‹ Le tour de MarneChapitre 12 sur 24 · DE LA VARENNE A CRÉTEIL · texte numérisé non relu

DE LA VARENNE A CRÉTEIL

Ormesson. — Sucy. — Bonneuil. — Le moulin à bateau. — Le barrage de Créteil. — Les inconvénients de la grandeur. — L’île Brise-Train ou Brise-Pain. — Créteil. — Le père Robestan, le goujoneux. — Le rappel des goujons.

A partir du bac de Chennevières, les bords de la Marne changent d’aspect. Nous les avons vus invariablement accidentés d’un côté, unis de l’autre comme un échiquier. De Nogent à Champigny, la rive haute est à droite; la rive basse est à gauche. Depuis Champigny VHélioscaphe avait, au contraire, des coteaux à bâbord, une plaine à tribord. Après avoir quitté Chennevières, il glisse entre des rives uniformément planes.

La Marne en cet endroit puise sa parure

dans son propre lit. Une succession d’îlots touffus accidente son cours, et ses rives disparaissent sous les joncs et les roseaux qui couvrent , avec les nénufars aux larges feuilles, presque toute la surface de l’eau. La fauvette babillarde se plaît dans ces parages ; son caquetage se mêle agréablement au murmure des flots entravés dans leur course par l’envahissante végétation.

Avant que le terrain fût exhaussé par des alluvions, des marécages s’étendaient sans doute à l’embouchure des rus de Brétigny et du Morbras. Ce nom de Morbras rappelle un ancien lit que la Marne a abandonné, et qui était exactement au lit actuel ce qu’un arc est à sa corde. Après être venue se butter contre les collines qui, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’ont forcée de se replier sur ellemême, la rivière semble vouloir les abandonner. Les collines s’éloignent en effet. Le navigateur qui accomplit le tour de Marne n’a pas le temps de les gravir, et cependant comme il serait amplement dédommagé de ses fati-

gués ! Que de sites intéressants à visiter !

C’est le château d’Ormesson, qui s’appelait d’Amboille quand il fut bâti par le galant Henri IV pour une demoiselle de Santeny, et qui changea de nom lorsqu’au mois d’octobre 1758^ Louis XV érigea cette terre en marquisat au profit de Marie-François de Paule Lefèvre d’Ormesson; c’est Sucy, dont le château est une imitation de celui qu’avait fait construire, à la pointe orientale de l’île Saint- Louis, le président Lambert de Thorigny ' ce sont les châteaux de Montaleau, de Grand-Val, de Petit-Val, avec des perspectives infinies, des eaux vives, des futaies antiques, des pelouses pareilles à des tapis d’émeraude. C’est Bonneuil ( Bonoilum ou Bonogilum) , où les Mérovingiens avaient une villa, où l’implacable Frédégonde méditait ses vengeances, où un placiturn de leudes et d’évêques fut tenu, en l’an 616, parles ordres de son fils, Clotaire II, sous la présidence de Warnachaire, maire du palais. Les rois franks n’étaient pas dépourvus de goût, et quand ils se créaient une résidence,

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ils faisaient par cela même l’éloge du pays. Cette résidence royale avait une cour de justice; un passage de la légende de saint Merry en est la preuve. En l’an 68 5, ce saint, de passage à Bonneuil, demanda et obtint la grâce de deux voleurs qui venaient d’être condamnés à la potence.

Nous ne voyons de Bonneuil que son moulin, qui ressemble, sous certain rapport, au théâtre de la Porte Saint-Martin. L’Opéra, depuis 1 770, était magnifiquement installé dans une salle qui fut brûlée le 8 juin 1781. Six semaines après, l’architecte Le Noir en avait construit une autre, qui devait être provisoire, et ce monument improvisé, devenu le théâtre de la Porte Saint-Martin, est un des plus solides de Paris.

Le moulin de Bonneuil datait du temps des Mérovingiens; il faisait l’ornement d’une île, lorsqu’il fut réduit en cendres au mois de décembre 1786. En attendant qu’il fût reconstruit, et pour ne gêner en rien ce travail, le propriétaire plaça sur un bateau un moulin

Tour de- Marne- Ildeforwc- Roi^set, JPhot.

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provisoire , et c’est cet établissement qui est devenu définitif. L’autre n’a jamais reparn.

Un rendez-vous joyeux à l’usage des canotiers et des habitants de l’endroit existe sur la rive, sous le couvert du moulin. On y prend ses ébats et on s’y réfectionne. Les trapèzes, les balançoires, les fritures, les lapins sautés, le reginguet, s’y entre-croisent. Sur un pignon, un artiste en belle humeur a peint une gigantesque escarpolette emportant dans les airs une gaie luronne. Le même artiste a planté, sur la porte de l’office, un lapin et un rat d’une vérité saisissante, tous les deux pendus en attendant le couteau du chef. Cette plaisanterie, que la porte entr’ouverte de l’office jette aux yeux des arrivants , procure , dit-on , aux nouveaux venus une émotion stomacale qui se traduit plus tard, au moment de la réaction, par un redoublement d’appéti't.

