LA VILLE TARTARE
Promenade dans l'intérieur de l'ôliin. — Ancien Observatoire des jésuites. — Le Temple des lettrés. — Celui de Confucius. — Couvent de lamas. — La montagne du Charbon. — La mer des Roseaux. — Lo Pci-tha-sse, etc.
Nous avons embrassé l'ensemble de Pékin du haut de ses impuissants remparts ; descendons maintenant dans la ville : nous y trouverons des monuments grandioses et des points de vue pittoresques.
Cette grosse tour carrée qui domine les murs du Sud-Est, auxquels elle est adossée, c'est l'ancien Observatoire des jésuites.
Elle fut construite jadis pour l'usage des astronomes chinois: au dix-huitième siècle, le P. Verbiest, président du tribunal des mathématiques, détermina l'empe-
l. Suite. — Voy. t. IX, p. 81, 97 et 113. X. — ■HT' LIV.
reur Khang-hi à remplacer les instruments indigènes par d'autres plus grands et plus compliqués, qui furent fabriqués à Pékin, sous la direction des jésuites et d'après les principes de l'astronomie européenne.
Quand les jésuites furent expulsés de l'empire, l'Observatoire fut abandonné , aucun savant du pays n'étant de force à leur succéder. Depuis plus d'un siècle que l'établissement est placé sous les scellés impériaux, rien n'a été changé de place. Une lourde porte en bois vermoulu conduit dans une petite enceinte placée à la base des remparts, entourée de bâtiments dégradés, et plantés d'arbres deux fois centenaires. C'est là que demeure
le gardien de l'Obseivatoirc , invalide des âges passés, qui a l'air aussi vieux que les instruments qu'il est chargé de surveiller.
Cette cour contient , outre deux grandes sphères célestes, une horloge d'eau ou clepsydre dont la conception mécanique est un chef-d'œuvre de patiepce. Ce sont quatre bassins de cuivre placés sur des gradins en brique et régulièrement étages : chaque bassin communique avec l'autre par un petit tfop-plein, d'où l'eau tombe goutte à goutte. Dans celui du bas se trouve une planche sur le côté de laquelle est fixée une aiguille indicatrice. Dès que la quantité d'eau tombée était suffisante pour équivaloir i'i un quart d'heure, un gardien, frappant sur un tambour, annonçait les heures du haut des murailles. Cette primitive horloge ne fonctionne plus depuis longtemps.
Il règne dans la cour de l'Observatoire une humidité pénétrante et une odeur de moisissure insupportable: les vieux murs sont couverts de mousse, les aciers et les fers sont rongés par la rouille, les bassins de cuivre et les pieds de bronze sont recouverts d'une épaisse couche de vert-de-gris. Le gardien de l'établissement s'est scrupuleusement abstenu de gratter les murs, de frotter ou de polir les instruments qui lui sont confiés, dans la crainte de se compromettre et d'aliéner les pouvoirs magiques que la tradition attribue à ces curieux spécimens de l'ancienne astronomie.
Au fond de l'enceinte se trouve un escalier qui conduit sur la plate-forme de la tour, élevée de quatre mètres au-dessus des murailles. Deux sj)hères armillaires, un horizon azimutal, im quart de cercle et un immense globe céleste y sont restés à la même place depuis cent quarante ans, tournés sans doute vers le môme point de l'horizon où la main du P. Verbiest les avait dirigés. Un vieil escabeau en bois de fer se voit encore dans un coin de la plate-forme : peut-être a-t-il servi aussi à l'astronome.
Sur le globe céleste , dont la masse pèse au moins deux milliers , sont représentés les étoiles et les signes du zodiaque , mais tout cela est bien effacé et dégi-adé par le temps. Les pieds de tous ces instruments , coulés en bronze, sont formés par le dragon impérial qui y rampe dans toutes les postures : l'artiste qui les a conçus a véritablement accompli un chef-d'œuvre qui pourrait servir de modèle à la sculpture d'ornementation, ^'uc du centre de la ville, la tour de l'Observatoire prend un aspect étrange : les leviers, les bielles, les grands bras de ses machines astronomiques s'y dessinent à l'horizon comme les membres d'une gigantesque araignée.
