‹ Le tour du mondeChapitre 46 sur 67 · X. — -.iSS" LIV · texte numérisé non relu

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mongols arrivent au galop, font reculer habilement leurs chevau.x dans l'angle droit formé par la barre d'attelage, les brancards et la caisse de la voiture, soulèvent cette barre qu'ils placent entre leurs caisses et l'étrier de leurs selles, et, pesant dessus de tout leur corps, partent à fond de train au travers des steppes.

Quelquefois, quand le terrain est diflicile, deux autres cavaliers attachent une corde aux deux extrémités de la barre et la tirent d'une main, tandis que de l'autre ils guident leurs montures.

Quand on veut s'arrêter, les postillons mongols font dérober leurs chevaux sur le côté, les brancards portent

Lrusquement à terre, et le voyageur, s'il n'est pas prévenu ou s'il dort, court grand risque d'être jelé à bas, la tête la première : autrement, il doit se craicponner à la voilure.

Tel est le mode d'attelage, d'un usage immémorial chez ces peuples primitils et aussi dangereux pour les postillons, qui risquent d'être éventrés si leurs chevaux faisaient un faux pas, qu'il est pénible pour ceux qu'on fait rouler ainsi.

Les Mongols reipis pour le service des voyageurs sont bien montés et e.\cellents cavaliers.

Leurs chevaux petits, à la jambe nerveuse et à tous crins, sont presque tous de couleur isabelle, avec de? taches fauves et «ne raie noire sur le dos; cependant, on en trouve quelques-uns qui sont alezans ou baibruns; les chevaux blancs sont inconnus. Quelle que soit la couleur de l'animal, il a toujours la raie du dos, la crinière et la queue entièrement noires ; ce qui vien drait à l'appui de l'opinion des naturalistes qui placent l'origine du cheval sur les hauts plateaux de l'Asie centrale ; cette livrée des chevaux mongols doit être trèsvoisine de leur couleur primitive, car elle rappelle dune manière sensible celle des hémiones, des onagres et des dziggetaïs , espèces sauvages analogues habitant encore aujourd'hui les mêmes régions.

Quant aux cavaliers, ils portent une urande robe boutonnée et descendant jusqu'aux pieds: cette robe, fendue sur quatre côtés, forme quatre pans pouvant se relever au moyen d'agrafes; par-dessus est une jaquette courte en étofl'e doublée de peaux; la robe est serrée à la taille par une ceinture de soie à laquelle sont fixés à l'aide de rubans de même étoffe un briquet, une blague, une pipe placée dans son étui et un éventail.

Les jambes sont nues jusqu'aux genoux ; le haut de la jambe est vêtu d'un caleçon en toile, les bottes sont très-courtes, à pointes relevées comme des souliers à la poulaine et très-évasées en haut de la tige : elles servent de magasin au cavalier nomade ; il y serre tous les petits objets nécessaires à ses longues pérégrinations.

Les Mongols ne portent pas d'éperons ni d'armes apparentes ; leur coifl'ure est un bonnet en peau de renard enfoncé jusqu'aux yeux, ou pour les oflicicrs et les élégants une calotte en drap de couleur finissant en pointe, au lieu d'être arrondie comme celles des Chinois, avec des revers en laine fine ou en fourrure.

Ils ont des moustaches et portent tous leurs cheveux quand ils sont hommes noirs, c'est-à-dire séculiers ; les prêtres ou lamas, qui sont requis comme les autres pour le service de postillons, sont comiùétement rasés ; ce sont, en langage du pays, des hom7iic.': blains.

La selle des cavaliers mongols est en bois, très-petite, irès-étroite et fortement creusée ; elle est tenue par une sangle en cuir ; ils y placent un coussin pour être assis plus haut.

Les chevaux n'ont pas de mors à gourmettes, mais un bridon avec deux anneaux seulement qui correspondent à la lanière servant de bride.

Les étriers sont très-larges et eu métal massif.

Le fouet est un court bâton avec une lanière en cuir tressée: ils le portent fixé solidement au poignet droit.

Neuf charrettes ainsi attelées composaient le convoi français. Mme de Baluseck en avait trois outre sa calèche.

En comptant les cavaliers de relais pour chaque voiture et les officiers d'escorte, les voyageurs étaient toujours accompagnés par une soixantaine de Mongols.

Tous les matins, deux ou trois heures avant le départ, une véritable caravane de chameaux, portant à dos les gros bagages et les caisses de provisions, se rendait à petites journées à la station où on devait coucher.

