‹ Le tour du mondeChapitre 5 sur 67 · SUITE DE LA VILLE TARTARE. — LA VILLE CHINOISE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA VILLE TARTARE. — LA VILLE CHINOISE

La bon/.erie de ta Vilfe Jaune. — La pagode impériale. — L'écurie des éléphants. — Établissenïenls des missions catholiques , anglicanes et grecques. — La cathédrale. — Attelage de cleux cents chevaux. — Le carrefour des exécutions. — Horrilile spectJicle. La rue des libraires. — La musique d'un enterrement. — Passage du bric-i-brac. — La grande Avenue du Centre. — Ouvriers ambulants. — Orateurs prpulaires. — Diseur de bonne aventure. — Temple du Ciel.

J'ai fait faire au lecteur dans le chapitre précédent une longue promenade dans la Ville Tartare. Je n'ai pu pourtant lui faire visiter la partie occidentale de cette grande cité, où se trouvent quelques monuments dignes d'intérêt, et dont je vais donner une descrijilion succincte.

Au delà du pont de marbre, jeté sur lu mer du Milieu, la Ville Jaune contient encore la Grande Place, le couvent des Bonzes, le Pe/i-rangr, établissementdes missionnaires catholiques , et la pagode impériale de Kioantj- Min-Ticn.

En dehors de la Ville Jaune, se trouvent l'évéché catholique ou Ntim-Tang, l'écurie des éléphants, et le Temple de la Tour.

La boDzerie de la Ville Jaune, située au nord du Peh- Tang ' , se compose d'une succession de bâtiments carrés, enclavant de vastes cours : le temple principal est tout entier construit en marbre blanc ; une série de piliers en marbre noir, formant une colonnade imposante, soutient l'arête aiguë du toit qui déborde de plusieurs mètres au-dessus de l'entablement; l'entre-deux de ces piliers est occupé à l'intérieur par une série de petites chapelles contenant chacune la statue d'une des nombreuses divinités du panthéisme chinois; l'autel

principal est orné de figures deux fois plus grandes que nature de latrinité bouddhique

A droite de cette bonzerie, dont la porte s'ouvre sur un carrefour, on remarque des têtes de lions annonçant l'entrée de Fou ou palais qui appartiennent à de hauts dignitaires de l'empire.

L'enceinte du Temple de la Tour borde l'avenue de Li-Houa, et est limitée par un canal, qui fait communiquer, à travers la Ville Mongole, la prise d'eau du nord avec les fossés de la Ville Chinoise. Le temple qui et:t en même temps un couvent considérable jouissant d'une grande renommée, contient une tour élevée analogue comme architecture à celle du Pei-tha-sse.

La Grande Place, qui touche aux murailles Nord-Ouest delà Ville Jaune, n'a de remarquable que son étendue et sa régularité. Le centre en est orné d'une fontaine avec un bassin de marbre ; des palais bâtis symétriquement et précédés de perrons monumentaux, l'entourent

La mer du Nord et le temple de Fù-qua. — Dessin de Therond d'après une photoi^rjpliu

de tous côtés, et contribuent à lui donner une forme parfaitement octogone.

La pagode impériale Kivang-Min-Tieii, située au sudouest de la Ville Jaune, est une des plus belles et des plus richement décorées de Pékin; elle s'élève au milieu d'un parc entouré de murs où l'on remarque une vaste rotonde qui servait jadis de temple, et deux charmants kiosques, cpii surmontent la porte principale. La toiture du Kwaug-Min-Ticn est entièrement recouverte de tuiles d'un bleu lapis éclatant ; des clochettes sont suspendues aux corniches des toits qui s'avancent au-dessus des balcons, et font entendre, lorsque le vent les agite, un tintement continuel. Les poutres qui soutiennent ces balcons sont massives et curieusement peintes de brillantes couleurs; le corps de l'édifice est construit en

1. Voir [lour la position de tous ces monuments l'excellent plan de Péliin, dressé par M. le capitaine Bouvier qui a été donné dans la livraison précédente.

bri({ues rouges vernissées ; des drapeaux et des lanternes de toutes nuances sont attachés à chaque étage aux pilastres des balcons. A l'intérieur, il y a des peintures représentant des dieux et des génies, et des niches contenant des statues d'idoles en bois doré. Cet édifice, depuis longtemps abandonné par les hommes, n'est plus habité que par les chauves-souris et les hirondelles qui maçonnent leurs nids dans les enfoncementsdes corniches. A l'angle sud-ouest de la Ville Tartare, on peut voir encore les ruines des vastes bâtiments, dont se composait l'écurie des éléphants. Jadis les empereurs de la dynastie des Ming y entretenaient trente éléphants. Depuis que les Mandchoux, les barbares du Nord, se sont emparés de l'empire, les nouveaux souverains ont méprisé les pompes grandioses du despotisme asiatique personnifiées par ce majestueux animal. Cependant, il y reste encore un éléphant, tout blanchi par l'âge, dont les défenses sont usées, et qui n'y voit plus que d'un

d'il; il doit avoir ]ilus de cent ans, et son existence est une preuve irréfutable de la longévité qu'on attri])vie à ces colosses delà création. C'est le dernier et vénérable témoin des magnificences de cette cour du Fils du Ciel célébrée par les missionnaires et les voyageurs du di.\-seplième siècle.

