‹ Le tour de MarneChapitre 11 sur 24 · U I LE DES VIGNERONS · texte numérisé non relu

U I LE DES VIGNERONS

Le Tour de Alar/ze.

— Elles sont là-bas, sur la rive gauche. Au premier abord, quand vous regardez le coteau qui monte à Chennevières, vous n’y remarquez que des châtaigniers, des noyers, des pommiers, dont l’assemblage fait un rideau vert * mais levez la toile, et vous trouverez des vignes.

— En tout cas, dis-je, il n’y en a jamais eu dans cette île.

— Sans doute, repartit le père Hédeline survenu pendant cette discussion ; mais il y est venu des vignerons, et je vais vous expliquer comment. En 1683, je tiens cette date de l’arrière petit-fils d’un des intéressés, Claude Dossier, curé de Chennevières, prononça ces paroles mémorables : « Sachent tous les habitants de la paroisse, qu’ils sont tenus de porter leurs vendanges au pressoir banal, et que si aucuns s’en abstiennent, j’aurai droit à la dîme de leur vin à l’anche de leur pressoir, et dans leurs caves ou celliers. »

« Les vignerons regimbèrent, et, pour se concerter sur ce qu’ils avaient à faire, ils tin-

rent des conciliabules dans cette île. Ils convinrent d’intenter un procès au curé devant le Parlement de Paris, qui était le tribunal de ce temps-là. Mais le brochet mange toujours les ablettes... ce fut le curé qui gagna.

u Du reste, je n’y tiens pas autrement, à ce nom d’île des Vignerons, et il faudra même que je me rende au désir à peu près unanime de mes pratiques en adoptant le nom d’île de Cythère. Autrement je risquerais d’être dépassé, car il y en a déjà qui prononcent le nom d’île d’ Amour, prétendant que l’ancienne île du Moulin de Bry a perdu son caractère depuis qu’il n’y a plus là ni moulin, ni vin clairet, ni balançoire, ni rendez-vous joyeux.

— Ça ne serait pas mal, dit le jeune Charles. — Quant à moi, je suis pour l’île des Vignerons, » reprit le nestor de la Marne en ingurgitant, en même temps que nous, un verre d’un savoureux bishoff qu’une des charmantes filles du père Hédeline venait de nous servir.

Les allées et venues, les chants, les rires, les libations, les exercices gymnastiques , se

Le Tour de Aîarne.

multiplient autour de nous; nous perdons de vue l’heure, c’est notre inflexible capitaine qui nous la rappelle.

«Pourquoi partir? lui dis-je, le soleil ne pénètre ici que juste assez pour faire valoir l’ombre. Les figures sont épanouies; le parfum des fleurs se mêle à celui des matelotes; Tempé, les noces de Gamache, l’heureuse Bétique, le pays de Cocagne, s’y réalisent pour le pantagruéliste émerveillé. Arrêtons-nous ici!

— Non, il faut monter là-haut, dit Ildefonse, en montrant du doigt les hauteurs verdoyantes de Chennevières.

— Comment! après m’avoir fait courir tous les dangers d’une navigation périlleuse , tu veux me condamner à une ascension qui me paraît hérissée de difficultés !

— Nous les vaincrons et nous en serons amplement dédommagés. »

Je me résignai; nous montâmes un sentier abrupt, mais ombragé par des noyers et bordé de vignes et de plantations variées. Quand nous fûmes arrivés au sommet de la côte es-

carpée, après m’être essuyé le front et avoir repris haleine, je me retournai avec mes compagnons de voyage du côté de la plaine. Toutes nos fatigues disparurent comme par magie, et un cri unanime d’admiration s’échappa de nos poitrines.

« Voilà les vues que j’aime à bornayer ! exclama Gabriel. »

Dans son dialecte particulier, bornayer voulait dire : examiner un site avec attention, en en remarquant les points de repère, en mettant à certaines places des bornes imaginaires susceptibles de fixer dans la mémoire la configuration de ce site. Quand Gabriel pose une nasse au fond de la rivière, il bornaye l’endroit où il devra retrouver cette nasse, au moyen d’un caillou, d’une plante qui croît sur la berge, ou simplement d’une branche d’arbre dont la configuration le frappe.

Quant à moi, je compris alors Louis XIV et Louis-Philippe.

Louis-Philippe, donnant audience au maire de la commune, vint à sa rencontre en disant :

Le Tour de Alarne.

(( M. le maire de Chennevières-la-Belle-Vue, avez-vous quelque chose à demander au roi } » Louis XIV, à l’époque où il voulait transférer aux environs de Paris sa résidence habituelle, fut conduit à Chennevières par Jules Hardouin-Mansart, surintendant des bâtiments, et André le Nostre , dessinateur des jardins du roi. Il admira le site : « Mais, ditil, c’est trop loin, et puis la nature a trop fait pour ce pays... je veux tout créer ! »

La meilleure de cés raisons ne valait pas grand’chose. La seconde trahissait un ridicule orgueil; la première était une inconséquence, puisque Louis XIV, qui voulait triompher de la nature, confessait qu’il reculait devant l’obstacle de la distance. Il aurait pu aisément ouvrir une large route de Paris à Chennevières, qui n’était qu’à trois lieues de Notre-Dame, et où l’on va aujourd’hui en une demi-heure par le chemin de fer de Vincennes.