Les chameaux des ]\Iongols appartiennent à l'espèce à deux bosses qu'on rencontre aussi dans la Russie méridionale et en Perse ; ils sont de très-grande taille, ont le pelage très-long et très-sojcux et supportent admirablement la rigueur des hivers dans les steppes ; mais au printemps ils perdent complètement leurs poils et restent nus pendant un mois environ : c'est avec ces poils que les indigènes fabriquent d'épaisses étoffes de feutre, qui leur servent à faire des matelas, à couvwr leurs tentes, et à une foule d'autres usages domestiques. Ces animaux, qu'on accoutume de bonne heure à porter des fardeaux, se mènent aisément par une cheville de l'ois qui leur traverse la cloison du nez ; dans les caravaircs, ils sont attachés ordinairement cinq ou six à la file les uns des autres; le dernier est porteur d'une clochette; le chamelier dirige celui de tête par la corde attachée à la cheville du nez, et tous les autres imitent aussitôt les mouvements du chef défile: ainsi, quand il veut les faire arrêter, le conducteur tire fortement la corde et crie : Sok, soi!.' les chameaux poussent un grognement et s'agenouillent; quand il veut qu'ils se remettent en route, il touche le chef de file au flanc avec le manche de son fouet, prononce les mots: Toutch, toutch! et tous se relèvent avec ensemble. Cependant, si les chameaux sont très-dociles ils sont aussi très-ombrageux, et souvent il résulte de graves accidents de circonstances très-naturelles en apparence, mais qui ont suffi pour jeter la panique dans la caravane. De quelle immense utilité d'ailleurs est cet animal, grâce à la sobriété et à la force duquel on peut traverser sans crainte de la famine les immenses steppes du nord de l'Asie !

Les caisses que transportaient les chameaux de la caravane qui suivait les voyageurs, avaient été garnies de toutes les provisions qu'on avait pu se procurer: des liqueurs et des vins, du liiscuit de mer et du riz, du beurre salé et des conserves alimentaires de viandes et de légumes en boites. Quand on rencontrait des nomades avec leurs troupeaux, ce qui n'arrivait pas souvent, ces ])asteurs consentaient facilement à vendre des moutons, du laitage et des fromages de brebis et de chamelle.

L'eau ne manque pas, surtout au printemps, et on trouve des puits à toutes les stations du désert ; en cas de besoin, on s'était muni d'outrés mongoles, c'est-àdire de paniers en feutre goudronné placés dans d'autres paniers en osier : c'est ainsi qu'on transporte dans le

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pays l'eau et 1p sain-chouli, cau-de-vie de sorgho ou de riz. ♦

Une des plus grandes diflicultés de la traversée des steppes, c'est l'absence complète de combustible ; les nomades se chauft'ent avec les bouses el les déjections de leurs bœufs et de leurs chevaux qu'ils appellent des argols et qu'ils transportent parlout avec eux dans de grands sacs, après les avoir fait sécher soigneusement. Après deux ou trois jours de marche, on en fut réduit comme eux à se servir de ce mode de chauffage, qui a bien des inconvénients, surtout pour la cuisine.

Il n'y a pas de maisons bâties dans les déserts de Tartarie, et il fallut camper en plein air.

Les officiers d'escorte, auxquels était remise la direction du voyage, faisaient préparer à l'avance des tentes

à la station de poste où ils avaient d-cidé qu'on jiasserait la nuit. Ces tentes avaient été construites exprès pour les voyageurs et sur le modèle le plus somptueux : elles étaient circulaires, avaient un diamètre de quatre h cinq mètres, et une élévation de trois mètres au centre, ce qui leur donnait la dimension d'une grande cha nbre à coucher. Le bas en était formi d'un assemblage de claies mobiles pouvant se resserrer ou s'étendre à volonté, sur lesquelles on déployait une tente soutenue par un système de carcasse en bois venant se fixer sur les claies el imitant la disposition des baguettes d'un vaste parapluie.

La porte de ces tentes était en bois, h deux battants, mais très-basse et avec un seuil formé d'une épaisse traverse de bois. Au milieu et dans le haut était un trou

Faisan doré (voy. p. 3ie). — Dessin de Mesnel d'après nature.

circulaire servant à laisser passer l'air et au besoin la fumée; le bas ainsi que le sol était garni en dehors et en dedans d'épais feutres en poils de chameaux; l'intérieur était orné de riches soieries chinoises; enlin un rideau en même étoffe que la tente, les tapis, et la garniture des claies, pouvait se tii'er horizontalement pour fermer l'ouverture pratiquée dans le haut : ce feutre impénétrable à l'humidité et à la pluie a au moins deux centimètres d'épaisseur. Pour maintenir les tentes contre la violence du vent, on plaçait sur les cordes qui servaient à les déployer d'énormes blocs de pierre; car dans le désert, il n'y a pas un buisson, ni un seul morceau de bois. Xo'ûli dans quelles conditions de vie, de nourriture et de logement, et avec quels moyens de transports devait s'eflectuer le voyage à travers les steppes de Mongolie, de Kalgan h Kidchta,\\\\o frontière de Sibérie, voyage de

quinze cents kilomètres au moins d'après les évaluations des Mongols.

De Pékin à Kalgan, on avait franchi à cheval et à petitc^ journées quatre cent douze lis chinoises, soit environ deux cent dix kilomètres; à partir de Knlgan, le voyage devint plus rapide, et tout le monde dut faire usage des charrettes dont le nombre avait été calculé sur celui dos voyageurs.

« Oio-lloudouk, 25 mai. — La voiture de Mme de Balusock est très-commode, presque tout le trajet entre Bourgohaï el Ualatai nous l'avons fait au galop.