Tel est cet établissement élevé à l'époque de la plus grande autorité des missionnaires catholiques dans les conseils de l'Empire, et qui seul a été respecté et défendu contre le pillage et la destruction populaire auxquels furent livrées toutes leurs propriétés.
L'enceinte du l'Observatoire est voisine de celle du Temple des lettrés; ce vaste yamoun, qui s'appelle le Wen-hio-Koitiig, est la propriété du corps des lettrés. C'est là qu'ont lieu chaque année les examens littéraires ; h cette époque, une foule nombreuse se presse à la
I porte pour en connaître les résultats. Vous savez qu'on ne peut arriver à aucune position en Cliine sans avoir pris ses grades.
On trouve dans le Wen-hio-Koung des salles spacieuses richement lambrissées pour les solennités littéraires ; dans le jardin, qui est magnifique, il y a une pagode en l'honneur de Confucius, et une rangée de petites cellules où sont enfermés les aspirants lettrés qui y traitent par écrit la question assignée; ils n'ont le droit d'emporter avec eux que du papier blanc, une écritoire et des pinceaux; une sentinelle veille à la porte pour empêcher aucune communication des concurrents entre eux ou avec le dehors. Le yamoun des lettrés est habité par un gouverneur ou surintendant littéraire.
Sortons maintenant, si vous le voulez, de ces rues étroites, et remontons par la grande avenue de l'Est jusqu'au nord de Pékin.
La foule se presse dans cette large artère de la ville mongole ; il est prudent de marcher sur les côtés de la chaussée pour éviter d'être renversé par les chevaux, les mulets, les chameaux, les voitures, les chariots, les chaises à porteur qui s'y croisent en tous sens.
Cet édifice, à gauche, à l'entrée de cette ruelle, est le tribunal des rites et le ministère des aflaires étrangères : c'est im ancien temple qui n'a rien de remarquable, sinon qu'il sert aux entrevues du prince Kong et de ses confidents avec les ministres européens ; c'est là que fut signé , le 25 octobre 1860, le traité de paix qui termina la dernière guerre.
Voici le grand mandarin Wen-Liang qui débouche par l'avenue pour se rendre au tribunal des rites !
Il est accompagné de toute la pompe orientale; des coureurs à cheval le précèdent; derrière sa chaise, et malgré l'absence de soleil, marchent ses porte-parasols; il est suivi de tout le tribunal, et, pour augmenter son cortège , chacun des mandarins subalternes traîne après lui de nombreux domestiques.
L'avenue de l'Est est une des plus populeuses et des plus commerçantes de la ville mongole ; mais remarquez que, dans ce concours d'êtres humains, il n'y a pres([ue pas de femmes; .sauf celles de la plus basse classe, elles restent toutes enfermées dans les maisons. En manière de compensation, vous voyez nombre de soldats de police charges de la voirie de la ville ; ils balayent les rues, en enlèvent la boue et font écouler les eaux.
Quelle prodigieuse affiuence de palanquins et de chaises à porteur! En Chine, tout homme qui se respecte doit être à cheval ou en chiiise : comme nous sommes à pied et que nous préférons ce mode de locomotion pour mieux voir, je suis sûr qu'on nous prend en j)itié, et qu'on nous regarde comme des gens indignes de con.sidération.
Il y a des loueurs de chaises qui en ont do grands dépôts, et l'on peut s'en procurer une pour le prix modeste d'une piastre par jour. Voici également des stations de voitures , ou plutôt de chariots avec un ou deux mulets d'attelage; ils ont un aspect séduisant; la caisse en est bariolée de couleurs éclatantes, l'intérieur en est garni
de taffetas rouge ou vert, mais ces affreux véhicules ne sont pas suspendus, et c'est s'exposer à un supplice horrible que d'y accomplir une course à travers la ville.
