‹ Le tour du mondeChapitre 35 sur 67 · Feuilles lancéolées de nipah ou de bambou sirap · texte numérisé non relu

Feuilles lancéolées de nipah ou de bambou sirap

2. Voy. le Magasin pittoresque d'octobre 1863, qui a donné de ce monument un dessin et une description détaillée.

— Dessin de M. de Molins.

Ce cimetière constitue une des différences essentielles entre les nationalités malaise et javanaise. Les Malais enterrent leurs morts n'importe où, aussi bien à la porte de leurs cabanes qu'au milieu de leurs champs, tandis que les Javanais, anciens maîtres du pays, organisés en société, réunissent les leurs dans une enceinte consacrée à cet effet, et dans laquelle des enclos spéciaux destinés aux diverses classes, essayent de rappeler, même après la mort, la vanité des distinctions sociales.

C'est dans ce cimetière que je vis pour la première fois le prince indigène de Soêrabaïja : il venait d'accomplir des prières sur le tombeau de ses pères. Son costume, d'une extrême Bim])licilé, ne se distinguait du

costume ordinaire des Javanais que par un nœud do diamants, fixé au très-petit turban qui lui serrait la tète, et par la belle boucle en orfèvrerie qui retenait la ceinture de son sahrong.

Le soleil se couchait derrière la porte intérieure sous laquelle passait le prince et la détachait en une belle masse vigoureuse et grise sur le ciel incandescent or et rose. Le parfum exquis de la fleur du camboclia que les Indiens plantent sur les tombes, se répandait par ondulations dans l'air limpide du soir; la figure pensive du prince, l'attitude recueillie du prêtre qui le suivait, le calme profond du cimetière, tout cela formait un spectacle imposant et qui est resté fortement gravé dans ma mémoire (voy. p. 256).

J'accompagnai quelque temps le radhen, que sa suite attendait dehors et, pour la première fois, je fus témoin du respect qu'il inspire aux indigènes. Hommes, femmes et enfants se prosternaient sur son passage , le front contre terre, et ne se relevaient que lorsqu'il était déjà loin. Ces démonstrations publiques envers un l.omme me serrèrent le cœur, surtout en songeant que cet homme prêtait les mains à l'asservissement de son pays et vivait dans un luxe et une abondance payés par l'or européen.

C'est dans le kampong javanais de Soërabaïja que se fabriquent les objets en cuivre, tels que boites à bétel, sébiles grandes et petites, et ces vases pour l'eau si estimés des indigènes des autres parties de File.

Les oruements de ces diiférents objets sont d'un goût cbarmaut et bizarre, et tout à fait national : ce sont d'élégantes arabesques et des représentations très-naïves et très-originales des animaux du pays, ainsi que de ses fruits et de ses fleurs. Le tout est gravé dans le cuivre, au marteau et en creux, au moyen de poinçons d'acier ])ortaut le relief de chaque ornement: c'est le contraire du repoussé. Ce genre de travail se nomme en javanais hlholhotok, parfaite onomatopée.

C'est encore là que se trouvent les orfèvres et les armuriers indigènes: quand on a déjà vu les merveilleux objets qui sortent de leurs mains, on reste stupéfait du degré de simplicité auquel se réduisent l'outillage et les ateliers de ces braves gens. Un marteau, une plaque de plomb, quelques poinçons, un creuset primitif, voilà pour les bijoutiers ; une enclume difibrme, une forge impossible, voilà pour les armuriers. Jamais d'aides ni d'ouvriers ; armes ou bijoux sont inventés et exécutés par le même individu. Aussi faut-il s'y prendre longtemps à l'avance ])our avoir des échantillons de leui' savoir-faire, et moi-même, je n'ai pu rapporter eu Eul'opc que des bijoux achetés d'occasion et aucun de ceux que j'avais commandés.

8i les armes sont d'un damas moins fin et moins serré que les damas de Perse et de Syrie, l'orfèvrerie est d'une exécution infiniment plus délicate que celle des Orientaux que nous connaissons. Les bijoux riches présentent des nielles et des ciselures parfaites de goijt, de dessin et de facture, et les bijoux plus ordinaires ne sont pas moins remarquables : le repoussé est excessivement

saillant et la retouche au ciseau pratiquée avec une adresse extrême.

Je visitai également l'un des plus grands ateliers où l'on fabrique les sahrongs si recherchés des indigènes, et, dans une vaste salle où étaient entassées jilus de cent femmes, je vis dessiner et teindre quelques-unes de ces belles étoffes.

Une fois dessinée au moyen de poncifs à jour et de poudre de charbon , l'étoffe est ju-éparée pour la teinture; à cet effet, on recouvre d'une couche de cire liquéfiée par la chaleur toutes les ])arties du dessin que la première couleur ne doit pas atteindre. Dès que la cire a été solidifiée par une immersion d'eau froide, l'étoffe est plongée dans une teintiu-e à froid qui mord partout, excepté sur la cire que l'on fait ensuite fondi-e et disparaître dans un bain d'eau bouillante.; on recommence alors à couvrir de cire les parties déjà teintes et ceux des endroits intacts qui doivent ôtre préservés de la seconde couleur, et, de résen-e en réserve, après plusieurs semaines d'un travail rendu terrible par la chaleur des réchauds destinés à entretenir la cire à l'état liquiçle, on obtient enfin ces merveilleuses indiennes dont les tons luttent d'éclat, d'harmonie et de richesse avec ceux des plus précieux cachemires.