Les établissements des missions chrétiennes se sont multipliés rapidement à Pékin, et y ont repris une partie de leur splendeur passée. On compte déjà dans la capitale cpiatre établissements catholirpies : le Peh-Tang ou mission du Nord, situé dans l'enceinte de la Ville Jaune, le Nam-Taiig ou mission du Sud rpii contient la cathédrale non loin de la porte de Tchouen-Tche, enfin

les missions de l'Est et du Nord-Ouest placées dans les quartiers correspondants de la Ville Mongole. Ces deux derniers, qui sont plutôt des écoles pour les néophytes chinois n'ont qu'une importance secondaire et nous les passerons sous silence; quant au Peh-Tang et au Nani- Tang qui ont appartenu aux jésuites français et aux franciscains portugais au dix-huitième siècle, ils présentent assez d'intérêt, au point de vue architectural, pour que nous en donnions la description.

Le Peh-Tang, situé non loin de la mer du Milieu, contient toute une série de pavillons à un étage séparés par de vastes cours, et une ancienne chapelle avec une tour entourée d'une balu.strade en fer formant terrasse sur

laquelle on jjcul niunter. On jouit sur cette terrasse de la vue d'un iniiuense panorama; elle a servi h faire les premières épreuves photogi-aphicpies qu'on ait essayées h Pékin, et que nous devons au zèle du révérend provicaire apostolique. Le parc du Peh-Tang est superbe et tellement vaste que les Chinois lui donnent le nom de forêt, ce qui n'a rien d'exagéré pour qui a visité ces ombrages deux fois .séculaires. Cet établissement, rendu tout récemment aux missions irançaises, deviendra de la plus haute importance. Il avait été complètement ravagé au temps de rexjjulsion des jésuites, mais les efforts de la populace de Pékin ont été impuissants contre l'enceinte de la chapelle formée de grilles fleurdelisées en

fer massil (pi'on n'a pu desceller, mais qui portent encore visiblement les empreintes de la fureur populaire. On y voit aussi une porte d'honneur monumentale, en style du tem]is de Louis XIV, avec des colonnes doriques, des feuilles d'acanthe, et deux vases grecs qui la surmontent ; elle fait le |)lus singulier effet au milieu de l'architecture fantasti(pie du pays.

Ce que le Nain-Tang, ancien établissement des Portugais cédé au.ssi à la France, contient de plus remarquable, c'est la cathédrale catholique : cet édifice, bâti du temps de Louis XV, se compose de deux tours carrées, comme celles de l'église Saint-Sulpice à Paris, ut d'un corps de bâtiment avec des fenêtres à ogives et des

portes surmonlées de fleurons. La cathédrale de Pékin était dans un état de délabrement conaplet, et il a fallu de nombreuses réparations pour qu'elle fût rendue au culte. Enfin, le jour de Noël 1861, la messe de minuit y fut célébrée en grande pompe, et les Chinois étonnés purent entendre le gong^ résonner dans leurs rues pour annoncer le passage du ministre de France, de Mme de Bourboulon et des gens de leur maison se rendant au service divin; un grand nombre de Chinois

catholiques assistaient également à la cérémonie. De ce jour, la liberté des cultes, décrétée par le Gouvernement, était un fait accepté par la population.

Pékin contient aussi une mission russe de la confession grecque établie depuis longtemps à l'angle nord-e.st de la Ville Mongole; il y a aussi depuis 1861 une mission protestante adossée à l'enceinte du palais de la légation anglaise, et où se trouve un vaste hôpital.