Les avenues, jadis pavées de belles pierres de grès de quatre mètres carrés , sur une épaisseur de quarante centimètres, n'ont subi aucune réparation depuis deux cents ans ; la moitié de ces dalles, usées ou détruites par le temps, a été remplacée par de grands trous; pour faire rouler une voiture sur ces avenues qui ressemblent à un chantier de pierres dégradées et posées à plat, il faut être Chinois. Quand on n'y verse pas, on y ressent des cahots affreux ; cependant les gens de Pékin s'en accommodent; ils sont là paisiblement assis, et fument leur pipe. Le cocher, qui n'a d'autre siège que le brancard, s'y maintient par je ne sais quel prodige d'équilibre ! Le prix est de convention avec le cocher, mais je pense que ma description ne vous donnera pas envie de tenter une promenade avec lui !
La longue perspective que présente l'avenue de l'Est, régulièrement percée et bâtie , est interrompue à moitié chemin par quatre arcs de triomphe, sous lesquels nous allons passer. En pierre et en bois, chargés de sculptures représentant des animaux fabuleux, des fleurs et des oiseaux, ils se composent de deux grands piliers surmontés d'un entablement avec toiture chinoise. Ce sont plutôt des portes que des arcs de triomphe.
Il y en a quatre pareils dans l'avenue parallèle, à l'ouest de la ville.
A notre droite, près des remparts, sont situés les greniers d'abondance que nous nous dispenserons d'aller visiter
On n'y voit que d'immenses bâtiments dans un état de délabrement complet. Jadis ils contenaient des provisions de riz, de blé et d'orge , suffisantes pour fournir pendant huit ans à la consommation de la capitale ; la ville de Tong-Gheou en possédait de plus vastes encore.
Depuis l'avènement de la dynastie mandchoue, ils sont abandonnés et ne servent plus qu'à loger des mendiants et d'innombrables légions de rats.
Les deux côtés de l'avenue , à l'extrémité septentrionale, sont occupés par les deux temples les plus célèbres de Pékin; à gauche le temple de Confucius , à droite celui des Mille Lamas.
Le temple de Confucius est une pagode circulaire entourée d'escaliers en marbre avec rampes sculptées; son toit est couvert de tuiles vernissées en vert émeraude. L'intérieur ne présente rien de remarquable que la vaste étendue de la salle des prières, entourée de galeries latérales en marbre blanc, sur les parois desquelles on remarque des tablettes de marbre noir, où sont gravées en lettres d'or des sentences tirées des écrits du philosophe.
On n'y voit d'autres statues que celles de Confucius et de son disciple Men-tseu; on n'y lirùlepas d'encens ; cependant la dénomination de temple do Confucius paraît fausse, ou du moins le culte s'en est altéré; car ce philosophe professait la raison pure, et il y a ici des bonzes qui accomplissent des cérémonies religieuses.
Ces statues de lions à figures de singes, et cet escalier
orné de tiares Ji cornes du temps des Ming conduit au portail du célèbre temple des Mille Lamas : vous devez être frappé, comme moi, de la ressemblance de ces tiares bouddhiques avec la tiare catholique.
La façade du temple des Mille Lamas est soutenue par des charpentes énormes auxquelles sont adaptés des châssis en bois sculpté garnis de papier en guise de vitres. C'est un grandbâtiment carré avec des pilastres, sans corniches ni moulures. Le couvent, qui est situé derrière le temple, est contenu avec ses jardins el ses dépendances dans une enceinte qui a au moins deux kilomètres de tour.
La porte en est scrupuleusement défendue à cette heure de la journée; nous aurons occasion d'y revenir plus tard ; cependant, je vous dirai que dans l'intérieur du temple, qui est très-riche, on admire une immense statue de Bouddha en bois doré qui a soixante-dix pieds de haut.