<t Nous restons ici cette nuit : Dieu merci les préparatifs de dîner et coucher se sont faits plus facilement.

« Tchalchourtaï , 26 mai, sept heures et demie du soir. — Nous sommes partis de grand matin à'Oro- Ihmdoiih ; la mer de gazon continue dans toute sa splon-

deur; près de Koui-Souton, nous avons vu des canards mandarins magnificpes; évidemment on ne les chasse pas, car nous les avons approchés à quinze pas dans la calèche avec tout le bruit de nos douze charrettes se suivant à fond de train, les claquements de fouets, elles cris de nos sauvages postillons. Les mâles, qui ont le plumage du corps dore, les ailes couleur émeraude et blanches, et le ventre bleu d'azur, se promenaient fièrement en maîtres sur les flaques d'eau de ces immenses plaines, accompagnés de la troupe plus humble des femelles et des jeunes : ils n'ont pas même daigné s'envoler.

1 II faut convenir que les Mongols ont un singulier

système pour traîner les voitures. Le cheval d'un de nos conducteurs s'étant abattu ce matin, nous avons fait ime chute, mais sans nous faire de mal. Cependant il faut être sur ses gardes; car, si l'une de nous avait sommeillé au moment de l'accident, elle aurait couru risque d'être jetéo à bas. Mon mari appelle cette manière de s'arrêter brusquement , quand les brancards portent à terre : mouiller; l'expression est juste; on éprouve la même impression que quand on mouille la maîtresse ancre d'un navire; seulement la secousse est bien plus violente.

<t II paraît que Djack-Soiitaï où nous nous sommes arrêtés trois heures pour déjeuner est une station fashionable : il y avait réunion de curieux des deux sexes

en grande toilette; les femmes sont laides, sales, hàlées; eUes portent prescjue le même costume que les hommes; c'est à leur coifl'ure qu'on peut les distinguer à première vue : elle se compose d'une foule de petites tresses entremêlées avec des perles et du corail, et est assez pittoresque quoique très-rarement renouvelée.

« A Mangaï ie monte à cheval; c'est la seule manière de me reposer de la voiture, et il a fallu suivre le convoi au galop pendant vingt et une verstes', accompagnée de M. Bouvier et du mandarin mongol à bouton blanc qui est venu galamment se ranger près de moi.

1. La versie russe, mesure de longueur, équivaut à peu près à notre kilomètre.

a Ce soir nous avons bien dîné, mais nos liis de voyage sont complètement démantibulés par les afl'reux cahots des charrettes, et il va falloir coucher tomme les Mongols par terre sur les tapis de feutre , enroulés dans nos couvertures : après tout, il y a bien des gens qui ne dormiront pas si bien que moi cette nuit; car je suis brisée de fatigue.

" Bombatoxt, 27 mai, huit heures du soir. — Ce matin, il faisait un froid excessif, à peine six degrés audessus de zéro et un vent à tout enlever! Nos peaux de mouton nous sont bien utiles, et mon manteau de mandarin que j'avais acheté à Kalgan m'a paru bon marchi? à vingt-cinq piasires; ce qui prouve encore une Ibis que

les circonstances changent bien la manii-re d'envisager les choses.

« Le chemin entre Tclmlchouvtài et Tclicula'i était tri'Sjkissable, mais je n'en dirai pas autant du reste. Le terrain commence à s'entrecouper de ravins et de mamelons en dos d'àne; l'herbe est moins toulïue ; les pierres jjlus nombreuses; tout annonce l'approche du désert de Gobi.

Nous avons vu jirès de Onla-llailn au moins vingt-cinq liuang yang (antilopes) dispersées en petites bandes de cinq ou six; elles passaient au petit galop devant nous, et s'arrêtaient sur les escarpements voisins pour nous regarder à loisir.

Antilopes chassées par des aigles. — Menu d'un déjeuner au désert.

— Étangs couverts d'oiseaux aquatiques. — Les végétaux et les animaux du Gobi. — lîaux sulfureuses. — Extrêmes variations de température. — AITreux cahots par suite du mauvais état des chemins. — Accidents arrivés aux voitures. — Visite à la lamaserie d'Homoutch.— Altercation curieuse entre un Mongol et sa femme.

— Rencontre d'une caravane dirigée par des marchands sibériens. — Promenade à dos de chameau. — Danger couru dans des prairies hourheuses. — Singulier effet de mirage. — Les émigrants mongols.

Oula-Houdouk , .30 mai au matin. — a J'ai été souffrante depuis Bombalou ; aussi n'ai-jc pris aucune noie pendant ces deux jours.

« C'est à Chara-Huda , la station qui suit celle de Bombalou, que les Mongols placent le commencement du désert de Gobi. Nous allons mettre cinq ou six jours à le traverser. Heureusement (ju'il est bien moins désolé à cette époque du jtrinleuips qu'après les chaleurs de l'été où on n'y trouve plus ni eau jinlalile ni im brin d'herbe.

ot J'ai remarqué hier un singulier effet de lumière : par ini grand vent, de nombreux flocons de nuages sombres passaient sur le disque du soleil qui disparaissait voilé ou brillait alternativement de tout son éclat ; la terre a pris la couleur du ciel, et le ciel la couleur de la terre ; c'est-à-dire qu'en haut tout est devenu d'une même teinte uniforme, tandis que devant nous des plaques noires comme de l'encre, entremêlées de taches de lumière éclatante, couraient aussi ivipides que le vent sur la .surface du désert.