Si la Ville Tartare contient un nombre aussi consi-

Porte et paie du Peh-Tang. — Dessii

dérable de monuments intéressants, dont l'énumération et la description ont pu paraître un peu longues au lecteur, il n'en est pas de même de la Ville Chinoise, amas de ruelles et de masures plus faites pour inspirer le dégoijt que pour attirer l'admiration : cependant, à plus d'un titre, elle paraîtra intéressante au voyageur curieu.x d'observer les mœurs intimes de la popula-

1. Le gong est une espèce de tam-tam gigantesque qui sert en Chine aux mêmes usages que le tambour en Europe.

de Tlierond d'apit-s une photographie.

tion ; la Ville Chinoise de Pékin, c'est la vieille Chine avec toutes ses étrangetés et toutes ses laideurs pittoresques I

Nous laisserons donc raconter à Mme de Bourboulon la première excursion qu'elle fit au milieu de ce chaos humain.

i Je suis partie à cheval ce malin avec sir Frederick Bruce et mon mari pour faire une promenade dans la Ville Chinoise ; nous étions sans autre escorte qae tpiatre

cavaliers européens el deux Tin{/-tchai\ ce (fui prouve le degré de sécurité dont on jouit maintenant à Pékin.

« Qui eût pu prévoir cela , il y a deux ans, alors que l'entrée de cette ville mystérieuse était interdite sous peine de mort aux Européens !

i La curiosité de la population commence à s'émousser; on nous regarde, on se retourne pour nous voir plus longtemps, mais nous ne sommes plus suivis par une masse de peuple, ce (jui est un progrès véritable, et rend ces longues promenades plus faciles et plus agréables.

« Nous sommes sortis de la Ville Mongole par la porte de Tien, et suivant la large chaussée qui sépare les deux villes, cous avons fait notre entrée dans la Ville Chinoise par la porte de Tchoaen-Tche.

I Nous avons débouché alors sur l'avenue de l'Est qui est d'une assez belle largeur et régulièrement bâtie : de nombreuses boutiques de marchands de soieries, de porcelaines et de laques s'étalent des deux côtés de la rue ; chaipje marchand a devant sa porte une planche haute de dix à douze pieds soigneusement vernie et dorée, sur laquelle sont indicpiées en gros caractères les marchandises qu'il débite : cette suite de pilastres, placés de part et d'autre le long des maisons et à égale distance, jiroduit la perspective la plus agréable, et donne à ces longues rues l'apparence d'une décoration théâtrale. L'usage de cette sorte d'écriteaux est commun à tous les marchands des grandes villes de la Chine.

a En avançant dans l'avenue de l'Est, nous avons dû diriger rapidement nos montures sur le côté de la chaussée, pour éviter une formidable maciiine qui marchait sur nous, ébranlant sur son passage les maisons et le sol même qui tremblaient tout îi l'enloui'.

0 Qu'on se figure deux cents chevaux au moins attelés en éventail avec un câble presque aussi gros que le corps d'un enfant à un chariot sur lefjuel est placé un gigantesque monolithe! Pour combiner la simultanéité d'efforts qui leur permet de transporter des poids énormes, les Chinois sont d'une habileté merveilleuse; j'ai vu des portefaix transporter à dos des pièces de fonte ou des canons dont la pesanteur aurait fait reculer les Euro- ])écus les plus vigoureux. Ce n'est pas par la force seulement, c'est jiar l'adresse qu'ils réussissent.

1 Rien n'était plus étonnant ijue la manière dont les charretiers s'y prenaient pour pousser lem's chevaux; les coups de fouet et les excitations verbales se succédaient avec un ensemble merveilleux, et le chef du travail, l'ingénieur sans doute, précédant la lourde machine, devant larjuelle il marchait à reculons, faisait avec ses bras un télégraphe animé, comme un capitaine de navire sur son bord, lorsqu'il commande une manœuvre difficile.

<r Nous sommes arrivés au bout de la chaussée à un vaste carrefour formé ])ar l'avenue de l'Est ([ui s'y termine et la grande rue qui traverse la Ville Chinoise de

I. Messagers chinois ou cavas altacliiis au service des ligalions européennes.

l'orient à l'occident, en reliant ensemble, par une voie directe, les portes de Conan-Tsu et de CIta-Coua.

« Ce carrefour populeux emprunte un caractère tout particulier à la grande quantité de revendeurs de la campagne qui viennent y étaler des viandes, du gibier et surtout des légumes; j'y remarquai des las énormes d'oignons et de choux qui s'élevaient jusqu'à la hauteur des portes des maisons. Les paysans et paysannes, assis par terre sur une natte de jonc ou sur un escabeau en bois, fument tranquillement leurs pipes, tandis que les vieilles mules rétives, les ânes tout pelés, qui ont servi au transport des marchandises, errent sur le marché au milieu de la foule, allongeant leur long cou pour saisir au passage quelque légume ou quelque herbe moins surveillés.

(1 A chaque pas des citadins à la démarche nonchalante et prétentieuse, armés d'un éventail , au moyen duquel ils protègent leur teint blême et farineux contre les ardeurs du soleil, se rencontrent avec de robustes campagnards au teint cui\Té , chaussés de sandales et coiifés de larges chapeaux de paille.