Cet établissement religieux appartient aux Lamas, c'est-à-dire aux prêtres du bouddhisme réformé qui diffère de la religion de Fô, professée par les bonzes chinois. C'est là que les Mandchoux et les Mongols qui habitent Pékin en grand nombre, et qui sont plus religieux que les Chinois, vont régulièrement faire leurs dévotions.
Maintenant nous tournerons à gauche, nous passerons près de la porte de Ngau-tiiig, par laquelle l'armée anglo-française est entrée dans Pékin, puis nous gagnerons le carrefour où s'élève la Tour de la Cloche.
La construction de cet édifice a beaucoup d'analogie avec celle des portes de la ville, et doit être du même temps.
L'étage inférieur est formé d'une arcade percée de deux ouvertures ; au-dessus s'élève une tour rectangulaire que surplombe un large toit rouge avec un encadrement de tuiles vertes; quatre arceaux élégamment sculptés à jour laissent entrevoir le corps d'une immense cloche de bronze qui n'a pas débattant, mais sur laquelle on frappe avec de gros marteaux en bois de fer. Les gardes de la ville l'emploient la nuit en signe d'alarme, en cas d'attaque ou d'incendie ; c'est le tocsin de Pékin.
Il y a plusieurs cloches de ce genre dans les autres quartiers : celles-là servent à annoncer les veilles de nuit, qui sont de deux heures ; on annonce la première en frappant un seul coup qu'on répète de quart d'heure en quart d'heure ; on frappe deux coups pour la seconde veille, trois pour la troisième, et ainsi de suite ; la nuit est divisée en cinq veilles.
L'avenue qui part du carrefour de la Cloche, et qui remonte vers le nord-ouest, dans la direction de la porte de Toa-Chanrj, longe pendant quelque temps le plus septentrional des lacs de Pékin, appelé emphatiquement par les Chinois : la mer du Nord.
Il est alimenté par les eaux des fossés de la ville, qui s'y déversent au moyen d'une écluse surmontée d'une vaste grille en bois.
On ne remarque de ce côté d'autres monuments que le charmant temple de Fd-qua qui appartient à la secte de
LE TOUR nu MONDE.
Tan, et qui est situé au centre d'une petite Ile, à l'extrémité septentrionale de la mer du Nord (voy. p. 7).
La pajîode principale est dans une ])osition pittoresque, au milieu d'une végétation luxuriante : elle contient une foule d'idoles appartenant à ce culte bizarre, dernier vestige du fétichisme ancien, méprisé parla plupart des Chinois, et qui n'a plus d'adorateurs que dans les derniers rangs de la populace.
^L^is il est temps que nous descendions directement vers la porte de Ilao qui nous donnera accès dans l'enceinte de la '\'ille Jaune.
Voici la mer des Roseaux, couverte de nymphœas bleus et jaunes, de roseaux à aigrettes, de nélumbos, elle mérite justement son nom, car ces plantes aquatiques envahissent plus de la moitié de sa surface : l'aspect de ces grandes fleurs à odeur suave est délicieux au moment de leur floraison.
Passons sur ce ponceau la prise d'eau qui alimente
la Ville Jaune, traversons la porte de Hao, qui ne ditTère de celles de l'enceinte extérieure de la ville que pail'absence de corps de garde et de demi-lune, et pénétrons jusqu'au pied de la montagne de Charbon, qui est le point le plus élevé de Pékin.
La montagne de Charbon, Mee-Chacn, est une colline surmontée d'un mamelon, qui est lui-même couronné par un kiosque à deux étages d'une élégance meiTeilleuse ; une foule de kiosques, de pagodes, de temples, de Fou, couvrent cette colline et s'entassent pittoresquement les uns au-dessus des autres à différentes hauteurs. Un gazon toujours vert en recouvre toutes les pentes , tandisque dansle rostede lavilleleplus petitbrin d'herbe est brûlé par le soleil, et par la poussière de Mongolie. Cette fertilité de la montagne de Charbon tient à l'humidité du sol et à l'immense amas de charbon de terre qui l'a formée. L'histoire raconte à ce sujet qu'aux temps passés un empereur chinois, menacé d'un long
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siège par les Tartares, fit entasser h cet endroit le combustible nécessaire au chauffage de la ville pendant plusieurs années; quelle que soit la véritéde cette tradition, il est certain que la houille forme la Iwfe du sol de la montagne, et qu'elle y a été apportée à mains d'hommes. Le temps et la décomposition l'ont recouverte d'une épaisse couche de terre végétale.