« Entre Bobotou et Olo-IIoudovk , où nous avons couché hier, j'ai revu de nombreuses bandes de hoang yang, mais elles n'avaient pas la sécurité des premières ; elles erraient çà et là dans les steppes, effarées et cherchant en vain un abri; dans les airs, au-dessus de leur tête, planaient majestueusement deux aigles qui, fascinant leurs victimes avec le mouvement de trépidation de leiu's ailes immenses, descendaient ])eu à ])eu en tournoyant vers la terre. Mais la rapidité de la marche ne m'a pas permis de voir le dénoûment de ce drame de la nature, qui sans doute s'est terminé comme ceux qui se jouent chez les hommes, par l'absorption du jilus laible ])ar le plus fort.

« Nous étions à Chnra-Moiuvuii à onze heures cl demie du matin. Il ne faut pas se figurer que nous vivons comme des cénobites, quoique nous soyons au désert.

Voici le déjeuner qu'Auguste, intendant de M. de liourboulon, a trouvé le moyen de nous faire servir en pleine Mongolie : omelette, riz au naturel, jambon demi-sel, pâté de faisans, confitures de framboise, vin de Bordeaux et café ! La seule chose qui manquait au menu , pour le vrai bien vivre, c'était le pain frais. On se latigue bien vite de biscuit, de biscotes et de toutes ces duretéslà. Le pain de seigle de la provision de Mme de 15aluseck est bien préférable; détrempé dans l'eau ou dans du lait, quand on peut s'en procurer, il forme une ])ât(' très-supportable.

« Il y a bien une atitre observation à faire : il m'est impossible de manger du mouton frais qu'on nous a fait griller ou rôlir sur des argols ; il en prend un goût insupportable. Passe encore pour les aliments qu'on fait bouillir avec ce genre de combustible, le seul qu'il y ait au désert.

« En arrivant ici à la couchée, à (piali-e heures du soir, j'ai été me promener pour faire boire mes chiens sur le bord d'un étang où j'ai joui d'un coiq) d'oeil extraordinaire : au milieu et sur les bords de l'eau, dans'un encadrement de roseaux et de gazon vert, s'ébattaient avec confiance une foule d'oiseaux de toutes couleurs et de toutes grandeurs; des sarcelles, des canards de difl'érentes espèces, des cygnes majestueux, des foulques, des poules d'eau, puis des bandes d'échassiers, bécassines, ibis, hérons; un troupeau d'antilopes s'abreuvait, sans se soucier des cris de la gent ailée ; une bande d'oies sauvages paissait l'herbe verte ; un superbe faisan doré ' caquetait auprès de ses poules pour les décider à s'approcher de l'aiguade ; un de nos compagnons croit même avoir aperçu un couple de faisans vénérés'; enfin d'eux

1. Le coq faisan iloié a reru ilfBuffon le surnom de tricolore luippé que justifie pirfailfmentson plumage. 11 a la gorge et le venlred'un lipau piinrprc veloutr, le dos d'une nuance dorée, la couverture des ailes d'un bleu qui prend au soleil des reflets métalliques. Sa queue est beaucoup plus longue, plus émaïUée que celle du faisan ordinaire; au-dessus des plumes de cette queue sortent d'autres plumes dont la tige est jaune et les barbes écarlates; enfin les plumes de sa tùte et de son col lui font, lorsqu'il les relève, une aigrette et une gorgerette, dans lesquelles se retrouvent les plus vives couleurs du prisme. Il est impossible d'imaginer un plus magnifique oiseau; il supporte la comparaison avec l'oiseau de paradis lui-même. La femelle est aussi pauvrement habillée (]ue la poule de nos faisans ordinaires. Elle pond de dix à trente œufs, suivant son âge ; ces œufs no sont qu'iui peu plus gros que des œufs de pigeon, et d'une couleur jaune clair et mouchetés de blanc. Les petits s'élèvent aisément, les jeunes coqs mettent deux ans à acquérir leur croissance et leur magnifique livrée.

2. l'hasimms rmcralns (Temminck). On ne connatt encore que le niMede ceUe espèce origiuau-e de la Chine, où elle paraît être très-rare. Krédéric Cuvier dit que cet oiseau fait une des plus grandes richesses des volières des Chinois, et que son exportation est sévèrement punie, ce dunt il nous est permis de douter. Ce beau faisan, paré de couleurs fortement tranchées et de la taille du faisant argenté, a une queue d'une longueur énorme ; son bec est plus droit, plus déprimé, et surtout bien moins courbé à la pointe que celui des autres espaces du groupe; la caroncule est très-étroite et forme seulement un cercle rouge autour de l'orbite; la queue, Irès-étagée, aune longueur remarquable, disproportionnée même |ii)ur la taille de l'oiseau : elle est composée de dix-huit pennes (■llHlI(■^, les médianes, longues de plus d'un mètre trente-huit cenliim:iu<, forment une gouttière renversée, tanilis que les latérales S(iiii iréscourlcs. Aucune huppe ou parure accessoire n'orne la tCte de ce faisan; une calotte blanche en couvre le sommet et descend sur l'occiput ; cet e.'pace blanc est bordé sur les côtés par une bande

('normes grues de Mandclioui-ie, perchées sur une patte, contemplaient mélancoliquement ce spectacle.