" Un pavillon, placé au milieu du carrefour et garni d'une devanture en papier huilé, contient un poste de soldats de police chargés de maintenir l'ordre dans le marché.

<i Nous ne savions comment guider nos chevaux au milieu de cette cohue que les cris énergiques et les imprécations sonores de nos Ting-tchal finirent cependant par faire ranger , et nous gagnâmes les abords du pavillon de police , espérant y être plus tranquilles et voulant tenir conseil sur la direction qu'il nous fallait suivre.

« Nous y étions à peine depuis quelques instants que mon cheval se mit à broncher et à renâcler énergiquement : j'avais toutes les peines du monde h. le maintenir, lui ordinairement si doux et si obéissant. Certainement quelque chose l'épouvantait. Je levai machinalement la tête, et je pensai me trouver mal devant le spectacle horrible qui vint frapper mes yeux 1

« Derrière et tout près de nous était une rangée de mâts, auxquels étaient fixées des traverses en bois; aux traverses étiiient suspendues des cages en bambou, et dans cha([ue cage il y avait des têtes de mort qui me regardaient avec des yeux mornes tout grands ouverts; leurs bouches se disloquaient avec d'aflVcuses grimaces, leurs dents étaient convulsivement serrées par l'agonie du dernier moment, et le sang découlait goutte à goutte le long des mâts de leurs cous fraîchement coupés I

ce En un instant nous nous lançâmes tous au galop pour nous dérober h. la vue de ce hideux charnier, auquel je penserai longtemps encore dans mes nuits d'insomnie! (Voy. le Tour du Monde, t. IX, p. 125.)

« Il parait (jue j'ai été heureuse de ne voir que ce que j'ai vu! J'étais exposée, grâce à notre ignorance des lieux, à assister â quelque cho.se de plus hideux encore !

« Les malheureux dont les têtes étaientainsi exposées à la vindicte publique, et il y en avait plus do ciu- (juante, appartenaient à une bando de voleurs des en-

virons de Pékin, qui avaient été arrêtés tout récemment, et dont l'exécuiion remontait seulement à la veille de notre promenade. On avait fabriqué des cages neuves pour l'e.xposition de ces tètes humaines qui, n'ayant subi aucune atteinte de décomposition, n'e.vbalaient encore aucune odeur fétide.

« Quelques jours auparavant, à ce qu'on m'a raconti' depuis, un des jeunes gens de la Légation avait passé par ce carrefour, et avait été obligé de fuir devant l'odeur empestée qui s'échappait des débris humains en putréfaction! Les cages pourries s'étaient disloquées et disjointes. Quelques têtes pendaient accrochées aux barreaux par leur longues queues , d'autres étaient tombées à terre au pied des mâts.

, <r Tel est l'usage impitoyable de la loi chinoise, indigne d'un peuple aussi avancé en civilisation. Mais ces barbares coutumes remontent aux temps les plus éloignés: elles sont passées dans les mœurs, et les Chinois vaquent tran([uillement à leurs affaires au moment des exécutions. Tandis que nous fuyions ce sinistre spectacle, la foule affairée des acheteurs et des revendeurs criait, se disputait, marchandait, sans même daigner jeter un coup d'œil à ces têtes de mort suspendues au-dessus des leurs.

« Je respirai enfin quand nous eûmes mis quelques centaines de pas entre nous et le carrefour des exécutions.

« J'avais hâte, toutefois, de rentrer à la Légation, et nous tournâmes à gauche pour éviter de faire un grand détour, en allant rejoindre la Grande Avenue du milieu de la Ville Chinoise par le carrefour qu'elle forme avec celle de Cha-Coua, dans laquelle nous nous trouvions.

« Cette rue, dont j'ai oublié le nom, va aboutir à la Grande Avenue, près de la porte de Tien-Men, mais elle est tellement étroite, tellement encombrée de gens et d'animaux, et elle fait tant de détours, que nous mîmes beaucoup plus longtemps à la parcourir, que si nous avions suivi tout droit par les avenues.

o: A moins d'avoir du temps à perdre et de vouloir faire un voyage de découverte, ce qu'il y a de mieux à Pékin , c'est de ne pas quitter les larges chaussées qui sillonnent la ville aux quatre points cardinaux. Dans le cas contraire, on sait quand on part, m,ais on ne peut jamais prévoir cjuand on arrivera.

« La rue que nous venions de prendre, et rpie j'appellerai la rue des Birabeloliers ou des Libraires, à cause du genre de commerce auquel se livrent ses habitants, est une de celles où la circulation est le plus difficile : à chaque pas, nous rencontrions des processions, des mariages, des enterrements, une foule pressée de badauds entourant des faiseurs de tours, des sorciers, des médecins ou des revendeurs au rabais.