Rien de plus amusant qu'une promenade au milieu du labyrinthe de petites ruelles que forment les édifices bâtis sur cette coUine, oii habitent seulement des bonzes et des personnages d'un rang élevé! Aussi n'y rencontre-t-on pas les immondices habituels aux quartiers populaii-es. Ce sont des surprises de tous les instants. Des ponts de rocaille, des fontaines avec des sculptures grotesqiies, des pagodes qui laissent entrevoir des dieux effrayants, puis des bosquets de camellias, de lilas, d'hydrangées, de vieux cèdres centenaires, des oiseaux joyeux
Lcintclol d'après l'album de Mme de Bourboulon.
qui chantent au milieu de cette nature en fête, et peu de Chinois! Car le Chinois aristocratique ne se promène pas, et ne sortde chez lui qu'en pompe.
Du sommet de la montagne de Charbon, la vue embrasse un jjanorama immense : c'est le point culminant de Pékin, et on l'aperçoit de toutes les parties de la ville.
Si nous tournons à droite, voici un point de vue non moins splendide, c'est le Pei-lha-sse qui s'élève dans une presqu'île au centre de la mer du ]Milieu. " Le Pci-tha-ssc est à la fois une bonzerie et un monument funéraire élevé à la mémoire du dernier empereur de la dynastie des Minf).
Dans le jardin Impérial se trouve encore l'arbre où se pendit cet infortuné monarque, lorsque sa capitale fut occupée par l'armée tartare (1644). L'empereur mandchoux, qui l'avait dépouillé de son trône, fît couvrir de chaînes l'arbre coupable d'avoir prêté ses branches
au Fils du Ciel, lorsqu'il avait voulu attenter à sa personne; il voyait là un moyen habile de sauvegarder aux yeux du peuple conquis l'inviolabilité du pi-estige impérial, dont il s'était revêtu par la force.
L'arbre est mort de vétusté, mais il porte encore sur son tronc desséché d'énormes chaînes de fer.
Le Pei-lha-sse placé au milieu d'un massif de verdure sur une colline artificielle, est entouré de kiosques, de pagodes et de bonzeries : sa coupole arrondie en forme de chapeau surmonté d'un clocheton à trois pointes se détache avec vigueur au-dessus des eaux tranquilles. Cette coupole dorée, et les hauts mâts qui indiquent le monument Lnpérial s'élèvent au-dessus des grands arbres; le reste des édifices ajjparaît dans un désordre pittoresque au milieu de leur épais feuillage.
A l'extrême droite, on aperçoit le beau pont de marbre qui relie la Ville Jaune à la Ville Mongole; ce pont,
analogue à celui de Pa-li-kiao, et qui paraît être de la même époque est un chef-d'œuvre de sculpture : le marbre, fouillé à jour, s'y conlourne en spirales gracieuses, et prend toutes les formes que l'art et la patience des Chinois ont su lui donner.
Le pont a une écluse au moyen de laquelle on renvoie l'eau à volonté dans les deux parties du lac.
La mer du Milieu, qui a généralement peu d'eau, est en tourée de vastes parcs impériaux, où on admire de superbes futaies ; quelques Fou ou palais y sont seuls établis.