Depuis le Moulin à bateau, car c’est ainsi qu’il est improprement désigné, de même que l’établissement qui lui fait suite, le cours de la

Marne n’esc interrompu, jusqu’au barrage de Créteil, que par une petite île dont le desservant de la chapelle Saint-Hilaire avait jadis l’usufruit. Avant d’arriver aux grandes îles des peupliers, et du chapitre Sainte-Catherine, où des chevaux au vert prennent leurs ébats, il faut que les embarcations franchissant le barrage de Créteil ou de Villette.

Tous les jurons de la langue française ont été épuisés par les canotiers devant ce barrage que les meuniers bénissent parce qu’il leur entretient le niveau d’eau nécessaire à leurs opérations. Ils ne l’ouvrent en conséquence qu’avec une parcimonie extrême, et ils oublient trop souvent l’heure fixée chaque dimanche pour l’ouverture de la passe. Que devaient dire le patron et l’équipage de Y Hélioscaphe devant le drapeau rouge flotrant sur l’estacade et indiquant la fermeture de cette passe? Au moment où nous arrivions, des jeunes gens alertes s’étaient arrêtés en deçà de l’obstacle. Ils avaient tiré de l’eau leur légère nacelle, l’avaient chargée sur leurs épaules, transportée sur la

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rive, puis remise à flot de l’autre côté, en fredonnant une barcarolle. Mais, hélas! il ne nous était pas loisible de les imiter ! Notre imposante chaloupe n’était pas si aisément transportable, et nous étions en droit, plus sérieusement que Louis XIV, de nous plaindre de notre grandeur qui nous attachait au rivage !

Heureusement, de nombreux ouvriers travaillaient à restaurer le barrage. Nous les mettons en réquisition ; ils consentent à nous prêter assistance. Grâce aux efforts combinés d’une escouade athlétique, YHélioscaphe , tout à l’heure immobile en amont de l’estacade, est soulevé, amené sur la plage, puis .lancé en aval dans les fougueux tourbillons de la Marne resserrée par ses îles. Comme un dieu marin, Gabriel plie la barque et les flots à son obéissance. Il évite les écueils, mais une vague inquiétude se peint sur ses traits. Tout à coup, il s’essuie le front, lâche négligemment les rames, et s’assied en disant :

a Nous sommes bons! Ma foi! j’ai eu un moment une sueur froide; c’est que j’ai vu ici

bien des naufrages; enfin, nous avons esquivé le danger, Brise-Train est passé! »

Brise-Train est devenu, par corruption, Brise-Pain; mais notre nautonier s’en tient scrupuleusement à la version première. Une île, en forme de nacelle, vient ensuite ; elle est coupée en deux par l’interminable pont en dos d’âne qui joint Port-Créteil à la petite ville du même nom.

(( Mais que fait donc cet individu, dont le bateau est planté au milieu de la rivière et qui travaille au fond de l’eau avec son bâton, comme s’il voulait y pratiquer un trou?

— C’est le père Robestan, le goujoneux; il bat le rappel des goujons, me répond Gabriel, d’un air imperturbable.

— Trêve de plaisanteries. Vous venez de nous tirer merveilleusement d’un mauvais pas ; mais cela n’autorise pas, il me semble, de trop grandes licences.

— Je ne plaisante pas le moins du monde. Vous ne connaissez donc pas les mœurs des

goujons. Le goujon, sachez-le, esc toujours au fond de l’eau à la recherche des petits vers qui se trouvent dans le sable et dont il fait sa nourriture. Si une pierre est remuée, si un mouvement se produit sur le gravier, de suite le goujon accourt, parce qu’il espère trouver là plus facilement sa proie.

(i Le pêcheur qui connaît ces mœurs remue le fond de l’eau avec un pilon composé d’une vieille savate clouée au bout d’un bâton. Par cette opération, il met en mouvement une quantité de sable que le courant emporte. Le goujon, qu’attire de loin cette traînée, remonte à la hâte dans la direction d’où vient le sable, avec l’espoir de trouver une ample moisson à récolter. Au bout de quelques moments de pilonage , le pêcheur peut être certain d’avoir amené sur son coup plusieurs douzaines de goujons. Il remplace alors son bâton par une ligne montée de telle façon que le ver qui la termine et qui cache l’hameçon vient se promener au milieu des goujons. Le ver est bientôt happé et le goujon enlevé. Et ainsi de suite

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jusqu’à ce que tous les goujons amenés sur le coup y aient passé. Il devient alors urgent de changer de place afin de recommencer utilement l’opération. Ce n’est pas à dire que la pêche soit toujours également bonne. Il faut pour cela que le poisson mange, et il n’est pas tous les jours disposé à manger. •

— Mais connaissez-vous les jours où il est en appétit?

— Ah! voilà le chiendent! C’est là le grand secret que les pêcheurs n’ont pu encore pénétrer. Tâchez donc de nous trouver cela dans vos grimoires. Si vous y parvenez, je m’engage, non pas à vous donner un merle blanc, mais à déposer entre vos mains mon titre de petit caporal de la Alarne. »

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