« Les maisons, à un seul étage, sont toutes formées d'un magasin avec une arrière-pièce servant de logement; on y voit des livres empilés dans des rayons ou à terre, des estampes pendues au plafond, des peintures et des cartes de géographie en rouleaux , des caricatures et des affiches collées au châssis de la devanture; dans ces bouti-

ques de libraires, on vend et on loue des journaux, entre autres la Gazelle de Pékin; dans cpielques-unes , on remarque à la place d'honneur de vieux livres coloriés ou des peintures sur feuilles d'arbres; ces peintures qui sont toujours d'un prix très-élevé, s'obtiennent, en faisant macérer les feuilles pour en enlever la partie compacte, après quoi on les couvre d'un enduit en poussière de talc, et, quand le tout est bien séché et bien homogène, on y trace des dessins colorés d'une manière très-vive et très-agréable à l'œil.

i Les boutiques de bimbelotiers et de merciers exposent des verroteries, des petits bijoux, des boutons, des épingles, des bracelets en jade, delà mercerie et tous les objets à bon marché rpii servent aux gens du peuple.

« Mais C[uelle est cette bruyante musique qui se fait entendre? Ce charivari de flûtes, de trompes, de tamtams et d'instruments à cordes a lieu pour célébrer les funérailles d'un des plus riches marchands du quartier!

ï Voici sa porte devant laquelle l'administration des pompes funèbres (il y en a une à Pékin) a établi un arc de triomphe avec une carcasse de bois, recouverte de vieilles nattes et de pièces d'étoffes. La famille a installé les musiciens à la porte pour annoncer sa douleur, en écorcbant les oreilles des passants.

« Nous pressons le ))as pour ne pas nous trouver arrêtés au milieu de l'interminable cortège d'un enterrement : le plus beau jour de la vie d'un Chinois, c'est le jour de sa mort ; il économise, il se prive de toutes les aisances de la vie, il travaille sans repos ni trêve pour avoir un bel enterrement.

« Nous ne sortirons pas de celle maudite rue ! Voici un grand rassemblement qui nous barre le passage: on vient de placarder des affiches à la porte du chef de la police du quartier; on les lit à haute voix, on les déclame sur un ton ampoulé, pendant que mille commentaires, plus satiriques, plus impitoyables que le texte, se produisent au milieu des éclats de rire.

1 Qu'a fait ce malheureux pour provoquer la vindicte populaire '?

« Cette liberté de la moquerie, de la pasquinade, de la caricature, appliquée aux mandarins et aux dépositaires de l'autorité est un des côtés les plus originaux des mœurs chinoises; dans ce pays où un magistrat quelconque dispose si facilement de la vie de ses administrés, sous un prétexte de haute trahison ou de lèse-majesté, il lui est impossible de se soustraire à la satire populaire, qui le poursuit jusque dans sa maison, dans ses habitudes , dans son costume , dans ses mœurs.

a En Chine, on est libre d'imprimer et d'écrire ce que l'on veut; beaucoup de gens ont chez eux des presses mobiles, dont ils ne se font pas faute défaire usage, quand ils en veulent à quelque fonctionnaire. Les rues sont littéralement tapissées d'affiches, de réclames, de sentences philosophiques. Un poète a-t-il rêvé la nuit quelque strophe fantastique, vite il l'imprime, en gros caractères, sur du )}apier bleu ou rouge, et il l'expose .'i sa porte, c'est un moyen ingénieux de se passer d'é-

diteurs. Aussi peut-on dire que les bibliotiièques sont clans les rues ; non-seulement les façades des tribunaux, les pagodes, les temples , les enseignes des marchands, les portes des maisons, l'intérieur des appartements, les corridors sont remplis de maximes de toute sorte, mais encore les tasses à thé , les assiettes, les vases, les éventails sont autant de recueils de poésie. Dans les plus pauvres villages, où les choses les plus nécessaires à la vie manquent, on est sûr de trouver des affiches.

« En attendant, la foule ne faisait que s'accroître : nos Ting-trhai nous assurèrent que nous pouvions gagner la Grande Avenue par un passage couvert, qui s'ouvrait sur notre droite comme la gueule d'un four.

« Nous étions curieux de voir ce que pouvait être un passage de Pékin, et nous mîmes pied à terre, en recommandant aux domesticpies de nous ramener nos montures de l'autre côté à la sortie.

0 Ce passage, affecté au commerce du bric-à-brac, ou

du Kou-toung, qui est le nom que lui donnent les Chinois, est tout simplement une ruelle obscure, où l'on peut h peine passer deux de front , couverte en mauvaises planches, pavée en terre, et à demi éclairée en plein jour par des lampes fumeuses.