Arrêtons-nous, en passant, devant cette pagode située à l'angle nord-ouest de la Ville Rouge : c'est là que les princes de la famille impériale vont passer leurs e.xamens littéraires dont ils ne sont pas plus dispensés que les simples mandarins. Elle est bien plus richement ornée que le Temple des lettrés que nous avons vu au commencement de la journée; il y a deux petits pavillons en bois peint et sculpté avec un goût exquis; le toit du
Vue du Pei tha sse — Dessin de La celot djpr s un dessin de M ileine album de Mme de Bourbuulon
kiosque principal est surmonté d'un immense dragon à cinq grifl'es, l'emblème impérial : ses écailles vertes, sa langue rouge, ses yeux de porcelaine blanche et noire ressortent sur les tuUesd'or; une foule d'autres animaux fabuleux hurlent, se tordent et se combattent dans les postures les plus incroyables sur les montants, les chambranles, les plinthes et les arceaux de cette pagode, une des plus curieuses et des mieux conservées de Pékin, où l'on en compte des milliers.
Voici les murs d'enceinte de la Ville Impériale, reconnaissables à la couleur rouge des briques dont ils sont construits; un chapiteau, couvert de tuiles vernissées en jaune d'or, les recouvre dans toute leur étendue.
C'est de là que vient le nom de Ville Rouge, que les Chinois donnent au palais Impérial, dont les nombreux bâtiments couvrent une superficie de quatre-vingts hectares.
La Ville Rouge, qui forme un quadrilatère, est dé-
fendue, outre ses murailles, par de larges fossés. Quatre 'portes y donnent accès sur les quatre faces principales.
Il est impossible d'y entrer; et quelle que soit notre curiosité, il faut nous contenter de la vue des toits dorés des grands pavillons qui s'y succèdent symétriquement.
Tous ces édifices sont recouverts de laque jaune, couleur exclusivement réservée à l'empereur.
Le palais Impérial est une enceinte inviolable : aucun Européen n'a pu y pénétrer dans les temps modernes.
Le capilaine Bouvier m'a raconté qu'ayant un jour franchi les fossés sur un ponceau, il s'était introduit dans l'intérieur par une brèche de la muraille; mais, à peine avait-il fait quelques pas, qu'un mandarin militaire se présenta, suivi de quelques soldats, et, comme le capitaine ne voulait pas tenir compte des supplications qu'il lui faisait pour l'inviter à repasser par la brèche, l'infortuné Chinois lui fit voir son cou avec un geste significatif qui voulait dire que, s'il ]iersistait à forcer la
consigne, il recevrait une cravate de soie pour avoir laissé pénétrer un Européen dans le sanctuaire impérial.
Le capitaine ne voulut pas se charger la conscience de la mort d'un homme , et retourna dans la \'illc Jaune.
Il n'en était pas de même au dix-huitième siècle, alors que les missionnaires avaient obtenu toute la confiance de l'empereur Khang-hi; plusieurs d'entre eux furent admis dans la Ville Impériale et en ont laissé des relations fidèles.
Voici ce qu'en dit le P. Grosier : i Le palais de l'empereur comprend neuf vastes cours qui se succèdent les unes aux autres et qui se communiquent par des portes de marbre blanc, surmontées de jiavillons sur lesquels éclatent l'or et le vernis. Des bâtiments ou des galeries forment l'enceinte de ces cours qui sont accompagnées latéralement d'un grand nombre d'autres destinées aux offices et aux écuries. La première, qui est celle d'entrée, est très-spacieuse ; on y descend par un escalier de marbre, orné de deux grands lions en airain et d'une balustrade de marbre blanc qui forme le fera cheval; elle est arrosée d'un ruisseau qui la traverse en serpentant, et que l'on passe sur des ponts de marbre. Au fond de cette cour s'élève une façade percée de trois portes: celle du miheu est réservée à l'empereur; les grands passent par les portes latérales. Les portes introduisent dans une seconde cour qui est la plus vaste du palais ; une immense galerie l'environne de toutes parts, et sur cette galerie sont placés les magasins de choses précieuses qui appartiennent en propre à l'empereur. Le premier de ces magasins est rempli de vases et d'autres ouvrages de différents métaux; le second renferme les plus belles espèces de pelleteries et de fourrures ; le troisième des habits fourrés de petit-gris, des peaux de renard, d'hermine et de zibeline que l'empereur donne quelquefois en présent à ses officiers; le quatrième est un dépôt de diamants, de pierres précieuses, de marbres rares et de perles fines pùchées sur lacûtedeTarlarie; le cinquième, qui est à deux étages, est plein d'armoires et de coffres qui contiennent les étoffes de soie à l'usage de l'empereur et de sa famille; d'autres maga.sins renferment les armes, arcs, piques, sabres, gingoUs, arquelmses enlevés à l'ennemi ou offerts par les princes tributaires.
