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LA TERRE DES HERBES

Description de la grande muraille. — Son fondateur. — Son inefficacité comme défense de guerre. — Montagnes de Tchmg-gaunoula. - Vallée et auberge d'Ouclie-tiao. — Plateau de la Mongolie. — Magnifiiine coucher de soleil au désert. — Bourgaltaï. — Confusion ine.vprimable h l'arrivée. — Fête de la reine Victoria. — Départ de sir Fr.'dérick Bruce, ministre d'Angleterre. — Escorte des voyageurs dans les steppes. — La calèche de Mme de Ba- Inseck. — Les charrettes chinoises.

Les voyageurs, accompagnés de Mme de Baluseck et de sa suite, repartirent de Katijciii le 24 mai.

Colporteur à Kalgan. — D'après un dessin chinois.

mille lis ' ou de cinq mille kilomètres environ, est loin de présenter, pendant tout son parcours, une masse de maçonnerie aussi imposante.

L'empereur Tsin-chi-hoang-ti, qui la fit élever dans le troisième siècle de l'ère chrétienne, s'était appliqué à défendre surtout le nord des provinces de Pe-lche-li et du Chan-si, voisines de sa capitale.

D'après l'aveu des Chinois, la grande muraille va toujours en diminuant de hauteur et d'épaisseur, et dans le Kan-son ce n'es! plus qu'un simple mur; bientôt même

1. Le li. mesure de longueur, représente environ la moitié du kilomètre ; il change de valeur suivant les provinces de la Chine. Un li vaut .seize cents Ichi ; le Uhi , qtii équivaut à notre pied, varie entre trente et trente-cinq centimètres. On distingue le Ichi (le charpentier, le Iclii do tailleur et le Ichi de }i.

le mur se change en un amas de pierres cimentées avec de la boue el à peine élevées à un mètre de haut.

On franchit la grande muraille au nord de Kal- (jan par une porte forliliée située au fond du défilé et reliée à la muraille par un rempart de si.\ mèlres d'épaisseur avec demi-lune tournée vers la Mongolie.

La belle photographie reproduite ci-joint donne une idée exacte de l'aspect grandiose de ces imposantes consiruciions.

Rien de plus impraticable que les gorges de montagnes où les voyageurs durent s'engager, après avoir franchi la grande muraille. Ce sont les torrents seuls qui oui frayé la route encombrée de rochers et de cavités escarpées; au.«si les voitures n'y passèrent qu'avec une difficulté extrême. Certains sites en sont très-pittoresques ; le chemin sinueux est surplombé par des roches affectant les formes les plus bizarres, au milieu desquelles s'ouvrent de profondes grottes; des forêts sombres d'arbres verts en couvrent toutes les pentes et, de temps en temps, des s(,urces d'eau limpide se précijiitent dans les anfractuosilés.

Des niches naturelles, ornées de grossières idoles, se font remarquer dans les parois de la montagne : les Mongols qui passent ne manquent pas de les entourer d'ex-volo, de chilïous et de fétiches; un vieux lama, ermite de ce désert, y demande une légère contribution aux voyageurs, sous prétexte qu'il entre-

tient la route, ce dont on ne s'aperçoit guère.

Cette chaîne de montagnes, appelée par les Chinois In-Cliaun et par les ^lon^ohTchiiuj-ijhunoula, est d'une altitude moyenne de six à sept cents mètres au-dessus de la mer.

Quelques riantes vallées bien boisées et bien cultivées se font remarquer au centre des monts In-Chaiin.

Ce fut à l'une de ces vallées qu'on s'arrêta pour déjeuner dans un petit village appelé Oucheliao.

« On nous a, servi à l'auberge, où nous sommes arrivés mourants de faim 11 deux heures de l'après-midi, d'excellentes galettes de farine d'orge en forme de crêpes, qu'on a faites, devant Mme de Baluseck et devant moi, sur une plaque de tùle chauffée à blanc; il y avait aussi des pâtisseries contenant de petites graines entières qui craquaient sous la dent; cela était moins bon, à cause de l'inévitable graisse qui remlace le beurre.

« En descendant des montagnes, on aperçoit une vallée verdoyante parsemée de quelques arbres, et devant soi le plateau de la Mongolie se dessinant en pente douce à l'horizon : au pied du plateau est la station de Znyau - tolgo'i composée de quelqtU's misérables masures, où on ne s'arrête que pour changer de ihevaux.