Pour bien apprécier les beautés de Chennevières., il faut s’y rendre par Champigny. Le touriste part d’une petite place plantée de mar-

ronniers, bordée d’un côté par des maisons, de l’autre par des pépinières et des jardins en contre-bas. Il gravit une rampe assez raide, et à mesure qu’il s’élève, les perspectives se développent, en se diversifiant à chaque pas. La Marne, ses îles, ses eaux argentées, les peupliers de ses bords, se présentent sous mille aspects différents. Au bas de la côte de Chennevières, la rivière se subdivise en une multitude de bras, qui produisent d’admirables effets de perspective. L’œil enchanté franchit la plaine, traverse Paris et va chercher au delà des collines qui se confondent avec l’azur du ciel. Ceci n’est pas une hyperbole. L’immense capitale, dont on distingue nettement les monuments qu’on pourrait appeler de repère : Notre-Dame, le Panthéon, Saint -Sulpice, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, se perd dans cet incommensurable espace.

Le touriste qui désire le bien contempler est obligé, à Chennevières même, d’entrer dans la cour d’une ferme ou d’allonger la tête par-dessus un mur de jardin. Il est à souhaiter

que cette commune qui prospère ait, dans son intérêt même, une place où les promeneurs pourront venir s’extasier devant un spectacle sans rival. Dans l’état actuel, un visiteur qui arriverait à Chennevières par le côté opposé à la Marne, pourrait quitter la localité sans se douter du principal attrait qu’elle possède.

Chennevières pousse la pudeur jusqu’à l’excès. Ses rues laissent à peine deviner ses charmes : beaux jardins et pépinières de rosiers. Elles sont bordées de murs blancs dont peu d’incidents rompent la monotonie. La façade d’une maison située à l’entrée du village, du côté de Champigny, prouve que les animaux nuisibles ne sont pas bien reçus dans cette commune. C’est peut-être un avertissement à la gent vagabonde. Toujours est-il que la façade de cette maison est émaillée de cadavres desséchés : belettes, chats sauvages, hérissons, putois, renards, émouehets, buses, hérons, pies, chouettes, hiboux, chauves-souris, etc., véritable mosaïque incrustée dans la maçonnerie par un destructeur persévérant.

Un peu plus loin, j’ai remarqué cette enseigne : a Chacun son idée. Vaudois, fabricant de chaussures. » Pourquoi le préambule qui précède le nom? Au-dessus de la porte d’un cabaret, j’ai lu : « . Au rendez-vous de la deuxième compagnie d’archers. » Et j’en ai conclu assez logiquement qu’il y avait des chevaliers de l’arc à Chennevières, et qu’ils composaient deux compagnies.

L’église, dédiée à saint Pierre, a perdu son clocher ; quelques parties avaient été refaites, et la voûte de la nef, afin que personne n’en ignore, porte cette inscription peut-être unique dans les annales de l’ecclésiologie : « Badigeonnée en 1830. )) Néanmoins, ce qui subsiste est un élégant spécimen de l’architecture du xme siècle. D’antiques pierres tombales encastrées dans les murs portent les noms de divers membres de la famille Lion, qui contribua à l’embellissement de l’église. Au dehors, à droite du portail, on lit sur une plaque de marbre cette touchante épitaphe : « Ici repose Pierre Henry, ancien marguillier, né à

Saint-Laurent , département de la Marne, le 1 6 juin 1769, décédé le 22 décembre 1825; il était le bienfaiteur des pauvres. La commune s’est réunie à la famille pour lui élever un monument et lui exprimer sa reconnaissance. » Bien des épitaphes de rois ne valent pas celle-là.

Le bas Chennevières est un amphithéâtre de verdure, sur lequel se détachent les châteaux des Rets et de l’Etape. Un bac met cette rive en communication avec la Varenne- Saint-Hilaire, dont le nom rappelle à la fois la garenne des princes de Condé, et une chapelle détruite depuis 1792. Sur la berge sont des restaurants achalandés : le Tour de Marne , le Rendez-vous des Chasseurs , le Père la Ruine. Le fondateur de ce dernier établissement, dont Alexandre Dumas s’est fait l’historiographe, fut un certain François Guichard , qui, après avoir servi pendant quelque temps dans l’armée de Mayence, abandonna brusquement son corps, et vint vivre de la pêche sur les bords de la Marne. Avec des matériaux grapillés çà

Le Tour de Alarne.

et là et des joncs cueillis dans l’île de Chennevières, il se construisit une cabane sur un terrain dépendant du domaine de Saint-Maur, mais que le prince de Condé, à son retour d’exil, eut la générosité de lui laisser.

La V arenne-Saint-Hilaire, la V arenne-Saint- Maur, Adamville, la Pie, sont autant de colonies de création récente. Les habitations clairsemées dans la plaine remplacent des cultures qui avaient elles-mêmes remplacé les taillis et les broussailles où courait le gibier réservé aux plaisirs cynégétiques des princes. Les daims, les chevreuils, les faisans, les lièvres et les perdreaux ont disparu de la presqu’île; le dernier lapin a été chassé par les maçons et les charpentiers, en même temps que le dernier chasseur, M. Léon Samson, un enragé, au dire de Gabriel, un Nemrod dont le regard seul foudroyait le gibier.

En revanche, il y a, au centre de ces colonies diverses, une salle de spectacle, le théâtre d’Adamville, et, qui plus est, les représentations en sont très-suivies.

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