J'eus ainsi l'explication du prix élevé de ces étoffes, si lentement et si difficilement exécutées. Un beau sahrong, sans coulées de cire, sans taches, sans lunes (produites par une goutte de cire tombée par mégarde hors du dessin), vaut plus de cent francs, et n'a pourtant que deux mètres et demi de long sur un mètre de large.

N'étant pas chimiste, je ne pus me rendre compte des produits employés soit pour obtenir, soit pour fixer les tons de ces étoffes'; mais ce que je puis assurer, pour l'avoir ex])érimenté moi-même, c'est qu'ils sont à l'épreuve des lavages les plus brutaux et les plus fréquents : l'indienne s'use et se déchire ; mais plus elle vieillit, plus ses couleurs deviennent riches et vives.

Le produit naturel le plus intéressant du pays, tant par les nombreux usages auxquels il se prête que par l'intelligence industrielle qu'il donne aux indigènes occasion de déployer, est certainement le bois de bambou. Non-seulement il sert comme bois de charpente à la construction des maisons, mais il en fournit aussi les cloisons extérieures et intérieures. Pour ce dernier

I. 1,'ouvrage iiUlUilù : Description de Java, f m Kafjles et Crawfurd, traduit de iangtais par HarcUat. Uruxelles, 1824, pourra êti-e utilemeut consulté h ce sujet. J'en extrais les détails suivants sur la composition de quelques-uns des tous des teintures indiennes.

Le bleu s'obtient au moyen du vin de l'aren {borassus gomulus); le iioi'r, au moyen de l'écorce exotique ting'i et de celle du mangoustan Igarcinia mango.\lana); il se fabii<]ue aussi à l'aide d'autres infusions, et, en parliculier, de celle de la paille de riz; le rert est un mélange de bleu clair et d une décoction de legrang (bois exotique), au(]uel on ajoute du vitriol; \e jaune est composé de tegrang et d'écorcc de nangka (artocarpus iniegnfolia); enfin, Vdcarlate s'obtient de la racine du wong-koudou (morinda umbellata); mais,avant d'être plongée dans une infusion de celte plante, renforcée d'écorce dejirak, l'étolTe a été préalablement boudlie dans l'huile de wyen ou kamiri et lavée dans une décoction de merang ou paille de pari. —Notons ici cette particularité que certaines nuances d'étolTcs sont exclusivement réservées aux souverains.

Dsage, on choisit les troncs parvenus à leur plus grand diamètre, on les ouvre sur un côté, et on en développe le cylindre que l'on étend sur le sol et qu'on y maintient à l'aide de grosses pierres ; on le mouille et on le laisse sécher à plusieurs reprises, et ime fois qu'il a pris la forme de planche, on en fait les cloisons en le plaçant entre d'autres bambous plus petits dans lesquels on pratique des trous où l'on fait passer des doubles lattes transversales.

Ces cloisons, fort légères, fort solides, fort peu coûteuses', résistent non-seulement aux vents terribles et aux tremblements de terre très-fréquents aux Indes, mais elles sont encore la meilleure barrière à opposer aux attaques des tigres. Ces animaux ont horreur du bamliou, dont la peau vernissée agace leurs dents et leurs griffes, et la meilleure cage pour enfermer une de ces hêtes fauves est encore une cage de bambou.

On fait également, avec le bambou, les fermetures des portes et des fenêtres, et le plus simple comme le plus solide des verrous.

On en fait des vases pour cuire le riz à la vapeur , des sièges, des instruments de musique, etc.

En un mot , si d'autres arbres plus extraordinaires, tels que le palmier gomuti (borassus gomutus), d'oii l'on tire du vin et du sucre ; l'arbre à pain, l'arbre du voyageur, lerarak, l'arbre à savon (sapindus saponaria) dont les fruits contiennent tous les principes du meilleur savon, étonnent davantage l'Européen peu habitué à pareilles prévenances de la part de la nature, le bambou peut et doit cependant être considéré comme le végétal le plus extraordinaire de ce pays et le plus utile à ses habitants.