« On eût dit la basse-cour du bon Dieu I La confiance de ces animaux prouvait que jamais aucun d'eux n'avait été tourmenté ni chassé par l'homme. »

a La présence de toutes ces belles créatures dans cette solitude et à cette latitude, ne peulguère s'expliquer que par le voisinage des grands parcs de chasse créés entre la Mongolie et la Mandchourie par l'empereur Kang-hi, et abandonnés par ses successeurs actuels.

>• Un de ces parcs, au dire de l'abbé Hue qui le traversa en 1844, mesure plus de cent lieues du sud au nord sur plus de quatre-vingts de l'est à l'ouest. A partir des environs de Géhol, le Versailles de la dynastie mandchoue, cette immense forêt couvre les deux versants de l'arête du sol qui limite le Gobi du coté de l'Orient. L'empereur Kang-hi , qui avait déterminé les limites de ce vaste terrain de chasses, y venait passer chaque année plusieurs semaines au commencement de l'automne, escorté d'une suite de chasseurs el de rabatteurs fort semblable à une armée. Tous ses descendants y sont venus à son exemple jusqu'au jour ou Kia-King, l'un d'eux, ayant été frappé de la foudre en poursuivant le gibier près de Géhol, les successeurs de celui-ci s'imaginèrent qu'une fatalité de mort était attachée pour eux aux exercices de la chasse. Depuis lors la forêt et ses hôtes, les innombrables troupeaux de cerfs, de chevreuils, les myriades de volatiles de prix ou d'oiseaux rares, amenés ou entretenus à grands frais dans cette immense réserve, ont été livrés à l'abandon, à la dent des fauves, aux déprédations des maraudeurs. La peine d'exil perpétuel a bien été maintenue, il est vrai, contre tout braconnier qui serait surpris dans cette forêt; cette menace n'empêche pas ces profondes solitudes de se peupler de délinquants de toute espèce. On y trouve bien encore, de distance en distance, des postes de gardiens; « mais ceux-ci, dit le a caustique abbé, semblent n'être là cpie pour avoir le « monopole de la vente du bois et du gibier. Us favori- •• sent le vol de tout leur pouvoir, à condition qu'on leur « en laissera la plus grosse part. Les braconniers sont B surtout innombrables depuis la quatrième lune jusqu'à a la septième. A cette époque , le bois des cerfs pousse « de nouveaux rameaux qui contiennent une espèce de c< sang à moitié coagulé. C'est ce qu'on appelle Lou-joung " dans le pays. Ces nouvelles pousses de bois de cerf « jouent un grand rôle dans la médecine chinoise, et « sont à cause de cela d'une cherté exorbitante. Un Lou- « joitng se vend jusqu'à cent cinquante onces d'argent.» « Si les cerfs et les chevreuils abondent dans cet im-

noiip iUroite, mais qui se dilate vers l'oreille et entoure la partie blanche de la tête. Sur le front, le blanc est également bordé par un autre bandeau noir : un collier, plus large sur le devant et les côtés du cou qu'à la nuque, couvre cette partie ; tout le manteau, le dos et le croupion sont couverts de plumes qui, par leur coloration tranchée, font l'elfet d'écaillés ; leur teinte est d'un jaune d'or très-vif, et toutes sont bordées de noir pur en forme de croissant : les plumes de la poitrine et îles flancs sont peintes de bandes noires en losange, sur un fond blanc éclatant ; elles ont vers l'extrémité un croissant d'un noir pur entouré par une large bande mordoréu, et les plus longues des dernières ont leur extrémité colorée de jaune

I mense parc, les tigres, les sangliers, les ours, les pan- « thères et les loups n'y sont guère moins nombreux. » Malheur aux bûcherons et aux chasseurs qui s'aven- « turent seuls ou en petit nombre dans les labyrinlhes « de la forêt; ils disparaissent sans que jamais on en ■' puisse découvrir les moindres vestiges. »

Boulau, 30 mai au soir. • — » C'est un spectacle singulièrement grandiose dans sa monotonie que l'aspect du désert. La steppe sans bornes, se déroulant à l'infini, va se confondre à l'horizon avec le ciel ; nous, notre escorte et nos voitures nous avons l'air d'un point, d'une tache au miheu de l'immensité.