« Il a environ cinq à six cents pas de long, autant que j'ai pu le calculer, et si l'impatience d'en sortir ne m'a pas fait compter double.

« Ce ne sont plus des boutiques qu'on entrevoit dans ce couloir, ce sont d'informes amas de vieilles planches, provenant de démolitions, dressées au hasard les unes contre les autres, et soutenues par des piles de marchandises de tout genre, des vases, des porcelaines, des bronzes, des armes, des vieux habits, des pipes, des outils, des bonnets, des fourrures, des bottes, des engin* de pêche et de chasse.

« Des objets sans nom, et qui n'ont plus de forme, tous les reliquats, tous les résidus de la fabrication sont

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entassés là ! On ne comprend pas où peut se tenir le propriétaire de la boutique; mais, pour peu cfue vos yeux se portent sur quelques-unes de ses marchandises, vous voyez sa tête hâve et .son front chauve sortir comme une végétation maladive de cette moisissure humaine.

•t II paraît cependant qu'il y a des objets de grande valeur au milieu de toutes ces vieilleries ! Voici un amateur de bric-à-brac, le nez armé de formidal)lcs lunettes, ([ni examine en connaisseur, avec la moue caractéristitpie de la lèvre inférieure, des porcelaines anticpies et de vieux bronzes.

« On m'assure que les marchands d'antitiuailies sont ici d'une habileté à faire pâmer leurs confrères européens : au moyen d'une argile roussàtre, à laquelle ils font subir des préparations particulières et qu'ils enterrent pendant ([uelquos mois, ils obtiennent des contrefaçons remanjuables des vieilles porcelaines de

la dynastie des Yuen si recherchées par les amateurs. L'imitation e.st si parfaite que les plus malins y sont trompes.

ï En Chine, comme ailleurs, les magasins de bric-àbrac ont le privilège de la plus grande malpropreté; s'il n'en était ainsi, les acheteurs ne croiraient pas sans doute à l'antiquité des objets qui sont otferls à leur convoitise; seulement, qui dit malpropreté chinoise, exprime ce dont nous ne pouvons avoir l'idée, et ce que je n'entreprendrai pas de décrive.

et Qu'il me suffise de dire que , dans ce passage où nous étions, la terre battue du sol était une bouillie de débris sans nom , que les planches de la toiture et des boutiques .suintaient une humidité verdâtre et nauséabonde, que des enfants et des femmes en guenilles étaient vautrés dans tous les coins, et qu'il s'exhalait de tout cela une odeur fétide et insupportable que tempérait heureusement pour nous

la fumée acre et épaisse des lampes éclairées à l'huile de ricin.

« Qu'on juge avec quel plaisir nous avons retrouvé l'air pur, le ciel bleu, et tout le confortable de nos aptements du Tsing-Kong-Fou ! »

La Ville Chinoise de Pékin contient à son e.xtrémité méridionale deux temples des plus célèbres de la Chine, tant par leur architecture, que par les souvenirs historiques

auxquels ils se rattachent. Ce sont les temples du Ciel et de l'Agriculture, placés au centre de parcs très-vastes qui constituent une des plus belles promenades de la ville.

J'emprunterai la relation suivante à M. Trêves, qui, pendant son séjour à Pékin, avait fait de ces parcs, dont l'entrée est interdite au public, le but habituel de ses promenades quotidiennes.

« Il faut convenir, quelque habitué qu'on soit à la Chine et au.K mœurs de ses habitants, que l'Avenue du

cathédrale catholique, a Petin — Dessin de fherond d ipi

Centre de la Ville Chinoise présente le spectacle le plus animé, le plus bruyant, qu'il m'ait encore été donné de voir dans aucun pays du monde.

" Les larges chaussées en sont couvertes de baraques de toute grandeur, de toute forme, de toute couleur : c'est l'aspect d'une foire en permanence, mais avec ce caractère spécial que tous les métiers sont pratiqués par des opérateurs ambulants qui transportent avec eux les outils de leur profession, et poussent chacun à leur manière un cri particulier.

une photographie.

« Je me rappelle avoir eu sous les yeux à la fois un forgeron ambulant, un barbier en plein vent et un restaurateur de rencontre : tous trois e.xerçaient leur industrie, entourés-ide leurs chalands, dans le même coin de la rue.