Dans une de mes promenades à Soërabaija, je rencontrai im mariage javanais. Les deux époux appartenaient à des familles également riches et avaient déjà accompli les deux promenades isolées qui précèdent la grande procession, celle à laquelle j'assistai. Ils étaient portés dans un charmant palanquin surmonté d'un dais orné de feuilles de palmiers et décoré de treillages de bambou et de roling disposés avec beaucoup d'art. Leurs vêtements de soie rouge rehaussés de broderies d'or, les bijoux qui couvraient leurs têtes, leurs cous, leurs bras et leurs mains, leur donnaient cet air d'opulence que l'on rencontre presque toujours chez les mariés javanais, quoique toutes ces splendeurs soient seulement louées pour la circonstance. Une foule de gamins criant, sautant, frappant des mains ou faisant retentir l'air des sons stridents du gong, du tam-tam et des cymbales, couraient audevant du dais, et quatre hommes, vêtus d'un costume de cérémonie, veste et culotte jaunes, ceinture bleue et blanche, les hanches ornées de grandes pointes de soie bleue et jaune, la tête couverte d'un turban collant de mêmes couleurs, portaient au bout d'un long bambou des bouquets brillants et flexibles, faits de petites lames de roting garnies de pompons de papier bleu, jaune et blanc. A la suite du palanquin, venaient les parents, les

1. Une maisonnette forl convenable peut revenir à quatre roupies environ 12 francs).

amis et tous ceux à qui ren%ie pouvait venir d'accompagner les époux et de prendre part au repas généreusement offert à tous les estomacs affamés, et après lequel les époux prennent définitivement possession de leur domicile.

Cette procession solennelle est toujours précédée de différentes cérémonies que nous croyons intéressant de rappeler ici. Ce sont d'abord les fiançailles , célébrées

' par difl"érents cadeaux d'étofl'es, de bijoux, mais surtout de noix d'arèque {pinang, d'où mapicnang, fiancer) ; ensuite le lamaran, temps des visites faites à la future

' épouse par la famille et les amis du fiancé ; puis le payement du prix de la mariée au moyen d'étoffes, de fiuits, de bijoux, etc., et enfin les vœux prononcés par le fiancé dans une mosquée, selon le rite musulman.

I En regardant le cortège dont je parlais tout à l'heure, une chose m'avait surtout frappé, c'était l'air profondément ennuyé et fatigué des époux; mais ma surprise cessa quand j'appris que la fête durait déjà depuis plusiem-s jours, que les fiancés avaient d'abord été exposés séparément pendant tout ce temps chez leurs parents respectifs, puis réunis chez les parents du futur mari, toujours avec accompagnement du plus effroyable vacarme, et que, pendant ces exhibitions, les deux patients

' étaient condamnés à une immobilité et à une diète presque complètes, de peur d'endommager par un excès de transpiration ou par quelque tache leurs beaux vêtements de louage. Singulière coutume sans doute que l'étalage de ce luxe de mauvais aloi, mais moins ridicule après tout, si nous voulons y penser sérieusement, que les corbillards empanachés et les cochers galonnés d'ar-

' gent de nos pompes funèbres, chose malséante, mots incompatibles.

Ajoutons encore que ces promenades bruyantes, ces exposiiions publiques, ces festins de Gamache ofl'erts aux passants ont un but utile et raisonnable : ils remplacent nos annonces dans les journaux, nos lettres de faire part, nos publications de bans, et servent à établir la publicité nécessaire à tout mariage légitime.

C'est dans les repas de noces que les Javanais déploient les ressources de leur singulière cuisine.

I Les fruits servis au commencement du repas sont suivis du karie que nous mangeons à l'état simple de sauce, mais qui constitue à Java un festin complet.

Le riz, bouilli à la vapeur et fort peu cuit, sert de plat

' de résistance : c'est la partie substantielle et nutritive de

! l'alimentation , et, si on l'arrose de la sauce au karie. c'est pour lui donner le degré d'himiidité qui permet de l'avaler sans s'étouffer et un goût prononcé de piment qui sert aussi à faire disparaître ou à déguiser tout au moins sa fade saveur.

Mais, pour un Indien , le régal serait bien maigre s'il n'ajoutait au riz et au karie les s'mbals-s'mbals ou condiments destinés à accompagner le riz et la sauce, et à en relever le goût.

Les s'mbals-s'mbals se composent de deng-deng, de poissons salés et séchés vivants au soleil, d'œufs couvés et salés et de hachis de viande parfumés à la rose.

au jasmin, au melatti (nydanlhus) ; les autres condiments sont de nature végétale, comme les germes de dilierentes plantes et les tranches de coco sautées au piment. Tous sont servis en fort petite quantité dans des plats à comjiarliments où chacun choisit ceux qui répondent le mieux à son goût ou à ses habitudes.

La ])remière fois que ces saveurs étranges frappent un palais eurojn'en, elles produisent une douleur réelle, une sensation épouvantable de jjridure qui passe de la bouche à l'estomac et semble toujours augmenter. On boit, mais l'eau ne fait qu'activer et répandre par tout le corps l'horrible cuisson ; on pense avoir avalé des

rabaija. — 1".

charbons ardents ; on demande un miroir pour s'assurer si l'on a encore de la peau sur les lèvres et sur la langue. Cependant cette singulière impression se calme peu à peu, et, si l'on a le courage de renouveler l'expérience, on haliitue assez vite ses organes à ces épices accumulées, si bien que la cuisine javanaise, très-propre d'ailleurs à exciter l'appétit, finit par devenir indispensable.

Quant à moi, je ne tardai pas à adopter le système d'alimentation des Indiens dans ce qu'il avait toutefois de compatible avec mes idées. Mais si je n'ai jamais pu manger de chenilles et de termites, j'ai vécu de riz et de karie, accouiiiaRués de s'mlials-s'mlials.

Page 1