1 Avant-hier, kDomhnlou, quand nous sommes entrés dans le Gobi, les verdoyants pâturages de la terre -des herbes ont fait place peu à peu à un sol sablonneux parsemé de rares touffes de chiendent ; la steppe était comme boursouflée sous une foule de petits tertres coniques formés par l'agglomération des vieilles racines de saxifrages. Là, habitent de compagnie une sorte de rats à poils gris qui y pratiquent leurs tanières et de nombreuses tarentules; celles-ci, qui couvrent le sol de leurs toiles, passent pour très-venimeuses : elles sont noires, d'une taille énorme et d'un aspect véritablement hideux .

et J'ai lu plus tard que le voyageur anglais Atkinson, célèbre par ses longues pérégrinations dans les steppes des Khalkas et des Kirghiz , avait vu, à l'extrémité nord-ouest du Gobi, des espaces énormes du désert encombrés de ces vilains animaux.

<L Nos voitures nous font éprouver des secousses insupportables en franchissant au galop cette ceinture de taupinières ; mais, .si nous avons souffert d'abord, que dirons-nous maintenant qu'elles ont fait place à de longs bancs de grès qui se succèdent avec une monotonie désespérante aussi loin que la vue peut s'étendre? la steppe, rayée alternativement de bandes de tuf jaune et d'assises de grès noir, présente un coup d'œil extraordinaire; on dirait que la terre a été recouverte d'une immense peau de tigre. Notre course à toute vitesse sur cet escalier naturel nous rappelle bien vite à la réalité : les roues massives sautent de marche en marche et ébranlent nos pauvres corps (jui en subissent chaque contre-coup ; c'est là un supplice sans nom que Dante a oublié dans son Enfer.

« Ce matin nous sommes rentrés dans les sables ; le grès a disparu et nous rencontrons de grosses roches de granit sombre en blocs quelquefois groupés, mais le plus souvent isolés, et ne se rattachant à aucun mouvement de terrain; on dirait des aérolithes tombés du ciel

d'or ; le milieu du ventre, les cuisses et l'abdomen sont d'un noir velouté : les couvertures inférieures de la queue sont noires, tachetées de jaune d'or: les pennes de la queue sont larges d'environ cinq centimètres : elles se terminent en pomte et sont opposées obliquement l'une à l'autre; la baguette est fortement cannelée dans toute sa longueur; la couleur des barbes de ces pennes est d'un blanc grisâtre se nuançant par demi teinte en roux doré, surtout sur les bords des harbules ; un grand nombre de bandes noires et brunes formant un triangle complètent la livrée de ce magnifique oiseau; les pieds et les éperons sont d'tin gris clair; le bec est blanc. (Docteur Chenu , les Trois règnes.)

pour varier runiConnité rlu désert. Il parait que la Mongolie tout entière n'est qu'un vaste plateau de granit ne présentant aucune interruption, aucune fissure même où les végélau.\ puissent enfoncer leurs racines; quand il y a quelques pouces de terre au-dessus du roc, le sol se couvre de prairies natui'elles, comme dans la terre des

Herbes; cjuand les assises de gi-anit gagnent la surface, il ne peut même plus pousser un brin d'herbe. C'est à cette partie des steppes où nous sommes que les Tartares ont donné le nom de Gobi, qui, dans leur langue, signifie cUscrt des pierres, et certes ils l'ont bien nommé. « En cette saison, au coinnii'nreinent de l'été, l'eau

Faisnn vénère (voy pag. 326). — Dessin de Mesne d'après une peinture cliinoiso

<li.-.s pluies (le priulciiijis, non absorliée encore pir l'évaporalion, forme dans la jiierru de vastes et profonds rés('rvoirs déj;i fortement saumâtrcs ; après les grandes chaloui-s, à l'automne, tous ces étangs sont desséchés, et on n'a d'autre ressource que les puits creusés de distaucu en dislance aux stations.

A Onla-houdoiik nous avions tous remarqué le goût sulfureux de l'eui qu'on nous donnait à boire; à Ucvemouhor ce goût, devenu insupportable, saisissait la gorge et le nez.

« Je m'habitue au déscri ; voici qucltpies jours ([ue je couche sous la tente, et il me semble que j'ai toujoiii'H

vécu ainsi. Le désert ressemble à l'Océan : l'œil de l'homme se plonge dans l'infini et tout lui parle de Dieu. Le nomade mongol aime son cheval comme le m^rin aime son bâtiment; ne lui demandez pas de s'astreindre aux habitudes sédentaires des Chinois, de bâtir des demeures fixes et de remuer le sol pour en tirer péniblement sa nourriture; ce libre enfant de la nature se laissera traiter de barbare grossier, rude et ignorant,

mais en lui-même il méprise l'homme civilisé qui rampe comme un ver sur un petit coin du sol qu'il appelle sa propriété. La steppe immense lui appartient, ses troupeaux qui le suivent dans ses courses vagabondes lui fournissent la nourriture et les vêtements; que lui fautil de plus tant que la terre ne lui manque pas !