« Le forgeron, placé devant son établi, ressemblant assez à celui d'un tonnelier, faisait mouvoir son souftlet avec son pied, et, comme il n'avait pas d'étau, il tenait le fer de sa main gauche enveloppée dans un morceau de cuir, tandis que de la droite il maniait avec dextérité

sa lime dont l'autre bout l'tait mainlenu par un anneau; il faisait ainsi œuvre de tous ses membres à la fois.

a Le bai-bier était chargé par devant d'une table et d'un escabeau en bois, auxquels faisait contre -poids par derrière un lourd bassin en cuivre retenu par trois cordes, h une desquelles était j)endu un petit tam-tam annonçant par son tintement continuel sa présence aux pratiques. Il passait, courbé sous le poids de son bagage ! Un amateur se présente pour se faire raser la tète : en un clin d'œil le fralcr a iilacé sa table à deux pas du forgeron, il la cale avec un peu de boue, fait asseoir le patient sur l'escabeau, la figure tournée vers la forge qui vomit des étincelles, lui rabat le cou sur son genou en l'empoignant par sa queue qu'il enroule autour de son poignet, et, après lui avoir mouillé la tète avec de l'eau tiède, il lui frotte la nuque à tour de bras ou plutôt de main pour remplacer le savon absent et lui attendrir l'épidenne, enfin il tire de sa ceinture un rasoir en fer non poli qui a l'air d'un sabre, vu sa dimension et sa forme, et commence l'opération.

" A côté du barbier, un restaurateur ambulant s'est établi, sans se soucier de ce voisinage compromettant pour la propreté de sa cuisine qu'il porte suspendue avec le sac aux provisions h. un long bâton de bambou. 11 allume son fourneau, et annonce avec béatitude qu'il va ofl'rir au public le thé merveilleux qui donne une longue vie, les tranches de la pastèque céleste qui inspirent la sagesse, l'eau -de-vie de sorgho qui donne le courage aux cœurs faibles, accompagnés de petits poissons et de gâteaux frits à la graisse, le tout pour le prLx extraordinaire de vingt sapèques par consommateur.

" Un peu plus loin, l'odorat est désagréablement afi'ecté par le contenu de hottes portées à dos par deux hommes ! Ils viennent de vider l'intérieur d'une de ces petites maisonnettes en paille élevées par les soins de l'édilité sur tous les points poptdeux de la ville. Ces hommes agitent une sonnette pour avertir de leur présence ; ils font leur service gratuitement, ce genre d'engrais étant très-rechcrcbé pour l'agriculture.

<t Une bande de mendiants aveugles, et dans un costume plus que léger, car ils ont oublié leurs caleçons, passent en se tenant la main. Des enfants jouent au Mo7it-de-Picté ; l'un d'eux, qui a orné son nez d'une énorme paire de lunettes en papier, représente le prêteur sur gage impitoyable.... Il manie avec dédain les objets que lui présentent ses camarades, ofl'rc des prix au rabais, et discute comme un vieux marchand consommé. Des porteurs d'eau poussent un cri strident, en maintenant d'une main l'équilibre de leurs seaux suspendus à un cerceau recourbé, tandis que de l'autre ils s'éventent avec célérité. Le marteau du forgeron retentit, le tamtam du barbier tinte continuellcnu'ut, la friture frémit dans la poêle du restaurateur, les mendiants nasillent leurs misères, les enfants poussent de joyeux éclats de rire, la foule trépigne, hurle, se presse, se di'mènel

« Un orateur populaire s'est établi h l'omiu'e d'un arbre : monlé sur une grosso pierre de taille, il harangue les passants du haut de cette tribune improvisée; c'est

un aspirant lettré, qui n'a jamais pu se faire recevoir aux premiers grades, et qui, n'ayant appris aucun métier manuel, gagne sa vie en récitant les vers des poètes et les chroniques des sages du temps passé.

« Le Tchou-chou-li ou lecteur public a le privilège d'attirer la foule autour de lui ; car les Chinois, même ceux des classes inférieures, ont la passion des choses littéraires, et quittent volontiers des divertissements grossiers pour écouter la lecture des passages les plus intéressants et les plus dramatiqvies de leur histoire nationale. A l'aspect des physionomies, à l'approbation qui se manifeste vivement, on comprend tout l'intérêt que le peuple attache à ces récits historiques. Le Tchouchou-ti s'arrête, quand il est fatigué, et profite des enlr'actes pour faire une quête qu'il accompagne, afin d'exciter ses auditeurs à la générosité, de commentaires sur la charité et les vertus privées des humbles, sur les vices et les iniquités des puissants qui oppriment le monde. Ces esjwces de clubs en plein vent existent partout en Chine : ils sont tellement passés dans les habitudes que la police ne songe pas à y mettre olistac'lc. Voilà qui est singulier dans un pays où le despotisme a jeté de si profondes racines !

« L'Avenue du Centre ne présente pas un spectacle aussi animé dans tout son parcours. Dès qu'on passe le carrefour qu'elle forme avec l'Avenue de Cha-Coua, les maisons deviennent plus rares et la foule moins nombreuse. A la hauteur des dernières habitations se trouve un pont suspendu jeté à une certaine hauteur et qui fait communiquer ensemble deux rues parallèles. Ce pont est solidement construit en pierre et en bois.

