formidables pompes aspirantes.
L’eau de la Marne, attirée par une force irrésistible, monte dans des tuyaux où un homme passerait sans peine, et va former, à quarante mètres au-dessus de son point de départ, des
lacs,, des ruisseaux et des cascades qui embellissent le bois de Vincennes régénéré. D’ambitieux poissons, qui rêvent une position élevée, profitent de l’occasion pour quitter leur berceau ; les imprudents ! ils ne trouveront pas là-haut les longues herbes, les grottes sombres sous lesquelles s’abrita leur enfance, et les soldats désœuvrés de la garnison les attendent, armés de lignes meurtrières.
Au nord du bassin s’embranche le canal Saint-Maurice, qui abrège la distance entre Gravelle et Charenton, et complète, au profit de la. navigation, l’œuvre commencée par le canal de Saint-Maur. Les ateliers nationaux l’avaient ébauché en 1848. Il a fallu, pour établir ce nouveau canal, combler de '‘petits bras transversaux, réunir plusieurs îles en une seule ; mais ces travaux sont achevés, et désormais la marine va prendre ce chemin, laissant solitaire et calme la partie de la Marne qu’elle suit encore aujourd’hui. Le canal de Saint- Maurice se prolonge jusqu’à la Seine.
Parallèlement à la Marne, court une autre
prise d’eau destinée à mettre en mouvement des scieries mécaniques, des forges, des laminoirs, des filatures de laine, des fabriques de boutons, qui ne tarderont pas à disparaître, parce que le gosier altéré de la grande ville réclamera le contingent liquide qu’absorbent ces usines.
La Marne, qui les alimente, va remplir le canal Saint-Maurice de manière à le rendre navigable en tout temps ; elle fournit aux rivières du bois deVincennes vingt-cinq millions de litres d’eau chaque jour. Les pompes, installées dans les ci-devant minoteries, quand elles seront au complet, enlèveront encore, en vingtquatre heures, quinze millions de litres, qui seront déversés pour la consommation de la Capitale, dans les réservoirs de Belleville et du parc Saint-Fargeau. Rivière prodigue, que de reconnaissance te doivent et te devront les Parisiens !
En promenant mes regards autour du bassin, je distinguai sur le plateau de Gravelle un kiosque soutenu par d’élégantes colonnettes.
Au-dessus du campanile qui surmontait le dôme, un drapeau flottait dans l’azur du ciel.
a Qu’est-ce que eela?> demandai-je.
— C’est le pavillon du restaurateur Robert, qui a fondé là-haut, sur les limites du bois de Vincennes, auprès du champ de courses, un établissement modèle.
— On y déjeune bien }
— Supérieurement, et la vue est superbe. De cet endroit on plane, comme l’oiseau dans les airs, sur une immense étendue. La Marne d’un côté et la Seine de l’autre, serpentent à travers une multitude de villas et de villages entremêlés de bosquets et de. prairies. Des convois de chemins de fer sillonnant plusieurs lignes, des usines fumantes et de longs rideaux de peupliers animent et complètent le splendide spectacle auquel on assiste du haut du kiosque de Gravelle. Rien, mieux que ce spectacle, ne peut donner l’idée d’une ascension aérostatique. Mais il ne s’agit pas de cela : en route ! »
Et mon ami le photographe me montra la gueule béante du souterrain.
(( Quel froid il doit faire là-dessous ! lui dis-je ; que ne montons-nous préalablement chez Robert pour nous donner des forces }
— Sybarite ! si nous écoutions tes penchants gastronomiques, nous ne ferions jamais le tour de Marne. On déjeunera dans le bateau. »
Et sans me laisser le temps d’adresser au kiosque un regard d’adieu, l’embarcation s’engagea sous la voûte sombre.
C’est une traversée lugubre, pendant laquelle on se livre involontairement à de philosophiques méditations. L’eau est noire comme celle du Styx ; des toiles d’araignée colossales tapissent les parois, d’où pendent des stalactites , semblables à des obélisques qui auraient la pointe en bas ; d’infatigables chauves-souris croisent sans interruption dans une nuit sans lin. Les moindres bruits, répercutés par les échos, grossissent en clameurs menaçantes ; et cela s’explique d’autant plus que, chose exceptionnelle ! on trouve en cet endroit trois voies su-
Le Tour de Alarne.
perposées. Au-dessus du canal passe une grande route, au-dessus de la grande route est le chemin de fer de Vincennes.
Pendant que nous avancions lentement au milieu des ténèbres, au bout desquels les deux ouvertures forment des points de repère et brillent comme des étoiles de salut, une détonation formidable nous fit tressaillir.
Nous n’étions pas encore remis de notre émoi lorsque plusieurs autres détonations, plus violentes encore, ébranlèrent les voûtes. Nous fumes tentés de croire que les deux chemins supérieurs s’écroulaient sur nos têtes, et que la fin du monde, ou du moins celle du tunnel, était imminente.
Gabriel seul restait impassible ; nous ne pouvions le voir, mais sa voix était calme lorsqu’il prononça ces mots, qui nous parurent d’abord complètement étrangers à l’événement :
« Ils n’y vont pas de main morte ! Et puis, d’ailleurs, ce n’est pas de la poudre de perlimpinpin qu’ils emploient. »
Alors il nous apprit que, pour alimenter les turbines , la ville de Paris faisait creuser un second tunnel , parallèle à celui que nous franchissions, et que les ouvriers étaient obligés d’employer la mine pour avoir raison des roches de la montagne.
Malgré cette explication, quelle joie nous éprouvâmes en revoyant le soleil !
Nous n’avions nulle envie de visiter les travaux du second tunnel, dont l’entrée, toute semblable à celle du canal que nous quittions, s’ouvrait à notre droite. Entre les deux arcades on pouvait lire déjà cette inscription :