I A chaque relais, cent cavaliers et chevaux de rechange nous attendent; les ordres du gouvernement chi-

veau en fr'rance avec M. de Bouritoulon. — Dtshia ue Kmile Bayard d'après une photographie.

nois, donnés pour la rapidité et la sécurité de notre voyage , sont scrupuleusement exécutés. Un grand nombre de nomades parcourent les steppes, et prévenus à l'avance de notre passage, ils se rendent aux stations qui leur sont désignées pour faire l'office de postillons. La curiosité n'est pas étrangère non plus à cet empressement. Le désert, qui me parait si aride, nourrit de nombreux pasteurs, ainsi que le prouvent les grands

troupeaux de bêtes à cornes et de chevaux qui errent librement dans ces solitudes. L'immensité du parcours supplée à la maigreur des pâturages. Les petits chevaux mongols sont d'une sobriété exiraordinaire; un peu d'herbe et une poignée de millet suffisent à leur nourriture; ils sont excellents coureurs, leur pied est d'une grande sûreté, mais leur allure est fatigante à cause du trot saccadé qui leur e.st ordinaire.

« En arrivant à Djil-IIoiin[/ol il y avait foule pour prendre les relais; en un clin d'œil nous avons d'angé de chevaux et nous sommes repartis au galop. Chaque voiture avait quatre postillons. Quels admirables cavaliers ! solidement assis sur leur petite selle, les pieds d'aplomb dans leurs larges et massifs étriers, ils semblent ne faire qu"iin avec leur fongueuse monture; souvent ils trottent debout, et le corps à demi penché, regardant à riiorizon comme s'ils voulaient percer les brumes mystérieuses de la steppe; d'autres fois ils se penchent jusqu'à terre et par un miracle d'équilibre ils rattrapent le licol de leurs chevaux qui mal attaché traîne sans cesse dans leurs jambes de devant. C'est îi qui luttera de force, d'adresse et d'agilité, et ce tournoi de nos postillons en distrayant nos yeux nous fait trouver la route moins longue. En revanche, s'ils sont excellents cavaliers, les Mongols sont bien disgracieux quand il leur faut marcher, exercice qu'ils prennent le moins souvent possible; leur démarche est pesante et lourde, leursjambes sont arquées, leurbuste est penché en avant, leur regard ordinairement vif et brillant devient terne et hébété. Ces nouveaux centaures ne peuvent se passer de leurs chevaux.

« Il nous a semblé ce matin reconnaître parmi nos postillons une femme à ses longues tresses brunes qui se sont déroulées .sur ses épaules par suite des ruades mullipliées. de sa monture. Go^fioe, l'interprète mongol de Mme de Haluseck nous a assuré qu'il y en avait souvent qui faisaient ce pénible et périlleux service pour remplacer leurs jières ou leurs maris absents. Ces malheureuses créatures sont tellement semblables aux hommes par leur costume, leur démarche et leur voix, que nous ne nous en étions pas encore aperçus.

<• Au départ ce matin il gelait rudement ; le thermomètre était sous zéro. Quatre heures après, à Ilévê- Mouliot, où nous sommes passés h midi, il y avait trente degrés de chaleur ! Ces brusques variations ont lieu chaque jour, et mettent nos poitrines à une rude épreuve. Pour la nuit et le matin il faut avoir des fourrures et des couvertures de laine ; h chaque heure, à mesure que le soleil monte h l'horizon, il fautôterun vêtement, puis quand la nuit revient il faut les reprendre. Malgré ces j)récautions, nous sommes tous enrhumés. La température dépend des sautes de vent; au printemps, au mois d'avril et même en mai , les Mongols nous ont assuré qu'il n'est pas rare de rencontrer des voyageurs morts de froid dans le désert pour n'avoir pas pris des précautions suffisantes contre ces retours instantanés des grandes gelées.

" A liùulaii, où nous passons lanuit, on a préparé par l'ordre de notre mandarin mongol une vaste lente qui pourra nous servir de salon commun, et où nous ferons la veillée. C'est là que j'écris ces lignes. Jusqu'ici nous avons échappé à un danger qui me fait frémir : nos demeures mobiles n'ont pas encore été visitées par certains insectes qui abondent parmi ces braves gens, peu habitués h se laver, à se peigner, et encore moins à changer leurs peaux de mouton (jui en recèlent des milliers !

Mme de Baluseck me donne à ce sujet des détails effrayants pour la fin de l'été et l'automne. Heureusement les chaleurs n'ont pas encore donné naissance à cette hideuse vermine, la lèpre des nomades.

<t Je viens de m'assurer que mon petit lit de fer commence à se démantibuler, et sera bientôt hors de service; il y a déjà plusieurs jours que mon mari est réduit à se coucher par terre; je serai bientôt forcée d'en faire autant. Rien ne peut résister aux atroces cahots de cette course désordonnée dans les charrettes chinoises qui ne sont pas suspendues. Quelque soin qu'on mette aux emballages, tout se brise, tout s'use. Nous semons la roule des débris de notre garde-robe et de linges déchirés; enfin Augus'e, qui prétendait que la monnaie contenue dans les caisses se broyait par le frottement, vient de nous prouver sa véracité en nous apportant une poignée de limaille d'argent; une pile de piastres que nous avons trouvée dans un coffre est rognée comme par la lime, et si ce voyage dure encore longtemps, tout arrivera en poussière. Je m'étonne que nos organes puissent y résister, et que la machine hymaine soit assez solidement construite pour ne pas être détraquée par la violence et la continuité de semblables secousses.