« Les charretiers chinois y ont été remplacés par des postillons mongols, qui conduisirent ks voitures à fond

La rue des marchands dUabits. à Kalgan. - Dessin d. Vaumorl d'après 1 album de Mme de.Bourbouiuu

de train jusqu'à la monti'cdu plateau, que tout le inonde dut faire à cheval, à cause de la difficulté de faire mouvoir les roues dans ces pentes sablonneuses.

i A notre arrivée au sommet, nous avons eu le coup d'oeil le plus saisissant et le ]ilus admirable : derrière nous les vallées et les montagnes sourcilleuses plongées graduellement dans l'ombre, tandis que le disque du soleil s'abaissant à l'horizon rougissait leurs sommets de ses derniers feu.x ; devant nous , des praii-ics sans fin,

l'immensité couverte d'herbes verdoyantes ! c'était une mer avec des ondulations de graminées semblables à de longues vagues! c'était la Mongolie enfin, la terre du (jazon, comme l'appellent ses libres habitants! le désert, le désert infini avec toute sa majesté, et qui vous parle d'autant plus de Dieu que rien n'y rappelle les hommes! 0 Le ciel, au-dessus des prairies, était de celte douce couleur de vert d'aiguë marine claire et un peu rosée, dont se revêt ordinairement le côté de l'horizon oppose

Mappemonde chinoise ('i*^ spécimen (vo.\ p. 'SU).

;iu soleil couchanl. Celait une transparence et une pureté d'atmo.sphère que rien ne saurait e-xpriiner; le haut des herbes seulement é'.ait doré par le dernier rayon du soleil qui allait se ])erdre dans celte immensité.

i Mais nous ne pouvions jouir longle:nps de ce magif(ue spectacle : la nuit arrivait rapidement, et nous avions encore deux heures de marche pour arriver h liourijaluii , la première station de Mongolie.

• Dans CCS plaines sans bornes, la nuil-.est biou plus profonde que dans les pays accidentés. Aucune élévation, aucun arbre ne pouvant former un point de repère

pour le ii'gard; on n'a devant soi que l'uniformilé du sombre.

1 Aussi dûmes-nous tous metti'e nos clu!vaux à la lilc pour suivre pas à pas l'oificicr mongol chargé de nous accomj)agner.

« Toutes ces précautions n'ont pas empêché que, quelques instants avant notre arrivi'e à Bourgaltaï, nous nous sommes aperçus de l'absence de M. Bruce. Il a fallu une deuii-heiire pour le retrouvera grands renforl> de cris poussés par nos Mongols qui galopaient à fond de train dans les steppes. Il s'était écarté de quelques pas

seuli'inent, et quand il avait vnulii nous rejoindre^ il lui avait été impossible de s'orienter, et il avait pris une diret'tion tout opposée à la nôtre.

« Je n'oublierai pas la station de Buurijallaï ; quelle confusion inexprimable! La caravane chargée du transport de nos gros bagages et partie de Kalgan cpielques heures avant nous, arrivait à la couchée, en même temps que nos charrettes et notre cavalcade.

0 Dans cette nuit noire, rendue plus noire encore par l'éclat des torches qu'on portait çk et là, les chameaux poussaient des cris et des gémissements lugubres, afin que leurs conducteurs les délivrassent de leurs charges, les chevaux etfrayés se cabraient et refusaient de se laisser dételer ni entraver; c'était un concert d'imprécations et de jurements dans toutes les langues.

0 Nos gens n'ont pas encore l'habitude des emballages et des déballages ; il a fallu bien longtemps au milieu de cette confusion pour retrouver nos nécessaires de voyage, quelques provisions froides et nos lits de camp.

« Hier, 24 mai, c'était la léte de la reine Victoria, et comme le maître d'hôtel a pu mettre la main sur deux bouteilles de vin de Champagne , nous avons bu à la santé de Sa Majesté avec le ministre d'Angleterre et son secrétaire, M. Wade; ensuite nous avons fait un whist icar on avait trouvé des cartes). C'est sûrement la première fois qu'on y joue dans les déserts de la Mongolie !

« Bourgaltaï est un hameau composé de quelques barraques en bois et d'une petite pagode : ce sont les dernières habitations fixes qu'on trouve à l'entrée du dé-

dessin chinois

sert, et ce sera la dernière fois que nous coucherons sous un toit ! Nous allons commencer, à dater de ce soir, à camper comme les nomades.

« J'aime mille fois mieux coucher sous la tente que de passer la nuit sous un abri aussi sale et aussi puant que l'auberge de Bourgallaï, quoiqu'on l'ait fait évacuer à l'avance pour nous recevoir.

« La cour est une enceinte carrée fermée par des barrières de bois et des broussailles; au milieu est la barraque bâtie en planches et en torchis, haute de trois mètres tout au plus. Elle se compose, outre une petite chambre où couche l'aubergiste, d'une seule immense pièce non plafonnée, car aux angles on se heurte la tète contre les solives de la toiture. Cette salle, qui sert à la lois de cuisine, de réfectoire et do dortoir, ne possède d'autres meubles qu'un /f^ny long et large, où peuvent coucher à l'aise vingt voyagc^urs.