« C'est dans cette seconde cour que se trouve la salle Impériale, appelée Tva-ho-tieii , ou salle de la Grande- Union. Elle est bâtie au bout de cincf ten-asses placées les unes sur les autres, et qui se rétrécissent graduellement en .s'élevant. Chacune de ces ferrasses est revêtue de marbre blanc et ornée de balustrades artistement travaillées. C'est devant cette salle que se rangent tous les mandarins, lorsqu'aux jours marqués ils viennent renouveler leurs hommages et faire les cérémonies déterminées par les lois de l'empire.
« Cette salle , rpii est presque carrée, a environ cent trente pieds de longueur; son lambris est sculpté, vernissé en vert et chargé de dragons dorés; les colonnes qui en soutiennent le faite ont six à sept pieds de circonférence à leur base , et sont enduites d'une espèce de mastic revêtu d'un vernis rouge écarlale ; le pavé est
couvert d'un tapis ; les murailles sont sans aucun ornement , sans lustres, sans peintures et sans tapisseries.
« Le trésor, qui est au milieu de la salle, consiste en un vaste (■offre formant une estrade assez élevée, sans autre inscription que le caractère chin, qu'on peut interpréter par le mot sacre.
« Sur la plate-forme qui porte cette salle, on voit de grands vases de bronze dans lesquels on brûle des parfums lesjours de cérémonie. On y voit aussi des candélabres façonnés en oiseaux et peints de diverses couleurs, ainsi que les bougies et les torches qu'on y allume.
« Cette plate-forme se prolonge vers le nord et porte deux autres salhs : l'une est une rotonde percée de beaucoup de fenêtres, et toute brillante de vernis; c'est là que l'empereur change d'habits avant ou après la cérémonie ; l'autre est un salon dont une des portes est tournée vers le nord, et c'est par où l'empereur, sortant de son appartement , doit passer lorsqu'il vient recevoir sur son trône les hommages des grands de l'empire ; alors il est porté en chaise par ç[gs officiers habillés d'une longue veste rouge brodée en soie et couverts d'un bonnet siirmonté d'une aigrette. »
J'ajouterai à ces détails qu'il y a aussi dans l'intérieur des casernes et des écuries pouvant contenir quinze miUe hommes de troupe et cinq mille chevaux, et qu'enfin la Ville Rouge constitue à elle seule une forteresse défendue par l'enceinte fortifiée de la \U\e Jaune, qui est contenue elle-même dans les remparts de la Ville Mongole. Ainsi il faudrait trois sièges successifs pour s'emparer du palais Impérial.
En contournant l'enceinte extérieure, nous arrivons à la porte du Sud de la Ville Jaune i,Tal-Sing-Mcn).
Les deux gi-ands parcs qui bordent chaque côté de cette large avenue renferment d'anciennes bonzeries abandonnées depuis l'avènement des empereurs mandchoux.
Dès qu'on a franchi la porte de Tul-Sing, on arrive sur une grande place où sont de vastes caves contenant des dépôts de charbon de bois et de combustible.
]\Iais le jour baisse, Pékin n'est pas éclairé la nuit, et nous n'avons pas de lanternes. Nous retournerons donc à gauche, si vous le voulez bien, dans la rue de Toimtiau-mi-tiau (pie voici devantnous, et qui nous ramènera à la Légation française.