<i Uotnoutch, le l^juin. — Nous nous sommes levés ce matin à trois heures et demie le capitaine Bouvier el moi, résolus à parcourir à cheval l'étape entre ISoulau et Soudji-Doulark; l'officier d'escorte nous a donné deux bons petits chevaux et à cinq heures nous étions en selle. C'est le seul moyen qui me reste pour me délasser des cahots ; mais j'ai mal pris mon temps : la route étant assez plane, les voitures sont parties à grande vitesse, et il a fallu pour les suivre courir pendant trente-deux verstes au triple galop. J'étais exténuée de fatigue et j'ai retrouvé la calèche avec plaisir.

« Il y a un arbre un peu avant d'arriver à Soudji- Boulack, une sorte d'aune tortueux et décharné, chétif produit de quclqite graine apportée par le vent ou par les oiseaux dans une brèche du grand plateau de pierre r[ui forme le sol. Nous nous sommes arrêtés un moment pour regarder cette merveille de la steppe.

« Le désert se civilise; son aridité devient plus grande, on n'aperçoit plus un brin d'herbe, mais les chemins sont meilleurs; nous avons quitté la région des pierres; et nous roulons sur un gravier fin qui rapjjclle les allées d'un parc bien entretenu... Je me suis trop empressée de faire mes compliments au désert : quelques verstes avant ToU-Boidack, toutes les voitures se sont arrêtées devant im fossé à pic de deux mètres de profondeur sur un mètre de large. Cette brèche, qui sert à l'écoulement des eaux pluviales, s'élend à perte de vue et sans interruption au levant comme au couchant. Nous sommes tous descendus et nos Mongols se sont lancés au grand galop pour franchir l'obstacle; à force d'efforts ils sont parvenus à faire sauter les voitures et à leur laire remonter le talus à pic et glissant. On en a été quitte pour quelques chevaux boiteux, quelques cavaliers jetés à terre, des brancards et des barres d'attelage brisés, mais,

Dieu merci, aucun accident grave. A peine étions-nous repartis qu'un ressort de la calèche s'est cassé en deux; il a fallu faire la route au petit pas; nous étions fort effrayées, Mme de Baluseck et moi de la perspective de continuer le voyage en charrettes chinoises ; c'est un triste mode de transport auquel il faudrait condamner les admirateurs exagérés de la civilisation de l'Empire du milieu. Heureusement noire sergent du génie a habilement réparé l'avarie à Toli-Boulack où nous avons déjeuné, et où les Mongols ont mis nos trois heures de halte à profit pour réparer les autres voilures plus ou moins avariées au passage du fossé. Un de nos malheureux chevaux, qui s'y était cassé la cuisse, a été abattu, dépecé et dévoré en grillades par les gens de notre escorte et d'autres nomades accourus sur notre passage. La chair de cheval est le mets le plus estimé des Mongols; il n'y a cpie dans les grandes fêles qu'on tue un de ces animaux pour les festins d'apparat.

•< Il y a à Toli-Boulack une petite pagode en briques rouges : c'est la seule construction que nous ayons vue depuis Kalgan , c'est-à-dire pendant six cenis kilomètres.

a La végétation devient de plus en plus rare : on voit encore par-ci par-là quelques touffes de saxifrages élevant au milieu des pierres leurs bouquets roses, une plante grasse épineuse et rampante', quelques maigres bruyères, et enfin dans les anfracluosités des rochers un peu de chiendent; depuis que nous avons quitté la terre des herbes j'ai dit adieu aux iris pourpres, blancs et jaunes, et aux œillets rouges qui bordaient la route, et embaumaient la steppe de leur odeur délicieuse. Cette aridité extrême me fait penser avec regret aux beaux parcs des palais et des temples de Pékin tapissés de violettes, de roses, de jasmins, de mauves, et de tant d'autres charmantes fleurs auxquelles la science n'a pas encore donné un nom.

<t C'est la journée aux accidents. Un peu avant la station de Mouhour-Kaclwûm, un de nos postillons a fait une chute, et a été roulé d'une manière effroyable sous les jambes des chevaux de l'attelage. Il a été emporte de suite, et malgré mes questions il m'a été impossible de savoir de ses nouvelles : les chutes sont si fréquentes que personne n'a l'air d'y faire attention.

<i Je viens d'assister ici à Hoimioiitch à un spectacle aussi imposant que pittoresque : nous arrivions, c'était au coucher du soleil; le désert empourpré par ses derniers rayons s'étend aride, nu, et infini jusqu'aux extrêmes limites où la terre se confond avec le ciel; nos gens avaient dressé notre camp autour de nos tentes préparées à l'avance; nos charrettes placées en longue file avaient l'air avec leurs roues énormes, l'étroitesse et la forme demi-circulaire de leurs capotes, de caissons d'artillerie rangés en bataille ; quelques chameaux accroupis ruminaient les jambes repliées et le cou allongé en avant à raz de terre comme de gigantesques limaçons ; nos chevaux entravés erraient {,à et là avec un

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