« Voilà sous quel abri nous avons dû souper, et passer la nuit sur nos liis de camp, tourmentés par tous les insectes de la création.

« 25 */(«( (sept heures et demie du matin). — MM. Bruce et Wade viennent de nous quitter avec tous leurs gens poui- retourner à Pékin.

0 Cette séparation nous a attristés. Maintenant commence vraiment notre voyage, un des plus grands et des plus longs qu'on puisse accomplir par terre sur notre globe. De Pékin jusqu'ici, c'est une promenade de plaisir que nous avons faite.»

Avant de suivre les voyageurs dans les déseits de MongoHe, il est nécessaire d'exposer quelles étaient les personnes de leur suite, et comment était organisé ce long trajet au milieu d'un pays où on ne peut attendre aucune ressource des habitants et où on ne trouve souvent pas même d'eau potable.

La petite caravane française se composait, outre M. et Mme de Bourboulon, de six personnes : M. le capitaine du frt'nie Bouvier accompagné d'un sergent, d"un soldat de la même arme et d'un artilleur, un intendant et un jeuaâ Cliinois chrétien natif de Pékin Lieur, que M. de Bourboulon ramenait en France.

Mme de B;iluseck emmenait avec elle un médecin russe, une femme de chambre française, un interprète lama appelé Gomho'é attaché au service de la légation de Russie, enfin un cosaque d'escorte.

Une petite calèche à deux roues et bien suspendue, appartenant à Mme de Baluseck, servait de moyen de transport à ces deux dames; les autres vovageurs en étaient réduits au.v charrettes chinoises, sinon à monter à cheval.

Les charrettes qu'on avait pris ?oin de faire construire à Pékin sont fort petites et ne peuvent contenir qu'une seiile personne et quelques bagages : elles sont recouvertes, comme les voitures de roulage allemandes, d'un capuchon en drap bleu, dont la partie supérieure est en

toile goudi-onnée. Le palient est assis sur un petit banc; par devant sont des rideau.\ en cuir pouvant se fermer à volonté; par derrière, on voit le paysage par une petite lucarne garnie d'une lame de corne transparente.

Ces véhicules, qui n'ont aucune espèce de suspension ni de ressort, sont construits fort solidement; les roues, d'un poids énorme, sont cerclées en fonte avec des jantes et des clous saillants ; les essieux en bois, fixés avec des fiches de fer, sont très-longs, ce qui écarte le.s roues de plus d'un mètre de la caisse des voitures.

Depuis Kalgan iM»q\\\ Zafian-Tolgoi, des charretiers chinois, assis sur un dos brancards comme nos voituriers, les avaient conduites avec deux mules attelées l'une devant l'autre. A cette dernière station, ils furent remplacés par des postillons du pays, de même que les mandarins chinois cédèrent, à dater de ce moment, le soin d'escorter les voyageurs à des officiels mongols.

A. POUSSIELO'JE.

(La suite l'i )a prnchaine livrnisnu.

Charitllu cliiiiulse tiavcrsaul le dubcrt de Llobl. - Dcbsiii de Kiuile Bajaid daines l'ulbum de lime de Uouibuuloii.

RELATION DE VOYAGE DE SHANG-HAÏ A MOSCOU

PAR PÉKIN, LA MONGOLIE ET LA RUSSIE ASIATIQUE

RÉDIGÉE d'après LES NOTES DE M. DE BOURBOULON, MINISTRE DE FRANCE EN CHINE, ET DE Mme DE BOURBOULON

PAR M. A. POUSSIELGUE '

lS59-lbti2. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.

L'attelage à la mongole.

LA TERRE DES HERBES (suite).

Costume des nomades. — Caravane des chameaux de service. — Absence de combustible. — Campement sous la tente. — Premières stations dans la terre des Herbes.

Rien de plus singulier que les; attelages à la mongole, qui entraînaient nos voyageurs sur la surface du désert.

Qu'on se figure une longue barre de bois de quatre mètres de long attachée à l'e.xtrémité des dcu.\ brancards par des nœuds de solides courroies. Cette barre est mobile et peut se lever à quarante centimètres audessus des brancards, grâce à une longueur de courroies qu'explique cet usage. Dès que cette opéraiion est faite, la caisse de la voiture portant à terre et le voyageur se tenant solidement à son banc, deux cavaliers

1. Suite. — Vov. t. IX, p. 81, 97, 113; t. X, p. 3:;, «9, 65, 81, 97, 289 of o'Oo.

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