0 Je descendis de cheval, et je montai les doux long? escaliers qui conduisent au sommet pour jouir de la perspective de l'Avenue du Centre qu'il sépare à peu près en deux parties égales.

« La première, qui s'étend jusqu'à la porte de Tien, était celle que je venais de parcourir; c'est le centre le plus populeux de la Ville Chinoise. L'autre, qui passe entre les deux enceintes des temples du Ciel et de l'Agriculture, va aboutir à l'extrémité méridionale des remparts près de la porte de loung-Ung; elle est presque inhabitée, ou du moins, si quelques maisons bordent l'avenue, des champs cultivés s'étendent autour. Du haut de ce pont, on aperçoit, au-dessus des grandes futaies de leurs parcs, les coupoles rondes des deux temples, et à droite et à gauche de vastes plaines plantées en sorgho, en maïs, et en blé ; des maisonnettes de paysans, les clochetons de quelques pagodes, et les minarets du cimetière mulsuman varient un peu la monotonie du point de vue que bordent à l'horizon comme un rideau sombre les hautes murailles de la ville.

<x Un industriel d'un nouveau genre s'était établi avec son attirail au pied du parapet du pont : c'était un diseur de bonne aventure. Il était assis devant une table, aux deux bouts de laquelle étaient des lanternes allumées quoiqu'il fil jilein jour, profusion de lumière dont je n'eus pas l'occasion de m'expliquer le motif, car il ne le savait pas lui-môme; tel était l'usage, à ce qu'il m'assura!

a Ce pauvre diable ne paraissait pas avoir beaucoup de clients en ce lieu solitaire; aussi me décidai-je à lui demander de me prédire mon sort.

« La confiance que je lui témoignais lui fit grand plaisir; ses yeux s'animent, sa taille voûtée se redresse, il fait craquer tous ses doigts, rejette sa queue en arrière, et toute sa personne, quoirpie son costume n'ait rien de particulier, prend une allure magique. 11 saisit ([uatre petites pièces en cuivre, les met dans un cornet, lève le cornet à la hauteur de l'œil avec un air fatal, l'agite et verse les piécettes sur la table ; il les regarde, marmotte dans ses dents quelques mots cabalistiques, et recommence cpiatre fois la même opéralion; puis, il retire d'un sac quatre cubes en bois sur lesquels sont gravés des points, et qui ressemblent à des dés; il les range et forme des combinaisons entre ces cubes et des carrés qu'il a faits avec du charbon sur sa table. Dans ces carrés sont des dessins qui ont, autant que je peux le deviner, la prétention de représenter les divers événements de la vie ; ce sont les pièces de cuivre qui déterminent l'emploi des dés et leur rangement.

0 J'avoue que, quelque ému que je dusse être par l'appréhension de ma destinée qui s'agitait , je trouvai les combinaisons du bonhomme un peu longues, je lui mis un tael ' dans la main , et je m'éloignai ; mais j'avais compté sans mon sorcier qui, reconnaissant de ma générosité, me poursuirit en me prédisant toutes sortes de prospérités et de succès, qu'il avait soin d'assortir à mon âge et aux goûts qu'il me supposait. Au moment, où je passais à cheval sous le gi-and Pont, du haut du parapet il m'annonça l'Empire.... du Monde!

^ « J'en avais pour mon argent !

« Quelques minutes après, j'arrivais à l'endroit où l'Avenue du Centre se trouve bordée de chaque côté par les enceintes des temples du Ciel et de l'Agriculture, le premier à gauche, le second à droite. Je n'eus pas besoin d'en faire le tour pour en gagner les portes ; les fossés qui touchent à l'enceinte sont comblés en certains endi-oits par le sable de Mongolie qu'y amoncèlent les vents d'ouest, et mon cheval était habitué à franchir, d'un bond, le mur dont la crête dépassait de quelques pieds à peine le niveau du sol e.xhaussé.

« Je me trouvais dans le parc du Temple-du-Ciel, où il est défendu à quiconque de s'introduire, mais où le prince de Kong avait bien voulu nous autoriser à diriger nos promenades.

a 11 y a quelque chose de saisissant et de profondément triste à la fois dans cette vaste solitude, dans cette absence de tout bruit et de tout mouvement, qui succède subitement au tumulte de la ville.

<t Ce sont de grandes avenues droites dallées en pierre, bordées de chaque côté de balcons de marbre, et entourées de futaies magnifiques d'arbres deux fois séculaires. Ces arbres sont disposés en vastes carrés coupés régulièrement par les avenues, qui sont toutes de même largeur et aménagées sur le même modèle. Sous ces

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